‹ Études socialesChapitre 27 sur 57 · DIXIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

DIXIÈME ARTICLE

Transition nécessaire.

Hypocrite ou simplement imprévoyante, la révolution dont les Français célèbrent le Jjubilé séculaire a fondé lesclavage sous une

forme nouvelle en abolissant les corps de mé-

tiers, en interdisant aux ouvriers de s’entendre sur leurs intérêts, en jetant l’individu sur le sol sans ressource et sans garantie, pour gagner sa vie à servir celui qui voudra bien l’employer, de la façon que celui-ci voudra bien lui prescrire. Liberté et propriété sont inséparables. Les docteurs socialistes le savent bien et disent : plus de propriétaires ! parce

qu’ils ne veulent plus de liberté pour personne,

mais une soumission égale à des maitres d'aventure, qu'ils se flattent de représenter.

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Nous disons, nous: tous propriétaires, liberté pour tout le monde! et nous pensons dire mieux. Le nivellement collectiviste, en effet, prétend égaliser non seulement les conditions, mais les intelligences; il irait à ce but en écrasant les intelligences, chacun n'ayant autre chose à faire qu’à marcher dans le sillon tracé par les chefs. Le socialisme veut abaisser au minimum initiative et la responsabilité des individus. Nous, au contraire, pensant que la valeur du tout dépend de la valeur des unités dont ilse compose, nous aspirons à former des êtres complets et à les développer autant que possible. Nous voulons que chacun soit et se sente auteur de sa propre destinée, afin d’éveiller en lui la conscience de sa dignité et de sa responsabilité. Voyant dans l’homme un être libre de nature, nous le voulons libre en effet; et c’est pour cela que nous cherchons un

moyen de remplacer le salariat ; c’est pour

cela que nous réclamons pour tous nos semblables un instrument, un point d'appui, un moyen d'action, bref, une propriété, sans laquelle il n’v a pas de liberté possible. Mais

depuis que les forces de la nature inanimée ont remplacé très avantageusement celles de nos bras et des animaux nos serviteurs, depuis que la machine, qui nous a déchargé des travaux les , plus pénibles s'attaque résolument aux plus délicats, il n’est plus possible que chacun possède à lui seul un outil complet. La machine est un outil perfectionné qui ne peut être employé que par le concours d’un grand nombre, car plus la production se fait en grand plus elle est économique. Les profits résultant d’un tel instrument sont naturellement acquis à son propriétaire, qui se fait aider, en donnant à ses compagnons la moindre part dont ils veuillent se contenter; car c’est pour lui-même, ce n’est pas pour eux qu’il a monté sa fabrique. Ainsi les ouvriers ne peuvent obtenir la pleine valeur de leur produit et n’ont réellement droit à lobtenir que s’ils sont propriétaires des instruments et de l'atelier. La production n’offrant plus de profit que moyennant la coopération d’un assez grand nombre de personnes, la propriété des instruments du travail, qui représente la liberté de l’ouvrier, n’est plus

possible que sous la forme collective. La forme de l’industrie moderne est donnée par des nécessités inéluctables : il n’y a d’alternative qu'entre la société coopérative de travailleurs et les misères de la servitude, car le salariat est servitude : que le patron soit un capitaliste, une compagnie ou le gouvernement, son caractère ne tient point à cette circonstance, et le socialisme avancé ne ferait qu’étendre sur tous l'égalité de l'esclavage sans en adoucir sensiblement le caractère.

Ce que nous disons de l’industrie propre- 4 ment dite s’appliquerait avec quelques modi- fications à l’agriculture, où l'introduction des machines place les petites propriétés dans une position trop défavorable pour pouvoir se maintenir sinon par l’association et l’exploitation collective. | | L'Etat, nous l’avons dit, a le devoir de favo- riser les associations d'ouvriers travaillant pour leur compte, si c’est vraiment le moyen de les émanciper et de leur restituer cette part au bien commun de lPhumanité dont on ne saurait être justement privé sinon par sa pro-

pre faute. La prudence l’engage à le faire, pour éviter une explosion dévastatrice et la nécessité de répressions cruelles, dont le succès même ne retarde la crise qu’en envenimant les rancunes, en accumulant les griefs, en aggravant la situation. Il sera porté dans cette voie par la pression populaire, si le prolétariat se laisse détourner d'entreprises plus dangereuses, car si le remède est problématique le mal est certain, et l’on ne saurait empêcher

le peuple de chercher du soulagement.

