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Le Mercure de France en février

Pouvons-nous, comme Français et comme patriotes, voir, dans les vainqueurs de Sedan, autre chose que les ravisseurs de T Alsace-Lorraine? — ou bien, retournant contre TAllemand les leçons de ses maîtres d'outre- Rhin, devons-nous, partout et toujours, n'apercevoir, en lui, que Tennemi héréditaire?

La question, en effet, vaut la peine d'être posée. Elle est de celles qui se lèvent, naturellement, devant les yeux inquiets des jeunes, et sur lesquelles les plus hardis d'entre eux sentent le besoin de mettre d'accord leur conscience de Français et leur intelUgence dlionames modernes.

Écartons-uous nos souvenirs et détournons-nous les yeux de la ligne bleuâtre des Vosges, aucun doute, me semble-t-il.

La France et TAUemagne auraient profit, toutes deux, à un rapprochement intellectuel. Je ne suis pas, je l'avoue, de ceux qui redoutent de voir notre littérature française, notre esprit français étouffés ou dénaturés par un contact trop intime avec Tétranger.

Ceux qui montrent de pareilles craintes témoignent de peu de foi dans l'originalité et dans la force de notre génie national. Encore, s'il n'y avait, en dehors de nous, qu'une seule nation, une seule civilisation, une seule littérature, on pourrait appréhender qu'en subissant l'ascendant d'autrui, nous ne tombions, vis* à-vis de l'étranger, dans une sorte de vasselage lit-

âS6 ÉTUDES RUSSES ET EUROPÉENNES.

léraire ou de servage intellectuel. Mais tel n'est pas le cas.

Jamais le monde de l'esprit n'a été, quoi qu'on en dise, plus vaste, ni plus varié. Nous avons, près de nous ou loin de nous, en Europe même, de grandes et jusqu'à de petites nations, toutes bien vivantes, qui ont chacune leur littérature, et qui, en dépit de tout libre-échange intellectuel et de tout cosmopolitisme littéraire, gardent chacune leur originalité propre. Cette variété fait la supériorité de l'Europe, et elle est, pour les littératures modernes, une garantie contre tout asservissement durable.

Germains ou Anglo-Saxons, Slaves, Scandinaves, Néo-Latins ne sauraient nous réduire sous le joug, ou nous y tenir longtemps, car ils ne nous tirent pas tous, à la fois, du même côté, el, par la diversité même, par le choc de leurs génies, ils nous offriraient toujours des moyens d'émancipation. — Or, dans cette Europe, ou mieux dans ce monde moderne, l'Allemî^ne de Guillaume II, le peuple allemand, le génie allemand, qui déborde en dehors des frontières politiques dtt nouvel empire, tiennent, en dépit de tout, une des premières places, — je ne dis pas la première, car, dans le royaume da l'esprit, je ne sais ni premier, ni dernier. Tel peuple peut primer dans un domaine, tel autre peuple l'emporter dans un autre. Qu'importent les rangs? L'Allemagne est une grande nation, il suffit. Pour avoir été en guerre avec nous, elle n'a pas cessé

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d'être un des premiers acteurs de Thistoire, un des principaux facteurs de la civilisation. En temps qu*atelier d'érudition, par exemple, TAllemagne demeure la première puissance du monde. Sur ce terrain, aussi, elle a, pour elle, les gros bataillons et la forte discipline.

Parce que, là-bas, sous les sapinières du Nord, les romanciers russes et les dramaturges Scandinaves nous ont révélé des terres nouvelles et des âmes neuves, ce n'est pas une raison pour ne plus apercevoir, du Rhin ^ la Vistule, dans les plaines de l'Allemagne unifiée, que les casques à pointe qui reluisent sur le champ de parade.

Elle a bien changé, il est vrai, la vieille Allemagne, depuis que madame de Staël nous Ta découverte; elle n*a pour nous, que trop justifié les prédictions du méphistophélique Heine. Son génie absorbé, après la grande guerre, par les matériels soucis de Tannée et de la politique, nous paraissait, hier encore, étouffé sous la lourde cuirasse du caporalisme prussien. Cette terre germanique, autrefois si féconde en poètes et eu penseurs, nous la croyions devenue à jamais stérile, sous le rouleau niveleur de Tunité bismarckienne. Nous nous trompions : la Deutsche Kultur, dont les Allemands nous ont tant rebattu les oreilles, n'est pas morte. Le vieux tronc, en apparence desséché, n'a point perdu toute sa sève ; il verdit et fleurit, de nouveau, et pour la seconde ou la troisième fois, notre siècle finissant assiste à la naissance d'une jeune Allemagne.

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N'en déplaise à notre vanité de vaincus, joyeux de prendre notre revanche sur les champs de Tari, TAllemagne nouvelle n'avait peutr-étre pas tant mérité nos dédains. L'esprit allemand n'était pas tombé en léthargie; mais nous n'avions, pour lui, qu'un œil distrait et méprisant; nous étions plus enclins à compter les canons et à dénombrer les régiments de FAllemagne qu'à étudier ses savants ou à scander ses poètes. Jamais, chez nous, on n'avait autant appris l'allemand; et jamais peutrêtre l'Allemagne et le génie allemand n'avaient eu, sur nous, moins d'influence. De l'Allemagne prussienne on imitait l'armée; on imitait, ou Ton croyait imiter ses méthodes scolaires; on copiait, souvent on singeait, mal à propos, ses sergents et ses maîtres d'école. On prisait peu, en dehors d'étroits cénacles, ses écrivains et ses artistes. Beaucoup les regardaient comme de barbares envahisseurs qu'il fallait repousser du sol gaulois, et les patriotes se barricadaient, bruyamment, contre lassant des Nibelungen de la tétralogie.

Puis, entre les deux peuples, se dressait un écran qui arrêtait, chez nous, le rayonnement de la pensée germanique.

Il y avait naguère, — pourquoi en faut-il parler au passé? — il y avait, entre la France et T Allemagne, un pays, participant de Tune et de Tautre, qui avait reçu de la nature, et plus encore de Thistoire, la mission de servir de lien intellectuel entre la patrie de Voltaire et la patrie de Gœthe, entre l'esprit français et Tesprit allemand. Ce pays, est-ce la peine de le nommer? c'était l'Alsace.

Tant qu'elle est demeurée aux mains de la France, depuis la Révolution surtout, l'Alsace a rempli fidèlement cette haute mission. Elle a été un loyal interprète entre les deux pays, entre le Welche gaulois, fils des deux

Rome, et le Germain, héritier d'Arminius et de Luther. Elle traduisait Tune à l'autre, avec un amour patient, les deux nations auxquelles, par ses fibres intimes, elle tenait, diversement, mais presque également. Cet interprète séculaire, l'esprit allemand Ta perdu en 1870. L'Allemagne victorieuse lui a fermé la bouche; elle lui a défendu de parler français, elle lui a enjoint de désapprendre les idées françaises. L'Alsace a été murée dans le Rekhsland; on lui a interdit de tourner la tête de notre côté; — pour elle, désormais, les Vosges devaient barrer l'horizon.

J'en demande pardon aux Allemands ; je ne voudrais pas avoir Tair de récriminer contre le verdict des armes ; ma fierté de Français et de vaincu me l'interdit. Je constate, seulement, un fait dont la France n'est pas la seule à souflfrir. Avant 1870, l'Alsace nous unissait; depuis le traité de Francfort, l'Alsace nous sépare.

L'Alsace française était un pont entre les deux pays, entre les deux génies; — l'Alsace allemande, l'Alsace « terre de l'empire » est un mur entre les deux nations, — un mur opaque qui intercepte entre elles le passage de la lumière et de la chaleur.

Je craûis que l'Alsace, aux mains de l'Allemagne, ne soit, de longtemps, en état de reprendre son rôle ancien, cette fonction historique d'interprète attitré entre les deux peuples. L'Alsace ne demanderait pas mieux : elle n'a pas cessé de croire que telle est sa vocation; mais je doute que, sous le sceptre ou sous l'épée du César alle-

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mand, elle se sente de longtemps apte à y revenir. Car, au rebours de notre ancienne administration française, — de cette administration centralisatrice, si portée pourtant à l'unification et à l'uniformité, — tout Teffort de l'Allemagne et de l'administration prussienne est d'effacer, du sol alsacien et de l'âme alsacienne, l'espèce de dualité qui faisait l'originalité de cette noble, de cette unique Alsace, entre toutes les provinces des deux pays voisins.

L'Allemagne, jalouse de biffer deux siècles d'histoire, s'en prend à tout ce qui peut rappeler « à la terre d'empire » les gloires et les souffrances partagées en commun avec la France. L'Allemagne travaille à détruire, dans le pays conquis, la culture mi-partie que lui avait donnée l'histoire, son enfance germanique, sa jeunesse française. L'Allemagne s'efforce d'arracher du sein de l'Alsace son âme ancienne d'essence double, pour lui en insuffler une d'essence purement germanique. Et ce faisant, l'Allemagne semble ne pas comprendre que, sous prétexte de purifier le Reichsland de toute influence étrangère, de le laver de toute souillure welche, elle travaille à dénaturer sa conquête, à la dénationaliser, pour la ravaler au rang d'une simple Marche du nouvel empire, impropre à tout autre rôle qu'à celui de polygone ou de camp retranché.

Pour ma part, je ne demande pas aux Allemands de nous rendre l'Alsace : ce qui a été pris par les armes n'est, d'habitude, repris que par les armes. Les Allemands

ont fait valoir, sur nos anciennes provinces, les titres périmés du Saint -Empire romain, après une prescription de deux, de trois cents ans ; ils ne sauraient s'étonner si, tout en souhaitant, passionnément, la paix, nous voyons encore, après vingt-cinq ans de séparation, l'Alsace et la Lorraine passer dans nos rêves. Nous n'aurions plus de pensée pour les deux séparées involontaires que notre mémoire serait bien courte; et je ne vois point pourquoi notre mémoire serait moins longue que celle des Allemands. Nous pouvons, nous aussi, savoir nous souvenir et savoir attendre. Une nation aussi vieille que notre France peut être patiente. Un siècle n'est guère qu'une année dans la vie d'un peuple, et l'histoire a des retours imprévus : l'avenir peut tenir en réserve, pour les générations futures, des combinaisons insoupçonnées de la nôtre.

Je ne demanderai donc pas aux Allemands de nous rendre l'Alsace-Lorraine, bien que cette restitution valût peut-être mieux, pour la sécurité du nouvel empire, que tous les forts de Metz et de Strasbourg. Je ne demanderai même pas aux Allemands, — comme l'osent faire, en dehors de nous, tant d'Européens et d'Américains *, — de nous rendre la Lorraine de langue française. S'ils avaient voulu nous faciliter la résignation et préparer la réconciliation, ils n'auraient pas annexé Metz et porté leurs canons en avant de la Moselle. — Peut-être même,

1. Voyez par exemple The Review of Reviews, décembre 1894; New-York : Row to recmdle France and Germany,

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en braquant, des hauteurs de Metz, la gueule de ses krupps sur la route de Paris, l'Allemagne nous a-t-elle, depuis vinq-cinq ans, rendu, malgré elle, le plus grand service qu'un peuple puisse rendre à un autre. Car c'est elle qui, en dépit de toutes nos discordes intestines, a resserré notre cohésion nationale. Sans elle, je ne sais jusqu'où nous aurait entraînés la fureur des partis; sans la sentinelle qui nous épie du haut des forts de la Moselle, peut-être la France se serait-elle déchirée, de ses propres mains. — Je ne demanderai donc pas aux Allemands de nous rétrocéder l'Alsace ni la Lorraine; — je ne leur demanderai même point de les rendre à elles-mêmes; ce serait encore trop exiger d'eux, — aujourd'hui. Aux nouveaux maîtres de la terre d'empire, je ne demanderai que de la traiter avec plus d'équité et plus de douceur, que de l'affranchir de l'inique régime de la dictature. Ils savent que l'Alsace-Lorraine enchaînée ne se révoltera pas : ils peuvent relâcher les liens qui Tétreignent; — en ne le faisant point, ils montrent peu de confiance dans la légitimité de leurs droits allemands et peu de foi dans l'ascendant de la Deutsche Kultur.

Laissons donc l'Alsace; elle ne pourra plus, de longtemps, servir d'intermédiaire entre l'Allemagne et nous. D'intermédiaire entre les deux nations, nous ne pouvons plus guère en invoquer d'autres que la Religion ou la Science, que la Littératiu*e et l'Art, — si toutefois les deux peuples savent encore se comprendre. Voilà les médiateurs qui s'offrent à nous ; gardons-nous de les repousser.

Science, Religion, Art, sont de grandes puissances pacificatrices. Elles planent au-dessus des rivalités nationales; elles savent rapprocher les peuples en les haussant au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leurs rancunes d'un jour ou d'un siècle, au-dessus de leurs intérêts et de leur égoïsme, au-dessus de ce qui passe et de ce qui sépare, pour les élever à ce qu'il y a d'immortel dans l'homme et dans rhmnanîté.

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Laissons-les, ces puissances conciliatrices, accomplir leur œuvre divine de rapprochement et d'apaisement. N'essayons pas de nous raidir contre elles. N'écoutons pas ceux qui nous conseillent de nous tenir enfermés dans notre orgueil, ou dans notre ressentiment, comme dans une prison murée. Ayons nos fenêtres ouvertes, toutes grandes, à tous les vents de l'esprit, et, s'il en est besoin, perçons-en de nouvelles, dans toutes les directions, vers le Nord et vers le Midi, vers TOccident et vers l'Orient.

