I. Archives nationales, W
menteur. » Il avait de quoi plaire aux dames et nous verons qu'il ne s'en fit pas faute.
Il n'était pas riche, mais il possédait une honnête aisance. Avant la Révolution, il nous le dit lui-même*, toute sa fortune consistait en un revenu annuel de 2^00 livres. Les bijoux de sa femme valaient 2000 livres. Il avait une belle bibliothèque « nombreuse et bien choisie en littératurature et en livres d'état », entendez en ouvrages de théologie. « Elle était le fruit de vingt années de soins, de recherches, d'économie et des bienfaits de l'amitié de la citoyenne Baschi-Turenne, six ans au moins avant la Révolution. » Quand il fut condamné avec les dantonistes, la vente de son mobilier et de la garde-robe de sa femme se monta à 67900 livres en assignats, somme dont il réduit la valeur à 6000 livres en numéraire. On peut déduire de ces données qu'avant 89, Julien vivait assez bien de son métier de pasteur et qu'il trouvait le moyen de. faire quelques économies.
Il était membre du directoire de la Haute- Garonne quand les électeurs l'envoyèrent représenter le département à la Convention. Pendant les premiers mois il observe, il hésite à choisir sa place dans la mêlée des partis. Il ne veut pas se compromettre. Il semble d'abord pencher pour
a. Dans le Compte rendu de sa fortune en lygi et depuis celte époque en conformité du décret du 4 vendémaire an IV de la République.
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la Gironde. Quand s'ouvre le procès du roi, il démontre longuement, le 3 décembre 1792, que la Convention aurait tort de s'ériger en tribunal. 11 lui conseille de déléguer )e jugement à une cour qu'elle choisirait. Mais il s'aperçoit vite qu'il fait fauase route. Il rejoint en hâte la Montagne et, du coup, il monte sur son plus haut sommet.
Quand Fabre d'Ëglantine, le 11 décembre, veut faire lever la suspension du capitaine Caffaretli- Dufalga, qui avait manifesté des sentiments' royalistes après le 10 août, Julien s'indigne, fait rejeter la proposition de Fabre et propose même que celui-ci soit censuré.
Est-ce par Chabot, qui avait été longtemps père gardien du couvent des Capucins de Toulouse, que Julien vint à la Montagne? C'est très possible, car nous verrons bientôt le capucin en grande intimité avec le pasteur- Dans le procès du roi, Julien ne s'embarrassa plus des scrupules qu'il avait exprimés quand il avait conseillé à la Convention de se dessaisir; il vota la mort, contre l'appel au peuple, contre le sursis. Dès lors, il avait donné des gages. Il fut porté successivement aux commissions importantott ; dès le a5 janvier, à la commission de l'exailes fournitures des armées, plus tard au .é des finances, au Comité de sâreté géné- 11 était dans son élément. Il allait pouvoir rer son savoir-faire, is avons vu comment il se constitua le pro-
UN DÉPUTÉ D'AFFAIBES
tecteur actif et impudent du fournisseur d'Espagnac, comment d'Espagnac le récompensa en lui promettant de le désigner pour son exécuteur testamentaire.
Pour cacher son jeu et pour dérouter les soupçons, il affichait un patriotisme de plus en plus exalté. Quand Danton, à la nouvelle des premiers désastres de Belgique, fit décréter l'institution du tribunal révolutionnaire, Julien proposa, par voie d'amendement, que le nouveau tribunal jugeât sans appel et sans recours au tribunal de cassation et Tamendement fut voté le 9 mars 1798.
Quelques jours plus tard, le 18 mars, il demandait que le tribunal révolutionnaire entrât en activité dans les a4 heures !
