I. Suite de la réponse de Julien, déjà citée
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guste Montgaillard qui venait d'émigrer^ Mariée à seize ans, le 17 septembre 1781, avec le comte Brandoin de Beaufort, elle avait quitté Paris en décembre 1791 et avait séjourné quelques mois à Bruxelles. Elle revint à Paris de son propre aveu le 6 mars 179a. Son mari servait dans Tarmée des princes. Il envoya sa démission de colonel, en mai 1792» de Niederhagenthal, et cette seule pièce lui permit d'obtenir le divorce. Elle avait un fils âgé de II ans. Peut-être en divorçant n'avait-elle voulu que" sauvegarder sa fortune et celle de son fils contre les confiscations révolutionnaires ? Ce fut le cas de beaucoup de femmes de gentilshommes '. A propos de son divorce, elle vit Julien qu'elle trouva beau garçon et elle lui témoigna sa reconnaissance comme une femme de 3o ans sait la témoigner. Elle avait de quoi charmer Julien qui se piquait d'être un homme d'esprit. Elle s'adonnait elle-même à la littérature et fréquentait La Harpe, le littérateur à la mode. Elle dinera aux c6tés de La Harpe et de Julien chez le baron de Batz à Charonne, dans ce fameux dtner où fut concerté entre le baron, Chabot, Basire, Julien et De-
I. D'après Tinterrogatoire de Mme de Beaufort devant le Comité de surveillance du département de Paris, 5 germinal an 11 et les pièces annexes. Areh, nat., BB' 67.
a. M. de Gélis dit pourtant, dans un récent article de la Reuue des Py renée» (191 4* n** i), qu'elle était séparée d'avec son mari dès le début de la Révolution.
launay le plan de campagne contre la Compagnie des Indes.
En ce temps de morale facile, personne n'aurait songé à reprocher à Julien sa liaison publique avec Mme de Beaufort. Mais la levée des scellés apposés chez lui n'avait pas fait seulement découvrir le paquet renfermant les cent mille livres de valeurs. Sa correspondance renfermait des pièces très compromettantes, très suspectes.
Outre la lettre que d'Espagnac, dans sa détresse, lui avait écrite d'Orléans le 9 avril, comme « à son génie tutélaire », et que nous avons publiée, outre la lettre du fournisseur Thabaud, qu'on a lue ci-dessus, on avait trouvé sous les scellés d'autres lettres qui révélaient non pas seulement des collusions avec les fournisseurs, mais, chose peut-être plus grave alors, des collusions avec les aristocrates et les suspects. Le terrible Montagnard Julien, le Julien qui coupait la parole à Fauchet et à Deperret, le maratiste Julien qui se plaignait naguère, le 21 août, des lenteurs du tribunal révolutionnaire a juger Custine, le croquemitaine qui avait terrorisé les Orléanais, apparaissait dans sa correspondance privée comme le protecteur attitré des comtes, comtesses et marquises qu'il aidait à violer les lois révolutionnaires.
Il était en commerce amical avec Mme de Bonneval, femme divorcée du comte d'Abzac et avec Mathiez. Robespierre. i4
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toute sa famille qui habitait à Yilliers-la-Garenne, près de Paris, la maison de la veuve Le Ménager *. Il yavait làle ci-devant comte de Bonneval, maréchal de camp, père d'émigré, âgé de 7 4 ans, la citoyenne Nanthiac, le citoyen Bonneval neveu, la citoyenne Bonneval mère, la citoyenne Marie Bonneval, femme divorcée d'Abzac, le citoyen Segonzac, la citoyenne Segonzac sa sœur. Mme d'Abzac possédait en outre un appartement à Paris, rue du Mont-Blanc, n° 62, tout près du domicile de Julien. Elle était Famie de Mme de Beaufort. Voilà où les liaisons dangereuses avaient mené le séduisant pasteur.
Mme d'Âbzac intercédait auprès de Julien pour ses proches, pour ses amis et amies. Ses lettres montrent qu'elle tenait un véritable bureau de recommandations. Julien se montrait aimable, empressé à satisfaire. Il ne décourageait aucune espérance. Lisons plutôt :
Voicy enfin le papier que le citoyen Osselin^ m'a remis. Monsieur, et c'est avec une confiance sans bornes que je vous Tenvoye. Ah ! je vous oublie, faite rendre justice à ma malheqreuse amie et croyez qu'alors ma reconnaissance sera parfaite.
