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aux Allemands d'Autriche, augmenter si possible le nombre de ces Allemands par une habile germanisation ; puis, à un moment donné, rentrer en Allemagne et retourner à Francfort. Il est bien évident que l'on comptait un peu sur l'aide de la France; malheureusement, les gigantesques catastrophes dont la France a été si rapidement le théâtre et la victime ont renversé comme un château de cartes les rêves si savamment échafaudés de M. de Beust. L'empire allemand s'est fait, mais au profit de la Prusse, au profit de l'élément adversaire de l'Autriche. Et voici ce qui arrive aujourd'hui : ces Allemands d'Autriche, dont on a surexcité le teutonisme, auquel on a fait entrevoir d'aussi brillantes perspectives, ils tombent tout à coup du haut de leurs rêves de domination; ils jettent un œil d'envie sur les triomphes de l'Allemagne prussienne, et, si l'on ne prenait soin de les retenir, ils se précipiteraient la tête la première dans cette grande Allemagne dont ils ont si longtemps caressé la chimère. Mais il ne suffit pas de s'y précipiter eux-mêmes, ils voudraient y entraîner les peuples secondaires, les nationes minorum genthim, les Tchèques, les Polonais, les Illyriens, cariatides obligées de l'édifice du saint-empire. Ils poussent l'impudence et la folie jusqu'à crier qu'ils sont opprimés par les barbares slaves et à réclamer le secours de leurs frères germains; ils demandent à être délivrés des Tchèques,

comme jadis les Schleswigois demandaient à être délivrés du Danemark. Ils envoient des télégrammes de félicitation et des cris de douleur {Schmerzenschreï) à Berlin ; si on les laissait faire, l'empereur François-Joseph pourrait bien un matin se réveiller, non plus empereur d'Autriche, mais simple roi de Hongrie. Et encore Dieu sait ce que deviendrait la Hongrie en face de la grande Allemagne. Ses jours seraient bien vite comptés. Les Allemands, qui y ont de nombreuses colonies, aiment assez à regarder le Danube comme un fleuve germanique ; dernièrement ils ont fondé à Presbourg, aux portes même du pays magyare, une revue allemande intitulée la Sentinelle allemande du Danube [Die Deutsche Wacht an der Donau). Le titre de cette revue, est à lui seul tout un programme ; car c'est une allusion évidente au titre du célèbre chant patriotique : Die Wacht ani Rhein [la Garde allemande du Rhin) qui a joué un si grand rôle dans la guerre actuelle. D'ailleurs, si quelque doute pouvait être permis, il suffirait de jeter les yeux sur la couverture du recueil en question, qui paraît avec un cadre rouge, blanc, noir, c'est-à-dire avec les couleurs de l'empire germanique.

Rien de plus dangereux pour l'existence de l'Autriche que celle résurrection de l'empire germanique, surtout avec la politique Luivie jusqu'à ce jour par M. de Beust, U avait^-u donner de la

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cohésion et de la solidité à l'empire pour un rôle offensif, et voici que son œuvre se retourne contre lui-même ; il reconnaît qu'il n'a fait qu'introduire des éléments de dissolution et de dislocation; l'empereur, qui tient avant tout à conserver sa couronne, constate que sa politique germinatrice n'a eu d'autre résultat que de créer entre la grande Allemagne et les Teutons d'Autriche un courant magnétique qu'il s'agit au plus vile de neutraliser. Pour employer une autre comparaison, la monarchie autrichienne est actuellement dans la situation d'un convoi qu'on aurait lâché à toute vapeur dans la direction d'un précipice et qu'il s'agit d'enrayer au plus tôt. L'empereur comprend la gravité de la crise actuelle et paraît résolu à la conjurer; c'est dans ce but qu'après avoir essayé toute sorte de ministères, il a appelé récemment aux affaires un homme froid et intelligent, M. le comte de Hohenwart. M. de Hohenwart s'est , dès le début , annoncé comme un homme de conciliation et de justice ; il a commencé par le côté le plus aisé des questions en litige ; il a fait donner à la Galicie un ministre sans portefeuille, le comte Grocholski, et lui a promis d'importantes concessions, qui sont en train de se réaliser. Avec la Galicie, les choses peuvent aller sans trop de difficultés : d'une part, la Galicie est sans droits historiques dans l'empire, et l'on peut s'entendre avec

