PREMIER MAÇON
Je ne l'ai pas VU.
LE RÉGENT
Il a crié qu'il allait tirer.
DEUXIÈME MAÇON
Je ne l'ai pas entendu.
i>REMIER MAÇON.
Il a crié : Donnez-moi ma carabine. — Mais c'était pour tirer sur une tête de pavot.
LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. S8l LE RÉGENT.
Tête de pavot ! tête de pavot I Mais assez là-dessus. Je trouverai autant de témoins que je voudrai. On ne manque pas de témoins dans ce bas monde. Maintenant approchez. Plus près, plus près. Signez
d'une croix Fort bien. Celte croix vous vaudra
de l'argent et l'échanson en crèvera de rage.
LE MAÇON
S'il vous plaît, monsieur, vous nous redevez quelque chose.
LE RÉGENT
L'échanson vous payera bien.
LE MAÇON
Mais, monsieur, ce n'est pas bien. Nous avons travaillé
LE RÉGENT
Dieu soit avec vous ! Filez.
LE MAÇON
Nous payer ainsi ! Chacun dira
LE RÉGENT [Ics poiissatit à 1(1 porté). Adieu, ou sinon
LE MAÇON
Mais pourtant...
LE RÉGENT
Adieu, mes bonnes gens ! adieu ! Je vendrai mon bonnet s'il le faut, je mettrai ma ceinture en gage, mais' je démolirai l'échanson. D'ailleurs, si mes plans secrets réussissent, si mon cœur atteint le but qu'il poursuit, c'est par là que je le percerai le plus cruellement.
LE RÉGENT, WAGLAW.
LE RÉGENT
Tu viens à propos, cher enfant. J'ai deux mots à te dire. Par mainte action, tu m'as donné lieu de croire que tu marches sur mes traces, que tu'suis la voie de la piété, que les mauvaises pensées ou les mauvais conseils ne sauraient t'en détourner. Bien que déjà aux portes du tombeau, je ne vis que pour toi. Je n'aspire plus dans le monde qu'à ton bonheur. En toi est toute mon espérance. Mais mes ennemis me portent envie ; ils veulent séparer le fils du père. Ils veulent se réjouir de mon chagrin. On a recours aux ruses du démon. On tend des pièges à ta jeunesse.
WAÇLAW.
Je ne comprends pas.
Tu ne comprends pas. Klara ,
WAÇLAW.
C'est une personne de mérite. L'adorer
Oui, tu l'adores en secret.
WAÇLAW.
Si je l'adorais en secret, c'est que je voulais d'abord vous réconcilier avec votre voisin.
LE RÉGENT
Moi avec l'échanson ? Oh I mon Dieu, qui désire plus que moi, pécheur, la conciliation?
WAÇLAW.
En attendant, permettez que Klara et moi
LE RÉGENT
En aucune façon L'échanson est un hrutal,
moi un homme de paix .
WAÇLAW.
Mais est-ce la faute de Klara si son oncle est par-r fois un peu vif ?
LE RIÎGENT.
Coupable ou innocente, il vous faut une autre femme, oui, une autre, mon ami.
WAÇLÂW.
Ah ! mon père, cet arrêt rigoureux
LE RÉGENT
Ne saurait se modifier, mon cher ami.
Mon bonheur pourtant, disiez-vous, était le seul but de votre vie.
LE RÉGENT
Dieu me voit et m'apprécie.
WAÇLAW.
J'aime Klara.
r,E RÉGENT.
C'est une idée.
WAÇLAW.
Je ne survivrai pas à cette séparation.
LE RÉGENT
Taisez-vous. Il faut accepter sa destinée et laisser s'accomplir la volonté du ciel. {Plus doucement.)
LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 285 Mais, mon enfant, toi qui es si fidèle, que sont donc devenues ces anciennes amours ? Tu te tais ? Hein, comme ce vieux père est bien informé I
WAÇLAW.
La jeunesse peut
LE RÉGENT
La'Podstolina était jadis cet objet unique, adorable Maintenant, elle est ici près, chez l'échan-
son.
WAÇLAW. '^
Elle est sa fiancée.
Oh ! je ne croirai cette histoire que si la Podstolina me l'assure elle-même. Je l'ai interrogée à ce sujet, et, avec la grâce de Dieu, elle accepte la main de mon fils.
WAÇLAW.
Mais votre fils n'accepte pas la sienne.
LE RÉGENT
Mon fils est obéissant, grâce à Dieu ; la chose est signée; il y a un dédit de cent mille francs pour qui manque à la parole donnée.
WÂÇLAW.
Mon bonheur vaut plus que cela.
LE RÉGENT
C'est le bonheur qu'une pareille femme.
WAÇLÂW.
Le tombeau m'engloutira platôt. Mais l'échanson,
vit encore. Il est homme à brûler notre maison.