U y a une forme de patriotisme basse, étroite, intolérante, imbécile, dont il faut nous défaire, à jamais. Nous avons eu, trop longtemps, à rougir des niais fanatiques qui mettaient leur gloire et qui mettaient leur amour de la France à barrer l'entrée de nos villes à la barque du cygne de Lohengrin : voilà une déformation du patriotisme dont il faut guérir. Aujourd'hui, enfin, la barque du cygne a forcé les murs de Paris; la Walkyrie germanique fait résonner de ses appels le ciel de l'Opéra, et, — scandale pour les faibles d'esprit ! — les acteurs français se font applaudir en jouant des drames allemands. De quelque part qu'il surgisse une œuvre de beauté ou de vérité, quand elle sortirait des eaux de la Sprée ou de l'Oder, que ce soit un chant, un poème, un drame, un roman, une histoire, ouvrons-lui, joyeusement, les portes de la France, ouvrons-lui nos théâtres et nos écoles, — ouvrons-lui surtout nos intelligences et nos âmes.

Telle est encore, pour les patriotes, la meilleure façon

de servir la Fraace. Nos jeunes gens l'ont senti^ et nous les en devons louer. Us ne craignent pas d'aller à l'Aile^ magne; ils ne se cachent plus pour aller à elle. Si je les comprends bien, ils n'ont pas de haine pour les Allemands. Que d'autres s'en indignent, que des esprits attardés leur en fassent un grief; pour moi, en vérité, je ne le puis.

Qui donc, il y a vingt-cinq ans, prétendait inoculer à nos enfants la haine? Certains y voyaient une force pour les revendications de l'avenir. Us croyaient, par la haine, aider à remettre la France debout en la raidissant, à jamais, contre ses vainqueurs. U leur semblait, en lui apprenant à haïr, creuser un fossé infranchissable entre la France nouvelle et les abaissantes compromissions de la fortune et les dégradantes résignations de la défaite. Avaient-ils raison ? avionsnous besoin, pour ne pas oublier, de ce fiel au cœur? Toujours est-il que les docteurs qui nous prêchaient de haïr, ceux qui nous enseignaient le salut et le relèvement par la haine, ont vu leur ascendant décroître. Les générations nouvelles leur échappent, visiblement; — et, encore une fois, je ne saurais, quant à moi, être de ceux qui s'en affligent.

La haine est aveugle, la haine est sourde. C'est un principe d'étroitesse et une conseillère mauvaise. Elle vrétrécit l'esprit, en même temps qu'elle racornit le cœur. Homme ou peuple n'a jamais été grand par ses haines. Si l'on nous dit qu'en France nous ne savons pas haïr,

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je m'en féliciterai pour la France. Oui, il se peut, la haine de peuple à peuple est contraire à notre génie national ; Dieu en soit loué ! S'il y a, dans nos cœurs, s'il y a, dans Tesprit français, quelque chose de trop chaud ou de trop humain pour les haines éternelles, tant mieux, pour nous et pour Tesprit français ! Parce qu'un jour d'abandon, nous avons été vaincus, parce que nous avons été spoliés de notre bien et mutilés dans notre chair vive, n'allons pas dénaturer nousmêmes notre géiie et mutiler notre âme.

A nos jeunes gens, à ceux qui sont nés depuis la déchirure dont notre cœur saigne toujours, je ne dirai point, en leur montrant le vert pays entre la montagne et le fleuve : Soyez fidèles à la haine I mais : Soyez fidèles au souvenir, soyez fidèles à l'amour. N'oubliez pas ceux qui, malgré eux, nous ont été arrachés ; mais ne vous contentez pas de les pleurer, ne tenez pas vos regards languissamment fixés sur eux, car ils attendent autre chose de vous : ils attendent que vous leur fassiez une France dont ils puissent être fiers, dans la séparation, — jusque devant le conquérant, jusque sous les ailes de l'aigle gothique du HohenzoUern !

Si notre jeunesse est curieuse de l'Allemagne, au lieu de l'en blâmer, je l'en louerai. Qu'elle la visite, qu'elle Tétudie, cette victorieuse Allemagne I que ceux de nos jeunes gens qui ne peuvent monter aux burgs de ses collines, ou s'asseoir au pied de la chaire de ses profes-

seurs s*ingénient à voyager à travers sa littérature, â travers sa philosophie, sur les larges flots de l'art allemand, sur les larges ondes de la pensée allemande! Qu'ils Tétudient, cette hautaine Allemagne impériale, ne fût-ce que pour savoir ce que nous pouvons apprendre d'elle, ce que nous devons redouter d'elle ! Les Allemands, — encore qu'ils se trompent souvent, et parfois lourdement, sur notre caractère, sur nos idées, sur nos aspirations, sur nos désirs, — les Allemands, ils nous en ont eux-mêmes maintes fois prévenus, nous connaissent mieux que nous ne les connaissons ; et cela seul est, pour nous, Français, vis-à-vis d'eux et vis-à-vis de l'Allemagne, une infériorité qui, à certaines heures, peut devenir un danger.

Elle est, du reste, bonne à connaître, l'Allemagne : faut-il le répéter? c'est toujours une grande nation. Entre tous les peuples, amis ou rivaux, qui se partagent notre petite Europe, c'est encore celui dont l'intelligence nous importe le plus. Nous possédons, déjà, bien des travailleurs de tout âge occupés à labourer, pour nous, les fertiles plaines de la culture germanique; peut-être serait-il utile de les grouper.

Des hommes d'initiatiye, — la France en compte encore, — ont fondé, à Paris, il y a un an ou deux, une société d'études italiennes. Nous avions, depuis trente ans, trop négligé l'Italie ; nous étions trop enclins à ne voir en elle qu'un musée du passé. Nous avions peutêtre plus d'yeux pour l'Italie vivante, avant sa résurrec-

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tion politique, au temps où le poète, qui la voyait assoupie sur sa couche de servitude, l'appelait la terre des morts. Nous semblions encore hier avoir pour la péninsule émancipée un dédain qui n'était pas toujours mérité ; Torgueil italien s'en froissait et se taisait. Là encore, les antipathies politiques étaient mauvaises conseillères. Grâce à Dieu, là aussi, les préventions tombent; il y a en France, aujourd'hui, une sorte de renaissance des études italiennes, et tôt ou tard, les relations des deux peuples en recevront un pli nouveau. Car, pour les peuples, se connaître, c'est avoir moins de peine à se comprendre; et entre la France et l'Italie, le refroidissement est fait de malentendus.

Ce qu'on a réussi à faire pour l'Italie, pourquoi ne pas le tenter pour l'Allemagne? Le champ, assurément, n'est pas moins vaste, et la moisson ne serait pas moins abondante. Jeunes ou mûrs, disciples ou maîtres, ils ne seraient pas mal inspirés ceux qui nous donneraient une société d'études allemandes.

Et que convient-il d'étudier en Allemagne et chez les Allemands ? me demanderont peut-être quelques jeunes hommes.

La réponse, à mon sens, est aisée. Il faut étudier tout, chacun selon ses goûts et selon ses forces, selon sa vocation et selon sa compétence. Il faut sans doute étudier les institutions, les lois, le gouvernement, l'armée, ce qui fait la charpente osseuse et comme la musculature de cette robuste Allemagne prussienne, — et aussi l'art, la poésie, la science, la philosophie, ce qui reste comme l'âme vivante de la nation. Par-dessus tout et à travers tout, il importe de pénétrer jusqu'au fond permanent, au caractère, au tempérament, au génie national. Mais, pour étudier l'Allemagne, il ne faut pas se croire tenu de l'imiter ; il faut bien se garder de

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la copier. Politique, art,, littérature, foia des copistes 1 Un peuple n'en doit jamais singer un autre.

Donc, allez en Allemagne, ou plutôt, allez à TAlle magne, dirai-je aux jeunes gens qui nous interrogent. Vous y rencontrerez deux choses que je vous conseille d'observer et de ne pas nous rapporter. Elles ont déjà, chez nous, assez d'admirateurs ; l'une est le Césarisme, l'autre est le Socialisme.

Ce sont les deux grandes puissances de l'Allemagne contemporaine, deux puissances en lutte, entre lesquelles il semble qu'il n'y ait bientôt plus de place pour rien d'intermédiaire. Entre elles deux s'est engagé un duel dont dépend le sort de l'Allemagne, — et peut-être le sort de l'Europe et de notre civilisation occidentale.

Césarisme, Socialisme, c'est une fâcheuse alternative pour un peuple. Et il se peut, hélas I que l'Allemagne ne soit pas la seule nation du continent réduite, bientôt, à opter entre eux. Césarisme, Socialisme, malgré qu'ils semblent aux deux pôles contraires du monde moral, sont deux produits des mêmes forces et sortent du même sol. Ils sont contemporains, ils sont frères, bien que frères ennemis ; ils sont faits de la même chair et du même sang. Ils s'appellent, presque fatalement, l'un l'autre ; ils se frayent, mutuellement, la voie, — Puisse le ciel nous préserver de l'un, pour que nous ne nous précipitions point dans l'autre I

2fi2 ÉTUDES RUSSES ET EUROPÉENNES^

Césarisme, Socialisme, tous deux — dans notre France lasse et oublieuse — ont déjà des apôtres et des croyants. On pourrait presque dire, à écouter le murmure des foules, que le pays se partage entre ceux qui ont mis leur foi en Tun, et ceux qui placent leurs espérances sur Tautre. Serai t-il vrai que nous soyons déjà mûrs pour la botte d'un César, ou pour Tignorante dictature des commis du prolétariat ? Je ne sais ce que ces deux rivaux vaudront à l'Allemagne; mais ce qu'ils apporteraient à notre France, je le sais bien. Si jamais la France doit périr, cette France, qui tant de fois, est revenue de si loin, elle périra par le Césarisme, ou par le Socialisme, — à moins que ce ne soit par tous deux, Tun achevant Tœuvre de Tautre.

La France de cette fin de siècle n'est pas TAllemagnc victorieuse des Hohenzollern. La France de Tan 1900 ne sera plus la France de 1800; la France ramenée en deçà des Vosges n'est plus assez grande pour un César. Au rebours de la nouvelle Allemagne impériale, la France contemporaine n'a plus, derrière elle, assez de puissance pour en forger un imperalor; et elle a, dans son passé, trop de souvenirs glorieux pour se contenter longtemps d'un Augustule sans gloire. La foule a beau appeler César, il nous manque de quoi faire un César : Brumaire ou Décembre n'y sauraient suffire. Le Césarisme ne peut à volonté se scinder en deux ; la main de justice ne se peut isoler du glaive. Il faut, à un imperator, un front lauré par la victoire. Dans le pays d'où les aigles de

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Napoléon ont pris leur vol, la puissance des armes ne saurait être un vain accessoire, une inutile auréole ou un manteau de luxe. La gloire militaire qu*il ne tiendrait pas de son nom ou de ses ancêtres, un maître nouveau serait contraint de la demander à la guerre ; et la France risquerait d'apprendre des noms plus amers à ses lèvres que Sedan et Waterloo, r Si ce n'est du Césarisme, est-ce du Socialisme que nous doit venir le salut? Certains se le persuadent parmi les jeunes. A ceux-là, surtout, je dirai : Allez en Allemagne, voyez et regardez. — Ceci tuera cela, songeaient vos aînés, lorsqu'ils virent, pour la première fois, du fond des urnes populaires, le Socialisme se t dresser contre l'Allemagne impériale. Devant ce nouveau venu à la mine inquiétante, les craintes des patriotes allemands se rencontraient avec les espérances des patriotes français. Se seraient-ils trompés les uns et les autres? Ce qu'ils prenaient pour une faiblesse de l'Allemagne nouvelle serait-il devenu une force pour elle? — Allez, regardez et jugez, répéterai-je encore à nos jeunes gens : rien, dans toute cette forte Allemagne, n'est plus digne de vos méditations. — Et si le Socialisme vous semble, pour la jeune Allemagne, un débilitant ou un dissolvant, par quel miracle, serait-ce un tonique ou un fortifiant pour notre vieille France ?

Allez donc et jugez, et de ce commerce avec nos voisins ne nous revenez pas moins français. Ne nous pressez pas de suivre la voie d'autrui. Surtout, ne nous

274 ÂTUDES HUS8BS ET EUROPÉENNES.

rapportez point Tidolâtrie de la force, et ne confondez pas la force avec le droit. Rappelez-vous, devant ceux qui fêtent encore Tanniversaire de Sedan, que la force n'est pas tout et ne suffit pas à tout. N'allez point, pour cela, cependant, faire fi de la force et faire fi des armes. Un peuple n'est pas un homme ; — pour avoir le droit de mépriser la force, il faut être fort. Rappelez-le aux Français qui seraient tentés de l'oublier, et montrez-leur, par l'exemple de l'Allemagne unifiée, que la première condition de la force est l'union. — Après cela, n'enviez pas le vainqueur de 1870 ; n'ayez pas honte d'être les fils des années douloureuses : il y a aussi, pour les âmes hautes, une douceur, il y a une noblesse à se sentir l'enfant d'une patrie plus grande, malgré tout, que sa fortune.

