CHAPITRE PREMIER
JLa Petite Russie. — Chachols et Katsaps. — Russes, Polonais, Juifs. — Kiev, — L'Hôtel d'Angl'eterre et le Grand-Hôtel. — Paysages. — Légendes et souvenirs. — Le monastère Petchersky. — Une visite au métropolitain. — La Viei-ge miraculeuse. — Le vicaire. — L'église de l'Assomption. — Miracles. — Les catacombes. — Antoine et Théodose. — Les cercueils des Saints. — Légendes. — Les reclus. — Hallucinations effroyables. — Crânes miraculeux. — Miracles authentiques. — Européens ou Asiatiques?
J'arrivai à Kiev par une brumeuse malinée de novembre. J'avais depuis longtemps le désir de visiter ii celte mère des villes russes », cette «Jérusalem slave », ce sanctuaire vénéré de la religion nationale. Pendant de longues années, j'avais vécu dans un commerce assidu avec les annalistes de Kiev,
avec le moine Nestor, ce Grégoire de Tours du
monde slave ; j'avais pénétré les mystères de la cour de saint Vladimir, les rites des monastères, les profondeurs de ces catacombes aussi chères au croyant russe que celles de Rome peuvent l'être au chrétien pieux. A Kracovie, j'avais vu les tombes des rois de la Pologne catholique ; à Kiev, je venais chercher celles des saints et des martyrs de la Russie orthodoxe.
On franchit la frontière austro-russe à la station de Volocz^/sk; une petite rivière marque ici la limite de deux grands empires, mais non pas celle de deux nationalités; le peuple malo-russien ou ruthène sert, pour ainsi dire, de transition entre les Grand-Russes et les Polonais; il s'étend sur une partie de la Galicie, sur quelques districts hongrois, sur les gouvernements de Volhynie, de Podolie, de Kiev, de Tchernigov, de Poltava, de Kharkov, d'Ekatherinoslav, Des colonies polonaises sont dispersées dans les trois premiers de ces gouvernements ; il serait difficile de savoir qu'on passe d'un Etat à un autre sans les formalités inséparables encore aujourd'hui, hélas! des trajets internationaux. Je ne sais pourquoi cette frontière est vouée à des formalités particulières. Le train s'arrête à la dernière station autrichienne ; il faut descendre et prendre un billet spécial pour la première station russe, où l'on vous délivrera un autre billet pour le but final du voyage, Kiev, Kharkov, Odessa.
La douane n'est d'ailleurs pas plus désagréable que les douanes française ou allemande ; la révision des passe-ports se fait avec courtoisie et célérité ; on n'a pas trop à se plaindre en somme d'un repos forcé à la station de Podvoloczysk ; la gare est spacieuse, propre et bien chauffée, le buffet confortable. Les wagons russes sont mieux aménagés que ceux que nous quittons. En quarante heures, nous serons à Moscou, en vingt à Odessa. Go ahead !
Le pays que nous traversons, sans offrir un aspect grandiose, ne manque point d'agrément ; c'est la région de la terre noire, le grenier de l'Europe ; les champs se déroulent en ondulations gracieuses, sur lesquelles l'œil aimerait à voir osciller les blonds épis lialancés par le vent; mais la moisson est faite depuis longtemps. Les bois, assez rares, sont dépouillés de leur feuillage ; de loin en loin, quelque village d'aspect assez misérable, aux toits sales, aux maisons blanches. Tout autre est la grande Russie, avec ses forêts colossales, ses landes incultes, ses izhas en noirs madriers; le costume du peuple diffère également de celui que portent les moujiks de Moscou, de Tver ou d'Iaroslav ; plus de touloupes en cuir gras et poissé; de longues souquenilles d'étoffe blanche ou grisâtre; plus de calottes fourrées en loutre ou de chapeaux cylindriques, mais de hauts bonnets de mouton. Dans la coupe des cheveux et de la barbe, on reconnaît l'influence des modes po-
lonaises. La différence dans la manière de porter les cheveux et la l^arbe a donné lieu à des sobriquets que se renvoient alternativement les Petits et les Grands-Russes. Le Moscovite appelle le Malo- Russien Chachol (la houppette), en souvenir d'une houppe de cheveux que les Cosaques portaient naguère sur le sommet de leur tête rase ; Katsap ! (tête de bouc), répond le Malo-Russien, reprochant à son compatriote cette longue barbe et ces longs cheveux, contre lesquels Pierre le Grand entreprit une croisade impitoyable.
Dans le wagon public, varié et polyglotte : une <lame russe, qui fume force cigarettes; des Allemands qui causent de leurs affaires; des Juifs au teint olivâtre, qui, suivant les besoins de la conversation, écorchent tour à lour un mauvais russe et un affreux allemand; un petit propriétaire polonais qui s'en va vendre ou acheter à la ville voisine. C'est comme le tableau réduit du pays que nous traversons; les Russes occupent les fonctions publiques; les Polonais et les Russes possèdent la terre; les Allemands et les Juifs détiennent l'industrie et le capital. Le peuple a le reste; le reste, c'est-à-dire le travail, la danse et la chanson qui l'égayent. La rapidité des communications, la multiplicité des échanges, les progrès de l'instruction publique transformeront peu à peu tout cela. Le Polonais me raconte que, grâce au chemin de fer, il peut main-
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 5 tenant accomplir en trois heures un voyage qui lui prenait naguère trois journées. Les grandes routes sont mauvaises, les chemins vicinaux détestables; la briczka ou carriole y saute d'ornière en ornière. Heureux qui peut du moins trouver un méchant abri chez quelque Juif, dans une auberge de village; toute la cuisine de l'auberge consiste en un samovar^ plein d'eau chaude; pourvu qu'on ait eu soin d'emporter avec soi du sucre, du thé et qu'on puisse trouver quelque part un morceau de pain, on est sûr de ne pas mourir de faim. Il y a loin de celte hospitalité primitive à celle que nous offrent les excellents buffets de la ligne d'Odessa. Chose curieuse, la plupart de ces buffets sont tenus par des Français; il m'est arrivé d'y entendre parler le russe avec un accent marseillais.
Gomme dans presque toutes les villes de Russie, la gare du chemin de fer est située fort loin du centre même de Kiev. Nous traversons sous un épais brouillard une grande prairie d'un vert sale, sur laquelle la brume s'étend en plaques grisâtres; nous suivons une rue mal pavée, que garnissent à droite et à gauche quelques maisons de bois ; nous passons une espèce de Champ de Mars flanqué de bâtisses colossales; nous descendons un boulevard bordé de peupliers; au bout d'une demi-heure, nous débarquons au milieu du KrestcJiatik; c'est laruede