Envoyé avec Bourbotte, au début de mai 1798, en mission à Orléans, il préludait aux mesures terroristes en supprimant d'un trait de plume dans tout le département du Loiret, les journaux girondins. Le Patriote Français, Le Courrier des Départements, Le Journal des Amis de la Vérité, La Chronique du Mois^ La Chronique de Paris, Le Courrier Français, Le Thermomètre du Jour, Le Courrier de l'Egalité, Le Mercure Unifiersel, etc., jusqu'aux Réi^olutions de Paris I II faisait défense expresse^ dans son arrêté daté du i5 mai, à tous les directeurs des postes de recevoir et de faire distribuer ces journaux : « comme subversifs des vrais principes en matière politique, comme marqués au coin d'une partialité révoltante
iQo ÉTUDES ROBBSPIERRISTES
dans le rapport des différentes opinions émises à la Convention nationale, comme tendant à corrompre Tesprit public, comme attentatoires à rÉgalité, qui est la seule base fondamentale de la liberté publique et individuelle! » Et il ne se bornait pas à supprimer les mauvais journaux, il recommandait oHiciellement dans le même arrêté la bonne presse, Le Journal Universel d'Audoin, Le Républicain ou Journal des Hommes libres de tous les paySy Le Batave, Le Courrier Universel, Le Mensonge et la Vérité , L'Ami des Citoyens y V Ami du Peuple, etc. L'opinion n'était pas encore préparée à recevoir une telle médecine. Le département du Loiret protesta et demanda à la Convention de venger la liberté outragée. Le 25 mai, sur la proposition de Barère parlant au Aom du Comité de Salut public, Tarrêté révolutionnaire de Julien fut cassé à l'unanimité. Personne, pas même Marat, ne se leva sur la Montagne pour soutenir Julien.
Mais celui-ci allait avoir son jour. L'insurrec- ' tion du 3i mai, organisée par ses amis de la Commune, anéantit le parti girondin. Julien accourt en hâte d'Orléans. Il monte à la tribune le 2 juin, quand l'émeute gronde encore autour de l'Assemblée, et il dénonce ses collègues en mission dans le Loiret comme des aristocrates déguisés qui organisent la contre-révolution ^ Ainsi Julien se ven-
I. La Convention décrète le a juin que ses Commissaires à Orléans seront rappelés dans son sein sous trois jours.
geait de rhumiliation subie huit jours auparavant.
C'est le moment où il engage pour d'Espagnac contre Cambon et Dornier le suprême combat.
Plus que jamais, il a besoin de faire blanc de son civisme. Aussi, au lendemain du jour où Marat tombait sous le poignard de Charlotte Corday, Julien se montrait-il, avec Chabot son ami, ivre de venger TAmi du peuple dans le sang des aristocrates. Tandis que Chabot, à la séance du i4 juillet, dénonçait Tabbé Fauchet, évèque du Calvados, comme le complice de la meurtrière, Julien s'efforçait d'empêcher Fauchet de prendre la parole pour répondre : « Si Fauchet veut parler, qu'il descende à la barre ! » Et, sous les applaudissements des tribunes, Fauchet, condamné au silence avant d'être condamné à l'échafaud, descendait à la barre devant la Convention muette. Et, quelques minutes plus tard, Deperret, un autre « complice » de Charlotte, ayant demandé la parole à son tour, Julien encore une fois s'y opposait : « A présent, disait-il en parlant de l'accusé, il ne doit plus paraître que devant les juges que vous lui donnerez ! »
Le rigide justicier laissait cependant tomber son courroux vertueux devant les fournisseurs et pas seulement devant d'Espagnac son ami. Quand les fournisseurs ne semblaient pas comprendre, il savait leur expliquer ses désirs. L'un d'eux, Thabaud, entrepreneur de charrois comme d'Espagnac, lui écrivait le 3 juillet :
iga ÉTUDES ROBESPJERRISTES
Citoyen,
Je me prêterai avec le plus grand plaisir aux demandes que vous pourrez me faire et je vous prie même, à titre de faveur, d'en user avec moi comme avec Despagnac^ rien ne m'étant plus agréable que de vous témoigner le plaisir que j'aurai à faire quelque chose qui vous soit utile.
Thabàud^ .
C'est court et c'est galamment tourné. Quelle heureuse époque que celle où les fournisseurs savaient écrire de cette encre?
Si Julien s'enhardissait à étendre ses opérations, c'est qu'il n'était pas seul. Il avait trouvé au Comité de sûreté générale des collègues dignes de le comprendre et de le seconder : Chabot^ Basire, Alquier, Osselin, Delaunay d'Angers, Guf- ^roy, "pour ne nommer que les prineipaux, tous plus ou moins amis de Danton.