(octobre 1896^)

Le tsar va débarquer en France; le tsar vient à Paris faire visite à la République française. Quelle émotion, mêlée de colère et d'anxiété chez les uns, d'orgueil et de délirantes espérances chez les autres, eût suscitée, des Pyrénées au Rhin et du Rhin aux Carpathes, pareille nouvelle, il y a quinze ans, il y a vingt ans I Le prophète qui eût osé Tannoncer n'eût guère rencontré que des incrédules ; ou, pour ajouter foi à semblable prédiction, les politiques se fussent représenté une Europe en feu, au moins une Europe beUiqueuse, prête à tous les conflits, car une pareille conjonction de la démocratie française et de l'autocratie russe ne semblait se concevoir qu'à la veille ou au lendemain d'une corn-

1. Cette étude a paru, le 15 octobre 1896, dans la Revue des Deux MondeSé

motion européenne. Or, c'est la première réflexion qui se présente à Tesprit, s'il y a quelque chose de changé en Europe, et de changé en mieux, à l'avantage de l'Europe et de la France, — comme le prouve cette visite impériale, — force nous est bien de reconnaître que les fondements de TEurope de 1871, deTEurope du traité de Francfort, n'en sont ni modifiés, ni ébranlés. Au lieu d'être le signe avant-coureur d'une grande guerre, prélude d'une revision des traités existants, le voyage du tsar à travers TEurope apparaît, bien plutôt, comme une promesse de paix, partant, qu'on le veuille ou non, comme Un tacite acquiescement aux traités. C'est là un point sur lequel il nous importe, à nous Français, de ne garder aucune illusion. C'est parce qu'il se présente, partout, en messager de paix, que le jeune tsar est acclamé de tous les peuples. Or, qui dit paix, dit, forcément, maintien des traités, et qui dit maintien des traités dit respect des frontières actuelles. Rien donc de changé, quant aux limites des États; l'Europe en reste à la paix de Francfort. La grande iniquité de 1871 n'est pas effacée, et rien, hélas ! ne fait encore présager rheure des réparations patiemment attendues I

La répartition des territoires n'a pas changé; elle semblerait plutôt consolidée par les dernières années; mais pour les États et pour les nations, la répartition des territoires n'est pas tout. Qui, dans l'histoire et dans la politique, n'aperçoit que des mutations territoriales ne comprend ni l'histoire ni la politique. De ce que l'en-

tente franco-russe n'a pas remué les bornes des États, de ce qu'elle ne promet pas de restaurer la frontière de la France, il ne suit point qu'elle ait été sans importance pour l'Europe et sans profit pour notre pays. A parler franc, — et s'il importe jamais d'être sincères avec nousmêmes, c'est ici, — il est deux choses dont, en face de nos amis du Nord, nous devons nous défendre, également, sous peine d'être dupes, ou sous peine d'être injustes ; l'une est de trop exalter l'alliance russe, l'autre de la trop rabaisser; l'une est d'en magnifier outre mesure les résultats, l'autre de les méconnaître ou de les déprécier. Excès en sens inverse que nous réprouvons, l'un et l'autre, avec la même énergie, les jugeant, tous deux, — l'enivrement aveugle et le dénigrement chagrin, — peu dignes de la France et dangereux pour la France. La politique n'est ni aflaire d'imagination, ni affaire de sentiment, et c'est une vérité que nous avons trop souvent oubliée, à nos dépens, pour ne pas avoir appris à nous en souvenir. Aussi bien, la prochaine arrivée du jeune autocrate sur la terre française est-elle, pour nous, comme une invitation à mesurer ce que, depuis Cronstadt et depuis Toulon, l'entente francorusse a valu à l'Europe et à la France. Pendant que sur les chemins du couple impérial se dressent, à la hâte, les arcs de triomphe qui doivent l'accueillir sur le sol français, avant que nos yeux soient éblouis par l'éclat des fêtes que la France prépare à ses hôtes, qu'on nous permette de nous recueillir un instant, et de nous de-

VIS ETUDES llirSSES ET EUiialȃfiNllES*

mander ce qu'apporte, à la France et au monde, cette visite impériale, et avec elle, l'alliance franco-russe dont la visite du tsar Nicolas II est comme le couronnement e( la consécration. Tout, du reste, dans ce voyage princier, a sa portée, tout est significatif, jusqu'à l'itinéraire de leurs jeunes Majestés tsariennes, et si l'on prend la peine d'en écarter le fastueux décor et les magnificences souveraines, on y découvre comme un symbole de la politique russe et une image de la situation de l'Europe. C'est, pour cela, que ce voyage du jeune couple, fraîchement couronné, est vraiment un voyage historique, qui marquera une heure dans les dernières années de ce siècle expirant.

Et, d'abord, première remarque qui n'a rien pour déplaire à tout Français mettant la patrie au-dessus de l'esprit de parti. La forme même du gouvernement français donne à la visite du tsar en France plus de prix pour nous, et plus d'importance pour l'étranger. Si la France était restée ou redevenue une monarchie, si, à la place des vides jardins plantés sur leurs décombres, les Tuileries reconstruites abritaient, de nouveau, un empereur ou un roi, la visite de Nicolas n n'aurait, assurément, rien que d'agréable pour notre amour-propre national. Mais le fait que nous sommes en République, qu'il n'y a plus, chez nous, ni trône ni tête couronnée, qu'ainsi que son ancienne demeure, la monarchie a été rasée jusqu'en ses fondements, que les souverains n'ont plus, en France, de frère ou d'égal qui puisse leur rendre

politesse pour politesse, rend la démarche de Sa Majesté Tempereur de toutes les Russies plus flatteuse encore et plus significative. L'étiquette républicaine de TÉlysée, par un involontaire souvenir des mœurs monarchiques, a beau entourer nos présidents en voyage d'honneurs presque royaux, ce n'est pas à M. et à madame Faure que le tsar et la tsarine viennent faire visite, ce n'est même point à la République, c'est à la France elle-même, à la nation française. Cela seul est un fait nouveau, peut-être sans précédent; et, — républicains ou non, — nous avons le droit de nous en réjouir, car cela donne un solennel démenti aux calculs anciens des eimemis de la France.

Sur ce point, les combinaisons du Richelieu prussien ont été déjouées ; les complaisances et les espérances mises par M. de Rismarck sur le berceau de la République ont été trompées. Il est bon, à l'occasion, de nous rappeler la querelle faite par le chancelier de fer à M. d'Arnim, ne fût-ce qu'afin de ne pas laisser la République justifier, par ses écarts, les machiavéliques calculs du ministre de Guillaume P''. Le fondateur de l'unité allemande comptait sur la République et sur l'instabilité répubUcaine pour nous isoler des monarchies militaires du continent. C'est pour cette raison, — et avec sa franchise hautaine, il ne prenait même pas le soin de le dissimuler, — que ce grand contempteur de la démocratie était républicain — en France. Par bonheur pour nous et pour la Russie, le fossé creusé, parla République,

entre Paris et Pétersbourg, ne s'est trouvé ni assez profond ni assez large pour empêcher Tautocratie russe de tendre la main à la démocratie française; tout au plus, la République a-t-elle retardé leur rapprochement d'une quinzaine d'années. Le prince de Bismarck, devenu l'ermite chagrin de Friedrichsruhe, a vécu assez pour assister à cette alliance du turbulent coq gaulois et de l'aigle russe qu'il avait, durant vingt ans, tout fait pour prévenir. Nous sommes loin de l'époque, pourtant si voisine, des exclusives entrevues des trois empereurs. Et c'est le tsar Alexandre III, le plus obstinément conservateur des souverains, le plus défiant des choses de l'Occident et de l'esprit nouveau, qui n'a pas craint, à Cronstadt, d'offrir la main à la République française sur le pont du Marengo, tant le rapprochement de la France et de la Russie était écrit, d'avance, dans la nouvelle carte de l'Europe. Et en passant, aussi délibérément, par-dessus le préjugé des cours, en séparant ainsi sa politique étrangère de sa politique intérieure, en ne craignant pas, lui, l'autocrate convaincu, qui, entre une constitution et les bombes, avait opté pour les bombes, d'entendre debout, tète nue, la Marseillaise, Alexandre lU s'est montré plus clairvoyant, plus politique, plus homme d'État que son grand-père Nicolas P"", adversaire implacable de la Révolution et des gouvernements issus de la Révolution. A l'inverse de Nicolas P**, que, au dedans de son vaste empire, il semblait avoir pris comme modèle, Alexandre lU a compris que, pour Tau-

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tocratie russe, c'était une tâche ingrate que de se faire le paladin delà légitimité ou le gendarme de TEurope monarchique; il a senti que, même coiffée du bonnet phrygien, la France restait la France, c'est-à-dire un État essentiel à l'Europe et au monde ; et pour s'allier à la RépubUque, il a noblement fait taire ses préférences de souverain et ses répugnances dynastiques, n'écoutant que l'intérêt de l'Europe et les besoins de ses peuples.

Cette entente des nécessités du temps présent, le feu tsar l'a transmise à son fils, héritier de sa politique, aussi bien que de sa couronne. Ainsi, en dépit du contraste de leurs institutions, malgré l'opposition de leurs procédés de gouvernement, non moins que de leurs formes de gouvernement, s'est nouée, entre la troisième République française et le tsarisme russe, une alliance qui a survécu à son fondateur, et qui, vieille à peine de cinq ans, semble déjà, avec le nouveau règne, entrée dans les traditions de la chancellerie impériale.

Cette alliance, officiellement scellée par la visite du tsar autocrate, quel en est l'esprit? quel en est le but? Va-t-elle, comme le craignaient les sages, comme s'en flattaient les^ téméraires, couper décidément, l'Europe en deux camps, et lancer, les unes contre les autres, les armées qui veillent à la frontière des États ? Non, tout au contraire, ce qu'on avait pris, de loin, pour un instrument de guerre s'est montré un agent de pacification. L'entente de la France et de la Russie a eu pour pre-

mier efifet de consolider la paix, de renforcer la paix, — la seule paix, il est vrai, dont ose jouir TEurope que nous a faite M. de Bismarck, la paix armée, la paix appuyée sur dix millions de baïonnettes. L'antique si vis pacem reste plus de mise que jamais. La triple alliance n*est pas dissoute; la triple alliance a été récemment renouvelée; mais avec M. de Bismarck et avec M. Crispi, elle a perdu de son aigreur et de son arrogance; peut-être aussi a-t-elle perdu de sa solidité, ou de sa confiance en elle-même. En tout cas, la triplice ne se sait plus omnipotente; elle a, devant elle, à qui parler. La paix ne dépend plus, uniquement, d'un froncement de sourcils du chancelier germanique ; elle n'est plus, autant qu'elle le semblait, naguère encore, à la merci d'un caprice de l'inquiétant Kaiser au sommeil léger, qui, par les nuits de printemps, se plaît à faire sonner, à l'improviste, le boute-selle de ses uhlans.

Assez longtemps l'Europe, pareille à un régiment en campagne, a dormi, tout équipée, prête à toutes les alertes. Depuis que la France et la Russie se sont donné la main, elle peut du moins, cette Europe tant surmenée, reposer tranquille, sans avoir à redouter quelque alarme soudaine de Berlin ou de Rome. La paix, telle que l'entendait la triple alliance de M. de Bismarck ou de M. Crispi, avait des allures provocatrices et des airs de défi; les déclarations les plus rassurantes aimaient à s'accompagner de fanfares guerrières. Pace imposta^ Bismarck Crispi, proclamaient, mensongèrement, les

fastueuses devises des arcs de triomphe érigés en Italie, sur le passage du petit-fils de Guillaume V. Ou affectait de croire, à Berlin, à Vienne, à Pest, à Rome, à Londres même, que la tranquillité du monde n'avait d'autres ennemis que l'ambition moscovite et la turbulence gauloise. A force de le répéter, les reptiles d'outre-Rhin avaient presque persuadé à l'Europe que si elle n'avait pas encore été surprise par la guerre, elle le devait, imiquement, à la vigilance désintéressée des sentinelles de la triplice.

Comment ne pas sentir que la paix est devenue plus solide, depuis que l'Allemagne et ses deux acolytes ne peuvent plus se vanter de l'imposer à la France et à la Russie, isolées et impuissantes? La pace imposta des Bismarck et des Crispi, la démocratie française et l'autocratie russe seraient en droit de la retourner contre la triple alliance. Si elle a besoin de bras pour veiller sur elle, la paix de l'Europe a d'autres gardiens, aujourd'hui, que les grenadiers de Poméranie ou les bersagUers piémontais. Et ainsi, la paix est plus sûre, parce qu'elle ne semble plus un défi ou une menace à personne. Elle n'a pas seulement pour appui la volonté changeante des gouvernements et les vœux des peuples; elle repose sur quelque chose de plus substantiel et de moins fragile, sur l'équilibre des forces et des armes. Triste paix 1 diront les esprits chagrins ; paix écrasante, paix ruineuse que celle qui repose sur l'immensité des armements ! Mais l'Europe de la fm du xix® siècle en

peut-elle connaître une autre? — Et le siècle qui vient, le siècle dont Taube blanchit Thorizon, sera-t-il luimême plus heureux que son aîné?

