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CHAPITRE XI

Alexandre FreJro et soa œuvre. — Notice biographique. — La Revanche de l'Échanson. — Types polonais de comédie. — Analyse et traductions.

Nous ne connaissons guère la littérature polonaise que par ses côtés tragiques. L'école de Mickiewicz et Krasinski (le poète anonyme), qui s'est plu à mêler la fantaisie Lyronienne aux angoisses des luttes patriotiques, est la seule dont les œuvres soient arrivées jusqu'à nous. Il y a pourtant dans le génie national polonais un côté de bonne humeur et de gaieté franche qui contribue plus qu'on ne croit à rapprocher de nous ceux que nous aimons à nommer les Français du Nord. Cette gaieté, qui éclate dans les chansons populaires, se retrouve dans les poëmes satiriques et dans une foule de comédies, de vaudevilles joués avec succès sur les théâtres de Varsovie, de Lemberg et de Cracovie. Parmi les dramaturges polonais, aucun n'a obtenu

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chez ses compatriotes un succès aussi grand qu'Alexandre Fredro. Depuis un demi-siècle ses œuvres défrayent le répertoire, et sa renommée, loin de diminuer avec le temps, seml^le augmenter chaque jour. Naguère encore un éditeur de Varsovie en publiait une quatrième édition complète, dont l'extrême bon marché permet de supposer un débit considérable. Plusieurs de ces comédies ont été traduites en tchèque et en croate, et jouées sur les théâtres de Prague et d'Agram.

Les critiques polonais se plaisent à louer, chez Alexandre Fredro, la vivacité du style, la gaieté des conceptions, la vérité des caractères. Cette qualité notamment lui a valu plus d'un ennemi. Là où l'auteur dessinait des types on a voulu reconnaître des portraits ressemblants dont on a malicieusement indiqué les originaux. Fredro a toujours protesté contre ces interprétations. « Pour peindre les hommes, dit-il dans une ingénieuse préface, il faut avoir des hommes devant les yeux. Pour combattre les défauts de la société, il faut les observer. Les ridicules se fixent à l'esprit de l'observateur comme les fils de la Vierge dispersés dans les champs se fixent aux vêtements du promeneur. Peut-il à son retour savoir si tel fil vient de la rose ou tel autre de l'ortie ? »

Alexandre Fredro est né en 1793 en Galicie. Il entra tout jeune encore dans les armées de Napo-

■ LA GOiMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 253 léon. Il fit avec elles les campagnes d'Autriche et de Russie. Un séjour à Paris en 1814 lui permit d'étudier nos théâtres et détermina sa vocation. De retour dans sa patrie, un exemplaire de Molière acheté par hasard chez un colporteur juif lui dévoila les secrets de l'art qu'il ignorait encore. Sai première pièce date de 1819; son premier succès, de 1821 ; son dernier, de 1845. Son théâtre complet renferme en tout dix-huit comédies, dont les plus populaires sont : Dames et Hussards^ le Misanthrope et le Poète, la Revanche de réchanson. Certains critiques considèrent cette dernière pièce comme son chef-d'œuvre. C'est un tahleau fidèle, un peu chargé peut-être, de ce qu'était naguère cette noblesse rurale qui perdit si gaiement la Pologne. On s'accorde à regarder les deux types de l'Échanson et du Régent comme les plus accomplis que l'auteur ait produits. La pièce est écrite en vei-s de huit syllabes qui relèvent d'un charme poétique la naïve familiarité du dialogue. « Pressé au pied nombreux de la mesure, )) il pétille, il étincelle, il s'impose à l'oreille et à la mémoire; c'est un mérite dont aucune traduction ne saurait donner une idée.

Cette comédie n'est pas toutefois exempte de longueurs; certaines pages charmantes d'esprit et de grâce dans le texte original s'évaporent, pour ainsi dire, dans une traduction. J'ai voulu donner au lecteur une idée du conii^juc polormis, et j'ai entre-

pris sur la Revanche de l'Échanson un travail analogue à celui que j'ai tenté naguère sur le drame russe et serbe *. J'espère qu'on m'en saura gré. Il ne s'agit point ici de personnages historiques; les héros de notre œuvre sont tous plus ou moins inconnus. Commençons par les présenter.

