UN FOURNISSEUR SOUS LA TERREUR: L'ABBÉ D'ESPAGNAC
De tout temps la finance et la politique ont fait bon ménage. Les hommes d'affaires savent quel secours indispensable peuvent leur procurer les hommes au pouvoir. Plus l'époque est troublée, plus les circonstances sont favorables pour leurs opérations. Le scandale Rochette, le scandale Duez sont d'hier. Petits scandales auprès de ceux quevitéclore l'ancien régime finissant et la grande Révolution ! Mais les historiens semblent avoir négligé ce côté, non le moins intéressant et le moins suggestif, des crises qu'ils étudient. Les programmes, les principes les retiennent plus que les intérêts, et ils ont une tendance fâcheuse à rétrécir leurs explications des événements à la mesure de simples combats d'idées. Les pages qui suivent montreront peut-
I Cette étude a d'abord paru dans La Grande Revue du lo avril iQid-
i36 ÉTUDES BOBESPIERRISTES
être que l'histoire politique, l'histoire des choses qui se voient, a tout à gagner à s'éclairer par l'histoire financière, par l'histoire des choses qui ne se voient pas, mais qui se soupçonnent.
La carrière de l'abbé d'Espagnac mériterait d'être plus connue. C'est celle d'un financier de haute envergure, le plus extraordinaire peut-être de la fin du xviii* siècle, tout à fait digne d'être comparé par son audace et son savoir-faire à ces capitaines d'industrie qui surgissent aujourd'hui dans notre monde capitalisé. Il ne lui a manqué que de réussir jusqu'au bout, ce qu'il aurait fait infailliblement à une époque plus tranquille.
Marc-René Sahuguet d'Espagnac était né à Brives-la-Gaillarde, comme cet autre aventurier d'Eglise, le célèbre abbé Dubois, qui fut le précepteur puis le ministre du Régent. Mais alors que Dubois sortait de la roture — son père était apothicaire — d'Espagnac, lui, appartenait à la noblesse d'épée. Quand il fut baptisé, le 26 septembre 1752, toutes les illustrations de la province signèrent l'acte de baptême : le marquis d'Escars, Lasteyrie du Saillant, Davès du Bois, Armand des Brulys, de Fayolle, Saint-Lambert, etc. Son père, le baron d'Espagnac, était brigadier des armées du roi. Il avait figuré avec honneur à Fontenoy. Son cousin germain choisira la carrière militaire et deviendra général. Il commandera, sous la Révolution, une division de l'ar-
L'ABDÉ D'ESPAGNAC 187
mée des Alpes. Marc-René entra dans les ordres, sans vocation, ce qui ne l'empêcha pas d'y faire un chemin rapide. Il devint en peu de temps chanoine de Paris et vicaire général de Sens. Son Eloge de Catinat obtint le second accessit au concours de l'Académie de 1775 où La Harpe fut couronné. En 1777, on l'avait chargé de faire l'éloge de Saint Louis. Il fut très éloquent. Les plus hautes charges de l'Eglise lui semblaient réservées. Il avait vingt-cinq ans. Deux ans plus tard, l'Académie française ayant mis au concours l'éloge de Suger, d'Espagnac concourut, mais ses Réflexions sur l'abbé Suger et son siècle, loin d'être un éloge, renfermaient une critique ironique du célèbre abbé de Saint-Denis et une satire à peine déguisée de la vie monastique. « Dans un couvent de treize religieux, lisait-on à la page i3, où la bibliothèque n'était composée que de trois volumes, Suger'a soin qu'il y ait quatre pressoirs et assez de vigne pour qu'on y recueille trois cents muids de vin. » L'ouvrage d'ailleurs anonyme*, fut interdit et son auteur menacé de la Bastille. Il n'en fut pas plus sage. On lui avait vite pardonné ce péché de jeunesse. Il fut chargé de prêcher à Versailles, devant la Cour,^ le mercredi saint 1780. Il rédigea un sermon si hardi qu'au dernier moment on lui fit défense de le prononcer. 11 n'alla pas à Versailles.
i. Une seconde édition, parue « à Londres » en 1780, porte le nom de d'Espagnac.
i38 ÉTUDES ROBESPIERRISTES
Dès lors il ne s'entêta plus à composer des sermons qui ne lui attiraient que des désagréments. Il s'ennuya bientôt « de la décence, de la circonspection, du travail qu'exigeait son état ». Il devint « libertin, bouffon, intrigant et agioteur ». On le vit « chez les filles, chez les ministres, chez les femmes de la Cour »*. Du temple du vrai Dieu, d'Espagnac, abbé moderne', était passé allègrement au temple du veau d'or.
