Bouilloire
6 ÉTUDKS SLAVES.
Piivûli de Kiev. Hôtel (V Angleterre, avais-je dit au cocher. Dans le Guide des chemins de fer russes j'avais vu annoncer pompeusement Vhôtel d'' Angleterre, tenu par un Français; appartements et chambres meublés; tabh d'hôte confortable. Le cocher sonne; au J)Out de quelques minutes, la poi'te s'ouvre; nn grand escogrifle apparaît, il enlève nonchalamment mes bagages et me conduit, sans se presser, dans une chamljre dont la porte disjointe et la serrure disloquée cèdent sans trop de peine aux efforts que le drôle a l'air de se donner. Un canapé crevé, nn lit sans draps ni couvertures, une cnvette qui atteste encore les soins hygiéniques du dernier voyageur ornent ce réduit peu plaisant. Mon c/^rtcAol contemple ce spectacle d'un air satisfait et parait fort étonné quand je le prie de m'apporter une paire de draps; il sort lentement et revient une demi-heure après; il s'est décidé l'après-midi à me fournir de l'eau pour ma toilette; le lendemain, j'eus nne carafe, et un verre le surlendemain. Je ne lui ménage pas les réprimandes; car je sais qu'il faut crier fort en Russie et surtout en Petite-Russie. Un matin, il est pi'is d'un beau zèle, et m'apporte, sous prétexte de faire du feu, une brassée de copeaux qu'il jette au milieu de ma chambre. Je n'ai jamais pu le décider à Tenlever. Drôle de corps. L'hôtel étant fort confortaljle, il y a des sonnettes électriques ; mais les fils sont cassés; un soir, en rentrant, je ne trouve ni
UNE VISIÏE AUX CATAGO.MBES DE KIEV. 7
ma clef, ni le fidèle serviteur, qui est sorti en l'emportant, de peur sans doute qu'elle ne s'égarât; j'enfonce à coups de poings la porte de ma chambre, sans que le bruit de cette effraction dérange de son sommeil le maître de ce prétendu hôtel. Ce mortel hospitalier répond au nom de Sainte-Marie. On m'a conté depuis son histoire. Il a jadis été professeur de grâces et de maintien; il signait — Jtnrtise eaurcgrapc; après avoir fondé tour à tour un café plus ou moins chantant, et un hôtel où il fait chanter les voyageurs, il est en train actuellement de transformer son hôtel en pâtisserie française, et confie au brave Vanouchka le soin de veiller au bien-être des étrangers assez naïfs pour s'égarer dans cette caverne. Nous avons, hélas! en Russie, bien des compatriotes de cet acabit.
On pense bien que je ne restai pas longtemps chez ce fripon. Le Grand-Hôtel (il y a maintenant des Grands- Hôtels dans toute l'Europe) me dédommagea largement de mes mésaventures. Je tiens à dire bien haut à l'honneur de la Russie que j'ai toujours trouvé dans les villes de premier et de second ordre des chambres convenables et une table excellente. Vanouchkha lui-même convenait que sa maison n'était pas bien tenue. « C'est pourtant vrai, me disait le pauvre dialjle en recevant mes adieux et mon pourboire, vous serez mieux au Grand-Hôtel. Le patron ne fait pas ce qu'il devrait faire; il me dégoûte du
métier ; je n'ai pas même le courage d'être propre. « Etil me montrait d'un air dolentsesgenoux graisseux et sa souquenille déchirée. Adieu, bon Vanouchkal adieu! Ce qui me console de te quitter toi et ton patron, c'est l'espérance de ne jamais vous revoir.
