‹ Études russes et européennesChapitre 3 sur 26 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT-PROPOS

guerre, mais bien pour la paix. La paradoxale union de l'autocratie tsarienne et de la démocratie républicaine, trompant les espérances téméraires des belliqueux, devait — pour combien de temps? le xx® siècle nous le dira — restaurer ce que nos pères appelaient l'équilibre ou la balance de l'Europe. Sur la Triple Alliance et sur la Double Alliance, comme sur deux colonnes incertaines, repose le nouveau concert européen. Cela, non plus, ne nous a pas surpris; nous avons dit pourquoi. Ce concert européen, cette moderne amphyctionnie, dont philosophes et philanthropes invoquaient le rétablissement, attendant délie l'avènement de la Paix et de la Justice, nous venons de la voir 4 l'œuvre. L'Europe avoue sans peine qu'elle n'a pas lieu, jusqu'ici, d'en être bien fière. Les puissances n'ont guère pu s'entendre qu'à condition de ne pas agir. Elles n'ont su, ces grandes puissances, en vain omnipotentes, ni réprimer le massacre impuni des Arméniens, ni prévenir l'inutile guerre turco-hellénique. Il a fallu pour les sortir d'embarras une victoire musulmane. La diplomatie n'a su faire qu'une chose, — œuvre ingrate et sans gloire, dont, malgré tout, un bon Européen aurait mauvaise grâce à ne pas lui savoir gré, — écarter de nos têtes le spectre justement redouté d'une grande guerre européenne. L'Europe a bravement tout sacrifié à sa sécurité,

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sentant que si elle osait avoir des visées plus hautes, elle n'était plus sûre de demeurer d'accord, se résignant à ne montrer de résolution que pour maintenir un statu quo que chacun sait ne pouvoir durer. Réduite à l'unique souci de l'heure présente, la pauvre Europe a dû ajourner toutes les questions et toutes les solutions.

Les impatiences et les soufifrances des opprimés, les aspirations des peuples, les revendications des faibles ont dû se taire devant la prudence inflexible des forts et les défiances inquiètes des grands. La diplomatie nous a montré que la politique de paix peut, elle aussi, avoir ses égoïsmes et ses duretés, pour ne pas dire ses cruautés. De là, dans l'Europe qui sent et qui pense, — chez ceux des compatriotes de Hugo, de Byron, de Leopardi, qui se souviennent et qui comparent, — les mécomptes des rêveurs et les protestations des idéalistes. Les peuples n'ont pas toujours été satisfaits des paroles et des gestes de leurs gouvernements. La diplomatie leur a paru, tout ensemble, timide et brutale; il leur a semblé que les grandes puissances avaient le cœur pusillanime et la main lourde. Les esprits chagrins ont découvert que l'Europe de la Sainte Alliance avait plus de générosité que la nouvelle Europe; et les jeunes générations se sont prises à regretter l'âge lointain où la voix des

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poètes entraînait les chancelleries à là délivrance d'un peuple.

Si dur qu'en soit l'aveu, quelques mois après les enthousiasmes naïfs de la visite du Tsar, il faut bien le confesser : les nations ont éprouvé que les alliances les plus populaires et les plus fêtées ne répondaient pas toujours au sentiment national, ni au sentiment moral des peuples. 11 y a eu, dans les Parlements et dans la presse, des révoltes de consciences; et pendant que les gouvernements se félicitaient entre eux de leur sa* gesse, se lavant chacun les mains du sang versé, les peuples se sont sentis tristes et humiliés*

La solidité des alliances en est-elle atteinte? Certains commencent à se le demander, d'autant que par-dessus les alliances officielles, tels gouvernements semblent chercher à renouer des combinaisons anciennes, comme si les empereurs prétendaient superposer, aux conventions des cabinets et aux protocoles des chancelleries, je ne sais quelle entente souveraine des couronnes dont, par la forme même de son gouvernement, notre France se trouverait exclue.

L'esprit public a des courants et des remous contre lesquels il convient de nous tenir en garde. L'alliance russe a été longtemps chez nous un objet d'engouement. Il ne fallait pas être grand prophète pour le prédire î on s'en était trop promis, en

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