elle sur le terrain de la constitution ; d'autre part, la crainte que les Polonais ont des Russes les rend dociles à toute transaction que leur offre le gouvernement de Vienne ; enfin, comme la population allemande ne représente en Galicie qu'une infime minorité, les Teutons ne peuvent avoir la prétention de dominer dans cette province comme dans la Bohême et dans la Moravie, où ils constituent les deux septièmes de la population. Après avoir lancé comme ballon d'essai un projet d'accommodement avec la Galicie, M. Hohenwart, au mois de mai dernier, a tâté le Reichsrath sur la question des concessions à faire à la Bohême. « En ce qui concerne ce royaume, pour lequel ou doit avoir des égards particuliers, je n'hésite point à déclarer que, si l'opposition J)ohême veut se contenter des concessions faites à la Galicie, le gouvernement est prêt à présenter un projet en ce sens. » Ainsi s'exprimait M. Hohenwart dans la séance du 11 mai dernier; en faisant cette déclaration, le chef du cabinet savait bien que la Bohême ne se contenterait pas de ce qui peut satisfaire la Galicie; mais il avait du moins montré sa bonne volonté et préparé la voie à des négociations ultérieures. C'était déjà beaucoup ; c'était même trop pour les Teutons de Vienne. Leur colère fut immense : « Le comte Hohenwart, disait alors un de leurs organes, nous a conduits jusqu'aubord du précipice, et nous invite poliment à continuer d'avan-

UNE PAGE D'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 319 cer. 14 s'agit maintenant pour l'une des deux parties de se casser le cou. Nous avons pour le comte de Hohenwart une estime extraordinaire ; nous lui devons la plus grande reconnaissance pour beaucoup de bonnes beures qu'il nous a fait passer, et nous sommes convaincus qu'il ferait un excellent ministre pour les îles Moluques [sic!) ; mais, en présence de l'alternative actuelle, nous sommes bien certains que c'est lui qui se cassera le cou I » Et les injures de la presse, et les interpellations parlementaires de pleuvoir sur le ministre qui s'était permis de parler de justice et de conciliation I Un des chefs du parti teuton, M. Kuranda, disait en plein Reiclisrath : « Concéder à la Bohême ce qu'on accorde à la Galicie, ce serait réduire deux millions d'Allemands au rôle des Ruthènes. Mais il ne faut pas oublier que ces Allemands sont les congénères d'un grand peuple voisin. » Voilà qui est clair ; ainsi, ces mêmes Allemands, qui criaient à la haute trahison lorsqu'en 1867 quelques savants slaves allaient visiter l'exposition ethnographique de Moscou, n'hésitaient pas à invoquer l'aide de la Prusse contre Ja dynastie et le gouvernement au cas où l'on oserait les contrecarrer dans leur passion de dominer. D'autres députés, MM. Herbst et Pickert, tenaient un langage analogue. Cependant, comme le ministre tenait bon, la majorité teutonne du Reichsrath eut recours au grand moyen parlementaire :

une adresse de défiance contre le ministère fut rédigée et présentée à l'empereur, qui, contre toute attente, l'accueillit très-froidement. C'était un premier échec ; il désorganisa l'opposition furibonde des Teutons; ils essayèrent une nouvelle tentative, un autre grand moyen, le refus du budget; mais ils échouèrent contre une assez forte majorité. M. de Hohenwart est resté à son poste. Le Reichsrath, cette assemblée sénile qui, suivant une formule célèbre, n'a rien oublié ni rien appris, vient d'être prorogé jusqu'à nouvel ordre, et le ministre est en ce moment maître de la situation. Elle est assez délicate ; car il a prêté serment à la constitution, et il est obligé de négocier avec des éléments qui refusent de reconnaître cette constitution ou qui voudraient du moins y introduire des modifications radicales. Je ne crois pas devoir entrer encore dans le détail de ces négociations, qui sont loin encore d'être achevées ; tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Hohenwart a eu de sérieux entretiens avec les chefs de l'opposition nationale en Bohême et en Moravie, et qu'ils se louent fort de son intelligence et de sa bonne volonté. Je signalerai encore comme un important symptôme do conciliation le voyage que le prince impérial d'Autriche vient de faire en Moravie et en Bohême. Ce voyage est un fait sans exemple dans l'histoire de la dynastie ; on a beaucoup remarqué que le jeune prince avait, dans

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