LE RÉGENT
En ce cas l'échanson sera pendu. La volonté du ciel s'accomplira, il faut s'y soumettre en toute chose.
WAÇLAW.
Mon père...
Mon fils I
WAÇLAW.
C'est un poignard que vous enfoncez dans le sein de votre fils.
LE RÉGENT
Le bien ne va pas sans le mal.
WAÇLAW.
Changez cet ordre rigoureux.
LA COMÉDIE MODERNE EiN POLOGNE. 287 LE RÉGENT.
Impossible.
WAÇLAW.
Par pilié !
LE RÉGENT
Pitié! Tu vois, je pleure.
Toute cette scène est traitée de main de maître ; le mot du régent Tu vois, je pleure, peut aller de pair avec les meilleurs de la comédie ancienne et moderne. C'est vraiment un excellent type que celui de ce personnage taillé tout d'une pièce, couvrant ses caprices tyranniques delà volonté céleste, comme les Ligotsdu Tartufe
Couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment. Cette placidité opiniâtre, cette bénignité indomptable persiste durant toute la pièce et produit les effets les plus comiques ; voyez la scène suivante, oii la faconde jactance de Papkin se trouve aux prises avec le courage silencieux et l'ironie polie de l'homme de loi. C'est, dans un autre ton, le digue pendant de celle qu'on vient de lire.
PAPKLV [entrant d'un air inquiet).
On ppu? c:;tror?
LE RÉGENT
Je VOUS en prie.
PAPKiN {humblement avec un profond salut).
Ce m'est un grand honneur, un honneur inouï,
de saluer en vous, monsieur, la digne personne
la digne personne du régent. C'est bien à lui que je m'adresse ?
LE RÉGENT
Serviteur très-humble. Puis-je demander à mon tour qui j'ai l'honneur de recevoir?
PAPKIN {à part).
Penh ! le pleutre I A chaque mot il fait le plongeon. J'ai été beaucoup trop convenable. {Flus haut.) Je suis Papkin. {Le régent salue, offre un fauteuil et s'assied les bras croisés.) Je suis Papkin, capitaine et
cavalier bien connu. Voyez mes décorations
Ici là sur la poitrine, sur l'épaule Sage
dans le conseil, vaillant à la guerre, les Suédois, les Musulmans, les Saxons, connaissent mon bras et
mon épée. Pour tout dire, en un seul mot , je
suis Papkin Maintenant, frère, donne-moi du
vin.
LE RÉGENT {à part),
Nemo sapiens nisi patiens. {Il lui sert à boire.)
Ohl le bonhomme est poltron. Nous allons voir. (// met son chapeau et boit.) Quelle piquette 1 quel vinaigre !
LE RÉGENT (à part).
C'est trop d'audace.
PAPKIN.
Eh quoi ! n'avez-vous rien de meilleur?
LE RÉGENT
Excusez. Rien de meilleur.
PAPKIN.
Et voilà nos hobereaux! Cela vit à la campagne. Cela sème, récolte, bâtit, ennuie, grogne, crie, et cela n'est pas bon à donner un verre de vin passable. [Il boit.)
LE RÉGENT
Mais, monsieur
PAPKIN {buvant toujours).
Trouble, aigri, tourné. Vraie piquette.
LE RÉGENT
Permettez-moi de vous demander, cher monsieur, quelle raison inconnue amène dans mes humbles foyers un guerrier si vaillant?
PAPKIN.
Ahl c'est vrai, vous voulez savoir
LE RÉGENT
Je vous en prie
PAPRIN.
Donc, sachez que je viens de la part de mon seigneur l'échanson Raptusiewicz. Ce matin, la horde impudente de vos serviteurs à osé l'attaquer dans son château.
LE RÉGENT
Parlez, monsieur, un peu plus bas. J'entends fort bien.
PAPKIN.
Je parle toujours comme il me plaît.
LE RÉGENT
C'est possible • mais j'ai mal à la télé. PAPKIN {criant plus fort).
Que vous ayez l'oreille fine ou le cerveau malade, ce n'est point une raison pour me faire changer de ton.
LE RÉGENT (doucement) .
J'ai mes gens. Je vous ferai jeter par la fenêtre.
{Piipkin se lève et ôte son chapeau.) Elle est d'une belle hauteur.
Oh ! c'est inutile.
LE RÉGENT
Holà ! Quelqu'un !
PAPKIN.
Ne vous donnez pas la peine.
LE RÉGENT
Vous sortirez d'ici plus aisément que vous n'êtes entré. [A un domestique.) Mettez quatre hommes à la porte.
PAPKIN.
Oh ! mon cher voisin , pas tant de cérémonie entre nous.
LE RÉGExNT.
Maintenant, j'ai l'honneur de vous écouter. [Le faisant rasseoir par force.) De quel message êtes-vous chargé ?