J'espère avoir le plaisir de vous voir vendredi ou samedi.
I. Areh. nat,» F"^ 46o8. Arrestation de la famille de Bonneval par le Comité révolutionnaire de Neuillj-sur-Seine par ordre de Trinchard.
a. Collègue de Julien au Comité de sûreté générale.
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Je Y0U8 demande de recevoir, en attendant, l'assurance de mon attachement.
BoNnsTAL d'Abzac.
Au citoyen Julien, rue Saint-Georges, en fasse de la section du Mont-Blanc, chez Mme de Beaufort, à Paris*.
Voilà une lettre qui ne compromettait pas seulement Julien, mais Osselin.
La (c malheureuse amie », à laquelle Mme d'Abzac essayait d'intéresser Julien était Mme de Rochechouart (Marie-Victoire Boucher veuve Rochechouart-Pontville), un des plus grands noms de France. Elle avait voulu soustraire à la destruction cinq caisses remplies de titres féodaux et de plus elle était accusée de correspondance avec les émigrés. Un de ses fils avait passé la frontière et elle lui envoyait de l'argent *. Dans sa détresse, elle avait appelé Mme d'Abzac à son secours et Mme d'Abzac écrivait aussitôt à Julien :
Yilliers, ce dimanche.
Je viens de recevoir une lettre de Madame de Rochechouart. Monsieur, qui me met au désespoir. Je vous l'envoyé, et vous jugerez du .tort que lui a fait le raport
I. Arch. nat,, W 343» dossier des Dantonistes. Nous avons respecté Porthographe de Toriginal comme dans les documents suivants.
3. Wallon : Histoire du Tribixnal révolutionnaire de Paris, t. III, p. 3o8.
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àe Tarrêté du Comité de surveillance. Je serai demain matin chez vous vers 8 heures afin de causer plus librement sur cette affaire qui m'intéresse au- delà de toute expression. Ne serait il pas possible d'obtenir un ordre qui détruisit cet arrêté P Je vous demande en grâce d'en dire un mot à M. Alquier si vous le voyez dans la journée.
Pardon mille fois de vous donner tant de peines. Mais I je ne peux avoir de parfaite confiance qu'en vous qui savez plaindre les malheureux.
Recevez l'assurance de mon sincère attachement pour vous, Monsieur, et celle de toute ma reconnaissance.
BONNEVAL d/AbZAG^
Mme de Rochechouart avait exprimé, à a sa très belle » Mme d'Abzac, son étonnement de voir sortir tous les détenus de sa prison hormis elle-même. Un ordre du Comité de Sûreté générale avait prescrit son maintien sous les verrous. t( Cela, disait-elle, est si contraire à ce que vous m'avez mandée (sic) le [9 juillet] que je me permets d'en douter... Adieu, votre amitié fait mon espoir, mon innocence fait ma sécurité. Je vous embrasse très tendrement. » *.
Mme d'Abzac ne compromettait pas seulement
I. Lettre non datée, mais postérieure au 3 a juillet, date de la lettre de Mme Rochechouart annexée.
a. Mme de Rochechouart fut condamnée le 3 floréal an II. On trouve dans le dossier plusieurs autres lettres de Mme d'Abzac à Julien en sa faveur, une du a4 juin, une du i3 août, une du 16 juillet.
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Julien, elle compromettait ausssi Alquier, comme tout à rheure Osselin.
Si on veut se faire une idée du degré d'intimité des relation de cette belle dame avec Julien, il faut lire encore cette épltre qu'elle lui adressait de Villiers-la-Garenne le g septembre, huit jours avant la perquisition :
Je voudrais bien aller à Paris, mon cher citoyen. Je comptais pour beaucoup le plaisir de vous y voir. Mais la difficulté des voitures, un peu de dérangement dans les santés de mes mamans me retiennent encore un ou deux jours.
J'espère que vous n'oubliez pas que vous m'avez promis de venir diner avec nous, puisque le dimanche est le jour où vous êtes le plus libre, je voudrais que ce fut le premier et si vous n'avez pas d'engagement, mandezle-moi et je vous envoyerai ce jour-là un guide qui sera bien à vos ordres ; je tâcherai d'aller vous voir avant ce tems. J'irai peut-être vous chercher à l'Assemblée, car je deviens timide pour votre logement. J'ay toujours craint de déplaire surtout aux caractères soupçonneux. Cette raison fait que je vous demande de ne point dire que je vous ay écrit, c'est bien le cas de dire honni soit qui mal y pense. Mais c'est égal, il faut plaindre jusqu'aux faiblesses.