Le brillant Galonné venait d'être appelé au Contrôle général et la valse des millions commençait. D'Espagnac, en peu de temps, devint le collaborateur et le familier du ministre. Il rencontra auprès de lui cet autre homme d'Eglise qui devait acquérir plus tard, sous le nom de Talleyrand, une célébrité si suspecte et qui s'appelait alors l'abbé de Périgord. L'abbé de Périgord, que le clergé de France avait choisi pour son agent financier, s'entraînait aux opérations de bourse en gérant la fortune mobilière des églises françaises. Il aidait Galonné à rédiger les statuts de la Caisse d'escompte réorganisée. D'Espagnac était à bonne école.
I. Correspondance secrète, éditée par Lescure, t. II, p. ^9; a8 juin 1786.
a. Tout moderne qu'il fut, d'Espagnac entendait jouir de toutes ses prérogatives d'homme d'Eglise. On trouve dans ses papier'^ aux archives nationales (T. 363*^) la procédure d'un procès qu'il soutint contre un certain Bermonville à propos des honneurs à l'Eglise qu'on devait lui rendre dans une paroisse voisine de Rouen.
Ses progrès furent dignes de ses modèles. Le marché des valeurs était encore réduit à un très petit nombre de titres. En outre des rentes sur l'Etat, il y avait les actions de la Caisse d'escompte, les actions de la Compagnie des eaux, celles d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et enfin les actions de la Compagnie des Indes. D'Espagnac jeta son dévolu sur ces dernières et médita une colossale opération qui réussit.
La Compagnie des Indes, réorganisée par Law^, avait joui, pendant tout le xvia* siècle, du privilège exclusif du commerce de l'Inde en France. Nos défaites pendant la guerre de Sept ans, la perte de nos colonies n'avaient pas entraîné sa disparition, mais elle végétait. En 1769, six ans après le traité de Paris, un arrêt du Conseil suspendit son privilège mais l'indemnisa de cette suspension. Le gouvernement lui racheta ses magasins, ses ateliers, ses effets, ses créances, ses établissements de toute nature. Son actif fut évalué à 264551 665 livres, son passif à 2^8 àS^SS'j livres ^ Mais il fallut liquider cet actif et ce passif. Ce ne fut pas chose facile, car les propriétés de la Compagnie et ses intérêts étaient dispersés sur le globe entier. On établit trois bureaux de liquidation, l'un à Paris au siège de la Compagnie, l'autre à Lorient qui était son port en France,
I. D'après le rapport de Lebrun du i4 août 1790 et le rapport de Delaumay du 8 octobre 1798.
i4o ÉTUDES EOBESPIERRISTES
le troisième à Pondichéry qui était son port en Asie. Le travail dura si longtemps qu'il continuait encore en pleine Terreur. En attendant, les actionnaires touchaient 200000 livres de rentes viagères et les liquidateurs recevaient, outre de bon traitements, des rentes viagères respectables.
Cependant Galonné, qui rêvait de ranimer notre commerce, eut l'idée de fonder une nouvelle Compagnie des Indes au moment même où s'opérait la liquidation de l'ancienne. Tous les établissements que le roi venait de racheter à celle-ci furent rendus gratis à celle-là et on lui restitua aussi le privilège, c'est-à-dire le monopole exclusif du commerce asiatique. La nouvelle Compagnie n'était qu'une seconde édition de l'ancienne. Son capital comprenait 20000 actions émises en 1780 au prix de 1000 francs. Les actions s'élevèrent, au mois de mai 1786, à I 200 francs.
C'est alors que d'Espagnac, certainement poussé par Calonne, entre en scène. Il achète toutes les actions qu'il trouve à vendre et, en trois semaines, il porte les cours de i 200 francs à I 800. Il a lui-même avoué, dans un mémoire qu'il produira en justice, en 1798, que cette spé- :■ culation lui assura, au moment de la revente, « un gain très net de près de deux millions, indépendamment de celui de ses amis ».
Encouragée par cette hausse, la C-ompagnie
LABBÉ DESPAGNAC i&i
avait doublé son capital qui fut porté à Ixo ooo actions. Sur ce nombre, 87000 avaient été lancées dans la circulation, le reste était en dépôt dans les caisses de la Compagnie.