Kiev offre l'aspect d'un village qui se transforme en cité européenne. Une large rue, ornée de grandes maisons de pierre à l'instar de Paris, est traversée dans sa longueur par un ruisseau fangeux ; un boulevard, où l'on rencontre moins de maisons que de peupliers, vous conduit à des ravins escarpés, où les chèvres osent à peine s'aventurer : un bureau de poste moins confortable que celui d'un chef-lieu de canton se dresse non loin de l'Université plus splendidement installée que notre misérable Sorbonne ; à côté d'une église en bois s'élève une villa moderne, qui vous présente, avec l'hospitalité la plus délicate, toutes les élégances de Paris ou de Pétersbourg. Cet amalgame est essentiellement pittoresque. Vue des points les plus élevés, par exemple de la plate-forme de l'église Saint-André, ou des glacis de la forteresse, Kiev étale aux regards charmés un panorama vraiment féerique. Au milieu d'une plaine immense, où le Dniepr déroule ses eaux bleues, les collines dressent leurs fronts chargés de jardins, de maisons ou d'édifices religieux ; les toits multicolores des villas, les coupoles dorées des églises dessinent en l'air une mosaïque éblouissante sous les feux ardents du
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 9 midi. Les légendes et les souvenirs hisloriques se pressent en foule à l'imagination du spectateur. Voici la colline où prêcha l'apôtre saint André, et le fleuve où Vladimir fit baptiser son peuple; ici, Nestor écrivit ses annales; là, s'élevait la forteresse qu'occupait l'hetman Mazeppa. L'art, l'histoire et la religion s'unissent pour faire de Kiev le sanctuaire vénéré du monde russe. Peu de villes ont eu dès vicissitudes aussi variées ; ses origines sont mal connues; on sait seulement qu'en l'an 882, Oleg en fit la capitale de la Russie; les écrivains des siècles suivants ne tarissent par sur ses richesses et sa grandeur ; si l'on en croit Titmar de Mersebourg, elle comptait jusqu'à 400 églises ; elle eut beaucoup à souffrir des discordes ,des princes russes et des invasions des Tartares; unie à la Lithu anie,lle partagea ses destinées et fut comme elle annexée à la Pologne ; elle fit retour à la Russie au xvii® siècle, et l'on peut affirmer qu'elle lui restera unie désormais, malgré les rêveries de ceux qui prédisent à la Petite-Russie un avenir d'indépendance chimérique. Certains panslavistes voient en elle la future capitale du monde slave ; assise à la porte de l'Europe, elle est certainement appelée à jouer un grand rôle dans l'économie intérieure delà Russie; dès maintenant, le chiffre de sa population dépasse cent mille habitants ; on peut prédire qu'avant un
siècle ce nombre sera doublé.
Apeino arrivé, ma première visite l'ut pour le fameux monastère des Cryptes [pestcherskaïa lavra], si célèbre dans l'histoire religieuse de la Russie. Il s'élève à l'extrémité de Kiev, sur une colline qui, d'un côté, domine le Dniepr, et de l'autre descend par une pente douce vers le centre de la ville. Après après avoir longé le jardin public, qu'embellit un clidteau des fleurs (j'ai bien vu un Bal Mobile à Nijni Novgorod), on passe devant un palais impérial d'assez modeste apparence et par un jardin planté des éternels peupliers si chers à la Petite-Russie, on arrive à la forteresse qui entoure de -ses bastions le sanctuaire vénéré. Elle n'a rien de commun avec les kremlins pittoresques de la Grande-Russie ; les contrescarpes et les glacis à la Vauban ne valent point à l'œil les murs crénelés et flanqués de tourelles. C'est une construction toute récente ; on l'a bâtie, disent les dévots pèlerins, pour protéger l'Eglise de la Mère de Dieu et les tombes de ses saints ; en réalité, la position qui domine le Dniepr est excellente au point de vue stratégique, et le génie militaire l'a parfaitement compris. La citadelle n'est point là seulement pour la forme; elle est armée de tout son matériel ; des pièces de 7 allongent leur cou noir sur
les bastions; autour des casernes et des magasins, se dressent des trophées de boulets, d'obus et de canons; l'œil s'étonne de voir surgir au milieu de cet appareil guerrier les clochers des églises elles pacifiques retraites du monastère.
On pénètre dans \siLavra par une porte sombre ; au-dessus de celte porte est bâtie l'église de la Trinitc sur la porte : elle surplombe deux pavillons d'un style moderne et difficile à caractériser ; c'est du jésuite byzantin; les toits sont en tôle verte; autour des fenêtres courent des pilastres disgracieux ; sur des pans de murs restés libres, des fresques immenses déroulent l'histoire du monastère. En pénétrant dans la cour intérieure, on aperçoit tout d'abord l'église de l'Assomption . C'est un vaste parallélogramme badigeonné de blanc, comme le sont presque toutes les constructions russes, sauf Saint-Isaac et l'église de Kazan à Pélersbourg ; sept coupoles la surmontent'; les clochetons qui reluisent au soleil rachètent un peu la lourdeur de l'édihce ; le clocher est isolé de l'église et s'élève à quelque distance d'elle comme le campanile de Saint-Marc, A droite et à gauche, des bâtiments à un ou deux étages, précédés de petits jardinets ; c'est là que résident les dignitaires du monastère. Un pavillon spécial est réservé au métropolitain de Kiev. Il est de droit abbé du couvent, et le fait administrer sous sa direction par un vicaire (namiestnik).
