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talent au service du plus grand nombre. La foule reconnut du premier coup son défenseur.
Quand on s'adresse à la foule il faut être com- } pris d'elle, il faut se mettre à sa portée. On a dit^ que Robespierre était un prédicateur, un prêtre.
Il y a du vrai. Tout homme profondément convaincu, qui veut faire partager son idéal, est par quelque côté un apôtre ; il y eut certainement de l'apôtre en Robespierre. Les apôtres sont obligés de se répéter pour être mieux compris. Aussi rencontre-t-on parfois des longueurs dans les meilleurs discours de Robespierre.
^ Sincère, il est passionné et c'est ce qui fait sa force et sa valeur. Il n'est jamais plus éloquent , que s'il est secoué par quelque grande amertume. Alors il trouve des accents parfois sublimes. Il se met tout entier dans ses discours, et par là il est souvent lyrique. Par contre, on lui a reproché de parler trop souvent de lui, d'étaler son moi. Cela est encore de la sincérité. Mais ce défaut, si c'en est un, donne à son éloquence une couleur toute spéciale, une couleur déjà romantique. Ce disciple de Rousseau parle comme Saint-Preux.
Passionné, il est vivant. Il manie tour à tour l'ironie et le sarcasme, la raillerie et la colère. On a dit qu'il « ne s'échauffait que dans le silence de son cabinet ». Quelle erreur! Pas un de ses discours, même de ses plus longs, des plus académiques qui ne tressaille d'une flamme intérieure. A la tribune, il se donne tout entier, il tient son
auditoire sous le joug et ne se laisse jamais démonter. On a prétendu que les interruptions le dérangeaient, l'exaspéraient. Critiques injustes. A la Constituante et aux jacobins, il a tenu tète à de nombreux contradicteurs. Les interruptions, loin de le gêner, faisaient rebondir, sa parole plus nette et plus incisive. Il n'est pas vrai qu'il ait besoin « d'une galerie muette et applaudissante » pour déployer tout son talent et qu'il n'excelle que dans le monologue. Qu'on relise ses combats aux jacobins avec Guadet et Brissot devant une salle à moitié hostile qu'il conquiert de haute lutte.
Il flatte si peu son auditoire qu'il lui dit de dures vérités et résiste aux courants les plus violents. Il s'opposa à la guerre. Il s'opposa à la déchristianisation violente. Il défendit les 78 Girondins. Il protégea les signataires des pétitions royalistes des 8000 et des 20000. S'il fut si populaire, ce n'est pas parce qu'il se fit le flagorneur des foules, parce qu'il « se vautra devant les tribunes », selon le mot de Roederer, c'est au contraire parce qu'il n'hésita jamais à réfréner les mauvais instincts des foules qui admirèrent en retour son courage et sa clairvoyance.
On l'a représenté comme un écolier qui s'applique sous la lampe de Duplay. Or il écrivait avec une facilité merveilleuse. Ses manuscrits ne portent pour ainsi dire pas de ratures. La forme oratoire lui était si naturelle qu'il ne pouyait s'en séparer. Son journal, Le Défenseur de la Consti-
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tutioriy n'est pas un recueil d'articles, mais un recueil de discours. Ses lettres mêmes sont éloquentes. La vérité, c'est qu'il méditait profondément ses discours, qu'il en changeait le plan jusqu'à la tribune (la plupart présentent des variantes), si bien qu'on a pu dire que « chacun de ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois qu'il a pris la parole ».
La plupart du temps, surtout dans les dernières années, il se bornait à jeter sur le papier quelques notes hâtives, le plan de son discours, et il se laissait aller à l'improvisation. La Ré{>olution française^ a publié le brouillon du discours fameux qu'il prononça sur le droit de propriété, à la séance du 24 avril 1798. La comparaison entre ces notes si laconiques et le texte du discours, tel qu'il fut recueilli par les journalistes, est très instructive.
Voici le début du brouillon qui ne porte pas de ratures :
Propriété, ses droits.
Marchand de chair humaine, navire où il encaisse les nègres, voilà mes propriétés.
Noble.
Terres et vassaux, voilà, etc.
Dynastie de Gapet.
Le droit héréditaire qu'elle avait d-opprimer, de ruiner, de . sucer 20 millions d'hommes.
Scandale pour les siècles.
-I. Tome LX, 1906, i.
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Et maintenant voici le texte du discours rapporté par le Moniteur :
Posons donc de bonne foi les principes du drpit de propriété, il le faut d'autant plus qu'il n*en est point que les préjugés et les vices des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété ; il vous dira en vous montrant cette longue bierre qu'il appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissaient vivants : Voilà me» propriétés, je les ai achetées tant par tète. Interrogez ce gentilhomme qui a des Wres et des vassaux ou qui croît l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus ; il vous donnera de la propriété des idées à peu près semblables.
Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne, ils vous diront que la plus sacrée des propriétés est, sans contredit, le droit héréditaire dont ils ont joui, de toute antiquité, d'opprimer, d'aviliir et de s'assurer légalement et monarchiquement les a5 millions cl'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon plaisir...
Vous voyez de quel langage magnifique et imagé Robespierre savait habiller à la tribune les notes hâtives qu'il traçait le soir, sous la lampe de Duplay. Vous voyez avec quelle facilité, avec quelle souplesse il passait d'un argument à un autre.
Je ne crois rien exagérer en concluant que Maxi' milieu Robespierre fut un des plus grands orateurs qui aient jamais existé, en le mettant aux côtés d'un Périclès, d'un Démosthène, d'un Cicéron, bien plus haut qu'un Danton ou qu'un Gambetta.
Il a uni la hauteur et la noblesse des vues à la
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perfection de la langue et de la diction. Il a fait vibrer toutes les passions humaines . Il a gouverné la République pendant Tépoque la plus tragique par le seul prestige de sa vertu et de son génie.
Ce grand homme n'a été jusqu'ici si contesté que parce que les idées qu'il représentait ont été vaincues avec lui. Tous les conservateurs sociaux, \ le nombre en est plus grand qu'on ne pense, et ceux de gauche ne sont pas moins redoutables que ceux de droite, se sont appliqués depuis un siècle ^ à rabaisser le talent de l'orateur afin de rabaisser en même temps l'idéal qu'il incarnait. Le calcul a réussi jusqu'ici. Aveuglée par les faux docteurs, notre démocratie les a crus sur parole et n'est pas allée se retremper et se purifier aux sources vives de la parole du grand ancêtre. Il fut un temps où Robespierre et Démocratie étaient synonymes. Ce temps reviendra. Alors, quand on n'aura plus peur des idées de Robespierre, on sera plus libre pour admirer son génie. Alors, peut-être, au lieu de faire expliquer à nos enfants les sermons d'un Bossue t, pompeux et surannés, leur fera-t-on expliquer les discours de Robespierre contre le marc d'argent, sur la propriété, contre la guerre, contre Danton. Alors, notre École sera vraiment l'École d'une démocratie, une Ecole qui doit former des hommes de bien capables de bien penser, de bien parler et de bien agir.