Que Chabot, qui jouissait à la Montagne d'une autorité presque égale à celle de Robespierre, fût lié avec Julien et s'entendît* avec lui, c'est ce que nous montre la curieuse affaire Rocin, que Chabot lui-même a racontée en l'embellissant bien entendu*. L'affaire prouve les liaisons intimes de
1. Arch, naL Dossier des Danfonistes, W34a. La lettre porte cette adresse : « Au citoyen Julien, député à la convention nationale» Paris. »
2. Lettre écrite par Chabot au Comité de sûreté générale, le troisième jour de la troisième décade du premier mois, x4 octobre 1793. C'est une sorte de plaidoyer en réponse à des demandes d'explication antérieures. Arch. nat., F 7/^637.
UN DÉPUTÉ D'AFFAIRES igZ
Julien et de Chabot avec le fameux^ d'Espagnac. Un certain Rocin, originaire de Lunel, était venu à Paris à la veille du lo août en qualité de fédéré. Il s'adressa à Chabot « comme ancien ami d'un de ses oncles capucin pour lui faire obtenir quelque place dans l'armée ». Chabot complaisant le recommanda au ministre de la guerre Servan, « en certifiant qu'il appartenait à une famille dont la réputation était intacte, qu'il était patriote et père de quinze enfants quoiqu'il n'eût alors que 32 ou 33 ans ». Servan, qui semble bien avoir été la providence des dantonistes, accueillit la recommandation de Chabot. Ne pouvant placer Rocin dans les services de son ministère, il le casa dans le service des charrois dont il avait donné l'entreprise à d'Espagnac par les marchés que nous connaissons. Un peu plus tard, comme Chabot était en mission dans le Midi et de passage à Toulouse, vers les premiers jours de mai 1793, Rocin vint trouver Chabot, son protecteur, pour se plaindre qu'il n'était pas payé. Il ajouta « qu'il avait dénoncé d'Espagnac pour avoir donné six cent mille livres à Servan et qu'on lui avait donné une meilleure place sans la demander, mais qu'on lui refusait son traitement». Il avait fait procès et obtenu « une sentence de défaut contre le payeur ou autre agent de l'administration des charrois », dont d'Espagnac avait l'entreprise.
Ainsi mis au courant des ennuis de son protégé, Chabot s'interposa et obtint que le payeur Matbibz. Robespierre. i3
xg4 ÉTUDES ROBESPIERBISTBS
de d'Espagnac lui remettrait un acompte. Rocin, confiant et joyeux^ communiquait à Chabot, pour lui marquer sa reconnaissance, la dénonciation qu'il avait préparée contre Servan et contre d'Espagnac. Chabot nous dit qu'après sa lecture, il lança un mandat d'arrêt contre Sefvan, alors général en chef de l'armée des Pyrénées, mais il ajoute que ce mandat ne fut pas exécuté « par la faiblesse des représentants à l'armée des Pyrénées ». De retour à Paris, Chabot remit toutes les pièces concernant l'affaire Rocin au Comité de Sûreté générale dont il faisait partie. Il n'explique pas pourquoi il n'insista pas pour que la mesure qu'il avait voulu prendre contre Servan fut exécutée. Mais nous devinons ses motifs.