« Si VOUS le voulez, m'avait dit mon guide, l'un des professeurs les plus aimables et les plus érudils de l'Université, je me ferai un plaisir de vous présenter à notre métropolitain; le très-saint Arsène est un prélat fort éclairé; il sera certainement heureux de voir que vous vous intéressez à noti-e histoire et s'empressera de vous faire montrer tout ce qui peut satisfaire votre curiosité. »
On juge si j'acceptai avec empressement cette proposition ; nous fûmes reçus chez l'archevêque par un jeune moine ou novice , il nous fit entrer dans un salon meublé avec un luxe de bon goût, dont les murs étaient ornés d'images religieuses et de portraits représentant les membres de la famille impériale.
Au bout de quelques minutes, le prélat parut; il avait cru devoir revêtir une tenue de parade ; il portait une grande robe violette à manches longues et flottantes; une calotte cylindrique en velours de même couleur couvrait ses cheveux blancs; un médaillon d'émail était suspendu à son cou par une chaîne d'or.
« Vous serez obligé de me servir d'interprète, dit-il à mon compagnon en se tournant vers lui tout d'abord ; car je ne parlé point le français.
— Pardon, monseigneur, répliquai-je à l'instant ; je parle russe, et j'aurai l'honneur de m'entretenir directement avec vous. »
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 13 Le prélat parut aussi charmé que surpris de celle réponse. Il est Lien peu d'étrangers, de Français surtout vivant en Russie, qui parlent correctement le russe. D'autre part, le nombre des ecclésiastiques russes possédant les langues étrangères est fort restreint. On m'a cité des évêques qui voient d'un mauvais œil ceux de leurs subordonnés qui savent le français ou l'allemand. Ils liront, disent-ils, ce que les catholiques et les protestants écrivent contre nous, et cela peut ébranler leur foi. D'ailleurs la littérature orthodoxe se suffît à elle-même ; elle n'a rien à demander à' l'Occident. Confinés- dans leurs couvents, les moines chez qui se recrutent les hauts dignitaires do l'Église ne sentent pas le besoin d'une éducation cosmopolite. Les prêtres mariés ont trop à faire pour nourrir leur nombreuse famille et ne songent guère à des études dont on ne leur saurait aucun gré.
Après nous avoir fait asseoir auprès de lui, le prélat s'informa avec intérêt du but de mon voyage et de l'objet habituel de mes études; puis il me demanda ce que devenait en France le mouvement des vieux catholiques. Les orthodoxes suivent ce nouveau schisme avec un vif intérêt; beaucoup voient en lui le point de départ d'une ère nouvelle destinée à se terminer par la réunion définitive des Églises d'Orient et d'Occident. On sait qu'un des ecclésiastiques les plus distingués de Pétersbourg,
M. lanychev, assistait naguère au congrès des vieux
catholiques de Cologue.
Je répondis qu'à mon sens, ce mouvement avait en France peu d'aveuir. L'esprit de secte, disais-je, a fait son temps chez nous; ou croit dans les religions établies, ou bien on ne croit pas du tout.
Le prélat parut un peu élonné de cette réponse.; l'esprit de secte est encore florissant en Russie, et l'on n'y conçoit guère l'inditïérence religieuse. Mgr Arsène aborda alors cette grande question du schisme et se mit à formuler un véritable réquisitoire contre la curie romaine, dont les intrigues, disait-il, avaient toujours fait échouer les efforts de ceux qui méditaient la réunion des deux Eglises.
« Je vous demande pardon, me dit-il tout à coup, en s'interrompant; j'oubliais que vJUs êtes catholique. »
Mgr Arsène fît alors appeler son secrétaire et ordonna de mettre à notre disposition un moine instruit et capable de nous montrer avec intelligence les curiosités du monastère.
Je me levais pour prendre congé; le prélat me retint : « Monsieur, me dit-il, bien que vous soyez catholique et même peut-être inditférent, permettez-moi de vous offrir, avec la bénédiction d'un pasteur orthodoxe, une image bénie en souvenir de votre visite. »
Il sortit et me rapporta un médaillon en émail
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. lo
d'un travail ass9z délicat; c'était une copie du tableau miraculeux qui fait depuis longtemps l'orgueil du monastère.
Cette image vénérée représente la Vierge couchée sur un lit de parade; les apôtres l'entourent; à sa gauche se tient le Christ, accompagné de deux anges. Il emporte au ciel l'âme de sa mère sous la forme d'un petit enfant; le tableau original est peint sur bois de cyprès; il a quarante centimètres environ de long sur vingt-cinq de large; suivant la mode byzantine, les vêtements des saints personnages sont en or; leurs couronnes ou leurs auréoles sont enrichies de brillants et de pierres précieuses. Un cadre en or, muni de candélabres, entoure le tableau. Il est suspendu par des cordons de soie à la porte principale de l'iconostase, cloison qui, dans les églises orthodoxes, sépare le prêtre des fidèles; on le descend dans certaines circonstances pour l'otTrir aux baisers des fidèles.