Vous avez mon adresse à la datte de ma lettre. A Dieu, mon cher citoyen, soyez bien persuadé de mon très sincère attachement pour vous et croyez que je serai toujours reconnaissante de tout ce que vous avez eu la bonté de faire pour moi.
Ainsi, déjà Mme de Beaufort avait pris ombrage de l'intimité de la « très belle » avec Julien de
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Toulouse. La « très belle » n'osait déjà plus se hasarder à lui faire visite. Quand elle avait quelque chose d'important à lui dire, elle le priait de venir chez elle comme par ce billet :
Samedi matin.
Je suis venue hier coucher icy, mon cher Citoyen, je vous supplie, si cela ne vous gène pas de venir chez moi rue du Mont-Blanc, n*^ 6a, en sortant de chez vous. Il faut absolument que je vous parle et que je vous dirai la raison qui m'empêche d'aller chez vous. J'ay reçu encore une lettre ce soir. J'ay beaucoup de choses à vous dire. Si vous étiez par trop pressé, je prendrais cependant sur moi d'aller vous parler, mais cela me fâcherait. J'espère donc que vous viendrez et je ne sortirai pas avant de vous avoir vu. Bonjour.
Mme d'Abzac trouvait Julien complaisant et elle multipliait auprès de lui les démarches, les demandes de concours.
Voici, Monsieur, lui écrivait-elle le 17 (le nom du mois manque), un mémoire pour mon cousin M. d'Hautefort. J'ay trouvé sa femme bien malheureuse de cette arrestation pour laquelle il n'y a sûrement aucuns motifs fondés ; mais il est bien cruel de savoir son mari à l'abbaye dans ce moment. Je m'en rapporte à votre extrême désir d'obliger pour obtenir la liberté de mon cousin auquel je prend le plus grand intérêt. Le citoyen Basire a eu la honte ^ de promettre qu'il s'en occuperait
X. Souligné dans le texte à l'encre rouge, sans doute par les membres du Comité de sûreté générale, Lebon et Le Bas.
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aussi. Recevez d'avance tous mes remerciements. Je suis destinée à vous en adresser âans cesse. Je suis bien reconnaissante vous le savez. Je vous prie, Monsieur, [d'agréer] l'assurance de mon très sincète attachement.
Cette gentille lettre pour le cousin ne fut pas écrite en vain. Les efforts combinés de Basire et de Julien aboutirent et Mme d'Abzac remerciait le 25 août 93 :
Je viens d'apprendre. Monsieur, que M. d'Hautefort est sorti de prison^. J'aime à penser que c'est à vous à qui j'ay cette nouvelle obligation. Recevez-en mes plus sincères remerciements. Je me flattais un peu que vous viendriez me voir aujourd'hui, il me semble que le dimanche vous avez moins d'occupation, et il serait bien juste que vous prissiez quelques instants de distraction. Peut-être irai-je après-demain à Paris. Je serai charmée de vous y voir et de vous renouveller l'assurance bien vraie de mon attachement pour vous.
Bonne VAL d'Abzac.
Je vous supplie de ne pas oublier mon passeport. J'ay grande impatience de le tenir.
Ce n'était pas uniquement pour sauver des tètes ou pour faire élargir des prisonniers que Mme d'Abzac écrivait à son cher citoyen Julien. Elle l'occupait d'affaires bien peu sérieuses, dont elle n'aurait pas osé l'entretenir si elle n^avait été très loin dans sa familiarité :
I. Le comte Abraham-Frédéric de Hautfort dut être repris après, car il périt sur Téchafaud, le 19 messidor an IL Sa femme périt avec lai.
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Yilliers, ce 3o aoust gS.
