U.\ FAUX HA P PO HT DE SAINT-JUST
s'y est trompé... On croit que cette œuvre de ténèbres s'est fabriquée clans l'atelier de d'Antraigues'... »
Il est probable que les soupçons de Jacob et de Paolo Greppi sur la personnalité de l'auteur du faux rapport de Saint-Just étaient fondés. Les papiers d'Antraigues sont aujourd'hui conservés aux archives des Afl'aires étrangères. Dans le nombre, figure une correspondance de Drake avec d'Antraigues qui comprend cinquante-sept pièces (Aflaircs étrangères, France, n" 632). Cette correspondance commence avec une lettre datée de Livourne, le 2/I janvier 179/i, et adressée à Venise. Une lettre de Drake, en date du 26 avril, est conçue presque dans les mêmes termes que la dépêche que le même envoyait la veille à lord Grenville pour accompagner le bulletin n° 18 et le pseudo-rapport de Saint-Just. « Je n'ai encore rien vu de plus intéressant que le discours de Saint-Just, écrivait Drake à d'Antraigues, en guise d'accusé de réception... Je crois qu'il sera de la plus grande utilité, que ce discours fût imprimé et rendu public le plus qu'il est possible ; ce sera un moyen d'indisposer peut-être les puissances neutres et de semer entre elles de la défiance des
1. Extrait de la bibliographie de d'Antraigues, dans la i'* édition de sa Biographie, par iM. Léonce Pingaud, pp. 396-897. Je dois à M. Léonce Pingaud, mon cminent prédécesseur à la Faculté des lettres de Besançon, les renseignements et les extraits inédits qui suivent.
Matuiez, — Conspiration. i3
194 ÉTUDES BOBESPIEBBISTES
agents de la Convention... Si vous êtes de mon avis, je prendrai sur moi d'en faire l'impression de manière qu'il ne soit pas possible d'en trouver la source... »
Voilà donc un fait acquis. Le mystérieux fabricateur du soi-disant rapport de Saint-Just n'est autre que le misérable aventurier dont M. Léonce Pingaud a retracé la vie. Cet aventurier était aussi le rédacteur des bulletins où il rendait compte, d'après les notes fournies par ses espions de Paris\ des séances du Comité de Salut public. Il fournissait toutes les chancelleries des puissances coalisées de cette marchandise frelatée. Las Cazas, son ami, la recevait par faveur avant les autres agents diplomatiques ^
D'Antraigues a réussi à tromper des diplomates comme Drake et Las Cazas, qui y mettaient de la bonne volonté. On croit toujours ce que l'on désire. Son faux rapport de Saint-Just a égaré plus
1 . Parmi ces espions, M. Pingaud nomme « Méjean, son compatriote, Madier de Montjau, son ancien collègue, et Gamon, le fils d'un de ses hommes d'affaires qui siégeait à la Convention au milieu des Girondins et des Thermidoriens » (D'Antraigues, 2* édition, p. 1 16).
2. Il existe aux archives des Affaires étrangères, France, 687, 638, 689, i63 lettres de Las Cazas à d'Antraigucs, échelonnées du i4 juin 1791 au 22 juin 1796. Lne partie des rapports des correspondants qui, de Paris, informaient d'Antraigucs, sont de même conservés aux Affaires étrangères, France, C29, mais ces rapports sont d'une lecture très difficile. Tous ces dossiers proviennent des papiers de Louis XVllI, qui avait autrefois employé d'Antraigucs, quand il séjournait à Vérone, à côté de lui.
UN FAUX RAPPORT DE SAINT-JUST ig'j
lard des historiens professionnels comme Sorel et Sybel, parce que ces messieurs avaient pour les montagnards une telle aversion qu'ils s'étaient mis dans le cas de tout croire à leur endroit.
Chose il noter, le diplomate autrichien Thugut flaira immédiatement la supercherie. 11 n'ajoutait aucune foi aux bulletins de d'Antraigues, qu'il jugeait inventés ou puisés à des sources sans valeur'.
Il n'y aurait pas lieu de s'étonner que le dernier publiciste, qui a édité les Gùiv)es complètes de Sainl-Just, ait fait figurer dans sa compilation la pièce apocryphe comme authentique, si ce publiciste n'avait alliché des sentiments robespierristes. Ses sympathies montagnardes auraient pu le mettre en garde. Mais on comprend mal pourquoi il date le morceau des premiers jours de germinal, quand la date que lui a donnée d'Antraigues, son auteur, est du 21 ventôse. 11 a cru que le rapport de Saint-Just avait motivé l'arrestation de Deforgues qui est du i3 germinal. Il ne doute pas que Saint-.! ust « eût certainement linlention de faire imprimer et de publier ce discours, ainsi que le prouve la note écrite au début » et que nous avons reproduite plus haut. Il ne sait pas que le discours fut publié par les soins des gouvernements coalisés en plusieurs
I. M. Pingaud renvoie à ce sujet à une lettre de ïluigat à CoUoredo du 27 novembre 179^, publiée par Vivcnot (D'An- Iruiijues, 2" édition, p. la'i).
ig6 ÉTUDES ROBESPIERRISTES
langues. Il écrit qu'il « parut vraisemblablement pour la première fois dans la Re^ue rétrospective du 3i octobre i835 », et il ajoute qu'à cette date « le manuscrit original » (sic) faisait partie de la collection de M. Jéramec-Raphaël. Ce collectionneur avait sans doute payé au poids de l'or une copie quelconque comme un autographe de Saint- Just. Peut-être n'avait-il jamais vu une ligne authentique de ce dernier. Le détenteur actuel du manuscrit, possédé en i835 par M. Jéramec- Raphaël, rendrait service à l'histoire en permettant aux experts de jeter les yeux sur son écriture.
Habent sua fata libelli. Les impostures ont la vie dure.