I. Séance du a5 avril
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est plaisant en vérité de séparer en lui l'orateur de l'homme d'État. L'homme d'État n'agissait alors que par la parole. Danton n'échappait pas plus à cette nécessité que Robespierre.
Sous la Constituante et sous la Législative, Robespierre n'avait été que le chef d'un parti. A la Convention, où il siège en tête de la représentation de Paris, il va bientôt représenter la France et donner sa mesure. Ses interventions se font de plus en plus fréquentes et décisives.
Par sa cinglante riposte à Louvet, qui l'accusait d'aspirer à la dictature, il fait reculer la Gironde. Par son terrible discours dans le procès du Roi il décide de la mort. De la riposte à Louvet, Camille Desmoulins disait : « Qu'est-ce que l'éloquence et le talent si vous n'en trouvez pas dans ce discours admirable où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre l'ironie de Socrate et la finesse des Provinciales mêlées à deux ou trois traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène'. » On jugera du discours pour la mort de Louis XVI par ce simple passage où Robespierre réfute ceux de ses collègues qui ont invoqué en faveur du monarque le respect des formes constitutionnelles : « La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait. S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la prononcer
I. Cité par M. Aulard. Les Orateurs de la Législative et de la Convention, t. II, p. l\ib.
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sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit de le retenir en prison. Il a celui de vous demander son élargisssement et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne. Allez aux pieds de Louis XVI invoquer sa clémence... C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause : que dis-je! C'est vous qui en faites une cause. Que trouvezvous là de grand? Est-ce la difficulté, non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en est pas de plus coupable... Une grande cause, c'est un projet de loi populaire ; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le despotisme... »
Robespierre était trop l'homme des principes pour monter du premier coup au pouvoir, même quand son parti fut victorieux. Il n'entra au Comité de Salut public qu'à la fin de juillet 1798, après que Danton eût donné sa mesure en aggravant par sa politique molle et indécise, par ses tractations suspectes, les difficultés terribles qu'on lui avait confié la mission de surmonter. Quand il fallut repousser l'invasion, dompter les révoltes intérieures, c'est à Robespierre que la Convention s'adressa et son attente ne fut pas trompée. L'Incorruptible fut vraiment le chef et l'âme du grand Comité de Salut public, du Comité de l'an II. Il porta la parole en son nom dans toutes
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les circonstances graves. Il défendit sa politique contre toutes les intrigues. Il fournit un travail écrasant, nuit et jour aux Comités, à l'Assemblée et aux jacobins. Son éloquence devient plus nerveuse et plus incisive. 11 n'a plus le temps de limer ses phrases. Il jette rapidement quelques notes sur le papier, un schéma très bref et il se laisse aller à l'improvisation. L'épithète imagée jaillit alors de ses lèvres vive et lumineuse. Il est mordant et sarcastique, insinuant et grave tour à tour. La forme de ses discours garde sa haute tenue. Il est toujours l'orateur de bonne compagnie que ses compatriotes d'Arras applaudissaient. Il est seulement plus rarement souriant, plus tendu, plus mélancolique aussi. La fatigue creuse ses joues, accentue ses pommettes, jaunit son teint. Pour protéger ses yeux usés par la lecture, il arbore des lunettes vertes'. C'est le moment de ses luttes tragiques avec les hébertistes et avec les dantonistes.
Tous ceux qui ont un peu pratiqué l'histoire de la Révolution ont gardé le souvenir du véhément et émouvant discours qu'il prononça lors de l'arrestation de Danton, quand Legendre vint demander que les députés arrêtés fussent entendus à la barre : « A ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée ; aux agitations qu'ont produites les premières paroles
I. Voir le portrait attribué à Gérard dans H. Buffenoir, p. 6.
de celui qui a parlé... il est aisé de s'apercevoir en effet qu'il s'agit ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie... Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de l'ignorer? parce qu'il sait bien qu'on ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège : non, nous n'en voulons point, d'idoles! Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps ou si dans sa chute elle écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Petion, à Chabot, à Hébert même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton serait-il donc supérieur à ses collègues, h Chabot, à Fabre d'Églantine, son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur?... En quoi est-il supérieur à ses concitoyens?... On craint que les détenus ne soient opprimés; on se méfie donc de la justice nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention nationale; on se défie de la Convention qui leur a donné cette confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée! Je dis que quiconque tremble en ce moment est cou-
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pable, car jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.
« Je dois ajouter ici qu'un dcA'oir particulier m'est imposé de défendre toute la pureté des principes contre les efforts de l'intrigue. Et à moi aussi on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire qu'en approchant de Danton le danger pourrait arriver jusqu'à moi; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit; les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus me détermineraient à ralentir mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien, je déclare qu'aucun de ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression; je déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton pussent devenir les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie; mon cœur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans reproche et sans ignominie. Je n'ai vu dans les flatteries qui m'ont été faites, dans les caresses de ceux qui environnaient Danton, que des signes certains de la terreur
qu'ils avaient conçue avant môme qu'ils fussent menacés. Et moi aussi j'ai été l'ami de Petion; dès qu'il s'est démasqué, je l'ai abandonné; j'ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi et je l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus à mes yeux qu'un ennemi de la patrie'. » Où trouver pages plus éloquentes?
Danton disparu et l'union rétablie, du moins en apparence, parmi les Montagnards, Robespierre essaya de réaliser son rêve de cité future, juste et fraternelle. Il sait qu'on ne fonde rien de durable que sur les âmes. Il se fait prédicateur et moraliste, croyant ainsi préparer les voies aux profondes transformations sociales qu'il rêve. Il veut établir, dit-il le 18 pluviôse, « un ordre de choses où les distinctions ne naissent que de l'égalité même, où le citoyen est soumis au magistrat, le magistrat au peuple et le peuple à la justice ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie..., où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non seulement de l'opulence monstrueuse de quelques maisons... » Ce rêve, il ne peut même pas l'ébaucher. Il tenait trop de place maintenant au Comité de Salut Public. Sa popularité effrayait et ses idées sociales effrayaient plus encore. Mis en mi-