S'il est de nos contemporains qui veulent exiger davantage, nous n'y contredisons point. Puisse l'avenir, sur lequel il est toujours si facile de bâtir de beaux songes, ne pas décourager trop vite les vastes espérances! Après tout, le voyage même du tsar Nicolas II semble fait pour autoriser quelques rêves. N'est-ce point, en tout temps, le privilège de la jeunesse? et notre vieille Europe ne saurait-elle un peu se rajeunir, ou se renouveler, au contact de ce jeune souverain et de sa jeune femme, acclamés, partout, comme une promesse d'avenir et une vision de paix? Et si de pareils messagers n'y réussissent point, qui le ciel lui devra-t-il envoyer, à cette Europe divisée, pour lui faire oublier, ne fût-ce que l'espace d'une semaine, ses jalousies anciennes et ses défiances invétérées? — Mais, pourquoi ne pas le reconnaître? quand nous disons que l'entente franco-russe a raffermi la paix, ce qui, en soi, est déjà de grand prix, nous ne disons pas tout; nous sommes injustes envers la Russie et envers nous-mêmes. Notre entente avec l'empire du Nord va peut-être faire quelque chose de plus, et quelque chogede mieux. Cette alliance qui, aux yeux de ses adversaires, et aux yeux même de certains de ses promoteurs, ^devait précipiter l'Europe dans la guerre, cette alUance longtemps suspecte aux pacifiques, voici que, non contente de ren-

forcer la paix, elle s'efforçait, hier encore, avec le tsar Nicolas n et avec son ministre, feu le prince Lobanof, de reconstituer une chose bien surannée, bien archaïque, qui paraissait à jamais finie, ce que nos pères appelaient, un peu ambitieusement, le concert européen.

Le concert européen, quel revenant d'une époque à jamais, semblait-il, évanouie! 11 paraissait bien mort, depuis quelque trente ans, cet antique concert européen, et Ton aurait naguère fait sourire d'incrédulité les hommes à qui Ton eût promis de le faire revivre. Combien de fois, depuis Sadowa et depuis Sedan, n'avons-nous pas entendu répéter : Il n'y a plus d'Europe. Cela, en certains cercles, était devenu une banalité. Finis Europœl gémissaient, en hochant la tête, les vieux diplomates. Et ils avaient raison, avec leur air de radoter ; l'Europe, au sens diplomatique du mot, l'Europe agissant d'accord, comme une personne vivante, en vue d'intérêts communs, paraissait bien finie. Elle n'avait pas survécu aux violences de la politique bismarckienne, et il semblait qu'un miracle seul pût la ressusciter. — Le miracle — est-il déjà permis d'y croire? -^ s'est accompU ; et par qui a-t-il été opéré, sinon par ceux que l'on dénonçait naguère comme les ennemis nés de la paix européenne?

Cette Europe qu'avaient laissé périr les empereurs et les rois de droit divin, si elle a Tair de renaître, c'est l'entente de la République française avec le tsar russe qui l'aura fait revivre. Cela tient en vérité du paradoxe, et cela pourrait bien être une réalité. Le voyage de l'en^-

tA VISITE DU tSAR NtCOLAS tî. 28t

pereur Nicolas II en témoigne. L'empereur Alexandre IH, le tsar pacificateur, en nouant Talliance franco-russe lui avait donné le caractère pacifique qui seul convenait à son cœur de chrétien et à sa conscience d'autocrate. L'empereur Nicolas II, en continuant l'œuvre politique de son père, aura eu Thonneur d'avoir fait, ou d'avoir tenté quelque chose de plus. Il ne paraît pas se borner au rôle de gardien de la paix de l'Europe, il semble aspirer à être le restaurateur du concert européen. Tel parait bien, du moins, avoir été, pour son jeune souverain, l'ambition du ministre que la Russie et le tsar viennent de perdre; et n'eût-il fait qu'y réussir, durant une saison, le prince Lobanof aurait bien mérité de l'Europe.

Le rétablissement du concert européen, si tant est qu'il ne soit pas prématuré de le célébrer, la France y a volontiers prêté la main, heureuse d'y retrouver sa place, en dépit de ses révolutions et de sa forme de gouvernement. Cette place que les monarchies anciennes contestaient, autrefois, à ses rois issus de l'émeute, ou à ses empereurs sacrés par un vote populaire, les dynasties hâiti^es de la Sainte Alliance la concèdent, de bonne grâce, à la République française. Ce n'est pas seulement qu'elle se présente en compagnie de la Russie, sous l'égide et comme sous le patronage de la puissance autocratique la plus obstinée jadis à tenir à l'écart les Louis-Philippe ou les Napoléon ; c'est que l'esprit de l'Europe a changé ; que, sauf au sud des

Alpes, peut-être, les cours, ne craignant plus guère la contagion républicaine, ne se croient plus tenues de faire grise mine à la République. On peut dire qu'elle sera bien reçue, partout, tant qu'elle sera correcte, ou tant qu'elle sera sage, — bien que, au milieu des têtes couronnées et des monarchies, elle semble souvent, dans un monde étranger, un peu comme une invitée sans naissance et sans relations au milieu d'hôtes de haute origine; et en personne avisée, elle fera bien de prendre garde de ne jamais l'oublier.

N'importe, la reconstitution du concert européen, si précaire semble-t-elle, est un fait dont, en bons Européens, comme en bons Français, — deux choses cpie, pour notre part, nous n'aimons pas séparer, — nous avons le droit de nous féliciter. Ce n'est pas, cependant, que le nouveau concert européen semble devoir donner aux amis de l'humanité et aux amants de la justice toutes les satisfactions qu'ils en avaient oser rêver. Non, hélas! il ne faut pas que l'éclat des fêtes officielles et le retentissement des acclamations populaires sur le chemin du jeune couple impérial fassent illusion à un temps, toujours prêt à se repaître d'espérances vagues. Non, notre siècle finissant ne va pas voir s'ouvrir, devant le monde moderne, l'ère messianique de justice et de fraternité annoncée au vieux monde par les voyants d'Israël et les sibylles alexandrines. Cette Europe que nous voudrions croire en train de renaître, cette Europe des diplomates et des chancelleries, elle a ses plaies, ell a

ses blessures, les unes anciennes déjà et mal cicatrisées, les autres toutes récentes, et saignant encore; et si douce et caressante que semble la main des diplomates, on ne voit pas qu'elle soit bien habile à les panser; s*y emploierait-elle, avec un zèle patient, il est douteux qu'elle réussisse à les guérir. Il avait raison, ce ministre anglais qui s'écriait, il y a quelques semaines : « L'Europe n'en est plus au temps des croisades. »

Parvînt-il vraiment à se reformer, ce concert européen, il semble hors d'état de mettre fin à toutes les souffrances et à toutes les iniquités de l'Europe contemporaine. A vrai dire, peut-être même ne peut-il se reconstituer, ou n'a-t-il quelque chance de durer qu'à condition de renoncer à des ambitions aussi hautes. C'est, ici, que se font sentir, malgré tout, les tares constitutionnelles et pour ainsi dire les vices d'origine de la vieille Europe. Elle ne peut rester unie, elle ne peut agir en commun qu'en demeurant modeste, en sachant se borner, en s'abstenant des grandes vues et des grandes œuvres. Tout principe de direction lui manque ; il ne lui en reste qu'un, terre à terre, auquel elle est réduite à tout sacrifier : le souci égoïste de la sécurité présente.

Pauvre Europe ! pauvre concert européen ! les idéalistes ne sauraient s'en promettre la réahsation de leur chimère de justice. Il ne faut pas trop attendre de cette Europe, dût-elle se reconstituer, par les soins du tsar, notre allié ; — et du même coup, nous devrions, pour

être sincères, en dire autant de Talliance russe ellemême. Il ne faut pas trop attendre de Talliance.

A quoi bon, à la veille de ces jours de fête, parler de nos frères d'entre les monts et le fleuve? Notre cœur français n'a pourtant pas le droit de les oublier. A travers le bruit des réjouissances publiques, notre pensée se reporte, en secret, vers eux, se demandant si, de toute cette allégresse nationale, quelque chose ira traverser les Vosges. Mais mieux vaut ne pas donner aux autres, amis ou ennemis, l'importun spectacle de nos regrets persistants et de notre vaine douleur.

Laissant de côté nos blessures et nos souvenirs, à nous Français, si nous songeons à autrui, comme, aux beaux jours de notre puissance, s'y est longtemps complu la générosité française, n'y a-t-il pas, en Europe, ou au seuil de l'Europe, des hommes, des chrétiens, des peuples, nos parents par l'origine et par tous les éléments de la civilisation, dont l'Europe oflBcielle a vu couler le sang à flots, sans savoir ou sans pouvoir rien faire pour les sauver ou les venger? sans avoir rien trouvé de mieux que de fermer l'oreille à leurs gémissements, et de détourner la tête pour ne pas voir ce qu'elle aurait eu honte de n'avoir su empêcher? De tout temps, il est vrai, par imprévoyance, par impuissance ou par complicité, le concert européen a laissé s'accomplir, sous son couvert, bien des violences et bien des Vilenies. La diplomatie ne peut parer à tout; justement

éprise de la paix, elle a toujours eu coutume de sacrifier les petits à Fentente des grands. Elle a le droit de renvoyer à Tbistoire qui aurait la naïveté de lui en faire un reproche. N'importe, la diplomatie européenne n'a pas lieu d*être bien flère. C'est au moment où l'Europe reprenait conscience de son unité et apprenait, de nouveau, à agir ou à parler en commun que se sont perpétrés, au grand jour, en des pays de longue date confiés à sa vigilance, de l'Ararat au Taurus, les plus horribles massacres qu'ait jamais éclairés le soleil. 11 y a une capitale, que, dans son tour d'Europe, le jeune tsar se gardera bien de visiter, — celle vers laquelle ont semblé s'allonger, plus d'une fois, les serres de l'aigle impériale, celle que le poète de Moscou réclamait, jadis, comme faisant partie de l'héritage de la Russie.

Dieu veuille que, chez nous, au moins, durant les dernières étapes de son voyage à travers les cours et les peuples, le jeune empereur n'entende pas percer, à travers les hourras de nos foules françaises, les gémissements lointains de nouvelles victimes et le cri d'appel de ces chrétiens d'Orient sur qui, toutes deux, autrefois, France et Russie, se croyaient, de par le ciel et de par leurs ancêtres, la mission d'étendre une main protectrice! Qu'aucun bruit sinistre, aucun deuil importun . ne vienne troubler la joie des deux nations! Mais n'assombrissons pas ces jours de fêles; éloignons de nos yeux le fâcheux spectacle des douleurs que nous

ne pouvons soulager ; jouissons des splendeurs et des magnificences de Theure présente; et pendant qu'on massacre en Orient, goûtons la sécurité qui nous semble assurée. Ne soyons pas trop exigeants envers l'Europe, envers nos amis, envers nous-mêmes: comprenons les difficultés de la tâche des gouvernements, et faisons quelque crédit à la diplomatie. Espérons — il est toujours bon d'espérer — que les défiances anciennes dissipées, les mutuelles suspicions assoupies, ce voyage impérial va donner à l'Europe plus de cohésion, plus de confiance en elle-même, plus de prévoyance aussi et de résolution, pour écarter les nuages sanglants qui viennent d'Orient, pour parer aux dangers d'aujourd'hui et aux périls de demain.

L'Europe veut la paix ; l'Europe et la Russie, la première, semblent décidées à tout sacrifier à la paix. Qui voudrait leur en faire un reproche? Plus les nations se sont ingéniées à se tenir prêtes pour la guerre, et plus elles redoutent la guerre. Elles se sentent, mutuellement, trop bien armées pour oser déchaîner un conflit. L'énormité même des préparatifs militaires est devenue un gage de paix. Il n'y a plus, en Europe, que des pacifiques, et c'est en l'honneur de la paix que les empereurs font défiler, devant leurs hôtes, régiments, escadrons et batteries. Ces masses épaisses de fantassins, ces nuées de cavaliers qu'ils se montrent les uns aux autres, avec orgueil, ne sont plus, à en croire leurs chefs héréditaires, que les gendarmes de la paix européenne.

