CHAPITRE I
Mesdames, Messieurs,
Plus d un parmi vous s'est sans doute demandé en lisant raffiche de la Faculté pourquoi j'ai choisi comme sujet de mon cours public La Corruption parlementaire sous la Terreur. Ce n'est pas, je voudrais que vous en fussiez bien convaincus, pour le plaisir facile de faire naître dans vos esprits les allusions malignes ou de raconter des anecdotes scandaleuses. Ceux qui voudront bien me suivre jusqu'au bout s'apercevront vite que le sujet est plus austère qu'ils ne croient. Je ne me sens pourtant aucune vocation pour la prédication et je vous promets que je ne vous
I. Leçon d'ouverture d'un cours public professé à la Faculté des Lettres de Besançon pendant l'hiver de 1911-1912, publiée dans les Annales révolutionnaires, t. V, 1912.
Mathiez. Robespierre. i
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ferai pas de leçons de morale. Il y a longtemps, n'est-ce pas, que la preuve est faite que les formes politiques, que les systèmes de gouvernement sont impuissants à changer la substance de l'humanité ? Tous les régimes ont eu leurs corrupteurs et leurs corrompus. Sous l'ancienne monarchie, on achetait comme on pouvait, parfois très cher, les grâces des^courtisans. Les favorites distribuaient jusqu'aux mitres épiscopales. Dans les démocraties, les gouvernants ont aussi leurs flatteurs et leurs tentateurs. Si on ne présente plus officiellement les favorites, comme à la cour de Louis XIV, si elles n'ont plus rang dans la hiérarchie protocolaire, elles n'en jouent pas moins un rôle considérable qu'un historien informé ne saurait négliger. L'argent, la femme, sous toutes les latitudes, sous tous les gouvernements, à toutes les époques, sont les deux grands moyens de séduction, les deux pièges souverains où se prennent les consciences.
Qu'y a t-il donc d'étonnant. Mesdames et Messieurs, que parmi ces conventionnels qui, dans le lointain de l'histoire, nous paraissent si grands, d'une grandeur farouche, se soient glissées des brebis galeuses? La Révolution, a dit un homme politique célèbre par ses mots, est un bloc. Soit! Si on ne considère que son œuvre, que les institutions qu'elle a fondées. Mais le point de vue de l'homme politique n'est pas celui de l'historien. Il n'y a pas de bloc que la critique historique ne
dissocie pour en analyser les éléments parfois fort disparates.
La Convention nationale et dans la Convention la Montagne elle-même ne comprit pas que des législateurs incorruptibles uniquement dévoués au bien public. Lui retirerons-nous pour autant toute notre admiration ? Les Français de 1798 étaient des hommes après tout et des hommes qui avaient grandi au spectacle de l'ancienne monarchie où tout se vendait et où tout s'achetait. Qu ils n'aient pas tous résisté à la tentation de mettre au service de leurs in.térêts privés, de leurs passions et de leurs vices, la toute puissance que leur avait confiée la Nation, que quelques uns aient imité les mœurs de ces courtisans dont ils avaient pris la place, la chose est si naturelle qu'il faudrait ne rien connaître de la vie pour s'en montrer surpris.
Ce qui vous surprendra bien au contraire, Mesdames et Messieurs, ce qui vous fera sourire, c'est l'inexpérience dont font preuve certains de ces hommes politiques, corrupteurs ou corrompus, que je ferai défiler devant vous, la candeur de leurs aveux, 1 ingénuité de leurs procédés de défense. A cette aurore du régime parlementaire, les illusions étaient générales. Si la République était belle sous l'Empire, combien plus belle encore était-elle le 22 septembre 1792, quand elle fut proclamée pour la première fois à la face du vieux monde, aux échos du canon de Yalmy !
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Les patriotes croyaient que la République, comme d'un coup de baguette magique, transformerait, régénérerait la France et l'Univers. Les députés, qui s'appelaient alors d'un nom emphatique les Législateurs, par comparaison avec Moïse, Lycurgue, Solon, se considéraient et étaient considérés comme des sortes de prêtres du bonheur social. Ils se prenaient très au sérieux : « Représentants du peuple, s'écrie l'un d'eux, le Girondin Manuel, le 21 septembre 1792, la mission dont vous êtes chargés exigerait et la puissance et la sagesse des dieux. Lorsque Cinéas entra dans le Sénat de Rome, il crut voir une assemblée de rois. Une pareille comparaison serait pour vous une injure. Il faut voir ici une assemblée de philosophes occupés à préparer le bonheur du monde * ». « Notre mission est grande, elle est sublime », ajoutait après Manuel le Montagnard Couthon.
Tout remplis de Montesquieu et de J.-J. Rousseau, les Législateurs savaient que la vertu, autrement dit le dévouement au bien général, est l'âme des Républiques et ils s'efforçaient sinon d'être vertueux, du moins de le paraître. Les plus candides se mettaient à la recherche des moyens d'empêcher la corruption de pénétrer dans le sanctuaire des lois.
Le vénérable vieillard Raffron du Trouillet,