Comme toutes les images miraculeuses [tchudotvornye), cette peinture a sa légende. Elle vient du ciel même. Elle fut apportée par la vierge Marie à quatre ouvriers byzantins, qu'elle envoyait à Kiev lui bâtir une église digne d'elle. L'image sainte, depuis l'année 1073, époque de sou arrivée à Kiev, a échappé à toutes les catastrophes qui sont venues fondre sur le monastère. On la promène, dans les années désastreuses, autour de la ville et du couvent.
Eu 1718, un incendie détruisit une bonne partie de la Lavra; quand l'archimandrite vint porter à Pierre le Grand la nouvelle de ce malheur :
— L'image est-elle sauvée? s'écria le tsar.
— Sauvée, sire.
— Si l'image est sauvée, la Lavra l'est aussi, répliqua le monarque.
Depuis 1812, une lampe brûle sans cesse devant l'image, en souvenir de la délivrance de la Russie, envahie par vingt-deux nations. (C'est le chiffre officiel.)
Après avoir pris congé du métropolitain, nous nous rendîmes chez son vicaire. Le père Barlaam nous fît un accueil plein de cordialité. C'est un homme d'un esprit vif, instruit et délicat; il me rappelait certains religieux du mDut Cassin, dont j'ai gardé un excellent souvenir. Une collection de plantes à feuilles toujours vertes embellissait son salon. En Russie, presque tous les appartements ont des fleurs. Dans ces pays, oiî l'hiver est si long, on aime à prolonger, pour ainsi dire, l'illusion d'un printemps artificiel. Tout en nous offrant le thé, le vicaire donnait des instructions au moine chargé de nous conduire. R voulut bien m'offrir, lui aussi, quelques souvenirs d'autant plus précieux qu'ils représentaient les diverses industries du couvent; une image du Christ, peinte sur bois de cyprès, une photographie, des pains de communion, des livres.
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 17 Le monastère possède des ateliers de peinture, de photographie, de lithographie, une imprimerie, dont les produits sont recherchés dans toute la Russie. Une boulangerie spéciale fabrique les pains qui servent aux besoins du culte, et sont vendus aux pèlerins désireux d'en rapporter à leurs familles. Ces pains n'ont rien de commun avec les hosties catholiques. Ils se composent de deux cônes tronqués renversés et soudés l'un sur l'autre. Sur la surface convexe du cône supérieur sont imprimées au moule des figures saintes; on recherche surtout à Kiev celles qui représentent l'image miraculeuse de l'Assomption.
L'église de l'Assomption, où nous conduisit d'abord notre guide, est moins remarquable par la beauté de son architecture que par la richesse de ses trésors, le nombre de ses reliques, la sainteté de ses tombeaux. Une lumière incertaine filtre à travers la coupole; elle est plutôt altérée qu'augmentée par le scintillement de cierges innombrables; de lourds piliers projettent une ombre noire sur les dalles de fonte. Debout, agenouillés, courbés sur le pavé qu'ils frappent du front, les fidèles se pressent dans l'enceinte trop étroite. Quel Russe orthodoxe pourrait rester indifférent devant les reliques inestima-
Lies que possède ce sanctuaire unique? Le crucifix d'or pur, qui se dresse sur le maître-autel, renferme un morceau de la vraie croix, des parcelles de la terre arrosée par le sang du Sauveur, un fragment de l'osier qui servit à le lier lors de la flagellation; plus loin, un reliquaire conserve un morceau de la table sur laquelle eut lieu la cène, un lambeau de la robe du Christ, une goutte du sang de saint Jean- Baptiste, Voici le tombeau de saint Vladimir, le prince égal aux apôtres [ravno aposlolny), qui convertit la Russie au christianisme, celui du premier métropolitain de Kiev, Michel, que la Providence envoya tout exprès du fond de la Syrie pour baptiser Vladimir, celui du vénérable Théodose, qui fut le second abbé du monastère Petchersky. Signalons encore, parmi les tombes illustres». celle de Pierre Mohyla, qui releva au xvii'' siècle l'orthodoxie affaiblie par les Polonais et qui en rédigea le catéchisme définitif.
Les offices de l'Assomption se distinguent de ceux des autres églises par certains détails particuliers. C'est d'abord leur extrême longueur ; l'Assomption est le seul temple de Russie où j'ai vu des stalles. Les orthodoxes, l'empereur lui-même, restent debout dans la maison de Dieu; seuls, les moines de Kiev ont le privilège de s'asseoir ; après quatre heures de chants et de prières, ils succomberaient littéralement à la fatigue ; le chant de Kiev se fait
remarquer aussi par diverses particularités; la liturgie se célèbre avec une pompe sans égale; elle commence de grand matin, morne en hiver. En l'an 1618, les moines, à cause du froid, avaient résolu de transporter le service divin dans l'église plus chaude du réfectoire. Un miracle les en détourna ; dans la cathédrale fermée et solitaire, les cierges s'allumèrent d'eux-mêmes et des voix mystérieuses entonnèrent les hymnes sacrées.