Acceplons-en Taugure, et jouissons de ce bien de la paix que nous donnent, après Dieu, la sagesse de la diplomatie et Tamitié du tsar. Les peuples ne sauraient tout avoir à la fois ; et ceux d'entre les Français qui s'étaient promis autre chose de Talliance russe, ceux qui en attendaient, avec le redressement de tous les torts, la réparation de la grande iniquité de 1871, étaient la dupe de leur rêve. Ils s'étaient laissé décevoir par un de ces mirages d'Orient fréquents dans la steppe, comme dans le désert. Ils s'étaient mépris sur notre temps; ils avaient compté sans les calculs et les besoins de la politique. Ils ne connaissaient ni la Russie, ni l'Europe contemporaine. De ceux-là, s'il nous est permis de le rappeler, nous n'avons jamais été, quant à nous. Il nous a toujours paru que, en regard de la triple alliance, l'entente franco-russe ne pouvait, ne devait avoir qu'un caractère pacifique. « En face de la triple alliance, écrivions-nous, — voici huit ans déjà, — le rapprochement de la France et de la Russie est naturel, inévitable. La triple alliance les y invite, elle les y contraint; mais toute entente entre Paris et Saint-Pétersbourg doit avoir en vue la paix, non la guerre ^ » Ainsi en a Jugé l'empereur Alexandre III, le fondateur de l'entente; ainsi en juge, après lui, son héritier et son continuateur, l'empereur Nicolas II. Je ne sais s'il reste encore, parmi nous,

1. Voyez la Revue des Deux Mondes du 16 février 1888; Cf. la France, la Russie et l'Europe; Calmann Lévy, 1888.

de ces rêveurs qui voyaient déjà, dans leurs songes, Tarmée française et l'armée du tsar marchant à la rencontre Tune de Tautre, à travers TAllemagne, et s'embrassant sur le champ do bataille, au cœur de la Prusse vaincue? Est-il encore, au fond de la France, de ces téméraires ingénus au patriotisme trop crédule, le voyage de Nicolas II semble fait pour leur dessiller les yeux. Ce n'est pas la guerre que, dans sa visite à Vienne ou à Breslau, le jeune tsar est allé porter aux empereurs ses voisids. Si TEurope en doit jamais être le témoin, le duel suprême, tant de fois annoncé par les voyants, du Slave et du Teuton, ne semble pas encore sur le point de faire trembler le continent. Peut-être sera-ce pour le XX® siècle; peut-être seulement pour le xxi^; peut-être bien pour jamais, tant chacun des deux antagonistes en semble redouter l'heure. En attendant et tout en pressant chacun ses armements, tout en germanisant ou russifiant chacun à force, l'Allemand et le Russe, le Slave et le Teuton sont tout à la paix. Les empereurs s'embrassent et se portent des toasts; les peuples, oublieux de leurs frères chrétiens d'Orient, applaudissent et poussent des hourras; — et les rêveurs, qui, sauf à en changer, ne se lassent jamais de poursuivre leurs songes, se demandent déjà si l'aube de la paix perpétuelle ne va pas enfin se lever sur le monde.

Suivons Tempereur Nicolas II dans son tour d'Europe. C'est tout ensemble un voyage diplomatique (bien que le tsar ait eu le regret de perdre, dès la première étape, son ministre des Affaires étrangères) et un voyage de famille, on pourrait presque dire un voyage de noces. Le jeune tsar a voulu visiter, à la fois, les empereurs, ses frères en souveraineté, et les princes, ses parents par le sang; et comme les maisons régnantes sont alliées entre elles par des nœuds multiples, il s'est trouvé parfois qu'en faisant une visite politique, il faisait, du même coup, une visite de famille. Après avoir été reçu par les chefs des grands États, Nicolas H doit, au retour de France, terminer son voyage par le berceau de la tsarine, la petite cour de Darmstadt, une de ces maisons allemandes en possession de fournir la Russie d'impé-

ratrices. Nicolas II ii*a eu garde d'oublier le pays de sa mère, cette verte et calme terre danoise, la seule contrée, en dehors de la Russie, où son père Alexandre m aimât séjourner, y revenant prendre, chaque année, ses courtes vacances d'autocrate. Et comme le tsar son père, s'il ne s'y est pas entièrement délassé de la politique, Nicolas II aura rencontré, à la cour de Danemark, dans cette sorte d'annuel congrès de famille de princes et de rois, des amis, et aussi des amies de la France. Le Danemark et la Hesse, c'est la partie intime, la partie domestique du voyage impérial, celle qui doit échapper à l'indiscrète curiosité des diplomates et des reporters ; et si quelque vieux ministre professait que, dans la vie des princes rien n'est indifférent, qu'il se rassure, Bernstorf aura, d'avance, neutralisé Darmstadt.

Aux yeux de l'Europe, l'intérêt du voyage de l'empereur Nicolas n était dans sa rencontre avec les chefs des grands États. Il les a tous visités, au moins les plus puissants d'entre eux, les souverains, ses égaux, parés, ainsi que lui-même, du double titre impérial et royal. Il ne tendra la main à notre président, M. Faure, qu'après aveir été l'hôte de Sa Majesté Apostolique l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, de Sa Majesté l'empereur allemand, roi de Prusse, de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d'Irlrande, impératrice des Indes. Officielles démonstrations de courtoisie, d'usage entre tètes couronnées, où se reconnaît une sorte d'éclectisme diplomatique.

Quelques-uns, parmi nous, eussent peut-être préféré, de la part de noire jeune allié du Nord, une marque d^amitié un peu plus exclusive. Us auraient tort. En politique aussi, la jalousie est mauvaise conseillère. Alors qu'il fait autant pour la République française que pour les empereurs ses frères, le tsar, en réalité, fait plus pour la France. De Pétersbourg ou de Kief à Paris, le chemin est par FAllemagne ou par rAutriche, et Fautocrate russe, désireux de rassurer FEurope, ne pouvait venir à nous qu'en passant par les cours impériales. En visitant, avant nous, le Hohenzollern et le Habsbourg, Nicolas II n'a fait que remplir sa mission de prince de la paix. Bien mieux, le jeune couple impérial n'aurait pas redouté un surcroît de fatigue ; il lui eût plu, au retour de Paris, de franchir les Alpes et de descendre jusqu'à Turin ou à Monza, que nous n'y aurions vu qu'un service de plus rendu à la paix et à la bonne harmonie de l'Europe. En dépit des maladives suspicions de certains de nos voisins du Sud-Est, nous n'avons pas, en France, pour Fltalie, les jalouses et mesquines rancunes que nous a, trop souvent, laissé voirMontecitorio; nous nous serions sincèrement réjouis de tout ce qui eût réconforté Famour-propre national de la dernière venue des six puissances. Mais on doit, j'imagine, savoir, au Quirinal, que ce n'est pas le quai d'Orsay qui a réglé l'itinéraire de Nicolas II.

Le jeune tsar a commencé son tour d'Europe par une visite au doyen des souverains du continent, l'empereur

François-Joseph. Nicolas II connaissait le chemin de Vienne ; étant encore prince héritier, il avait, déjà, sous le règne de son père et par Tordre de son père, gravi Fescalier de la Hofburg; et, à la suite de la rencontre du jeune césarévitch et du vieil empereur, on avait cru remarquer une détente dans les relations entre les deux empires. A qui veut la paix de TEurope, à qui désire qu'il y ait encore une Europe, je ne saurais guère souhaiter une meilleure nouvelle que celle d'un irapprochement entre les Habsbourg et les Romanof. Tout bon Européen s'en devrait réjouir, et aucun Français ne saurait s'en alarmer.

L'histoire a de curieux revirements et d'instructifs retours ; s'il est, aujourd'hui, une puissance qui n'ait contre l'Autriche-Hongrie, ni haine, ni jalousie, c'est assurément son ancienne rivale, la France. Qu'ils sont loin de nous, les temps où tout Français voyait, dans ce que nos pères appelaient la maison d'Autriche, l'ennemie naturelle 1 Depuis que, repliant ses ailes, l'aigle vieillie des Habsbourg a cessé de couvrir de son ombre l'Allemagne et l'Italie, plus de cause de conflit entre la France et la monarchie autrichienne. Entre elles, il n'y a plus qu'un intérêt commun, qui, pour toutes deux, devrait tout primer, le maintien ou le rétablissement d'une Europe.

Après s'être longtemps disputé la suprématie et s'être porté, Yune à l'autre, des coups qui n'ont souvent profité qu'à leurs jeunes rivaux, elles ne peuvent, toutes deux,

défendre ou recouvrer leur grandeur ancienne qu'en reconstituant, en face de puissances plus jeunes, ce que, faute d'autre terme, nous devons bien nommer des vieux noms d'équilibre ou de balance de l'Europe. Une Autriche n'est guère moins nécessaire à l'Europe qu'une France ; et aucun Etat ne perdrait, plus que la France, au morcellement ou à la dissolution de la mosaïque austro-hongroise. Il est bon que nous en ayons conscience, la France ne peut guère rester une puissance de premier rang qu'autant que l'Autriche demeure ellemême une puissance de premier ordre, et j'ajouterai une puissance de l'Europe centrale. Pas plus que la Russie, en effet, nous ne saurions souhaiter que Taxe historique de l'Autriche se déplace vers l'Orient, car ce serait livrer tout le centre de TEurope à TAUemagne.

Alors même que, par leurs alliances, elles se trouvent rangées en des camps différents, France et Autriche ont tout intérêt à ne pas s'affaiblir l'une et l'autre. Aussi ai-je toujours professé, pour ma part, que si nous pouvions encore avoir une diplomatie, et si l'instabilité de nos gouvernements nous permettait d'avoir une politique, un des objectifs principaux de notre politique devrait être de travailler au rapprochement de la Russie et de l'Autriche. Ne serait-ce là qu'un rêve, ce devrait être le rêve de la diplomatie française.

La tâche, il faut bien le reconnaître, semblait malaisée, surtout depuis 1878, depuis le traité de Berlin, depuis l'occupation de la Bosnie et de- l'Herzégovine,

depuis les révolutions de Bulgarie. Si la France a toute raison de souhaiter l'entente de Pétersbourg et de Vienne, il est, en Europe, une autre puissance qui, à en juger par ses actes, obéit à des sentiments ou à des calculs tout différents. Il s'est rencontré, à Berlin, un grand ministre qui a paru s'arroger, entre la Russie et l'Autriche-Hongrie, le rôle de médiateur, se décernant à lui-môme, au Ck)ngrès de 1878, le titre d'honnête courtier. En dépit de son zèle apparent de conciliateur, peut-être s'est-il plutôt complu, afin de garder le champ libre en Occident, à mettre aux prises, en Orient, les intérêts ou les ambitions des deux empires voisins. L'intention avouée de détourner les yeux de l' Autriche-Hongrie vers le Balkan ne pouvait sourire à Pétersbourg ou à Moscou.

Avec le centre de gravité de la puissance autrichienne, se sont déplacées les jalousies ou les inimitiés suscitées par la maison d'Autriche. Pour nombre de Russes, l'Autriche-Hongrie semble devenue ce qu'elle avait paru, jadis, à nos Bourbons, l'ennemie naturelle. A.leurs yeux, le compétiteur de l'aigle tsarienne, héritée des Paléologues de Byzance, ce n'est pas le jeune aiglon des Hohenzollern, mais bien la vieille aigle bicéphale des Habsbourg dont une tête regarde, plus que jamais, vers l'Orient, menaçant du bec les cimes du Balkan. L'Autriche tudesco-magyare, avec son partage de souveraineté entre deux races également hostiles au nom slave, ne s'est- elle pas montrée, de l'Elbe à la Bosna, l'op-

presseur des Slaves et du slavisme? Et si elle a paru, au sud du Danube, se réconcilier avec la résurrection nationale des Slaves du Balkan, affranchis par les armées russes, n'était-ce pas pour séduire leur jeunesse, les détourner de leur libératrice et patronne légitime, la Russie orthodoxe ? A ces griefs des Russes, trop souvent justifiés par les faits, Vienne et Pest opposaient bruyamment des griefs qui, pour être parfois imaginaires, n'en étaient pas moins sincères, s'en prenant à - la Russie et aux comités moscovites de toutes les résistances des Slaves au centralisme viennois ou à la magyarisation hongroise, se figurant partout découvrir ce spectre familier aux Allemands et aux Magyars, épouvantail habituel de Vienne et de Pest, le panslavisme*

Et comme si ce n'était pas assez de ces soupçons et de ces défiances réciproques, les services autrefois rendus par les tsars à l'ingrate Autriche se retournaient contre les successeurs de Nicolas P'. Après cinquante ans, l'opiniâtre rancune des compatriotes de Kossuth et de Gœrgey ne pardonne pas encore aux sotnias cosaques d'avoir franchi les Carpathes, pour replacer la Hongrie sous le joug de la bureaucratie viennoise. Conflits d'ambitions ou rivalités d'intérêts, ressentiments du passé et appréhensions de l'avenir, antipathies de races et préjugés nationaux, que d'obstacles entre les deux empires ! Et par quel art amener entre eux une entente?

Pour opérer un rapprochement, il suffisait, après tout, de deux choses qui, pour cette fois au moins, semblent

S être rencontrées chez les deux empereurs et les deux gouvernements : un commun amour de la paix et une égale loyauté. A défaut d'amitié ou d'alliance, la diplomatie ne pouvait-elle trouver, entre les deux chancelleries, un terrain d'entente et, sinon écarter tous les dissentiments, empêcher les rivalités de dégénérer en hostilité? Un homme, un Russe, a osé le tenter, et il semblait avoir su y réussir, à une heure périlleuse pour la paix du monde. Cela seul légitimerait les regrets inspirés par la disparition subite du prince Lobanof. Avant de tomber de la scène, comme un acteur frappé en plein rôle, au moment d'un de ses grands succès, le prince Lobanof a eu la joie d'accompagner son maître à Vienne, sur le théâtre longuement préparé par ses soins. Dans l'intervalle de ses conférences avec le comte Goluchowski, le ministre russe a pu jouir de l'accueil fait, par la cour et par le peuple de Vienne, au tsar et à la tsarine. Devant la loyale figure du jeune souverain, devant la beauté souriante de la nouvelle impératrice, bien des préventions sont tombées. Les Hongrois même n'ont pu s'empêcher de savoir gré au petit-fils de Nicolas P' de leur avoir fait présent, pour le millénaire de la monarchie d'Arpad, du sabre de Rakoczi. Je ne sais si cette attention délicate a valu au jeune tsar beaucoup diEljen; mais on a remarqué que, partout, sur son passage dans la vieille capitale, aux Zivios slaves se mêlaient les Hoch allemands.