D'Espagnac recommença sur une plus large échelle le coup de bourse qui lui avait réussi une première fois. Avec plusieurs prête-noms il forma une société pour accaparer toutes les actions de la Compagnie. Dans le courant d'octobre et de novembre 1786, il en acheta 25 000. Mais une autre société d'agioteurs, dont les sieurs Pyron et Seneff étaient les chefs, spéculait elle aussi à la hausse et achetait en concurrence avec la société d'Espagnac. D'Espagnac a prétendu — et son affirmation, contrôlée par les juges, s'est trouvée exacte — que Pyron et SenefF avaient reçu du Trésor public une avance de 6900000 francs pour faire monter les cours. Pyron et Seneff avaient intérêt à s'entendre avec d'Espagnac. Ils lui offrirent de s'associer à leur affaire ou de lui acheter ses actions. D'Espagnac leur en vendit 18000, le 21 décembre 1786, à i Ixbo francs. Seneff et Pyron, qui en possédaient déjà 2^000, se trouvaieïit ainsi avoir acheté en tout 42 000 actions, soit 2 000 de plus qu'il n'en existait réellement. Le prix des actions monta à i 700 francs. D'Espagnac vendit alors une partie des actions qui lui restaient encore sur les 26000 qu'il avait achetées à l'origine.
Ayant amsi réalisé de beaux bénéfices par ces
i4a ÉTUDES ROBESPIERRISTES
achats et ces ventes à terme, il forma une société nouvelle avec un sieur Baroucl ' pour recommencer d'accaparer toutes les actions de la Compagnie, que Pyron et SenefF avaient commencé à revendre à son exemple. Il acheta d'abord 6000 actions à livrer d'un sieur Duplain de Saint-Albin. Le sieur Baroud, son co-associé, en possédait déjà 4 qSo. Le 21 janvier 1787, Pyron et Seneff lui revendirent, à raison de i 5oo francs, i5ooo actions qu'ils lui avaient achetées à lui-même, précédemment, à raison de i libo francs. Duplain de Saint-Albin entra à son tour dans la société d'Espagnac. D'Espagnac achetait, douze jours plus tard, à SenefF et Pyron, au même prix de I 5oo fr., les 17600 actions qui leur restaient. Duplain, effrayé, se retirait de l'association en emportant /igSo actions. D'Espagnac et Baroud ne s'en trouvaient pas moins détenteurs, par leurs marchés à livrer, de 38 000 actions environ. Dix jours plus tard, l'agent de change Coindre, qui faisait la contre-partie, demandait à d'Espagnac de lui livrer 16000 actions des Indes au prix de |
I 65o francs. D'Espagnac aurait pu, en acceptant, gagner i5o fr. par action, en tout 2 4ooooo francs.
II refusa, estimant ce gain insuffisant.
Deux négociants acheteurs de i45oo actions vinrent lui dire que les actions qu'ils venaient
1. Autrefois notaire à Lyon. On lui fit l'affront de rejeter sa candidature au Salon des Arts où il avait demandé à être admis. Correspondance secrète, 11 octobre 1786.
L'ABBÉ D'ESPAGNAC i43
d'acheter et qu'on devait leur livrer portaient les mêmes numéros que celles que d'Espagnac avaient achetées de son côté. D'Espagnac achète aux deux négociants leurs i4 5oo actions afin d'être complètement maître du marché du titre.
Il a résumé lui-même, dans le mémoire qu'il présenta en justice, en 1798, les différentes phases de son coup de bourse : « Depuis le mois d'octobre 1786 jusqu'au 16 mars 1787, j'ai fait trois opérations différentes sur les actions de la nouvelle Compagnie des Indes :
La première où j'ai acheté et revendu les deux tiers de ce qu'il y avait de ces sortes d'actions sur la place ;
La deuxième où j'en ai acheté la totalité ;
Et la troisième où j'ai acquis i4 5o3 de plus qu'il n'y en avait. »
Cette fois, d'Espagnac avait trop bien réussi. Son succès faisait trop de victimes. Les baissiers écorchés cherchèrent une bonne plume pour les défendre et les venger. Mirabeau, alors dans une misère noire, s'offrit et fut accepté. Sa Dénonciation contre l'agiotage fut un vertueux réquisitoire contre d'Espagnac et contre Calonne. Il demanda avec quel argent l'abbé avait pu accaparer toutes les actions des Indes. Il évoqua le souvenir de Lavv^. Il s'en prit aux banques que Calonne protégeait, à la Caisse d'escompte, à la Compagnie des Indes, dont il combattit le privilège, à la Compagnie des assurances sur la vie, plus tarda
lU ETUDES ROBESPIERBISTES
la Compagnie des eaux, sa filiale. Il somma les Notables alors réunis d'intervenir dans l'intérêt du public.