Nous sommes ici sur la terre classique du miracle. Les pèlerins se murmurent à l'oreille de fantastiques récits ; douze moines à eux seuls auraient bâti le monastère avec toutes ses dépendances. A mesure qu'on le construisait, le clocher s'enfonçait dans la terre ; on l'éleva tout entier sans avoir besoin d'échafaudage; quand il fut terminé, il sortit tout à coup du sol, et s'élança majestueusement dans les airs. L'un des guides imprimés au couvent met les fidèles en garde contre les récits de ce genre et les invite à réserver leur créance pour les vrais miracles ; c'est surtout dans les catacombes, où reposent les reliques de ses saints, que Dieu aime à les accomplir.
Ces catacombes (en russe petchenj , d'où le nom du monastère pelchersky) s'étendent sous la colline qui domine la rive droite du Dniepr. Ce sont d'immenses corridors creusés depuis des siècles dans la glaise sèche et le grès friable. Nous descendons, avec le
moine qui nous guide, une pente douce, dont les degrés sont peuplés de mendiants qui nous obsèdent sans relâche de leurs lamentables prières. Nous arrivons dans une espèce de sacristie où l'on nous distribue des cierges allumés; une porte de fer roule lentement sur ses gonds, et nous entrons à la file dans la galerie souterraine ; elle peut avoir sept pieds de haut et trois de large ; elle est pavée de dalles en fonte qui rendent un son mat sous nos pieds.
On n'a, sur l'origine de ces cryptes, que des données assez vagues, fournies par les récits des hagiographes et des annalistes. Les premières furent creusées, assurent-ils, par des Varègues, qui s'y réfugiaient pour cacher le butin fait sur leurs ennemis. Au début du xi" siècle, un-certain Antipa, natif des environs de Tchernigov, alla se faire moine au mont Athos; il y prit le nom d'Antoine, cher désormais à la sainte Russie. Dieu, qui aime la terre russe, — comme le Christ aimait les Francs — lui suggéra le désir de revenir dans son pays et d'y fonder un monastère.
« Va, lui dit l'hégoumène du mont Athos, retourne en Russie, et puisse la bénédiction de la sainte montagne être avec toi. De toi sortiront une foule de religieux. »
Antoine se rendit à Kiev, et y rencontra dans une petchera, creusée aux flancs de la colline, le prêtre
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 21 Ilarion, qui s'y était retiré. Il en creusa lui-même une et se mit à vivre dans le jeûne, dans les veilles et dans la prière (1051). Sa réputation de sainteté s'étendit au loin ; parmi ceux qui vinrent le chercher dans sa solitude, se trouvait un fervent chrétien, Théodose; son nom est resté attaché à celui d'Antoine-, tous deux sont encore aujourd'hui les patrons du monastère. Quand la communauté se constitua, on offrit à Antoine le titre d'hegouiiiène; il le refusa par humilité et se retira dans une petchera isolée ; il resta néanmoins uni à ses frères par la prière et par les grâces que sa dévotion méritait au monastère naissant. On agrandit les cryptes existantes, on en creusa de nouvelles. Le zèle et l'austérité de Théodose accrurent la gloire du couvent, (lui fut mis sous la protection spéciale de la mère de Dieu; l'annaliste Nestor a longuement raconté les jeûnes, les prières, les mortifications de toute espèce auxquelles se livraient ces néophytes de la vie religieuse. Les cryptes furent hientôt insuffisantes. On éleva au-dessus d'elles des églises et des édifices, dont les vicissitudes ont été depuis associées à celles de la ville de Kiev; les cryptes aujourd'hui sont mornes et silencieuses; elles ne s'ouvrent qu'aux jours des grands pèlerinages ou par un ordre spécial du supérieur. Leurs voûtes sombres abritent les reliques de ceux dont elles ont vu jadis les effroyables pénitences.