Toute l'action repose sur une querelle de mur mitoyen. L'échanson Raplusiewiez (ce titre caractérisait naguère une fonction honorifique dans la domesticité royale) a pour voisin de campagne dans une propriété indivise le régent Milczek (fonctionnaire de l'ordre judiciaire). Tous deux sont ennemis jurés. L'échanson a une nièce, Klara; le régent a un fils, Waçlaw, lequel est naturellement amoureux de Klara. A côté de ces quatre personnages le poète a placé une vieille coquette qui ne songe qu'à épouser et se faire épouser, la Podstolina ou veuve de Podstoli (écuyer tranchant), et un serviteur de l'échanson, le bouffon Papkin, un gascon de Pologne qui par plus d'un trait rappelle le marquis de Regnard. Les querelles des pères, l'amour des jeunes gens, les coquetteries de la veuve, les fanfaronnades de Papkin, remplissent les quatre actes de la pièce. Comédie légère, voisine de l'opéra-comique, rappelant tour à tour Scribe et Marivaux, et

1. Voir dans le Monde sluve les articles intitulés le Drame moderne en Russie et le Dravie moderne en Serbie.

. LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 2o7

plus charmante peut-être par les détails que par le fond lui-même.

Au lever du rideau, le poëte nous présente l'échanson dans la société de ses familiers Dyndalski et Papkin. Malgré ses cinquante ans, sa goutte, ses crampes d'estomac, ses rhumatismes, Raptusiewicz rêve de se remarier. Il discute avec ses confidents les mérites respectifs de Klara et de la Podstolina. Il leur expose les conflits perpétuels où le jette l'humeur peu conciliante du régent. Il voudrait faire déguerpir ce voisin gênant. Mais comment? Lui écrire? Ce serait se compromettre avec un drôle. Aller chez lui, ce serait peut-être s'exposer à quelque emhûche secrète. Papkin est donc choisi pour une double mission : d'une part il ira porter au régent la déclaration de guerre de l'échanson; de l'autre, il ira négocier auprès de la Podstolina un mariage avec Raptusiewicz. Cette mission convient mieux que l'autre à son tempérament hâbleur et poltron; il s'en acquitte avec une aisance qui fait honneur à sa faconde et à son imagination. Voici la scène :

PAPKIN, LA PODSTOLINA.

PAPKIN.

Ah ! charmante Podstolina ! Ange de la terre I Modèle colossal de vertu en ce bas monde i Reine de grâce et de beauté I Permets-moi d'abaisser le front devant toi et de déposer l'impression de mes lèvres sur la neige de ta main. (// lui baise la main.) Serviteur 1 serviteur très-humble.

LA PODSTOLINA.

Quel hasard vous amène de nos côtés ?

PAPKIN.

Un événement heureux pour nous tous.

LA PODSTOLINA.

Quel événement?

PAPKIN.

Votre mariage.

LA PODSTOLINA.

Mon mariage ?

PAPKIN.

Sans doute... J'avais hier à souper chez moi lord Pembroke, quelques seigneurs, une douzaine de chambellans, peu de dames, mais quelles dames !...

Et qui donc se marie ?

Un bruit se répand parmi les convives. La belle Hanna se marie. L'un aCBrme, l'autre ne croit pas... tout le monde cherche à lire dans mes yeux... Tout à coup milady... milady... — vous savez, un ange, mais un démon de jalousie — me pince sous ma serviette et avec des larmes dans la voix : Que peut vous faire l'hymen d'Hanna? Ah 1 rassurez-vous, lui réponds-je tout bas. Ce n'est pas moi, c'est un de mes amis qu'Hanna épouse.

LA PODSTOLINA.

Mais qui ? Dites, qui ?

PAPKIN.

