‹ Études socialesChapitre 17 sur 57 · ANA · texte numérisé non relu

ANA

mant le capital, c’est-à-dire en empêchant l’individu de trouver dans son travail de la veille les moyens de faciliter son travail du lendemain, c’est-à-dire en le privant de la liberté la plus élémentaire. L’infinie diversité de la nature se ramène au fond tout entière à la différence qu'elle met entre les enfants du même lit, dont l’un est grand, l’autre petit, l’un fort, Pautre faible, l’un alerte, l’autre pesant, l’un diligent, l’autre paresseux, différences dont la disparité des conditions va sortir infailliblement, à moins qu'il ne soit fait violence à la nature.

L'égalité est contre nature, l'effort pour égaliser est un défi porté à la nature; niveler, c’est mutiler, niveler, c’est écraser ; il n’y a d’égalité possible que l'égalité du médiocre et du bas. Le but assigné par la nature, idéal dont il faudrait favoriser l'avènement en écartant les obstacles amoncelés devant lui, ce n’est pas l’égalité, c’est la solidarité, qui fait du fort l’appui du faible et de l’opulence le trésor du pauvre. La diversité fait toute la richesse de la vie, et

la diversité ne va pas sans l'inégalité.

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Le désir de niveler les conditions n’est rien moins qu'un beau sentiment. Il pourrait sembler tel chez. le grand qui voudrait descendre

dans la foule en se dépouillant de ses avanta-

ses; mais de tels exemples sont fort rares, et l’homme généreux, s’il est avisé, ne se dessaisira pas sans des raisons bien puissantes des ressources dont il dispose pour faire le bien. Quant à la tourbe des niveleurs, lettrés ou illettrés, quant à ces philanthropes à pied qui voient une offense personnelle dans la circulation des équipages, l'envie est leur uniqueinspiratrice, et de quelques chiffons qu’on lhabille, de quelques noms qu’on la décore, l'envie est une lâcheté. L'âme fière ignore l'envie, ou du moins, quand elle en sent l'approche, elle a bientôt fait de l’étouffer. Le socialisme n’est pas simplement la réaction du besoin, ce n’est pas une inspiration de la Justice, le socialisme est un fruit de l'envie, dont il reproduit les vilains traits. C’est dans une direction diamétralement opposée qu’il faut s’orienter. Le développement intégral de l'humanité ne peut résulter que du développement intégral des in-

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dividus, et ce développement intégral exige

: la plus grande liberté possible, liberté dont la justice forme la limite, la garantie et l’indis- . pensable condition. Pour rendre possible léclosion des talents, la manifestation des aptitu- . des, la loi doit rester individualiste, ou plutôt ‘ . le devenir d’une manière plus franche et plus ; . conséquente qu’elle ne l’est aujourd hui. La so- lidarité nécessaire, qui s’accuse dans le méca- Buisme de l’industrie et de l’échange, ne sau- 3 rait se réaliser pleinement que dans la liberté, | comme solidarité volontaire, par la charité, fille, mère et substance de l'Evangile. Evangile et liberté, voilà la devise, voila le chemin du progrès et du bonheur; hors de là, nous ne trouvons que ténèbres et précipices.

- Le socialisme dont nous avons esquissé le plan ne saurait assurer le bien-être matériel. Les besoins et les budgets croissant constam- : . ment exigent une production croissante, et la | production intensive réclame l'emploi de capitaux toujours plus considérables. Nous ne ; doutons point que les socialistes ne s’en rendent compte; nous ne nous prévaudrons pas

des lacunes d’une exposition sommaire pour dire que leur organisation du travail ne pour- # voit pas à la production, à la conservation et à { l'accumulation des capitaux; mais ayant vu jusqu'ici tous les gouvernements travailler en 1 sens inverse et, non contents du produit d’im- 4 pôts constamment accrus, charger les généra- À tions à venir de dettes énormes, dont l’amor- | tissement n’est qu’une illusion, nous ne comprenons pas d’où peut naître la confiance 4 avec laquelle les socialistes se déchargent sur M l'Etat du soin de capitaliser, ouvrage absolument impopulaire, dont ses chefs seraient dé- 4 tournés par les passions de leurs administrés 4 aussi bien que par leurs propres passions. L’é-. | pargne donc ferait défaut, et avec l’épargne la à puissance et la sécurité. |

Le travail quotidien marcherait-il du moins É convenablement? Nous en doutons. Nous voulons bien qu'avec une plus forte applica- | tion de capital on tire du sol des récoltes plus abondantes que ne le font des propriétaires. | obérés, auxquels la concurrence étrangère empêche d’écouler leurs produits à des prix rému- | |

nérateurs. Nous voyons que le nombre des ouvriers serait passablement augmenté. Nous reconnaissons que le mobile de l'intérêt per- sonnel, sans lequel le travail deviendrait insupportable ou, pour mieux dire, impossible, ne serait pas complètement paralysé, chacun recevant des bons de consommation pour la valeur de sa production volontaire ; mais ce mobile indispensable serait tellement affaibli par la centralisation des capitaux qu'il ne saurait plus imprimer limpulsion nécessaire pour amasser, ou seulement pour subsister.