De distance en distance, dans les parois des galeries, ont été creusées des espèces de niches d'environ cinq ou six pieds de largeur ; on y a ménagé des bancs taillés dans le grès. Sur ces bancs sont posés les cercueils des saints ; ils sont constamment ouverts, pour laisser voir aux fidèles, non pas les reliques, mais les vêtements précieux qui les recouvrent. Les corps saints reposent ainsi depuis des siècles , sans être soumis aux lois de la décomposition. Je voudrais pouvoir toucher ou contempler du moins ces incomparables reliques. Un lambeau d'étoffe rouge les recouvre ; je prie notre guide de le soulever ; il y consent, et nous pouvons apercevoir les calottes dorées qui recouvrent les crânes sacrés, et les gants brodés qui enveloppent les njains bénies. A chaque cercueil, nous nous arrêtons ; le moine approche son cierge de l'inscription peinte sur la muraille, la déchiliVe, et d'une voix funéraire, que rend encore plus lugubre la résonnance de la voûte et des dalles métalliques, il murmure :
« Prepodobny Teofil ! Prepodobny Grigorii I Le très-saint Théophile, le très-saint Grégoire. »
Je ne lui demande pas de renseignement sur ces personnages, sachant que je les trouverai dans le Paterih^ recueil olliciel de la vie des Pères orthodoxes. Je ne puis cependant m'empôcher de lui poser une question :
« Gomment exjdiqupz vous, mon père, que ces
corps soient ainsi restés incorruptibles pendant des siècles? N'auraient-ils point été enveloppés à la manière des momies égyptiennes, ou n'y aurait-il pas dans l'almosplière des petchenj quelque vertu spéciale ?
— A quoi bon chercher ces explications? répond le moine. N'est-il pas évident qu'il y a ici un miracle, et que Dieu seul a le pouvoir de préserver delà corruption après la mort ceux qui lui furent agréables pendant leur vie? »
Je ne répliquai pas; le bon moine crut sans doute avoir confondu ma téméraire curiosité: mais, même en laissant de côté la grâce divine, on peut, je crois, expliquer les vertus des petchery par celles de certains caveaux de nos églises, par exemple Saint-Michel de Bordeaux, qui conserve intacts les cadavres qu'on lui confie. N'oublions pas, d'ailleurs, que les Pères de Kiev ne vivaient guère que de pain et d'eau; la corruption du sépulcre avait peu de prise sur une chair émaciée, exténuée, spiritualisée pour ainsi dire par le jeûne et les veilles. Jamais, certes, les moines ventrus de Rabelais n'eussent été l'objet d'un miracle aussi édifiant.
A la plupart des noms que psalmodie notre guide, il attache des épithètes qui rappellent les principaux mérites delà vie religieuse : Zenon le jeûneur, Grégoire le Thaumaturge, Hypathie le guérisseur. De temps en temps, on rencontre, au lieu du cer-
caeil en cyprès, une petite ouverture taillée dans la muraille. Notre guide penche son cierge sur cette étroite lucarne par où les mains seules peuvent pénétrer ; on distingue un caveau d'environ cinq pieds de large sur autant de hauteur :
« C'est là, nous dit le Père, que s'est retiré jadis le très-saint Athanase ; c'est là qu'il a vécu douze années; c'est là qu'il est mort et qu'il gît. Son histoire est étrange. Après avoir vécu saintement dans la communauté, il mourut; deux frères lavèrent son corps et le préparèrent pour l'ensevelissement; puis ils le laissèrent et oublièrent de le mettre dans le cercueil.
Pendant la nuit, l'hégoumène entendit une voix qui lui disait :
« L'homme de Dieu gît depuis- deux jours sans être enseveli; abbé, tu es négligent. »
Le lendemain matin, l'hégoumène et les frères se rendirent auprès du mort, et, pleins d'épouvante, ils virent qu'il était assis et qu'il pleurait; à leurs questions, il ne répondait que par ces mots :
« Sauvez vos âmes I »
Ils le prièrent de dire encore quelque chose pour leur édification.
Il ajouta :
« Soyez obéissants à l'hégoumène; faites sans cesse pénitence; priez sans relâche le Seigneur Jésus-Christ, sa sainte mère, les pieux fond-ateurs de
Ux\E VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 25 notre communauté, Antoine et Théodose ; priez-les qu'ils vous accordent la grâcç de terminer ici votre vie. Ne demandez rien de plus, »
Ayant dit ces paroles, il se rendit dans une petchera, en mura la porte, y passa douze années; il pleurait nuit et jour, ne mangeait qu'un peu de pain et ne buvait qu'un peu d'eau. Au bout de ce temps il mourut.
Beaucoup de reclus ont ainsi passé de longues années seuls dans cette horrible retraite, méditant sans relâche l'idée de Dieu et de l'enfer; deux ou trois fois par semaine, le supérieur, ou quelque religieux désigné par lui, venait apporter par l'étroite lucarne un pain de communion, un verre d'eau, et se retirait, après avoir obtenu la bénédiction du solitaire.