Tous d'un commun accord approuvent le choix. Comment ne pas l'approuver ?

LA PODSTOLINA [à part).

Ah I je comprends.

PAPKIN.

Un galant cavalier... riche... beau...

LA PODSTOLINA {à part).

Il vient de la part de l'échanson. Venir de si loin,

là OÙ 011 l'attendait depuis si longtemps. Le naïf malin I

PAPKiN (à part).

J'ai frappé juste. Elle soupire, elle est émue. Ne se tromperait-elle point de personne? Ne serait-ce point à moi qu'elle en veut? Quel fléau ! quel châtiment 1 Jeunes, vieilles, toutes me poursuivent. Elle soupire encore. C'en est trop : ceci ne peut durer. [Haut.) Me permettrez-vous, madame, de présenter vos compliments à l'échanson?

LA PODSTOLINA.

Je dois donc être sa femme ?

PAPKIN.

Quelle question? C'est donc une fable, tout ce qu'on dit?

LA PODSTOLLNA.

Une fable jusqu'ici.

PAPKIN.

Mais, si je ne me trompe, ce sera sous pou une vérité.

LA PODSTOLINA.

D'oiî vous vient tant de curiosité?

PAPKIN.

Si l'échanson, tout en flamme, péuélré de vos

LA COMÉDIE MODKRNE EN POLOGNE. 261 charmes, palpitant d'amour, venait à vos genoux demander votre main ?

LA PODSTOMNA.

Il serait satisfait de ma réponse.

Papkin s'en revient triomphant; mais voici hien une autre histoire! Le régent ose faire réparer le mur mitoyen objet de tant de conflits ; il a fait venir trois maçons pour y travailler. L'échanson est furieux; il entend châtier par la force un tel outrage; il met Papkin à la tête de ses gens et lui ordonne d'aller déloger au plus vite les ouvriers du voisin. Papkin part en tremblant... d'émotion.

La scène change et représente un coin des deux jardins; au milieu du théâtre se dresse le mur mitoyen ; à travers une brèche, les amoureux contrariés, Waçlaw et Klara, s'entretiennent de leurs tribulations et des obstacles que les rivalités paternelles apportent à la réalisation de leurs plus chères espérances. Ce duo pathétique est interrompu par l'arrivée des maçons, puis de Papkin et de sa bande. Cette fin de l'acte mérite d'être citée en entier.

PAPKIN, SMIGALSKI, QUEIiQUES DOMES- TIQUES ARMÉS DE BATONS.

A droite et a gauche^ aux fenêtres de deux pavillons, apparaissent le régent et Véchanson.

PAPKIN.

Monsieur le maître maçon, je vous prie poliment, courtoisement, humainement de ne plus travailler à ce mur si vous tenez à votre peau. (Un silence.) Quant à vous, bonnes gens, qui pour une œuvre inutile maniez ici le marteau , la pioche et la truelle, allez-vous-en à tous les diables. {Nouveau silence.) L'affaire, je le vois, sera chaude. Ces canailles-là font la sourde oreille et ne tiennent compte de mes paroles. Smigalski, sus à ces drôles ! Empoigne-les, saisis leurs outils. Poliment, doucement et sans bruit, que tout cela finisse I Ne crains rien, je te soutiens !

(Smigalski s'avance vers les maçons. Papkin se cache derrière le coin de la maison.)

SMIGALSKI.

Arrière I arrière !

LE RÉGENT [de S a fenêtre).

Arrêtez I que veut dire cela ?

L'échanson, monseigneur, défend de terminer le mur.

l'échanson [de sa fenêtre).

Oui, je le défends. J'en ai le droit. Sus! susl du courage.

(Smigalski avance de nouveau.)

LE RÉGENT

Quel droit?

l'échanson.

Le mur mitoyen restera dans l'état où il était.

LE RÉGENT

Mais, monsieur, c'est folie. Le mur sera réparé. l'échanson.

On passera plutôt sur mon cadavre.

LE RÉGENT {aux maçons).