Ne pouvant rien épargner qui possède une valeur sérieuse pour lui-même ou pour les objets de ses affections, l’ouvrier mesurera naturellement ses efforts à son appétit, c’est-àdire qu’il se ménagera le plus possible. Cependant l'insuffisance du travail manuel n’est pas l’objet de notre souci. [l se pourrait que, -après tout, dans une société bien organiséeet très bien outillée, l'effort que le cultivateur et l’ouvrier auraient besoin de faire pour gagner leur subsistance ne surpassat guère celui qu'une bonne hygiène réclame d’un corps vigoureux.

Ce qui nous parait surtout menacé par le so= , cialisme. c’est l'effort intellectuel, c’est le ta- M lent, c’est l’invention, c’est l'initiative indivi- . duelle, sans lesquels il n’y a pas de progrès 4 possible. Qui cherchera des combinaisons, des simplifications, des produits nouveaux, s’il ne. peut pas utiliser ses inventions pour son pro- … pre compte, sil ne peut pas même en faire l'essai sur son propre foyer, dans sa propre « usine, s’il doit attendre pour en obtenir une. rémunération quelconque, honorifique ou substantielle, l'examen et l’approbation des comi- «

tés du gouvernement? En dépit des assurances \ contraires, le collectivisme serait évidemment . l’arrêt de mort de l'invention, le sépulcre du « | génie industriel, Maison de travail avec des. gardiens élus par les forçats, internat, cou- 4 vent, caserne, nommez de quel nom il vous | plaira ce séjour où tous les citoyens seraient : des fonctionnaires, où tout le travail de la pen- M sée se réduirait au train-train des bureaux, ce M temple auguste de la bêtise, dont la routine et M le sommeil seraient les pontifes. Et notez que # pour s'établir, le collectivisme ne compte pas | |

attendre que l’humanité soit réunie en un seul corps. La nation qui l’adoptera la première échangerait ses produits contre les produits d’autres climats ; elle entendrait soutenir la concurrence dans Je commerce avec l'étranger. Un tel propos nous semble absolument chimérique. Sans les capitaux des particuliers et l’épargne individuelle, sans la concurrence à l'intérieur et la faculté pour chacun d'utiliser ses inventions à son profit particulier, nous ne .comprenons absolument pas comment on pourrait, même par un usage illimité des moyens de contrainte, obtenir le travail intellectuel et mécanique nécessaire aux besoims d’une société progressive. Qui n’augmente pas, diminue et qui diminue, disparait. La société collectiviste ne pourrait pas satisfaire aux besoins matériels des associés. L'égalité qu’elle réaliserait ne serait pas l'égalité dans l’abondance, mais l’égalité dans la famine.

Avant de mourir de faim, le collectivisme aurait recours au grand moven, le travail forcé, si toutefois 1l ne se trouvait pas réduit au tra-

vail forcé dès le jour de son avènement. De | ;

quelque façon qu’on s’y prit, ce régime installerait la tyrannie, le despotisme gouverne-

mental le plus complet qu’il soit possible !

d'imaginer, despotisme aux misères duquel son caractère électif ajouterait d’autres misères, celles qui résultent toujours des compétitions pour le pouvoir et que l’omnipotence du gouvernement porterait ici au maximum d’acuité.

M. Renard nous dit que l’état collectiviste perdrait tout caractère politique et ne garderait qu'un rôle économique. Nous n’entendons point cela. Il y aurait encore des passions, donc il y aurait encore des violences ; il y aurait encore des propriétés, si restreintes qu’elles fussent, et dès lors il y aurait encore des contestations, des procès ; il y aurait encore plusieurs états,

1 Dans la coniérence qu’il à faite à Lausanne en automne 1888.

M. Liebknecht, l’un des députés socialistes au Reichsrath allemand a visé cette objection que le collectivisme supprime la liberté individuelle; mais, pour toute réfutation, il s’est borné à demander si l’ouvrier est libre sous le régime actuel de la production. Une telle réponse, que les défenseurs du sfatu quo économique pur et simple estimeront avec raison très insuffisante, ne touche pas des eflorts d’émancipation déjà couronnés cependant d’un succès partiel, même en Allemagne. Cette ignorance est feinte. M. Liebknecht saït parfaitement que l’obstacle le plus sérieux au collectivisme n’est pas l’immobilité, mais la réforme.

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