DEspagnacfità Mirabeau une terrible réponse \ dont il emprunta les éléments à un ancien secrétaire de Mirabeau, Hardy, qui lui livra une correspondance des plus compromettantes. Mirabeau n'était qu'un scélérat, renié par son père, vagabond, dénaturé, filou, époux féroce, corrupteur, adultère, fripon, etc. Il avait abandonné Sophie de Monnier dès que l'argent, qu'elle avait volé à son vieux mari pour le suivre, fut épuisé. Mirabeau était un monstre d'ingratitude. Il ne se souvenait plus que le baron d'Espagnac, père de l'abbé, qu'il traînait dans la boue, avait « coopéré à le sauver de la mort et de l'extrême honte, à force de pas, de sollicitations et de protection particulière ». Mirabeau avait escroqué à son ancien secrétaire Hardy six louis qu'il lui avait empruntés et qu'il avait refusé de rendre. Il avait fait arrêter Hardy à Londres, lui avait intenté un procès scandaleux qui s'était retourné contre lui. Sa dénonciation contre l'agiotage n'était que « la démarche de quelques agioteurs à la baisse », de quels agioteurs encore ! d'un Cla-
I. Considérations sur la dénonciation de l'agiotage. Lettre au comte de Mirabeau, le i^ mars 1787. Voir aussi le Précis pour les actionnaires de la nouvelle compagnie des Indes. Les deux brochures sont anonymes, toutes deux écrites ou inspirées par d'Espagnac.
L'ABBÉ D'ESPAGNAC i45
vière, un ex-Génevois plein d'esprit à la vérité, bien fin, bien rusé, porteur d'une tête mieux organisée que celle du politique Mirabeau, mais d'un cœur également pervers. « Clavière est le chat qui voudrait tirer les marrons du feu avec la patte de Mirabeau ». Et le pamphlet se terminait par toute une correspondance qui eût écrasé tout autre que Mirabeau, lettres de son père, lettres de sa femme, lettres de Mirabeau lui-même.
Pour faire cesser la polémique, Galonné employa un moyen radical. Il fit enfermer Mirabeau au château de Ham, le i8 mars 1787.
Qu'il y eût une entente entre Galonné et d'Espagnac, ce n'est pas seulement la Correspondance secrète qui l'affirme au moment même et qui s'en scandalise : l'économiste Léon Say a montré, avec sa grande autorité en la matière, que Galonné s'efforçait de faire monter le cours des rentes et des principales valeurs en prévision de l'Assemblée des Notables qu'il avait dû convoquer. Mirabeau avait demandé où d'Espagnac avait pris les fonds nécessaires à sa spéculation. Il les avait puisés dans le Trésor avec le consentement du ministre '.
Galonné n'était pas seulement en rapports d'affaires avec l'abbé d'Espagnac, mais encore avec son frère cadet, Jean-Frédéric. Ge Jean-Frédéric
I, Article paru dans les Annales des Sciences politiques de
Mathiez. Robespierre. 10
,46 ÉTUDES ROBESPIEBRISTES
avait réussi à échanger le comté de Sancerre j qu'il avait acquis de la maison de Béthune contre * d'autres terres et forêts appartenant au roi. Pour ; le dédommager, le roi lui avait remis, à diffé- , rentes époques, en immeubles et en argent liquide, la valeur d'un capital de 5738281 livres, alors que le revenu du comté de Sancerre, qu'il avait vendu au roi, ne se montait qu'à 72 000 livres par an environ'. Calonrie avait été personnellement intéressé aux échanges du comte Jean-Frédéric. La preuve en sera apportée à la Constituante qui cassera, le 27 juillet 1791, les contrats qu'il avait passés, ordonnera la restitution des sommes touchées en trop se montant à un million et rendra Galonné solidairement responsable des restitutions *.
Galonné avait enfermé Mirabeau pour le faire taire. Il ne put fermer la bouche aux Notables qui s'étaient réunis le 22 février 1787. Emus par les réclamations des banquiers, ils consacrèrent de leur autorité les dénonciations de Mirabeau et sommèrent le ministre de se disculper et d'agir. Galonné s'exécuta. Il demanda à d'Espagnac un mémoire justificatif de sa conduite. Le Gonseil
I . D'après le rapport de Fricot à la Constituante, le 26 juillet
a. Voir dans Douarche, Les Tribunaux cioils de Paris pendant la Révolution, un jugement rendu, le 1" août 1798, parle tribunal du premier arrondissement sur l'interprétation du décret de la Constituante.