Rocin, dit-il, n'étant toujours pas payé, fit le voyage de Paris et s'adressa de nouveau à Chabot. Il vit aussi d'Espagnac, il menaça d'Espagnac du montagnard Chabot. Rocin était un naïf! Comme par enchantement, d'Espagnac, au seul nom de Chabot, lui déclara qu'il prenait le capucin comme arbitre du litige. Chabot accepta en effet de servir d'arbitre. Il condamna d'Espagnac à exécuter le jugement par défaut déjà rendu, c'est-à-dire à payer à Rocin une somme de 6000 livres. Mais d'Espagnac ne voulut s'acquitter qu'autant que Rocin retirerait ses dénonciations. Rocin se retourna vers Chabot, l'avertit que son arbitrage restait sans effet. Chose curieuse, Chabot cessa de soutenir Rocin. Il comprit, c'est Chabot qui le
UN DÉPUTÉ D'AFFAIRES igS
déclare dans le récit entortillé qu'il fit au Comité de Sûreté générale, il comprit qu'il y avait « du tripotage dans cette aflaire ». « Je dis à Rocin que je ne voulais y entrer pour rien et que je gardais les pièces sur lesquelles j'avais arbitré jusqu'à ce qu'on me rendit mon jugement d'arbitrage que je voulais retirer après tout ce tripotage, qu'il n'avait qu'à s'arranger avec d'Espagnac, dont son affaire m'avait procuré trop de visites. » L'honnête Chabot s'apercevait un peu tard qu'il s'était compromis. Au moment où il exprimait ces scrupules^ d'Espagnac était en prison et lui Chabot fortement soupçonné d'être son complice.
Mais continuons. Chabot se défend ensuite, et ceci est significatif, c d'avoir jamais dit à personne et moins encore à Rocin rien qui tendit à disculper d'Espagnac », qu'il ne connaissait que « d'après l'opinion publique », mais dont il arbitrait cependant les différends. Il se défend encore et surtout d'avoir demandé à Rocin de se désister de sa dénonciation contre d'Espagnac — preuve qu'il en avait été "^accusé, sans doute par Rocin luimême furieux de voir que les 6000 livres que lui allouait la sentence arbitrale lui échappaient! preuve aussi que le Comité de Sûreté générale, où Chabot ne siégeait plus alors, avait fait attention à la dénonciation et regardait Chabot au même titre que Julien, comme un des protecteurs du trop fameux fournisseur. Chabot avoue que Rocin ne fut pas content de son refus de faire
196 ÉTUDES ROBESPIBRRISTES
exécuter sa sentence arbitrale : « Et je dis même à Rocin qui me parlait des propositions à lui faites par un agent de d'Espagnac : Si votre dénonciation est bonne, vous ne devés vous^n désister ni pour 6 mille ni pour 6 millions de livres. Si elle ne Test pas, votre conduite me parait louche et vous me paraisses crier fort haut pour faire acheter votre silence, ce qui est une friponnerie. Depuis cette époque, je n'ai pas vu Rocin qui, dit-on, m'a dénoncé au Comité pour cette affaire. »
Sous cette défense embarrassée la vérité se devine. En acceptant d'arbitrer le différend Rocin -d'Espagnac, Chabot aura reçu mandat d'étouffer une affaire qui menaçait d'aggraver la position déjà critique de d'Espagnac, dénoncé à ce moment, à la veille du 10 aoàt, par Cambon et par Dornier. Chabot, en se faisant remettre le dossier de Rocin, désarma celui-ci et, quand il l'eut désarmé, il le joua. Rocin, privé de ses pièces, n'eut que la ressource de s'épancher en menaces vaines.
Au moment de l'instruction du procès, Delaunay, l'ami devenu' l'ennemi et la victime de Chabot, déclarera que Julien de Toulouse avait offert à celui-ci de la part de d'Espagnac, une fortune*. Un peu plus tard, la maîtresse de Julien de Toulouse, Mme de Beaufort, reconnaîtra qu'elle re-
I. Lettre de Chabot à Danton du 29 frimaire. Chabot résume la déposition de Delaunay.
cevait d'Espagnac à sa table, et le portier Gerentel ajoutera que la citoyenne Beaufort « donnait des dîners sôupatoires à des députés, notamment à Julien de Toulouse^ Chabot, Delaunay et d'Espagnac ». Et le même Gérentel, dans une seconde déposition, précisera que « le citoyen Beaufort-Pompignan, Julien de Toulouse, d'Espagnac, Hostin ne fesaient qu'un entre cinq et restaient tout le jour jusqu'à deux heures du matin pour se communiquer leur secret... » *.
Nous retrouverons Chabot, Delaunay et consorts. Retenons seulement pour l'instant que ces hommes sont très unis au mois de juillet 1798 et qu'ils appuient de toutes leurs forces leur ami et complice d'Espagnac.