PAPKIN.
Vous êtes un peu vif. Je ne savais point, Dieu m'est témoin, que vous aviez l'oreille si chatouilleuse. Excusez-moi si par hasard je parle parfois un peu trop haut.
LE RÉGENT
Au fait! au fait !
PAPKiN {tout bas).
A Tinstant. L'échanson a l'honneur de vous prier
LE RÉGENT
Plaît-il ?
PAPKIN.
Plus haut ? L'échanson vous prie, ou plutôt vous propose pour terminer la querelle qui s'est élevée entre vous deux C'est cela, entre vous
deux la querelle vous savez {le Rètjcnt le regarde fixement) la querelle qui dont {A part.)
Diable de regard, il me paralyse la langue.
LE RÉGENT
Je ne puis comprendre. Parlez plus clairement.
PAPKIN.
C'est que que Excusez, monsieur, le vin
était un peu fort et je ne suis pas si éloquent
[Plus bas.) Est-ce que les quatre hommes sont encore à la porte?
LE RÉGENT
En un mot, cher monsieur, mon bon voisin désire?
C'est que le messager est un peu
Poltron. Rassurez-vous, mon bon ami.
PAPKIN.
Eh bien ! L'échanson m'envoie vous prier de vouloir bien, sur les quatre heures, vous rendre dans le bois, aux Trois-Bornes, pour régler une petite affaire l'épée à la main.
LE RÉGENT
Hé! il est encore vert, l'échanson.
PAPKIN.
Oh ! oui. Tout le monde sait que ses coups sont infaillibles. Il a, dans le canton, balafré maint hobereau. Seulement
LE RÉGENT
Plus bas, s'il vous plaît.
PAPKIN.
C'est vrai ! plus bas. Donc, tout bas, je vous apporte sa courtoise requête et vous prie de vouloir bien me donner une réponse courte et claire.
LE REGENT
Je lui répondrai par lettre Mais comment tout
cela s'accorde-t-il? On dit qu'il se marie demain.
PAPKIN.
Oh! ce n'est pas un empêchement..... Le matin l'anneau, à midi l'épée, le soir la coupe, ensuite
Plus bas.
PAPKIN.
C'est vrai, plus bas.
LE RÉGENT
Et il aime beaucoup sa fiancée?
PAPKIN.
Je crois bien; il est tout feu tout flamme
Quel beau couple ils feront! Quelle femme fidèle ! J'en mettrais la tête au feu.
Au moment même où Papkin exalte ainsi la fidélité de la Podstolina, elle entre chez le régent pour lui annoncer qu'elle renonce à l'échanson et que, décidément, elle épousera Waçlaw. On juge de l'étonnement du pauvre Papkin. Il essaye de faire revenir la volage sur sa décision ; peine par-
LA COMÉDIE MODERNE EN POLOGNE. 295 due. Le régent écrit à l'échanson pour accepter son cartel, et, dans la même lettre, il lui annonce le mariage de son fils. Tandis que Papkin sermonne la Podstolina, le régent l'interrompt de temps en temps par un : Plus bas! significatif; puis il le reconduit cérémonieusement jusqu'à la porte. On aperçoit les quatre laquais ; la porte se referme et l'on entend le bruit d'une chute dans l'escalier. Évidemment Papkin est redescendu plus vite qu'il n'était monté.
Tandis que Papkin remplit de si piètre façon sa malencontreuse ambassade, l'échanson prépare tout ensemble sa noce et son duel : il ordonne les apprêts du festin, il règle la décoration de la salle, il choisit la meilleure de ses épées. Papkin arrive un peu plus ému que d'habitude et fort altéré comme toujours. Ses malheurs n'ont ni abattu sa jactance ni éteint sa soif.
PAPKIN.
Quelle affaire I Ah I je lui en ai fait voir de grises, allez! Mais il est vif, ce régent, très-vif! J'ai vu le moment où j'allais dégainer.
l'échanson.
Quel menteur lu fais Mais le régent? Je le
verrai ?
PAPKIN..
Il m'a reçu poliment, m'a prié de m'asseoir, m'a offert du vin un peu vert
l'échanson (à demi-voix).
Du poison, sans doute.
PAPKIN.
Hein ? quoi ? Vous dites
l'échanson.
Rien.
PAPKIN.
Mais
l'échanson.
Et après
Du poison, dites-vous?
l'échanson.
Il ne faut point plaisanter avec ce drôle.
PAPKIN.
Ah ! je ne sais quoi me brûle la poitrine.
l'échanson.
Comment a-t-il reçu mon invitation? Comment? Eh bien, es-tu sourd? {Papkin lui remet machinalement une lettre.) Quoi? quoi? quoi?
PAPKIN.
Ga, ca, ca.
l'échanson.
La Podstolina
PAPKIN [pleurant].
Nous abandonne.