LABBÉ D'ESPAGNAC i^j
du roi qui l'examina fut d'avis que les spéculations de l'abbé étaient incorrectes, car elles avaient porté sur des valeurs en partie inexistantes. En conséquence, une lettre de cachet exila d'Espagnac à Montargis' et la mission fut confiée à deux banquiers, Haller et Le Coulteux de la Noraye, de liquider les suitos du coup de bourse. D'Espagnac accepta la nomination des deux commissaires liquidateurs dans l'espoir de faire révoquer la lettre de cachet qui le frappait.
Il ne resta guère à Montargis que six semaines. Le i8 mai il put revenir à Saint-Denis et, le i5 juillet de la même année, rentrer à Paris. Très vite, il reprit son aplomb. Moins d'un an plus tard il poursuivait en diffamation le maire de Pont-à-Mousson qui l'avait attaqué dans un mémoire -.
1. De par le Roy, il est ordonné au sieur abbc d'Espagnac de se retirer à Montargis aussitôt que le présent ordre lui aura été notifié. S. M. lui faisant défense d'habiter tout autre lieu, sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de désobéissance. Fait à Versailles, le i*'' avril 1787. Signé Louis, contresigné baron de Breteuil. Arch. nat. T. 716-717. L'original qui est aux archives porte cette annotation de la main de d'Espagnac : « Hodie mihi, cras tibi, inscription mise sur la porte d'un cimetière, le 3 avril 1787, l'abbé d'Espagnac. »
a . La liquidation de son coup de bourse dura presque autant que celle de l'ancienne Compagnie des Indes. En 1798 encore, on voit d'Espagnac engager un procès contre l'État en répétition d'une somme de 4o^5 5oo francs qu'il prétendait lui être due d'après les comptes de Haller et La Noraye. Il gagne d'abord son procès grâce aux appuis politiques qu'il s'est ménagés. Le
i48 ÉTUDES ROBESPIEHRISTES
Tel il était avant 1789, tel d'Espagnac va nous apparaître après cette date qui n'eut pour lui rien de magique.
La Révolution offrait aux spéculateurs un champ d'opérations admirable, des occasions inespérées. La vente des cinq milliards de biens du clergé, la création des assignats accompagnée de l'émission de billets de confiance de toute valeur et de toute couleur, les fournitures des gardes nationales, puis, après la déclaration de guerre, les fournitures et les approvisionnements des armées, la vente enfin des trois milliards de biens d'émigrés, tout cela donnait lieu à un énorme courant d'affaires. Tous les chercheurs de fortune se pressaient pour prendre part au riche festin qui s'offrait. L'abbé d'Espagnac ne fut pas le dernier à s'y précipiter. Il comprit à merveille que la première condition du succès était de s'emparer des pouvoirs nouveaux qui s'annonçaient. Comme il avait flatté Galonné, il se mit k flatter l'opinion. Cela lui coûtait peu.
21 février 1793, le tribunal du premier arrondissement ordonne à l'État de lui restituer cette grosse somme. Mais Cambon veillait. Le Trésor interjette appel et le tribunal du premier arrondissement, après des débats qui durèrent sept audiences, réforme la sentence en déboutant d'Espagnac, le 6 brumaire an II (26 octobre tygS). Dans l'intervalle du premier au second jugement, le vent avait tourné dans les sphères officielles.
LABBE DESPAGNAC lig
N'ayant aucunes convictions, il n'avait rien à renier.
Il essaya d'abord de se faire élire aux Etats Généraux. Il se présenta à Montfort-l'Amaury, se fit charger de la rédaction du cahier du bailliage, « un des plus hardis qui aient paru », dira-t-il lui-même, mais finalement il échoua au scrutin contre Sieys *.
Il ne tint pas rigueur de cet échec à Sieys et à la Révolution.
Le jour de la fameuse séance royale du 23 juin 1789, il avait à diner quatorze patriotes quand on lui apporta la nouvelle que le roi venait d'annuler les délibérations du Tiers-Etat : « J'enfonçai sur-le-champ, dit-il, mon couteau dans la table et leur fis faire serment de l'enfoncer dans le cœur du premier de nous qui reconnaîtrait la déclaration que la Cour donnait comme un ultimatum-. » Il prit les armes le 12 juillet 1789, en même temps que Camille Desmoulins. L'un des premiers, il se fit recevoir au club des Jacobins, quand l'Assemblée fut transférée de Versailles à Paris. Il donna l'exemple, lui prêtre, d'endosser la redingote bleue des gardes nationaux et de monter la garde un fusil sous le bras. Un tel zèle méritait récompense. Les Jacobins choisirent d'Espagnac au nombre de leurs secrétaires le
I. Correspondance secrète, II, 34o, 27 mars 1789. Lettre de d'Espagnac en date du 4 avril 1798.