Mais Danton tombe du Comité de Salut public.
D'Espagnac, écrasé par Dornier, est mis en arrestation. Les marchés sont cassés. Les Enragés, puis les Hébertistes commencent leurs attaques contre les Endormeurs et contre les Pourris.
Danton est obligé, le 26 août, de défendre sa vie privée devant les Jacobins. Dès le 18 août le député Maure, honnête homme et ardent Montagnard, a dénoacé aux Jacobins le Comité de Sûreté générale où dominent Julien de Toulouse, Chabot et leurs amis : « Peu de comités, dit Maure, ont autant de besogne et peu travaillent moins que celui-là. Des femmes assiègent toute la
I. Interrogation de Gerentel du 29 vent6se. Arch. nat, BB8 67.
journée ses antichambres comme chez les ci-devant grands », La dénonciation de Maure est appuyée. Basire est accusé de protéger les émigrés. Le 8 septembre, Julien de Toulouse est à son tour sur la sellette. Drouet et Sentex le jugent incapable de s'acquitter convenablement du rapport dont le Comité Ta chargé sur le mouvement fédéraliste. Drouet et Maure déclarent que les mem> bres du Comité de Sûreté générale sont usés, qu'il faut les remplacer par d'autres « bien sûrs, inaccessibles aux corruptions et surtout aux dîners ». Robespierre engage Maure à porter sa dénonciation à la Convention sans délai.
Or, justement le lendemain, 9 septembre, Chabot, au nom du Comité de Sûreté générale, venait proposer une mesure qui justifiait toutes les défiances. Il demandait que les scellés apposés l'avant-veille sur les papiers des banquiers étrangers fussent immédiatement levés. Le capucin avait déjà si mauvaise réputation qu'on soupçonna que le décret qu'il proposait lui avait été payé d'avance, et on dira plus tard qu'il avait reçu 200000 livres du banquier anglais Boyd, qui passait ajuste titre pour un agent de Pitt. Drouet prit prétexte de l'intervention de Chs4>ot pour demander la réorganisation du Comité de Sûreté générale. Maure l'appuya. « Le Comité de Sûreté générale est trop vieux, il est sans cesse environné de corruption, il faut l'en défendre... » Mais Julien de Toulouse, plaidant pro domo,
VN DÉPUTÉ D'AFFAIRES 19g
observa : c ce ne sont point ceux qui ont constamment la main à la charrue qui viennent à l'assemblée dénoncer leurs collègues ». On ne Técou ta pas. La Convention décréta la proposition de Drouet et de Maure. Chose curieuse, le scrutin du lendemain donna un résultat inattendu. Le Comité de Sàreté générale fut réélu presque sans changement. Chabot, Basire, Julien, les trois hommes qui menaient le Comité, avait dit Dartigoyte aux Jacobins le 35 août, restaient à leurs postes, ainsi qu'Alquier et que Guffroy leurs amis. Mais ce ne fut pas pour longtemps !
Trois jours plus tard, les Montagnards honnêtes reprenaient l'offensive. Dans l'intervalle, le 9 septembre, le Comité de Salut public avait reçu une lettre de Laplanche en mission à Orléans qui lui révélait que Julien était en correspondance galante avec une anglaise nommée Brown et qu'à la prière de celle-ci, il avait surpris à la Convention, le I*' août 1793, un décret qui remettait en fonctions le curé de Saint-Paterne d'Orléans, Charles, révoqué par Collet d'Herbois^ Le i3 septembre, Danton demandait le renouvellement du Comité des marchés comme incivique et comme incapable — il ne l'avait pas trouvé tel quand il soutenait d'Espagnac, — il faisait ensuite l'éloge des deux Comités de Sûreté générale et de Salut public et concluait que 1^ mission fût confiée au
I Actes du Comité de Salut pablie k la date du 9 septembre et Arehiveê parlementaires.
aoo ÉTUDES BOBESPIERRISTES
Comité de Salut public de proposer la liste des membres qui composeraient dorénavant les comités à renouveler. Un membre inconnu saisit au bond la proposition de Danton et la généralisa. Il demanda que tous les comités sans exception, même ce Comité de Sdreté générale loué par Danton, fussent instantanément renouvelés par les soins du Comité de Salut public. Il en fut ainsi décidé, sans que Danton ni ses amis osassent protester.
