Autour du Temple, t. I, p
prcs, dont les bulletins sont émaillés, ne sont pas une raison pour les faire rejeter a priori. Drake explique en effet, en post-scriptum de sa dépèche du l 'i mars, que « quelques-uns des noms propres dans le rapport [qu il vient de transmettre] sont peut-être mal orthographiés, car ils ne sont pas très lisibles dans l'original' ». Cette question de l'orthographe n'a qu'une importance très secondaire.
M. Bord croit avoir découvert que l'intermédiaire entre le secrétaire félon du Comité de Salut public et le résident anglais à Gênes Drake était un certain Baldwin, qui habitait Versailles depuis longtemps et y donnait des leçons d'anglais. M. Bord a mal interprêté les lettres de Drake, qu'il cite pour établir sa conviction. Ces lettres prouvent, au contraire, que Drake craignait Baldwin, furieux jacobin, qu'il le faisait surveiller et qu'il le supposait capable de se porter à un attentat contre le roi d'Angleterre (dépêche du 2 1 février lyg^)- M. Bord a dénaturé complètement le r,ens de cette dépêche de Drake'.
Il ne suffit pas de dire que Sieys était un hypocrite pour rendre vraisemblable le rôle si singulier que l'espion lui prête et qu'aucune autre source ne confirme.
Il nesufTit pas de dire que Robespierre et Saint-
l56 ÉTUDES ROBESPIERRISTES
Just, ayant « des caractères autocratiques », ont dti se heurter, pour rendre vraisemblables les accusations de dictature que Saint-Just aurait portées contre Robespierre dès le mois de mai 179/i ! accusation qu'aucune source ne confirme et qu'infirment au contraire les Mémoires de Carnot comme les Mémoires de Barère,
Il ne suffit pas de rappeler que Robespierre se rendait parfois à Issy chez Auvray et à Vanves chez la comtesse de Chalabre, pour rendre vraisemblables les réunions du Comité de Salut public à Choisy.
M. Bord sent lui-même la fragilité de ses raisons quand il fait deux parts dans les informations de l'espion : les choses dont il a une connaissance directe, celles dont il n'est informé que par des tiers ou par la rumeur publique. C'est dans cette seconde catégorie qu'il place ce que dit l'espion sur le prétendu voyage de Robespierre à Meudon avec le jeune roi. Mais l'espion affirme précisément que «le fait est certain, quoiqu'il ne soit connu que du Comité de Salut public ». Et la distinction de M. Bord apparaît ici bien arbitraire.
Il n'y qu'une seule méthode acceptable pour prouver que les bulletins de l'espion royaliste sont dignes de foi, c'est de découvrir d'autres documents authentiques et indiscutables qui en confirment les données. Jusque-là les historiens seront en droit de les taxer de suspicion légitime, puis-
qu'ils sont en contradiction manifeste avec toutes les sources aujourd'hui connues.
Ce travail de confrontation et de comparaison, devant lequel a reculé M. Bord, n'est peut-être pas impossible. Je n'ai ni l'intention ni le loisir de l'entreprendre dans l'espace de ce court article, mais je voudrais, par quelques exemples, prouver qu'une recherche en ce sens donnerait des résultats.
Un agent du Comité de Salut public, Eve Demaillot, qui sera plus tard mêlé à la première conspiration Malet, raconte, dans un mémoire justificatif de sa conduite, qu'il a composé en prison peu de jours après le 9 thermidor, qu'étant à Paris le 20 messidor (8 juillet) il eut une conversation avec Saint-Just, dans laquelle il lui dit avec « sa franchise connue » ce qu'il pensait « de la faiblesse et de l'indolence actuelles de Robespierre » . 11 se serait élevé contre les relations de Robespierre avec le « traître Dumas », président du tribunal révolutionnaire. Il aurait exprimé à Saint- Just son étonnement que Robespierre défendit Lejeune, député du Jura, contre Prost, député du môme département. Alors Saint-Just l'aurait interrompu : « Saint-Just, avec le rire sardonique qu'on lui connaissait, me dit^: « Bon ! Ronsin, Vincent et tant d'autres, utiles pendant quelque temps, ont succombé par ambition ; il en sera de même de ceux qui voudront les imiter' »,