Quand* les aliments étaient restés intacts plusieurs jours de suite, c'était signe que le reclus était mort. Le Paterik abonde en histoires aussi effroyables qu'édifiantes; telle est par exemple celle du très-saint Dionisi. En l'an 1443, il visitait les cryptes le jour de Pâques. Il s'écria : « Christ est ressuscité! » Du fond de leurs tombes, les morts répondirent : « En vérité, il est ressuscité. » Dionisi fut si frappé de ce miracle qu'il s'enferma pour jamais dans un caveau. Tous les reclus ne purent, il est vrai, résister jusqu'au bout aux rigueurs de cette vie, qui brise tout ensemble le corps et l'âme. Il en est qui furent sou-
mis à d'effroyables tentations, parexemple le très-saint Isaac. Il vit pénétrer clans sa cellule les démons revêtus de la forme des anges; ils voulaient l'obliger à honorer Satan sons la figure de Jésus -Christ. Pour le punir de sa résistance, ils l'entraînèrent dans des danses vertigineuses; Isaac tomba malade et fut deux années entières à se rétablir. Après sa guérison , il rentra dans la communauté et renonça à la vie solitaire.
On n'en finirait point de raconter les légendes q-ui se groupent autour du nom de chaque saint ; je recommande l'histoire des monastères russes aux historiens du merveilleux. Le chroniqueur Nestor, qui groupe les annales delà Russie autour de celles de son couvent, nous a transmis plus d'un curieux épisode. Ecoutez celui-ci :
« Il y avait un frère du nom de Mathieu ; il avait le don dédouble vue. Une fois, à l'église, il leva les yeux et regarda les frères qui chantaient des deux côtés; il vit un démon vêtu à la polonaise qui portait dans sa robe des fleurs appelées lepik', il passait auprès des frères, prenait des fleurs dans sa ceinture et les jetait sur eux; si la fleur s'attachait à quelqu'un des frères, il ne restait pas longtemps : sa pensée se troublait; il commettait quelque faute, sortait de l'église, allait à la cellule et s'endormait. Si la fleur tombait sur un moine et ne s'attachait point après lui, il restait inébranlable jusqu'à ce
UNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 27 qu'on eût liAi de chanter les jMatines... Une autre fois, comme il sortait le dernier de l'église, il s'assit pour se reposer sous le clocher, car sa cellule était loin de l'église. Il vit une troupe sortir par la porte; il leva les yeux et vit un homme qui chevauchait sur un pourceau et d'autres qui marchaient derrière lui; le vieillard demanda: « Où allez-vous? » Et celui qui chevauchait sur le pourceau lui répondit : « Nous allons chercher Michel Tobelkovilch. » Le vieillard fit le signe do la croix et rentra clans sa cellule. Le lendemain, il dit au frère portier : « Va demander si Michel est dans sa cellule. » L'autre lui répondit : « Tout à l'heure, aussitôt après Matines, il a sauté par-dessus lapalissade.* » Le Paierik nous raconta bien d'autres histoires du même genre, dont je fais grâce au lecteur.
De temps en temps, nous rencontrons une petite chapelle. Le prêtre peut à peine remuer pour célébrer l'office dans l'étroit espace ménagé entre l'autel et l'iconostase. Aux jours de pèlerinages, la foule se presse dans les sombres corridors pour assister à ces offices souterrains; l'affluence est si grande, l'air si vicié, .que parfois les cierges s'éteignent. Les fidèles ne viennent pas seulement pour visiter les reliques, ils viennent aussi pour demander à ces lieux saints les miracles qu'ils ne refusent jamais; ici, des mains
1. Ljetopis po lavrenljevskomy spisku. Saint-Pétersbourg-, 1872, p. 185.
pieuses ont écorné la muraille en y "grattant un sable roageâtre qui passe pour guérir les maux de dents; là, on boit dans une coupe en forme de croix une eau merveilleuse, qui, si j'ai bonne mémoire, est souveraine contre les maladies des yeux; plus loin des crânes précieusement conservés dégouttent une huile merveilleuse qui guérit aussi bien les infirmités du corps que celles de l'esprit.
Nous tournions à l'angle du lugubre corridor; tout à coup notre guide s'arrêta, fit un salut profond, et, de sa voix monotone, il s'écria :
« Mirototchivïa glava. »
J'avais mal entendu et je cherchais des yeux quelque cercueil invisible ou quelque étroite lucarne. « C'est une tête d'où découle un baume, » me dit mon voisin, et il me fît remarquer oin crâne jaunâtre sous un globe de cristal. Je fixai avec attention le crâne miraculeux; je ne pus, je l'avoue, apercevoir aucune espèce de liquide ; mon odorat ne fut point frappé de ces parfums délicieux que doivent exhaler la myrrhe et le cinname. Sans doute, le cristal empêchait les suaves émanations d'arriver jusqu'à moi.