Le soir même, aux Jacobins, les membres du Comité de Sâreté générale étaient de nouveau très vivement pris à partie par Billaud-Varenne, par Lullier, par Dufourny qui reprochaient particulièrement à Chabot d'avoir fait lever les scellés chez les banquiers étrangers. Dufourny n'hésitait pas à porter contre la moralité de certains d'entre eux des accusations graves : « Il sait, disait-il, que beaucoup de gens sacrifient par des monopoles abominables les intérêts de leur pays à leur cupidité naturelle. Des membres même de la Convention lui ont été indiqués d'une manière vague comme compromis dans un plan d'agiotage. » Les gens renseignés comprirent l'allusion. Ils savaient que depuis deux mois Julien de Toulouse, Chabot et Delaunay d'Angers s'acharnaient contre la Compagnie des Indes dont ils pressaient la liquidation afin de réussir une manœuvre à la baisse sur ses actions et afin aussi de forcer les administrateurs de la Compagnie à entrer en
VN DÉPUTÉ D'AFFAIRES aoi
accommodement ^ Chabot se sentit si bien visé qu'il monta à la tribune et somma Dufourny de donner des noms. Dufourny lui répondit que sans vouloir nommer Chabot il se promettait bien de ne pas faire grâce aux corrompus, dès qu'il aurait sur eux des renseignements plus sûrs. Chabot n'insista pas.
Après Dufourny, Raisson s'attaqua à Osselin, autre ami de Danton et de Julien, et les jacobins décidèrent qu'Osselin serait invité à fournir ses explications sur les faits qu'on lui imputait.
Osselin était mêlé lui aussi aux affaires d'Espagnac, témoin cette lettre que Clauzel, vice-président du Comité de surveillance des marchés de l'armée, adressera quelques semaines plus tard, le i4 frimaire an II, à Fouquier-Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire :
Les commissaires occupés à l'inventaire des papiers de la compagnie Masson et d'Es pagnac, ont trouvé dans le carton d'Halier ^ un des administrateurs, une lettre de ce dernier datée du a 6 mars dernier, qui dit : « Voici une lettre d*Osselin. Je lui répond que vous ferez tout
1. Voir dans les Annales révolutionnaires d'octobre 19 13, Tarticle intitulé : Fabre d'Églantine et la falsification du, décret de liquidation de la Compagnie des Indes,
2. On voit que le banquier Haller, qui avait été chargé avec Le Goulteux de La Noraye de la liquidation du coup de bourse d'Espagnac en 1787, était resté dans les meilleurs termes avec d'Ëspagnac. Haller sera accusé, en 1796, d'avoir dilapidé les fonds de l'armée d'Italie, ce qui ne l'empêchera pas d'éère nommé, l'année suivante, trésorier payeur général de la même armée et ministre des finances de la République cisalpine.
toi ÉTUDES BOBESPIBRBISTSS
ce qu'il voadra et tout ce que vous pourrez et que de moD côté je concourerai de tout mon cœur ; depuis que j'ai vu Camiu demander ton retour de la Betgiqae, je tent bien plut encore la néeetsiti de cultiver l'amitié d'Oste- Un ■»^. On peut îoduire de là qu'Osselin était le protecteur de la compagnie Maison et d'Espagnac. Salut et fraternité. Clauzel *.
L'attitude des Jacobins enhardit tes membres honnêtes de la Convention. Le lendemain de leur séance, le ik septembre, un membre qui n'est pas nommé, proposa qu'en exécution du décret rendu la veille, le Comité de Salut public fât tenu de présenter, séance tenante, la liste des membres du Comité de Sàreté générale. La motion fut votée sans débat et le Comité de Salut public s'exécuta sur-le-champ. La liste qu'il proposa et qui fut ratifiée ne comprenait aucun des noms de ceux qui avaient été dénoncés aux Jacobins depuis un mois. Julien de Toulouse, Cbabut, Basire, Alquier étaient éliminés. Le nouveau Comité comprenait une majorité de membres acquis à la politique robespierrîste ou bébertiste : Le Bon, Le Bas, David, Amar, Ruhl, VouUand, Vadier, Panis, M. Bayle, Boucher Saint- Sauveur, Guffroy, La Vicomterie.
