I. Lettre datée d'Arcis, le 3o août i85o
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teté privée de Danton. Elle ne dissimulait pas les erreurs de l'homme d'Etat. Il restait à compléter la légende en faisant de Danton l'égal des Richelieu et des Napoléon, à dresser le démagogue, au seuil de la Révolution et de l'ère nouvelle, comme un génie précurseur, source de toute science politique et de tout progrès social. Seuls, des esprits religieux, dénués de toute critique, seuls des dévots emmurés dans leur fanatisme peuvent accomplir de pareils miracles historiques. Aux efforts de la famille s'ajouta, après i85o, l'œuvre pie, ardente et tenace d'une secte à son printemps.
Le positivisme, qui n'avait été qu'une philosophie sous Louis-Philippe, se transforma sous Napoléon III en une religion. Auguste Comte, son fondateur, passé au rang de pontife, se chercha des précurseurs. Auguste Comte croyait qu'il était prédestiné à refaire l'unité morale de la société brisée par la Réforme. La Révolution française renfermait-elle déjà des germes de cette « reconstruction >>, à laquelle il avait voué ce qui lui restait de vie? Dans la cinquanteseptième leçon de son Cours de philosophie positive, écrite en juillet i84i> il avait reproché au gouvernement révolutionnaire ses attaques contre les industriels et les commerçants, « sa désastreuse tendance politique à détruire l'indispen-
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sable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers ». Les Montagnards lui apparaissaient en bloc comme des négateurs, des destructeurs, des « littérateurs et des avocats » s'appuyant en démagogues sur « l'incapable multitude ». Il avait applaudi au 9 thermidor qui avait mis fin à la sans-culotterie antiindustrielle. C'étaient là des vues générales, jetées en passant à un moment où la doctrine, tout imprégnée encore du saint-simonisme, restait à la phase de l'analyse.
Après i85o, les idées d'Auguste Comte évoluèrent et se précisèrent. Il lut sans doute le livre de Villiaumé qui venait de paraître. Peutêtre entra-t-il en rapports par Vacherot avec Arsène Danton ? Il ne condamna plus en bloc tous les Montagnards. Il découvrit Danton. Au tome III de son Système de politique positive, paru en août i853, il distingua dans la Révolution trois écoles : l'école de Diderot, l'école de Voltaire et l'école de Rousseau. La première seule avait ses sympathies. C'était, à l'en croire, une école constructive qui se proposait de réformer la société humaine sur un modèle déjà « positif», autour de l'idée de l'humanité qui est l'idée centrale de la religion positiviste. L'école de Voltaire et l'école de Rousseau n'étaient bonnes qu'à désorganiser. La première, « sceptique, proclamait la liberté » ; la seconde, « anarchique, était
vouée à l'égalité ». Toutes deux étaient incapables de rien construire. L'école de Diderot était celle de l'avenir. Encyclopédique, elle embrassait tous les aspects de la question sociale. Elle referait l'harmonie, l'unité entre les institutions et les mœurs. Le pontife découvrait que de cette école sortit sous la Révolution « le grand Danton, le seul homme d'Etat dont l'Occident doive s'honorer depuis Frédéric, et l'admirable Gondorcet, l'unique philosophe qui poursuivit dans la tempête les méditations régénératrices* ». Danton et Gondorcet devenaient ainsi les annonciateurs, les Jean-Baptiste du Messie des temps futurs. Dès lors, ils furent sacrés pour tous ceux, ils commençaient à être nombreux, qui se réclamaient du credo positiviste.
Un des disciples les plus pieux et les plus ardents du fondateur du positivisme, le docteur Robinet, se consacra spécialement à l'hagiographie de Danton le Précurseur. Il fit paraître, en i865, un Mémoire sur la çie privée de Danton, qui ne brillait ni par la critique ni par le savoir, ni par le style ; mais il présentait, par ses références et par ses pièces justificatives, une fausse
I. M. Aulard a pris la peine de démontrer le néant des conceptions historiques de Comte dans son article intitulé: Auguste Comte et la Révolution française (Etudes et Leçons, 2^ série). Depuis, M. François Vermale a analysé avec pénétration les raisons de l'antipathie de Comte pour Rousseau et Robesijierre dans une spirituelle étude intitulée : Danton, Robespierre, Auguste Comte et M. Aulard (Annales révolutionnaires, t. V, 1912).
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apparence scientifique, dont ont été dupes tant de lecteurs prévenus et pressés*.
Le 2 décembre et la domination du clergé, qui en fut la conséquence, avait fait évoluer les idées et les sympathies du parti républicain. A demi religieux en 48, il devenait de plus en plus hostile à tout ce qui ressemblait de loin au catholicisme. Il suivait Littré qui lui enseignait le positivisme purement critique de la première manière d'Auguste Comte. Le déisme lui paraissait maintenant une vieillqj'ie réactionnaire. Plus les minorités sont opprimées, plus elles exagèrent leurs tendances. L'athéisme fut à la mode parmi ceux qui se rattachaient à la tradition révolutionnaire ■'.
Rares à toutes les époques sont les historiens qui abordent sans prévention et sans arrière-pensée l'étude du passé. ~~~Les républicains du second Empire allaient y chercher des arguments pour leur propagande. Robespierre, qui avait été le
I. Le docteur Robinet poursuivra son apostolat par le Procès des Dantonisles (1879), Danton émigré (1887), Danton homme d'Etat (1889), dira violemment leur fait aux adversaires ou aux hérétiques, à Victor Hugo, coupable d'avoir cru à la vénalité du précurseur (Danton et Victor Hugo, une brochure, 1877), à Georges Avenel, qui avait raillé la canonisation de Danton dans la République française (Le 10 août et la symbolique positiviste, une brochure, 1873), à M. Aulard lui-même, coupable d'indépendance (Auguste Comte et M. Aulard, une brochure, 1893).
3. Sur l'anticléricalisme sous le second Empire, voir l'excellent article de G. Weill dans la Revue des études napoléoniennes de juillet igiô.
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dieu de leurs pères, leur devint indifférent ou antipathique, parce que le nom de Robespierre évoquait devant leur imagination l'Etre suprême, l'alliance de l'Église et de l'État, la morale officielle, toutes choses qui leur paraissaient liées avec l'oppression dont ils souffraient. Sans réfléchir à la différence des temps, sans remarquer que Danton pensait sur la religion comme Robespierre, ils prirent de celui-ci une idée fausse. De l'adversaire le plus redoutable, parce que le plus habile, (^ue l'Église eût rancontré sur son chemin, ils firent un ami de l'Église. Ils étaient fortifiés dans leur erreur et leur injustice par la tendance à l'apologie des derniers grands historiens robespierristes. Louis Blanc, dans sa Réç>olution^, faisait le panégyrique du déisme et du socialisme dans un style de prédicateur. Ernest Hamel, dans son Histoire de Robespierre'^, si documentée, mais si confuse, écrivait une vie de saint, ennuyeuse par son onction, fatigante par ses partis pris. Ni l'un ni l'autre n'attachèrent une suffisante attention à la formation de la légende dantonienne, ne discutèrent avec une critique assez avisée les affirmations du positivisme religieux ou les plaidoyers domestiques de Villiaumé et de Robinet. Inspirés d'ailleurs par une sorte d'éclectisme historique, ils croyaient possible jusqu'à