De Vienne, le tsar et la tsarine se sont rendus en Allemagne, ou mieux (on sait pourquoi), ils sont rentrés, pour quelques jours, à Kief, dans leurs États, ayant soin de n'arriver, sur le territoire allemand, qu'après le 2 septembre et la fête de Sedan, le lendemain de rinauguration du monument de Fempéreur Guillaume P% évitant, ainsi, de paraître s'associer à tout souvenir qui eût pu froisser le cœur de leurs amis de France. C'est à Breslau et à Gœrlitz, en Silésie, sur une terre qui fut longtemps slave et qui n'est pas encore entièrement geimanisée ; c'est à Breslau, au milieu de ses troupes réunies pour les grandes manœuvres annuelles, en homme qui préfère la vie de camp à la vie de cour, que l'empereur allemand a reçu le tsar russe. L'empereur Nicolas n a passé en revue cette armée toujours tenue

en haleine qui, après avoir fait la Prusse, a fait TAUemagne ; devant lui ont marché, en rang serrés, les jeunes fantassins de deux ans de la nouvelle loi militaire allemande, et derrière ces jeunes soldats, il a vu défiler, en troupes bigarrées, les robustes vétérans des grandes guerres.

Tsar russe et Kaiser allemand, Breslau a pu admirer, chevauchant côte à côte, pareils sous leur moderne uniforme à deux dieux terrestres, les deux souverains du monde chrétien, ou mieux les deux potentats du globe qui détiennent le plus de pouvoir parmi les hommes; car, tous deux, avec des formes différentes, peuvent, presque également, se vanter d'être autocrates, c'est-à-dire de commander par eux-mêmes, sans avoir, au-dessus d'eux, d'autre autorité que le Ciel. Tsar russe et Kaiser allemand, deux Césars, maîtres de leurs armées et de leur empire, autant que d'eux-mêmes, tous deux portant en leur main fermée la paix du monde. Un caprice, un emportement d'un de ces hommes, dont le plus âgé touche à peine à la maturité, un ordre, un mot, une signature, un télégramme, et l'Europe, éprise de paix, et l'univers civilisé sont précipités dans la plus effroyable des guerres qui aient encore ravagé la planète. En ce sens, ils n'ont pas d'égaux, ces deux empereurs, même parmi les souverains des nations rivales ; ils sont sans pairs ni pareils sur la face du globe; et peut être est-il heureux, pour le monde, qu'ils soient deux, car cela seul est, pour chacun,

comme une limite ou un frein. Tous deux jeunes, et chefs de deux États, eux aussi, relativement jeunes ; tous deux héritiers d*une tradition d'agrandissement continu et comme parallèle ; issus de deux maisons maintes fois alliées, dont l'amitié plus que séculaire, comme s'est complu à le rappeler Guillaume II, parut longtemps un dogme dynastique, ils semblent, l'un et l'autre, avoir pleine conscience de la hauteur de leur fonction d'empereur-roi ou de tsar autocrate.

Quoi que pense la France de Guillaume II, en dépit de ses bravades tudesques, de son activité quelque peu brouillonne, de son imagination mystique, de ses allures féodales, c'est un homme, et c'est un souverain. Il a mûri, depuis son avènement et son émancipation de la tutelle bimarckienne, et voilà que, grâce à Nicolas II, il a cessé d'être le jeune empereur. En lui, sous le revenant du moyen âge, tout plein de réminiscences des Othon et des Barberousse, semble percer l'homme moderne. Entre tous les souverains qui occupent, aujourd'hui, la scène du monde, Guillaume II est encore celui qui apporte le plus d'entrain, le plus de variété, le plus de brillant et de brio dans son rôle d'empereurroi.

Certains affirment que le jeune tsar Nicolas II tient son impérial cousin, son aîné en âge et son ancien en grade, en haute estime, admirant la forte culture, le port souverain, la parole imagée et royalement hautaine, l'activité infatigable, en un .mot la personnaUté si

vivante et vibrante de ce rejeton des Hohenzollern, en qui, par un mystérieux atavisme, semblent revivre tour à tour et batailler ensemble tant d^ancêtres d^humeurs et d'époques différentes. Quelques-uns ont été jusqu'à dire que, à vingt ans, le futur Nicolas II avait pris Guillaume II pour modèle. Est-ce là autre chose qu'une légende, l'admiration du jeune tsarévitch pour le fils de Frédéric III s'expliquerait plutôt par la diversité, voire par l'opposition de leurs caractères, que par leur similitude. Si modeste, si timide, si réservé qu'il ait longtemps paru, le tsar Nicolas est, comme son père, russe avant tout, et, comme son père, il n'entend être le second de personne. Il l'a suffisamment montré, à Breslau, même par le ton et le laconisme de sa réponse française au toast allemand de son exubérant cousin.

De quoi ont bien pu s'entretenir les deux monarques si, en dehors des parades militaires et des fastueuses réceptions de cour, ils ont trouvé le loisir de causer une heure? Une chose est certaine, ils se sont fait part, mutuellement, de leur amour de la paix, se déclarant, tous deux, résolus à tout faire pour la maintenir.

L'empereur Guillaume, celui même qui, naguère, entonnait une invocation à l'épée libératrice, annonçait à ses troupes, au lendemain de l'entrevue de Breslau, qu'il était pleinement d'accord avec son puissant voisin. D'accord pour la paix sans doUte, nous en pouvons, aujourd'hui, croire Guillaume II. Une faute de tact qu'un prince n'aurait pas commise, il s'est rencontré des

Allemands pour nous apprendre que le tsar avait dû s'excuser, d'avance, auprès de son cousin, de sa prochaine visite en France, comme, entre gens du monde, on cherche à se faire pardonner des fréquentations vulgaires. Personne en France, ni en Russie, ne s'est laissé prendre â cette inepte billevesée. Chacun sait que si le tsar vient chez nous, il le fait de propos délibéré, par politique, non par politesse. S'il a fait, durant ce voyage, des visites de courtoisie, c'est ailleurs. Il n'a, sur sa venue en France, d'explications à donner à personne, et moins peut-être à l'empereur allemand qu'à tout autre. L'Allemagne est, de tous les pays du monde, le dernier qui se puisse étonner de l'alliance francorusse. Comment s'en montrerait-elle surprise? Cette alliance est son œuvre, c'est elle qui l'a préparée, elle qui l'a nouée, à Francfort en 1871, à Berlin en 1878. Ses vrais parrains sont l'empereur Guillaume P^ et le prince de Bismarck.

Que les Allemands se plaisent à railler certaines naïvetés ou puérilités de nos Franco-Russes, libre à eux d'en sourire ; mais ils n'ont ni le droit de s'étonner de l'alliance, ni le droit de s'en scandaliser ; car, encore une fois, c'est bien l'Allemagne qui a mis la main de la France dans celle de la Russie. Le trait d'union entre les deux pays, il n'est pasdifQcileà découvrir ; les Allemands le connaissent bien, c'est l'Alsace- Lorraine. En annexant l'Alsace - Lorraine au nouvel empire, l'Allemagne a dû savoir ce qu'elle faisait.

La paix de Francfort était grosse de ralliance fi^ancorusse; elle portait dans son sein Cronstadt et Toulon. Le vieux Guillaume P*" et son grand ministre ont-ils pu s'y tromper? ont-ils compté, vraiment, pour empêcher Talliance de venir au jour, sur la parenté des Romanof et des Ilohenzollern, sur la solidarité monarchique, sur les fautes et les frasques de la République, sur l'antipathie d'un autocrate pour une démocratie? Si oui, ces grands politiques se sont fait illusion, et le prince de Bismarck a vécu assez longtemps pour s'en apercevoir. Au fond, tout en cherchant à écarter la Russie de la France, le fondateur de l'unité germanique était trop clairvoyant pour se flatter d'y réussir. C'est pour cela qu'il a pris ses précautions, par la triple alliance; mais la triple alliance même devait déterminer une contre-alliance. L'unique moyen de prévenir l'entente franco-russe, ni Bismarck, ni Moltke, ni Guillaume n'en ont voulu. Aussi, quand les Allemands reprochent à la France de couper l'Europe en deux, devant le colosse slave; quand ils nous accusent de trahir la cause de l'Occident et de la civilisation, au profit de la barbarie moscovite et de la servitude autocratique, les Allemands oublient que, si l'Europe occidentale est, aujourd'hui, scindée en deux, la faute en est à l'épée qui a fait une entaille entre le Rhin et les Vosges.

Oui, il est vrai, l'Europe occidentale, la vieille Europe, la véritable Europe, semble, pour longtemps, pour

jamais peut-être, divisée, irréconciliablement désunie, en face de Torientale Russie qui, de la Vistule au Pacifique, tient, déjà, ramassée dans sa main la moitié du continent. Au siècle qui vient, la scission de l'Europe semblera sans doute le principal résultat de la paix de Francfort et l'involontaire couronnement de la politique bismarckienne.

Déjà, aux yeux qui osent fixer Tavenir, une chose apparaît de plus en plus claire : le grand bénéficiaire de la guerre franco-allemande, c'est Tempire russe. L'avènement de Nicolas II ne remonte pas encore à deux ans, et déjà le règne de ce jeune tsar, couronné d'hier, son voyage même à travers l'Europe, témoignent, assez haut, de l'ascendant croissant de la Russie. La voilà, sans avoir eu besoin de tirer Tépée, qui se montre aaix peuples comme l'arbitre de l'Europe ; on dira peut-être bientôt comme l'arbitre du monde. La fière Allemagne dont la pudeur se révolte contre les viles complaisances des Welches envers les Tatars slavisés du Nord, l'Allemagne elle-même, lors de la guerre de Chine et du Japon, s'est empressée de saisir l'occasion d'être agréable aux Russes; tout comme la République française, le nouvel empire s'est mis à la remorque de la chancellerie pétersbourgeoise, heureux de rendre, lui aussi, service à son grand voisin. On eût dit que, pour neutraliser l'entente de la Russie et de la France, l'Allemagne n'eût rien trouvé de mieux que de chercher à s'introduire en tiers dans leur intimité. Entre les deux

adversaires de 1870, entre Paris et Berlin, le monde peut, à certaines heures, voir une sorte d'émulation de prévenances, une façon de concours et comme de surenchère au profit de la Russie. Déjà, si le concert européen semble avoir quelque chance de se reformer, c'est par l'initiative russe, sous la direction russe. Ce surcroît de puissance, acquis par son impérial voisin, Guillaume II sait mieux que personne d'où le tsar Ta tiré. Ce que Nicolas n va faire en France, l'empereur Guillaume n'a pas besoin de le lui demander, et qui sait? dans le secret de son cœur, peut-être le Kaiser-Kœnig enviet-il, à son cousin de Russie, ce voyage aux bords de la Seine.

Pour invraisemblable que cela semble, le petit-fils du vainqueur de Sedan est homme à rêver, lui aussi, d'une promenade pacifique à travers les boulevards de Paris. Il semble bien, au moins, s'être promis de contraindre la France à se réconcilier avec son ennemi de 1870. Peutêtre va-t-il jusqu'à compter, pour cela, sur les bons offices de la naïveté russe. Telle serait, à en croire certains indices, la triple alliance de ses rêves. Gageure d un prince avide d'une gloire plus rare que celle des conquêtes, ou chimère d'un esprit résolu à tout courber devant sa. volonté, cette alliance à trois, ébauchée en Asie, bonne peut-être en terre exotique, reste bien loin des sentiments et des instincts de l'Europe contemporaine. Le présent, et avec lui l'avenir prochain, est à l'entente nouée à Cronstadt et bientôt scellée à Paris.

LA VISITE DU TSAR NICOLAS It. 311

Ni la Russie, ni la France ne sentent le besoin de changer de voie. L'ascendant croissant qu'elle exerce dans le monde, la Russie sent qu'elle le doit à l'alliance de la France ; et si l'Allemagne elle-même, en face de l'homme jaune, s est empressée de seconder la politique russe, on n'ignore pas, à Pétersbourg, que c'est encore à l'alliance française que la Russie a dû le concours de Berlin. Après cela, bien ingénu, ou bien présomptueux, l'empereur ou le chancelier qui demanderait au jeune tsar de renoncer au bénéfice de l'entente avec la France ; — et bien soupçonneux, ou bien mal avisé, le Français qui garderait quelque ombrage de l'entrevue de Breslau.

Autant en pourrait-on dire du voyage de Nicolas II en Grande-Bretagne. Rien de ce que les Trois-Royaumes pourraient offrir au tsar russe ne saurait le détourner de la politique héritée de son père. Et que lui peuvent offrir les Anglais, si ce n'est le partage du vieux monde, des tours en ruines de Byzance à la muraille croulante de la Chine ? Autrefois, il y avait, entre l'Angleterre et la Russie, un homme malade et un héritage. Aujourd'hui, de l'Arcïiipel à la mer du Japon, ils sont deux malades, on pourrait presque dire trois malades ; car le pâle successeur des Darius et des Chosroès, le roi des rois de l'Iran n'est guère plus robuste ou guère mieux portant que le padischah de Stamboul ou le fils du Ciel.