La réputation de Julien était si mauvaise que
le premier soin du nouveau Comité de Sàreté gé-
ile fut de faire mettre les scellés sur ses
UN DÉPUTÉ D'AFFAIRES ao3
papiers. L'opération fut décidée le 17 septembre*. Elle eut lieu le lendemain 18, dès 8 heures du matin, et elle fut confiée à David et à Panis, qui se firent accompagner de plusieurs Jacobins de marque, de Dufourny, directeur des poudres et salpêtres, président du département de Paris, Jacques Moênne, secrétaire du Comité de Salut public, Raisson, secrétaire général du département de Paris, J.-B. Sambat, artiste peintre et juré au tribunal révolutionnaire, Annibal Ferrières, négociant, et Didier Jourdeuil, Tun des massacreurs de Septembre, alors adjoint de Bouchotte au ministère de la Guerre.
Julien habitait alors rue Neuve- Saint-Georges, n® 19, dans Thôtel de la citoyenne Le Franc de Pompignan, nièce du célèbre évèque Christophe de Beaumont et belle-fille de Tennemi des philosophes, l'appartement occupé par Mme de Beaufort, sa tendre amie. Quoique marié, il menait l'existence d'un célibataire. Il avait laissé à Toulouse sa femme légitime Suzanne Lichère, âgée de 33 ans, el son fils Amédée âgé de i3 ans.
Son domicile légal était toujours rue Helvétius, n® 9. C'était là qu'il avait son secrétaire, Vassilière*, mais il vivait déjà depuis plusieurs mois avec Mme de Beaufort. Il était absent quand les
f . Areh, nat, F' 6718. L'arrêté est signé : Boucher St-Sauveur, Vadier, Guffroy, M. Bayle, Joseph Le Bon, Rûhl, Lavicomterie, Amar.
a. Arch, nat, W Ik'^^3.
%ok ÉTUDES ROBESPIBRRISTES
commissaires se présentèrent pour perquisitionner. Une femme de chambre de ^me de Beaufort remit la clef de Tappartement de la part du nommé Michel, son domestique, car Julien avait un valet de chambre. Les papiers trouvés sur sa table, dans son secrétaire et dans sa chambre à coucher, furent enfermés dans une malle en cuir sur laquelle les scellés furent apposés. D'autres papiers furent enfermés dans une petite bibliothèque à rideaux. Les scellés furent apposés sur les portes de l'appartement et des fusiliers montèrent la garde.
Julien dans les transes alla se consoler auprès de Chabot que Delaunay d'Angers avait déjà prévenu. Chabot, Basire, Delaunay s'attendaient à avoir le même sort que Julien. Chabot passa la nuit, de son propre aveu, à attendre les commissaires du Comité de Sûreté générale^ : « Julien vint à une heure après minuit m'annoncer son aventure en m'assurant qu'il n'y avait rien contre lui ». Julien voulait se cacher chez Chabot. Chabot^ qui ne se souciait pas d'un hôte aussi compromettant, l'engagea a à rentrer dans sa maison s'il était innocent et à sortir de chez lui s'il était coupable ». Julien objecta qu'on pouvait l'arrêter. « Tant mieux, répliqua Chabot^ la Convention te vengera si tu es innocent. — Il se rendit chez lui où il trouva des gardes qui ne le perdi-
I . D'après la déclaration faite par Chabot au Comité de sûreté générale, le aô brumaire an II, ainsi que ce qui suit.