Courage ! achevez, mes amis ! méprisez avec moi de vaines criailleries.

l'échanson.

C'est donc la guerre que tu veux ?

2ei ÉTUDES SLAVES.

LE RÉGENT

Mon petit échanson I mon voisin, cesse de faire le bandit.

l'échanson.

Quoi ? comment? hardi ! et frappez fort.

[Smigalski et les domestiques attaquent les mnçons qui reculent.)

LE RÉGENT

Monsieur le maître maçon, je suis avec vous ! frappez fort ! ne craignez rien. Qu'il frappe puisque les mains lui démangent. Fort bien ! fort bien 1 Sur la tête 1 Encore mieux. Frappez.

l'échanson.

Holà 1 Joseph, passe-moi ma carabine, que je décroche cette tête de pavot. Hardi I

{Le régent ferme sa fenêtre,)

Ah ! ah ! tu crains le plomb. Allons, Smigalski, donne un ducat d'indemnité à ces drôles , mais prends leurs outils.

{Les maçons s'en vont. Papkin s'avance vers le mnr.)

PAPKIN.

Ah ! coquins, arrière. Je vous écraserai tous. Je

LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 2i}') me sens aujourd'hui le diable au corps. Combien êtes- vous ici ? Qu'on se permette un peu d'avancer ! Ils n'osent sortir de leur trou. Poltrons! fainéants 1 Demain je démolirai le château tout entier.

WAÇLAW [paraissant tout à coup).

Demain? (Papkin salue.) Dois-je rentrer dans un foyer qu'un arrêt rigoureux doit raser demain au niveau du sol ? J'aime mieux vous suivre comme prisonnier.

PAPKLN (remettant son chapeau).

Tu demandes grâce ?

WAÇLAW.

Grâce, monsieur.

PAPKIN.

Tu connais mon courage ?

WAÇLAW.

Comme le loup blanc.

PAPKIN.

Tu me crains? Suis-moi... Qui es-tu?

WAÇLAW.

Je suis... je suis...

PAPKIN.

Quoi? que veux-tu dire?

WAÇLAW.

L'intendant du régent.

PAPKIN.

Fort bien! marchons! Un prisonnier! quel plaisir pour l'échanson ! Sans doute, quand je lui présenterai cette proie, il me dira : Voici la main de Klara, qu'elle soit ta femme ! Prisonnier, en avant marche I

Je vous suis, monsieur.

Voilà donc Waçlaw introduit par la ruse dans la maison de sa bien-aimée. Qu'espère- t-il y faire ? D'abord voir Klara le plus souvent possible; puis tenter de réconcilier les voisins ennemis. Il se laisse présenter à l'échanson comme prisonnier de guerre. Il tente de raisonner sa colère. Peine et paroles perdues. Voilà Papkin un peu embarrassé de sa

LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 267 conquête. Il lui offre la liberté, moyennant rançon, Lien entendu. Mais ce n'est pas l'affaire de Waçlaw; il refuse de payer rançon; il refuse d'accepter la liberté même gratis. Singulier prisonnier. Papkin ne comprend rien à ce mystère. Waçlaw se charge de lui ouvrir l'intelligence par des moyens irrésistibles.

WAÇLAW {montrant une bourse).

Sais-tu, frère, ce que c'est que cela?

PAPKIN.

Fais sonner un peu.

WAÇLAW.

De l'or.

PAPKIN.

Oui, de l'or.

WAÇLAW.

Il est à toi.

Monsieur, veuillez vous asseoir.

WAÇLAW.

Mais, donnant, donnant... J'aime Klara.

PAPKIN.

Allons, bon I

WAÇ[,AW.

Et je veux rester ici près de Klara.

PAPKIN.

Diantre!

WAÇLAW (serrant la bourse).

Pourquoi diantre?

PAPKIN [mettant la main sur la bourse).

C'est que... l'échanson, dans cette affaire, est sans doute mal disposé pour vous !

WAÇLAW.

Qu'il ignore...