C'est toute la vieille Asie, minée dans ses fondements, l'Asie musulmane ou païenne, usée par les siècles, qui menace de s'effondrer sur l'Europe. Par bonheur pour la paix du monde, les empires branlants mettent longtemps à crouler, et qu'ils s'appellent sultan, schah ou fils du Ciel, ces malades d'Orient, dont tant d'héritiers ont escompté prématurément la succession, ont une agonie lente qui peut durer cent ans et plus. Encore une leçon d'histoire que la diplomatie russe a reçue de l'incurable gardien des détroits, et qui n'a pas été perdue pour elle.

Jadis l'Anglais, jaloux de préserver tout ce qui ne pouvait tomber dans son lot, accusait le Russe de guetter, impatiemment, la fin de l'impérial moribond du Bosphore; et les défiances de l'Anglais semblaient avoir raison. Aujourd'hui, on dirait que les rôles sont renversés. La hâte d'hériter, attribuée longtemps à Moscou, semble être passée à Londres. La Russie est devenue patiente ; a-t-elie gardé ses ambitions d'antan, elle n'est pas pressée, elle sait attendre. De la mer de Marmara à la mer Jaune, loin de chercher à précipiter la chute des empires en déclin, sa main semble plutôt prête à les étayer, pour en arrêter, ou en retarder la ruine. L'aigle du Nord, sûre de sa proie, au lieu de déchirer du bec et de l'ongle la Turquie expirante ou la Chine blessée, semble se plaire à étendre sur elles l'ombre protectrice de ses ailes déployées. Politique nouvelle, en effet, et non moins que l'ancienne, suspecte

aux Anglais, car si on la laisse agir, le monde risque de voir, sans guerre et sans bruit, TmAuence russe s'affermir lentement à Pékin, comme à Stamboul, et ces deux images de Dieu, le conunandeur des croyants et Tempereur de la Chine devenir, insensiblement, au fond de leurs palais, les dociles lieutenants du tsar blanc.

Comment s'étonner que la Russie préconise la paix et le statu quo, alors que la paix, le temps aidant, promet de travailler pour le tsar ? Aussi, quand Nicolas II se présente à l'Angleterre en ami de la paix, le monde peut s'en fier à sa parole; mais, aux Anglais, la paix russe est suspecte. Entre la Russie et l'Angleterre, entre les deux suzeraines de l'Asie, persistent les défiances anciennes, ranimées par des incidents récents. C'est, en vérité, grand dommage, sinon pour la paix de l'Europe, du moins pour une chose qui nous tient encore à cœur, à nous, Français, pour la civilisation chrétienne et pcMir l'humanité.

n y a, de par le monde, des vallées de la Macédoine et des montagnes de la Crète aux pentes légendaires de l'Ararat, dès milliers de familles qui souffrent, des peuples entiers qui meurent des soupçons réciproques du Russe et de l'Anglais. Osons le dire, des races qui ont survécu à trente siècles d'oppression, restes vivaces de nations autrefois illustres, sont menacées d'extermination, d'ici à quelques semaines, pour peu que les conversations des diplomates traînent encore en

longueur. 11 serait reçu en sauveur, des rives do la Corne d'Or aux sources de TEuphrâte, le messager qui annoncerait à rOrient que la visite du tsar russe à la Grande- Bretagne a dissipé les préventions des deux peuples et rétabli, ne fût-ce que pour quelques mois, la confiance entre les deux gouvernements. Les fêtes célébrées par Topulente Angleterre enThonneur de son hôte impérial, Técho en va retentir au fond de TOrient, comme une promesse de vie, ou comme un glas de mort. Ils sont, là-bas, sous le sceptre ensanglanté du maître d'Yildiz- Kiosk, entre le Rhodope et les frontières de la Perse, quatre ou cinq millions d'hommes, coupables de porter le nom de chrétiens, qui ne peuvent espérer de salut que d'une entente entre les deux lointaines rivales, la Tamise et la Neva.

Nous autres. Français, si longtemps les premiers aux pays des croisades, nous voici, par noire faute, plus peut-être que par les efforts de nos concurrents, déjà relégués au second plan. Encore une part, et non la moins glorieuse, de l'héritage de l'ancienne France que nous semblons en train de perdre. Ce ne sont pourtant pas les adjurations de nos consuls et de nos missionnaires qui nous auront manqué. Déjà, l'Orient, étonné de notre effacement ou de notre silence, s'habitue à tourner vers d'autres ses regards et ses espérances. Peut-être avionsnous là, en ces contrées tant de fois pacifiées par nos conseils ou par nos armes, une occasion nouvelle de faire bénir le nom de la France, ne fût-ce qu'en servant

d'intermédiaire entre nos amis les Russes et nos voisins les Anglais, pour arracher les chrétiens d'Asie au yatagan des fanatiques. Ne soyons pas injustes envers nousmêmes ; cette tâche, nous nous y sommes essayés, l'automne dernier; il est vrai que le succès a été maigre. Le monde a eu cette déception de voir la France, la Russie, l'Angleterre, en apparence unies, impuissantes à retenir ou à punir le bras des égorgeurs.

La faute, vont murmurer les Anglais, sur le passage du tsar, en est à la Russie, devenue infidèle à sa mission ancienne, et à la France, pour complaire à la Russie, oublieuse de ses traditions séculaires. Ainsi raisonnent les Anglais, ne voulant voir, comme d'habitude, que la paille dans l'œil du voisin. La faute, hélas ! est aux défiances des puissances ; et ces défiances, les Anglais feignent d'ignorer que d'aliments l'Angleterre n'a cessé de leur fournir. Ne s'en souviennent-ils plus, les autres se rappellent quels ont été les procédés de la politique britannique à Chypre, en Egypte, au Soudan, sans parler des incorrections ou des incartades des Compagnies à charte au Transvaal et sur le Niger. Les gouvernements sont-ils injustes envers la politique anglaise, c'est que son passé légitime toutes les suspicions.

Lorsque, prise d'un zèle nouveau chez elle, l'Angleterre est venue se poser en champion des chrétiens égorgés comme un vil troupeau, les autres nations, la Russie la première, peu habituées à voir le cabinet britannique aussi soucieux de la sécurité des sujets chrétiens du

LA VISITE DU TSAR NICOLAS II. 3l7

sultan, se sont demandé quelle intrigue nouvelle machinait TAngleterre, sur quelle autre Chypre ou sur quelle autre Alexandrie ses flottes s'apprêtaient à planter son drapeau. La chancellerie pétersbourgeoise, alors attentive à TExtrême-Orient, a cru que le Foreign-Ofiice cherchait à la distraire de la Corée et de la Mandchourie au moyen d'une diversion dans les montagnes d'Arménie. La politique anglaise avait d'avance discrédité la philanthropie anglaise. Soupçons injustes I défiances à tout le moins exagérées! dont les disciples de Gladstone, jadis auxiliaires des Russes en Bulgarie, ont le droit de s'indigner, mais qui ne sauraient beaucoup surprendre les héritiers de lord Beaconsfield, si longtemps patrons aveugles des brigands kurdes ou des pachas turcs, et hier encore, négateurs obstinés, à rencontre des Russes, des « atrocités bulgares ». N'est-ce pas une loi de ce triste monde que les innocents paient pour les coupables ? Les chrétiens d'Asie ont été les victimes, sinon de la politique anglaise, du moins des suspicions fomentées par les pratiques anciennes ou récentes de la politique anglaise. Les malheureux Arméniens ont pâti du peu de scrupules de leurs tardifs protecteurs, aux bords du Nil ou sur les plateaux de l'Afrique; et après avoir, en vain, attendu, dix-huit ans, l'exécution des illusoires promesses du traité de Berlin, ils ont payé, de milliers d'existences, leur foi aux encouragements de Westminster.

N'importe. Quelles que soient les fautes et les incon-

séquences de leurs avocats d*outre-Manche, l'Europe ne saurait laisser égorger, impunément, un peuple entier. L'extermination méthodique des chrétiens n'est pas un procédé que la diplomatie franco-russe puisse couvrir de son autorité. A s'en tenir à l'intérêt égoïste des deux puissances, il ne serait bon, ni pour la France, ni pour la Russie, d'abandonner aux Anglais, ne fût-ce qu'en apparence, le monopole de l'humanité. Déjà, les Échelles du Levant et les bazars d'Asie, grâce aux matelots et aux missionnaires britanniques, tendent à se persuader que, de toutes les puissances, l'Angleterre est la seule qui s'intéresse aux chrétiens et ose prendre en main la cause des opprimés . Laisser s'accréditer pareille opinion dans les ports de l'Anatolie, ou dans les khans de Syrie ne serait pas faire pièce à l'Angleterre, mais, tout au rebours, favoriser les menées de la politique anglaise. L'humanité, la civilisation, la justice, ne sont pas seulement des mots sonores, bons à faire retentir à l'oreille des foules, dans les meetings de Hyde-Park ; malavisés les diplomates qui en laisseraient tout le bénéfice aux ministres et aux consuls de Sa Très Gracieuse Majesté la reine Victoria.

La trop longue tolérance de l'Europe n'a fait qu'aggraver la situation de l'Orient et mettre en péril l'existence de l'empire turc. Au lieu d'assurer la paix, l'inaction des puissances finirait par la compromettre. D est grand temps, pour elles, d'exiger de la Porte les réparations et les réformes nécessaires. Si malaisée que soit la tâche,

elle n'est pas au-dessus des forces d'une Europe unie; et cette union de TEurope, le séjour du tsar à Balmoral peut la refaire ou la compléter. Au sortir de ses entrevues impériales, Nicolas II se présente en quelque sorte à la Grande-Bretagne comme le plénipotentiaire du contir nent. Que les Anglais montrent au jeune empereur qu'ils n'ont d'autre souci que celui de l'humanité ; que, suivant le conseil donné à ses amis par lord Rosebery, ils fassent appel à la conscience et au cœur de Nicolas II, et ils auront plus fait, pour la pacification de l'Orient et pour le salut des chrétiens d'Europe et d'Asie, qu'en ameutant l'opinion des Trois-Royaumes, ou en fomentant, chez leurs nouveaux clients, des espérances irréalisables.

Et maintenant, voici que le tsar et la tsarine, au terme de leur voyage, vont débarquer sur la terre de France. Comment allons-nous les recevoir? Notre souci, à nous, Français, le souci du moins de grand nombre d'entre nous, ce n'est pas la politique, ce ne sont ni les négociations entre les puissances ni les combinaisons diplomatiques. L'heure a beau être grave pour l'Europe, la situation traditionnelle et l'honneur même de la France ont beau être en jeu, malgré nous, là-bas, sur les plages du Levant, la plupart des Français n'en ont cure; l'intérêt, pour eux, est ailleurs. La grande préoccupation du public est la réception impériale ; il s'inquiète peu de savoir si, entre la France et la Russie, il existe un traité, une convention formelle, des arrangements réciproques. Politique, diplomatie, traités, tout s'efface devant le

programme de rentrée du tsar à Paris; rien n'existe plus, en regard de la décoration de nos rues et des préparatifs de nos fêtes.

Le grand enfant qu'est demeuré le peuple, l'impersonnel souverain à qui le tsar autocrate daigne rendre visite, n'a de pensée que pour l'accueil à faire à son hôte impérial. Qui donc disait que le travers des cours et le vice des monarchies étaient de subordonner les réalités de la politique au faste du cérémonial? La France républicaine fait songer à une maîtresse de maison qui donnerait, pour la première fois, une soirée à un invité de marque. La réception du jeune couple impérial a mis toutes les imaginations en branle. De la magnificence des fêtes, de la splendeur de la décoration de Paris, nul ne doute ; nous nous fions, pour cela, à l'ingéniosité de nos architectes et au goût de nos artistes. Nous comptons bien que l'éclat de nos pompes républicaines va faire rentrer dans l'ombre tout le fastueux attirail et la froide solennité des vieilles cours. Faut-il l'avouer ? le grand souci des gens sérieux est que nous nous montrions corrects, qu'aucun manquement à l'étiquette ne vienne effaroucher nos hôtes. On tient à prouver au monde que, pour avoir renversé rois et empereurs, la France n'en est pas moins respectueuse des règles du protocole. Or, l'on affirme que, à cet égard, les connaisseurs ne sont pas sans appréhensions.

Le puis-je confesser? si légitimes qu'elles soient, de semblables préoccupations me semblent avoir quelque

chose d'un peu mesquin et enfantin. Il y aurait, pour nous, à rheure actuelle, en présence même du tsar, de plus graves questions que celle du cérémonial. D nous répugne de voir, aux yeux du monde, le directeur du protocole devenir le plus important personnage de FÉtat. Cela risque de donner, à la République française, un faux air de parvenue, embarrassée de recevoir le couple impérial qui Thonore de sa visite. Or, la République, ici, représente la France, et si la République est jeune, la France est vieille, la France n'est pas une parvenue, même en regard de l'héritier de la couronne de Monomaque.