UN DÉPUTÉ D'AFFAIRES ao5
rent pas de vue. » Le lendemain, Julien alla trouver Delaunay d'Angers et avec ce dernier revint chez Chabot vers dix heures. « Je lui dis^ dit Chabot, qu'il devait attaquer juridiquement ceux qui avaient donné Tordre de le garder à vue et qu'un homme innocent ne devait jamais plier devant ses ennemis, ni les épargner. Je compris, ajoute bravement Chabot, qu'il n'était pas pur par la résistance qu'il fit à mes propositions de pousser cette affaire. »
Julien avouera plus tard, en l'an III, qu'il s'était rendu effectivement chez Chabot et qu'il n'était pas très rassuré en y allant. « C'est la guerre, lui dit-il, du nouveau Comité contre l'ancien. » Chabot l'aurait réconforté et engagé à retourner chez lui. Le lendemain. Chabot lui aurait « conseillé de porter plainte devant un juge de paix, de faire mille autres extravagances » qui, dit-il, « ont toujours répugné a mon cœur et qui m'eussent perdu »^
Les scellés furent levés, le 20 septembre, par Voulland et Moyse Bayle. Julien leur déclara, dès leur arrivée, qu'ils trouveraient sous la table de marbre de son secrétaire un paquet de valeurs qu'il avait reçu m en dépôt de confiance ». Le paquet renfermait des billets de la Caisse d'assurances sur la vie pour une somme de cent mille
I. Julien db Toulouse : Suite de ma réponte aax dinoncui' teurs, Bib, nat,, Le^V^^Si.
ao6 ÉTUDES HOBESPIERRISTES
neuf cents livres \ plus six ou sept mille livres d'assignats républicains de 4oo livres chacun. Sur Tenveloppe ficelée était écrit : Dépôt de confiance et £ amitié. Pour expliquer la présence d'une telle fortune entre ses mains, Julien raconta aux commissaires que le paquet lui avait été remis par la citoyenne Gauthier, femme divorcée du cidevant comte de Beaufort, chez laquelle il logeait. Il avait connu cette citoyenne à Toulouse et il lui avait servi de conseil lors de son divorce.
Voulland etMoyse Bayle enregistrèrent la déclaration qui leur était faite et remirent les papiers et le paquet trouvés chez Julien à leurs collègues Le Bon et Le Bas qui furent chargés de les examiner. Le Bon et Le Bas terminèrent leur besogne le s5 septembre et rendirent à Julien son paquet de valeurs sans l'ouvrir. Ils se contentèrent de son assurance que « le nom de la personne à qui le dépôt devait être remis était inscrit sur son livre de raison »*. Mais, quelques jours plus tard, Amar et Yadier, plus défiants, firent de nouveau appeler Julien au Comité et lui demandèrent s'il avait remis à son propriétaire, c'est-à-dire à la comtesse de Beaufort, le dépôt trouvé chez lui. Julien avait prévu la question et préparé sa réponse. Il exhiba le reçu suivant : ce Je reconnais avoir reçu
I. C'était également en actions de la Caisse d'assurances sur la vie, dont Clavières avait présidé le Conseil d'administration, que d'Espagnac avait fourni son cautionnement.
3. Arc/k. noX.^ W 343, procès-verbal de la levée des scellés.
du citoyen Julien (de Toulouse) le dépôt que je lui confiai lors de mon divorce et pendant mon séjour à Passy, ce présent billet lui servant de décharge en cas de réclamation. A Paris, rue Saint-Georges, 3 octobre 1793. Signé : G. B. »*.
Anne-Marie Gauthier de Montgeroult de Coutances était âgée de 3o ans. Son père était trésorier, son grand-père payeur des rentes. Elle possédait une jolie fortune. Outre son appartement de la rue Saint-Georges où elle vivait avec Julien, elle avait un autre domicile à Passy, rue des Francs-Bourgeois. Elle possédait encore une maison à Versailles, rue Beaurepaire, 28, où elle se réfugia au début d'octobre 1793 quand Julien fut inquiété. Elle était liée avec toute la haute société, avec la citoyenne Lefranc de Pompignan dont le mari, fils du célèbre auteur, habitait Pompignan^ près de Toulouse, où sans doute Julien Tavait connu. Elle voyait le comte de Mallet, qui habitait hôtel Yentadour et qui fut compromis dans Taffaire des charrois de l'entreprise Winter. Elle était en relations intimes avec la comtesse d'Abzac, avec la famille de Loménie de Brienne, avec le fameux aventurier Lavalette Au-