PAPKIN.

Et s'il apprend?...

WAÇLAW.

Qu'il me garde.

PAPKIN.

Voilà le difficile.

WAÇLAW [faisant sonner sa bourse).

Voici le commencement... Le reste est dans ma tête.

PAPKIN.

Et si l'échanson s'en prend à moi ?

Qu'importe?

PAPKTN.

Pour vous, oui : mais pour moi D'ailleurs,

un intendant pour époux à Klara

WAÇLAW.

Je suis Waçlaw.

PAPKIN.

Le fils du régent! Et dans cette maison! Mais votre seigneurie nous perd tous les deux ! nous sommes morts ! (Waçlaiv fait sonner la bourse.) Ah ! oui, ça sonne bien.

WAÇLAW.

Tiens I prends. Mais souviens-toi que de mon belvédère les balles atteignent jusqu'ici. Un fusil à vent, une détonation. Adieu Papkin, s'il lui prend fantaisie de trahir.

PAPKIN.

J'agirai secrètement en cette affaire, comme il convient, sans tenir compte de l'allusion. Mais, Waçlaw, si vous m'en croyez, brûlez le fusil à vent. (A part.) Au diable de pareils triomphes ! je m'embrouille de plus en plus. Voilà que je trouve un ri-

val dans mon prisonnier. Danger ici, danger là-bas ! L'un veut m'enfermer, l'autre me tuer! Je me donne à tous les diables.

Waçlaw a donc retrouvé Klara ; elle lui permet de rester auprès d'elle à la faveur de son incognito ; elle espère arriver à calmer prochainement les colères de son oncle ; l'important est de gagner avant tout la bienveillance de la Podstolina : elle doit être la femme de l'échanson ; il n'aura rien à lui refuser. Malheureusement, Waçlaw rencontre chez la Podstolina d'autres sentiments que ceux qu'il comptait éveiller en elle. Il a eu le malheur de lui faire autrefois la cour ; et sa présence rallume des feux mal éteints et dont il avait presque perdu le souvenir. La scène est fort piquante.

LA PODSTOLINA.

Un étranger ici I que veut-il ?

WAÇLAW.

C'est moi, madame.

LA PODSTOLINA.

Vous, jeune homme ! Ah ! que vois-je !

WAÇLAW [après un silence).

Hanna 1

Waçlaw !

Je ne sais vraiment...

LA PODSTOLINA.

Cette rencontre

WAÇLAW.

Vous êtes bien la Podstolina ?

LA PODSTOLINA.

Vous ignoriez?

WAÇLAW.

II y a une heure [A part.) Que lui dire? Quel

rôle prendre ?

LA PODSTOLINA.

Vous ignoriez que le Podstoli Czerpinski, mon troisième mari (Dieu ait en paix son âmel), m'ayant épousée au printemps dernier, mourut à l'automne suivant.

WAÇLAW [distrait].

Ah ! oui, je me souviens.

LA PODSTOLINA.

Il a rendu l'âme entre mes bras.

AYAÇLAW.

Rendu l'âme? Ah oui! Très-bien.

LA PODSTOLINA.

Je l'ai bien pleuré d'abord : c'est si dur d'être sans époux ! Mais à la longue le temps a noyé le chagrin .

WAÇLAW.

Ainsi monsieur le Podstoli s'est noyé?

LA PODSTOLINA.

Qui parle de cela ?

WAÇLAW.

Personne Fort bien. Il faut pourtant que je

m'en aille.

LA PODSTOLINA {le retenant).

A quoi pense-il ? Que raconte-t-il ? Vous êtes fou, sur ma parole.

WAÇLAW.

C'est possible.

LA PODSTOLINA [tendrement).

Je vous lierai, je vous enfermerai, mon cher prince.

LA COMÉDIE MODERxNE EN POLOGNE. 273 WAÇLAW.

Ah 1 ne répétez pas ce mot. Voyez comme je rou-

gisde honte C'était un tour de jeunesse. Titres,

fortune, Waçlaw a tout perdu ; d'autant mieux qu'il n'a jamais rien eu.