Nous ne sommes pas, quant à nous, des Français qui se persuadent que, par le seul fait d'être en république, la France est au-dessus des autres nations européennes, comme ayant atteint un degré supérieur dans la série des organismes politiques; mais, dès lors que nous sommes en république, il nous paraît que ce qui sied le mieux à notre gouvernement, c'est encore ce que nous vantaient autrefois les républicains, la simplicité républicaine. Aussi ne sommes-nous pas de ceux qui regrettent que le président de la République n'ait, pour se présenter devant le tsar; qu'un vulgaire habit noir, ou que nos ministres aient laissé tomber l'usage des uniformes chamarrés d'or. Quand bien même M. Faure se fût affublé, pour la circonstance, d'un costume à la Rarras, avec grande plume blanche et manteau de soie, il n'eût pu rendre à notre hôte

les mômes honneurs que les autres chefs d^État ; nous ne le voyons pas, à l'imitation de l'empereur François- Joseph ou de l'empereur Guillaume, défiler, à la tôle de nos régiments, devant le tsar, en saluant de l'épée. Il faut en prendre notre parti, et laisser les pompes monarchiques aux monarchies, — à moins que l'engouement franco-russe n'aille jusqu'à nous faire regretter d'être en république. Quant aux minuties du code de l'étiquette, nous pouvons nous rassurer; 'les Russes sont gens d'esprit, et quand le tsar aurait à sourire de quelque infraction au protocole, ce n'est pas cela qui mettrait en péril l'alliance.

La vraie réception ne sera pas du reste celle de l'Elysée et de la cour présidentielle ; ce sera celle des boulevards et de la rue. Là, aussi, sera le spectacle. Le tsar reçu par le peuple, voilà ce qui fera l'originalité inoubliable de la visite à Paris. Le peuple le sait bien; et en fêtant ses hôtes, il semble, lui aussi, tenir à être correct, — ou l'on s'en préoccupe pour lui. On a entendu poser de graves questions? De quel drapeau convient-il de pavoiser nos maisons? Est-ce du drapeau national russe aux trois couleurs horizontales, ou de l'étendard impérial à fond jaune et à aigle noire? Certains conseillers des foules semblent croire qu'arborer ce dernier, réservé au tsar, serait tout compromettre, J'incline, humblement, à penser que les yeux du tsar et de la tsarine ne seront pas si faciles à offusquer, et que drapeau jaune ou drapeau tricolore, ils ne voudront

voir dans les couleurs russes qu'un hommage de leurs hôtes. De même, autre question fort controversée, de quels vivats faut-il saluer le jeune souverain? Doit-on crier: « Vive le tsar, ou Vive Fempereur? » ou ne serait-il pas mieux de s'en tenir au hourra? Encore un scrupule d'étiquette qui nous laisse assez froid. Au rebours de certains pédants de chancellerie, nous irons même jusqu'à confesser que, entre ces vivats, celui qui nous agréerait le plus, c'est celui que veulent proscrire les dévots du protocole, le : « Vive le tsar I » il a, pour nous, le mérite d'être moins officiel et de n'être pas équivoque, sans compter qu'il a plus de saveur, étant plus russe et plus populaire. Ne craignez rien, du reste; qu'on l'appelle tsar ou empereur, Nicolas II saura reconnaître les acclamations dont il sera salué.

Il y a quelques cris, cependant, dont nous oserons engager Français et Parisiens à s'abstenir, sur le passage du couple impérial, — fût-ce au seuil de l'Hôtel de Ville, en présence des députés et des conseillers municipaux de Paris. Tels les cris de: « Vive la Révolution! Vive la Sociale! Vive la Commune! Vive l'Anarchie! Vive l'Internationale ! » ou même : « A bas le Sénat ! A bas le ministère I A bas les bourgeois! » Ce sont là des manifestations qui, pour être parfois tolérées autour du cortège présidentiel, détonneraient sur le chemin du tsar. Ni le socialisme, ni l'anarchie, ni l'internationalisme ne sont en faveur chez notre auguste allié, et si nous avons quelque faiblesse pour eux, nous ferons, sagement, de

ne pas trop le laisser voir. Socialistes et anarchistes veulent bien nous informer qu'ils se tiendront tranquilles, annonçant que, durant le séjour du tsar, ils nous feront grâce de la plus petite bombe. Plaise au ciel I nous ne demandons pas mieux que de les en croire, quand ils s'indignent qu'on ait pu imaginer que les explosifs de leurs amis, les fenians d'Anvers, étaient destinés au couple impérial. Puissent-ils dire vrai! qu'ils nous accordent une trêve de quelques semaines ; autrement, mal leur en prendrait. S'ils ne peuvent réclamer leur part de l'allégresse nationale, qu'ils se gardent d'irriter le sentiment des masses en tentant d'arborer leur drapeau noir ou leur drapeau rouge. Ds apprendraient, à leurs dépens, le peu que pèsent leuri théories, quand dans la chair des foules court un frisson de patriotisme.

Le tsar et la tsarine vont visiter Paris, infortunés touristes impériaux, condamnés à voir, en un jour, l'œuvre de dix siècles. Qu'au moins leurs guides officiels ne se .croient pas tenus de leur faire admirer ce qui constitue l'œuvre propre de la troisième république. Qu'on leur fasse grâce de nos écoles, aussi bien que de nos hôpitaux; non qu'un tsar ne s'y puisse intéresser, tout comme un président de république, mais les beautés de la laïcisation pourraient lui échapper; et peut-être aurait-il la naïveté de demander, cet autocrate qui, à l'instar de ses moujiks, a une icône dans chaque salle de ses palais, ce qu'a de dangereux une croix au-dessus du pupitre

d'un enfant, ou du lit d'un mourant. De même, dans sa course à travers nos monuments, qu'en lui faisant visiter Notre-Dame, l'on ne se croie pas obligé de s'excuser, auprès de lui, de n'avoir pu encore désaffecter ce temple de la superstition; et quand il entrera au Panthéon, cherchant des yeux l'autel supprimé, qu'on n'insiste pas trop pour qu'il demeure la tête couverte; car peut-être est-il inutile de lui révéler qu'en France, les grands hommes ne peuvent reposer en paix que là d'où l'on a chassé Dieu.

Après cela, s'il convient d'écarter tout ce qui peut choquer ou scandaliser nos hôles impériaux, il n'importe pas moins de nous garder, dans l'expression de notre joie, de tout ce qui peut paraître excessif ou servile. Certes, la France attache un grand prix à l'honneur que lui fait le tsar de toutes les Russies ; mais en lui témoignant sa reconnaissance, la France ne doit point oublier qu'elle est l'aînée des nations européennes et qu'aucune n'a, derrière elle, une aussi longue traînée de gloire.

Un pareil passé oblige; nous ne saurions supporter qu'en s'inclinant devant le tsar, les Français aient l'air d'abaisser, devant lui, la dignité de la France ; même en face de son auguste allié, la France doit savoir se tenir debout. Quelques épreuves que nous ayons traversées, si peu de raisons que. nous ayons d'être fiers des hommes qui nous gouvernaient hier et qui peuvent nous gouverner demain, l'humÛité ne sied

pas plus que la forfanterie, à un pays comme le nôtre. Notre France n'est pas encore assez mince puissance pour être la cliente de personne, fût-ce de l'immense Russie. Ce qui est bon pour une Serbie ou pour un Monténégro convient mal à la France de Louis XIV et de Napoléon, même convertie en République. Le coq gaulois n'est pas encore assez dégénéré pour avoir besoin de chercher un abri sous les ailes de Taigle moscoviste. C'est un allié, non un protecteur , que nous allons recevoir, et c'est, d'égal à égal, que nous devons traiter avec le tsar. Laissons dire les rivaux ou les jaloux d'outre-Rhin ou d'outre-Manche; il n'est pas vrai que la France soit résignée au rôle de satellite. Le quai d'Orsay n'est pas encore une succursale de la chancellerie pétersbourgeoise ; nous n'entendons rien abdiquer des droits, rien abandonner du patrimoine de la France. Ce n'est pas de la politique russe, mais bien de la politique franco-russe que nous attendons de notre gouvernement.

Aussi bien, la Russie n'a-t-elle pas à se plaindre de nous; nous avons assez fait pour elle pour qu'elle daigne tenir compte de nos intérêts. Notre alliance ne lui a pas été inutile ; nous nous en réjouissons ; mais nous avons le droit de lui laisser voir que nous ne l'ignorons point. Entre amis, mieux vaut ne pas calculer le prix des services rendus. Si l'on dressait le bilan de l'alliance, peut-être trouverait-on que, suivant son tempérament, la France a donné plus qu'elle n'a reçu.

Ne fut-ce point, de tout temps, l'habitude française? Sa haute situation en Europe, et plus encore peut-être en Asie, la Russie la doit bien, pour une bonne part, au concours de notre diplomatie. Constantinople et Pékin en savent quelque chose. Le développement de ses forces militaires, Tessor surprenant de son industrie, sa rapide et continue transformation économique, le raffermissement de ses finances menacées de fléchir sous le poids de ses charges, la suppression du cours forcé du papier et la réapparition du rouble or, Tachèvement de ses voies ferrées et jusqu'à ce prodigieux Transsibérien qui va mettre ses marchands et ses soldats aux portes de la Corée et du Japon, la Russie les doit, avant tout, à la Bourse de Paris et aux banquiers français, à la confiance de nos petits bourgeois et de nos petits rentiers, au légendaire bas de laine de nos paysans, — si bien que l'on pourrait dire que l'alliance a été faite, en réalité, autant par ces braves gens que par nos diplomates, et qu'en les venant voir, le tsar et la tsarine ne font que leur payer une juste dette.

Encore quelques jours, et le voyage du tsar va s'achever dans l'éblouissement des fêtes que, de la digue de Cherbourg aux colonnades du Trocadéro, lui prépare le peuple de France. De cette visite qui, pour la première fois peut-être depuis vingt-cinq ans, fait battre à l'unisson les cœurs français et qui, à rencontre des sophismes débilitants du socialisme international, montre à l'Europe quelle prise garde sur l'âme du peuple l'idée de

patrie, restera-t-il autre chose, à la France et à la Russie qu'un brillant et fugitif souvenir ?

Elles sont si différentes, les deux alliées que, en dépit de leur rapprochement, il semble qu'elles ne puissent avoir d'asc^adant Tune sur l'autre. Diroi^nous que leur intimité ne peut exercer d'action qu'en dehors d'elles-mêmes ? Et pourtant, si la Russie avait quelque influence sur la France, je doute que la République eût à s'en plaindre. Et si la France, à son tour, avait quelque ascendant sur l'empire autocratique, la Russie n'en serait peut-être pas plus malheureuse. Tout paradoxal que cela puisse sembler, les deux pays gagneraient beaucoup à prendre quelque influence l'un sur l'autre, — non pas, certes, pour se copier ou s'imiter; ils sont trop différents pour avoir rien à s'emprunter ; — non point, à coup sûr pour intervenir dans les affaires l'un de l'autre; ni la France, ni la Russie ne le toléreraient, et j'espère que, sur ce point, notre démocratie serait non moins chatouilleuse qu'un autocrate; mais pour exercer l'un sur l'autre une action modératrice, et tout en conservant chacun leur principe, pour se préserver, mutuellement, de pousser leur principe à l'excès, ce qui, sous le régime populaire, comme sous le régime absolu, est le grand danger de tout gouvernement. Qui ne le sent, parmi nous, en France? Et quel patriote, en ces jours d'allègre attente, ne se demande, avec un serrement de cœur, quel sera, pour notre démocratie, le lendemain de ces

fêtes franco-russes dont la France est, déjà, comme éblouie ?

Le peuple français sait ce qu'il veut en politique étrangère; son enthousiame le témoigne assez haut; mais cette alliance russe, dont il se montre unanimement épris, sait-il, seulement, à quelles conditions elle peut durer?

Puisse Féclat féerique de cette réception impériale ne pas nous aveugler 1 Notre alliance lui a valu trop d'avantages pour que la Russie n'en sente pas le prix ; mais n'ayons pas la fatuité de vouloir être aimés pour nousmêmes. Notre alliance, la Russie ne l'estimera qu'autant qu'elle nous croira forts et riches ; et pour croire en notre sagesse et en notre force, il faut qu'elle nous croie sages. — Serons-nous sages? tout est là; ou mieux, — car être sages serait beaucoup exiger de notre fragiUté, — jusqu'où pouvons-nous glisser sur la pente des aventures et des entraînements, sans mettre en péril, au regard de nos amis, les forces vives de la nation ?

Ne l'oublions point, notre politique étrangère est, malgré nous, dans la dépendance de notre politique intérieure. Nous avons, au quai d'Orsay, des diplomates et des patriotes ; mais ils ne peuvent nous faire de bonne diplomatie, au dehors, si nous leur faisons, au dedans, de mauvaise politique.

Radicaux et socialistes, tous ceux qui, par système ou par faiblesse, travaillent à détruire les ressorts essentiels de la puissance française, peuvent bien nous

assurer qu'ils demeureront fidèles à ralliance russe; qu'importe, si la France doit perdre, en leurs mains, tout ce qui rendait son alliance désirable ? Que la République française soit livrée au couteau des barbares opérateurs déjà penchés sur elle, quand la France devrait survivre à leurs périlleuses expériences, elle serait, bien vite, trop aJBfaiblie et trop appauvrie pour ne pas retomber dans l'isolement. Soyons sages, pour être forts, — soyons forts, pour avoir des amis. Autrement, la visite du tsar à la République ne laisserait pas plus de traces dans notre histoire que, demain, les lampions, les girandoles et les lanternes vénitiennes de nos illuminations ne laisseront de reflet sur le ciel de Paris ou sur les eaux de la Seine.

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