« Voyez, me dit le moine, comme la grâce de Dieu est grande; on ne sait à qui appartenaient ces têtes bénies. On ne sait à quel nom adresser les prières qu'elles réclament de nous. A défaut de la gloire terrestre, Dieu a permis qu'elles conservassent, par
UiNE VISITE AUX CATACOMBES DE KIEV. 29 un magnifique privilège , le parfum des bonnes œuvres qu'elles ont naguère accomplies. »
Nous poursuivîmes notre chemin, et le moine continua d'énumérer les noms des saints personnages couchés dans les cercueils.
« Prepodobnij Tit, Prepodobny Efrem, Prepodohny Nifont, le très-saint Tit, le très-saint Éphrem, le très-saint Niphon. »
Je gardais le silence ; en posant des questions indiscrètes à notre vieux cicérone, j'auraiscraint de paraître vouloir ébranler sa foi. Il me prenait d'ailleurs pour un Russe, pour un orthodoxe, et je n'avais aucun intérêt à me démasquer.
Nous arrivâmes auprès d'une chapelle ; sur une console taillée dans la pierre était posé un vase de verre. Il renfermait un liquide visqueux, d'un blanc jaunâtre, absolument inodore, dans lequelun crâne dénudé était plongé jusqu'aux mâchoires ; dans le liquide trempait une spatule d'argent,
« C'est ici, me dit-il, que les pèlerins viennent se faire oindre le front avec le baume qui découle des têtes sacrées. Voulez- vous accepîer l'onctionsainte ? »
Cette offre répondait à mon plus cher désir; je m'inclinai ; le moine trempa la spatule dans le vase et déposa une goutte de baume sur mon front, en y faisant le signe de la croix, puis il répéta cette cérémonie sur mes compagnons; sous ces voûtes basses,
à la tremblante lueur des cierges, en face de ce crâne jauni, la scène avait quelque chose de fantastique et de solennel. Le pinceau d'un Rembrandt ou d'un Holbein en eût été tenté. Mais ce qui me préoccupait alors , c'était moins le côté pittoresque des choses que le désir d'analyser le liquide mystérieux qui humectait mon front et qui coulait goutte à goutte le long de la spatule d'argent.
Le baume, tel qu'on l'emploie dans l'église orthodoxe, est un mélange d'huile d'olive ou de palmier cuite avec du vin rouge et des parfums. D'après les sensations malheureusement trop fugitives que j'éprouvai alors, je reconnus que la liqueur devait avoir en effet pour base une huile végétale ; mais je n'y retrouvai aucune trace de pajfum. Il me fut impossible, malgré tous mes efforts, de voir de quelle partie du crâne elle dégouttait.
Je me rappelai alors les discours que me tenait naguère à Moscou une dame russe de la plus pure orthodoxie.
a Chez nous, monsieur, disait-elle, nous n'avons pas de saints qui n'aient jamais existé ; nous ne savons pas ce que c'est que les faux miracles, à l'instar de ceux qu'inventent les jésuites; nos popes se garderaient bien d'exploiter la crédulité populaire. » La galanterie ne me permit point alors de contredire ma dévote interlocutrice ; la reconnaissance
pour rhospitalité reçue ne me permit pas de coulris. ter les bous moines qui ont bien voulu m'iuilier à leurs mystères; il serait indiscret devouloir en pénétrer les détails.
Ce ne lut pas saus un profond soulagement que je revis la lumière du jour après deux longues heures passées dans cet asile du surnaturel ; l'air sec des galeries, l'aspect des cellules noires et des cercueils avec leurs draperies rouges , finissent par lasser la pensée la plus énergique. En sortant des cryptes, la cour du monastère, enveloppée d'un brouillard épais, me semblait pleine de soleil et de vie.
Le trésorier du monastère nous attendait pour nous offrir le thé. Ce n'était pas un reclus, celui-là, et j'avais vraiment plaisir à contempler sa face réjouie, à me réchaufl'er au feu de sa conversation. Je fis bravement honneur au thé, au pain blanc, au xérès et au rhum qu'il nous avait préparés. Il ne vivait pas tout à fait retiré du monde ; il avait lu dans les journaux russes quelques détails sur mon voyage et il était fort désireux de connaître l'impression que j'emportais de la Russie.
« Eh bienl monsieur, croyez-vous que nous
soyons des Asiatiques? » me demanda-t-il en me serrant la main au moment du départ.
Je ne suis jamais allé en Asie, mais je souhaite de pouvoir rencontrer partout en Europe une hospitalité analogue à celle du monastère Petchersky. ■