UN FAUX RAPPORT DE SAINT-JUST
du Moniteur du 7 juillet ', qu'il courait l'Italie depuis plus d'un mois. Il ajoutait qu'il n'était évidemment pas l'œuvre de Saint-Just, « mais une imposture ftomposée par l'habile marquis d'Antraigues, l'agent des princes émigrés, qui tantôt résida en Suisse, tantôt à Vérone, et avec lequel notre gouvernement de Milan entretient une correspondance confidentielle » ; et, pour achever ses révélations, il terminait ainsi : « 11 y a un mois et demi, pour discréditer les puissances neutres, il composa son soi-disant rapport de Saint-Just. Le marquis Malespina me l'apporta à Venise. Je le lus et je découvris immédiatement l'imposture^ ».
Ce jugement fait honneur au bon sens et à la perspicacité de l'observateur italien qui l'a porté sur le moment même. L'Italie a toujours été la terre classique de l'esprit critique.
Il faut dire qu'à ce moment-là la France avait encore des diplomates dignes de ce nom, chez qui « la carrière » n'avait pas encore tué l'intelligence. Notre ambassadeur en Suisse, le célèbre Barthélémy, ne se laissa pas prendre un instant à la mystification. Il annexa dédaigneusement ii sa dépêche du 12 thermidor (3o juillet 1794), le prétendu rapport de Saint-Just qu'on fafsait cir-
I . Inutile de dire que le Moniteur ni aucun journal français ne renferme la moindre mention du prétendu rapport de Saint- Just.
a. Grcppi, t. I, p. 365-366.
102 ÉTUDES ROBESPIEBRISTES
culer, dit-11, à la diète de Frauenfeld'. Bâcher, notre agent à Bàle, avait éventé la mèche au même instant-. Pour effrayer Hénin, notre agent il Constantinople, l'ambassadeur d'Espagne à Venise, Las Gazas, lui envoya l'extrait du prétendu discours où Saiut-Just l'avait menacé de la cruillotine. Il ne semble pas que Hénin se soit laissé épouvanter^.
Jacob, notre chargé d'affaires à Venise, eut aussi connaissance du faux discours de Saint-Just, où il était si malmené. 11 en parle en ces termes dans sa dépêche du 26 prairial (id juin i-g^): « Le but de cette satire, plus mauvaise encore que méchante, dirigée contre tous les agents de la République dans les pays neutres, est d'inquiéter les puissances sur les dispositions du gouvernement français à leur égard et de les pousser par la crainte et par le dépit dans le parti de la coalition. Pour peu que le libelle eût été fabriqué avec un peu d'art, l'abandon très connu où nous sommes, notre détresse que nous ne pouvons plus cacher, eussent été très propres à accréditer les atrocités gratuites que le publiciste éhonté met dans la bouche de Saint-Just contre nous en particulier. Mais le piège est si grossier et la diatribe si platement dégoûtante que personne ne
1. Papiers de Barthélémy, publiés par Jean Kaulek, t. IV, p. 217.