Un homme qui a quatre-vingts ans^ Monsieur, qui ne possède qu'un cheval, absolument nécessaire pour faire de Texercice, pourrait-il espérer de trouver quelques moyens de le conserver en payant à la République la valeur dudit cheval ou en [en] fournissant un pour le remplacer P Je serais trop heureuse de rendre service à un vieillard infirme et auquel je suis très attachée^. On dit que la grâce que je sollicite dépend du Comité de Salut public. Je vous supplie de vouloir bien vous en informer et, s'il faut présenter une pétition, on la présentera. J'ay le plus grand désir de rendre ce petit service à mon vieux (sic) ami et il m'est impossible d'avoir recour à d'autre qu'à vous. J'irez (sic) demain vous chercher à l'Assemblée et vous me direz votre opinion sur ma demande.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez annoncé de Mme de B. (Beaufort). Je vous la ferai voir ainsi que ma réponce. A Dieu, mon cher citoyen, soyez bien persuadé de mon très sincère attachement jpour vous.
On voit encore, par les pièces du dossier, que Mme d'Abzac sollicita Julien en faveur de Mme De La Vigne, et avec succès, car elle lui écrit de Villiers-la-Garenne, le i6 juillet: « L'aflFreuse chaleur m'a empêchée de venir à Paris, Monsieur, mais je sais que vous n'avez pas cessé d'avoir la bonté de vous occuper de ce qui intéresse Mme De La Vigne. Je vous en dois des remerciements sans
I. Sans doute le comte de Bonneval, maréchal de camp, son grand-père.
nombre et soyez sdr que c'est avec bien de la reconnaissance que je vous les adresse. »
Quand Balzac de Firmy, conseiller au Parlement de Toulouse, fut arrêté, Mme d'Abzac fit passer à Julien un mémoire en sa faveur et Taccompagna d'un billet qui contenait une invitation à dîner :
Ce iS aoust.
Voicy, mon cher Citoyen, le mémoire pour le citoyen Balzac. Je vous demande avec toute l'instance possible de le lire au Comité demain, afin que vous puissiez me dire quelque chose de consolant dimanche. Je me fais un grand plaisir de vous voir ce jour-là à la campagne. A Dieu. Je vous renouvelle l'assurance de tout mon attachement... ^
Une autre fois, le i*' septembre, Mme d'Abzac faisait viser les passeports de deux de ses amies, Mmes de Canisy et de Bricqueville, obligées d'aller à Forges-les-Eaux chercher des certificats de résidence. Mme de Canisy, née Charlotte de Loménie, était l'épouse divorcée d'un émigré. Elle se montra reconnaissante, car on trouve sous les scellés de Julien le billet suivant :
Mme de Canisy et Mgr l'évéque de Sens espèrent que le citoyen Julien viendra demain dimanche dîner avec eux. Ils voudraient Tun et Tautre lui persuader qu'il ne peut s'en dispenser ; si cependant et contre leur espoir, il les refusait, Tévêque de Sens irait le matin lui faire ses adieux. Ce samedi soir.
I . La lettre se termine par un postscriptum où Mme d'Abzac priait Julien de sHntéresser à une demande faite par Mme de Montagu, fille de Mme de Rochecbouart.
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L'évêque de Sens était le cardinal Loménîe de Brienne, l'ancien ministre de Louis XYI, qui avait occupé auparavant le siège archiépiscopal de Toulouse où il avait probablement connu le pasteur Julien. Loménie de Brienne avait trouvé le moyen d'intéresser aussi Danton à ses affaires, ce qui ne l'empêcha pas de monter à l'échafaud, un peu plus d'un mois après Danton lui-même.
On conçoit, après avoir lu cette édifiante correspondance, que Mme d'Abzac ait éprouvé un vif chagrin quand elle apprit que Julien de Toulouse, ce Jacobin selon son cœur, était exclu du Comité de Sûreté générale. Elle lui écrivit aussitôt :
Ce mardi matin ^
Je viens de voir dans un journal, mon cher citoyen, le décret concernant le comité de sûreté. Je suis au désespoir, mais je me presse bien vite de vous écrire pour vous supplier, si cela est possible, sans vous com^ promettre, de faire signer mon passeport avant de quitter et de viser celui du pauvre M. De La Vigne que je vous ay remis. J'ai écrit au citoyen Alquier pour qu'il signe le mien et je ne crois pas qu'il vous refuse*.
J'irai demain vous voir. Ça sera toujours avec plaisir que je vous assurerai, mon cher citoyen, de tout mon attachement.
BoNMBVAL d'Abzac.
Julien s'empressa de faire droit à cette ultime requête en procurant à la très belle comtesse