LA PODSTOLINA.

WAÇLAW.

Rien ?

Rien!

LA PODSTOLINA.

Vous n'êtes pas prince ?

WAÇLAW.

Pas le moins du monde I

LA PODSTOLINA.

Pourquoi alors?

WAÇLAW.

Pourquoi? La jeunesse, l'étourderie, une fantaisie sans but comme toutes les sottises.

LA PODSTOLINA.

Mais votre amour, Waçlaw ? Cette rougeur sur votre front, comment dois-je l'interpréter? J'ai attendu, je t'ai cherché dans toute la Lithuanie. Mais personne n'y connaissait le prince Radoslaw.

WAÇLAW.

J'étais jeune dans ce temps-là.

LA PODSTOLINA,

Jeune, mais savant pour votre âge.

Je l'ignore.

LA PODSTOLINA.

Il y a des preuves.

WAÇLAW.

Lesquelles ?

LA PODSTOLINA.

Votre trahison.

WAÇLAW.

J'ai changé, c'est possible. Il est difficile d'aimer constamment. Mais si quelqu'un a le droit de me le reprocher, ce n'est pas la changeante Hanna. Vous n'avez pas cherché trop loin, vous n'avez pas attendu trop longtemps ..... Le Podstoli a disparu, l'échanson le remplace ;• que l'échanson vous manque, l'écuyer tranchant ne saurait vous manquer. Je ne vous fais pas de reproches, bien au contraire ; que Dieu vous soit en aide I Mais ce qu'il vous est permis de faiie, que chacun le puisse faire aussi. Ou

LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 275 nous avons trahi tous deux, ou il n'y a point de trahison.

LA PODSTOLINA (tendrement).

Je suis veuve, mon cher Waçlaw.

WAÇLAW.

Et moi, précisément, je suis marié.

LA PODSTOLLNA.

Qui donc êtes-vous, vous que j'ai trop connu?

Waçlaw Milczek.

LA PODSTOLINA.

Le fils du régent 1 Ici, dans cette maison!

WAÇLAW.

Je me suis égaré par hasard.

LA PODSTOLINA.

Vous ici, grands dieux ! Mais quand l'échanson vous découvrira, quand en vous il reconnaîtra un rival I . . .

WAÇLAW.

Ah I il ne trouvera plus de rival en moi.

LA PODSTOLINA.

Ne cherche point à nier, c'est à moi que tu venais demander une faveur; qr.e désires-lu?

WAÇLAW.

Que je meure, si je le sais. Adieu f

LA POBSTOLiN A {le retenant).

Toujours le même! reste Ne t'en va

point!

WAÇLAW.

Ah ! Papkin, Papkin, tu m'as bien fait prisonnier.

Et, en effet, Waçlaw est Lien désormais le prisonnier de la Podstolina. Il ne peut rester dans le château qu'à condition d'accepter un asile dans ses appartements. L'échanson, auquel il offre d'entrer à son service, ne veut point l'admettre parmi ses gens. L'irascible vieillard est plus furieux que jamais contre son voisin. Il est résolu à pousser la chose jusqu'à la dernière extrémité et il charge Papkin d'aller provoquer le régent en duel. L'acte troisième, qui se passe tout entier chez le régent, est le plus amusant et le plus complet de la pièce. Il mérite d'être cité presque tout entier.

LA COMÉDIE MODERiNE EN POLOGNE. 277

Le régent est installé chez lui près d'une table de travail ; il écrit; nous retrouvons auprès de lui les maçons du premier acte. Aussi procédurier que son voisin est belliqueux, le régent ne néglige aucune occasion d'instrumenter.

LE RÉGENT

Maître maçon, parlez hardiment, nous écrirons toute l'affaire ; par le temps où nous vivons, c'est une fortune d'être rossé comme cela ; nous vous ferons payer, même pour les moindres chiquenaudes. On vous a battu, tout le monde le sait.

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