«À la longue, dit un zélé partisan de l’émancipa- » tion du travail par l'association coopérative, l'Etat » ne saurait se refuser à faciliter l’émancipation des » travailleurs. Personne ne peut lui demander de » gaspiller ses ressources pour rendre possible une » mauvaise forme de production , incapable de sou- » tenir la concurrence ; mais les masses et la société » intéressées à la réforme sociale ont le droit et le » devoir de demander qu’on ne recule devant aucun » sacrifice nécessaire lorsqu'il s’agit d’une œuvre » d'éducation d’une telle importance. Des millions » y seront probablement perdus, mais l’Etat a tou- » jours trouvé des millions pour subventionner des

» chemins de fer ou pour seconder d’autres entre- » prises d’uné utilité sociale évidente. Or la tâche » dont il s’agit est plus riche en promesses qu’au- » cune de celles que l'Etat moderne s’est proposé

» au cours de l’histoire. Ensuite il n’est pas à crain-

» dre que les sacrifices égalent en importance ceux

» qui ont été consentis sans scrupule pour des ob-

» jets infiniment moins importants. »{ En effet, comme dans la pensée de l’auteur

il ne s’agirait que d’un apprentissage, on commencerait petitement. Nous ne sommes pas

assuré que cette intervention positive de l'Etat

soit indispensable et nous préférerions qu’on pût l’éviter, dans la crainte de la voir s’exagé-

rer et s’égarer au détriment de la masse des contribuables, mais nous n’en contestons pas

la légitimité.

Quoi qu’il en soit, le succès de l'association coopérative dépend de conditions matérielles, intellectuelles et morales, qu’une instruction populaire bien dirigée finira par réaliser, si chacun s’y prête. La tâche d’élever le peuple

1 Die Gesetze der socialen Entwickelung, von Theodor Hertzka

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124 LES BRÉFORMES NÉCESSAIRES

appartient aux classes instruites, dont opinion n’est pas encore formée. En supposant que tout marche le mieux possible, il faudra certainement bien des années avant que l’association des travailleurs-propriétaires soit devenue la forme générale de la production. Il en faudra même beaucoup avant qu’elle entre sérieusement en concurrence avec la producduction pour le compte des capitalistes, les ouvriers ne possédant pas les fonds nécessaires pour trouver crédit et pour acquérir des ate-< liers. Ils ne trouvent pas non plus dans leurs rangs les connaissances nécessaires pour diriger leur travail et pour en écouler les produits;

ils n’ont pas la culture et la discipline indis-

pensables à l'organisation du travail et ne sauraient pas en répartir les profits comme il le faudrait pour fonder une œuvre durable.

Lorsqu’elles sont bien constituées et bien dirigées, dans un véritable esprit d’émancipation, les sociétés coopératives de consommation, qui se multiplient partout, fournissent aux ouvriers les moyens de réaliser une épargne collective et d'acquérir l’expérience et les connaissances

qui leur permettraient d’essayer la production coopérative ; mais le chemin sera long. En

attendant, les ouvriers ont besoin pour sub-

sister du salaire fourni par les capitaux accu-

mulés ; ils ont besoin des patrons pour se conduire; et cependant leur position n’est pas bonne, elle n’est pas juste, à la longue elle n’est pas tenable ; la pauvreté du grand nombre prive l’industrie des consommateurs qu’elle réclame pour utiliser les biens qu’elle

produit en quantité déjà trop considérable,

quoiqu’elle laisse beaucoup de bras inoccupés

et par conséquent d’estomacs vides. À défaut d’une réforme complète impossible, il est donc besoin d’un palliatif, d’une transition. Cette transition salutaire est offerte à quelques ouvriers par l’intelligente générosité des chefs de maisons qui, sans abandonner la propriété et la direction de leurs entreprises, consacrent à leurs employés une part des profits réalisés, indépendamment du salaire usuel indispensable à leur entretien et compris natu-

rellement dans les fraïs de la production. Nous

n’examinerons pas ici comment la partici-

pation des ouvriers aux bénéfices doit être organisée ; elle peut l'être de plusieurs maniéres et doit varier suivant la nature des industries. Il y a d’excellents modèles, d'excellents cuides à consulter ; les hommes devantlesquels se pose la question d'entrer ou non dans cette voie n'auront pas de peine à les découvrir s'ils ne les connaissent pas encore. Pour le moment , il ne s’agit que du principe. Nous essayerons de le préciser, nous en marquerons les conséquences naturelles et nous discuterons brièvement les principales objections qu'on y fait.

L'idée d’intéresser tous les ouvriers dans les profits d’une entreprise n’est pas une inspiration de la générosité, mais la conclusion d’un raisonnement, le résultat d’un calcul. L’entre-

1 Citons pourtant la notice sur l’application du principe dans la Société anonyme de l’ancienne maison Billon et Isaac, à Genève, publiée en 1877 par M. Jean Billon chez l'éditeur Georg, ouvrage admirable dans sa simplicité et que l’on ne saurait assez recommander. Nous ne pouvons que mentionner le riche trésor d'expériences renfermé dans le grand ouvrage sur la participation aux bénéfices de M. Victor Bœhmert, traduit et complété par M. Trombert et publié par la librairie Chaïix, à Paris.

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Re TRANSITION 197

À preneur pense y trouver son avantage, en se procurant un personnel plus stable et mieux choisi comme en obtenant un meilleur travail de chaque employé. Il s’agit pour lui d’aug-

menter ses profits et d’éloigner les chances de

perte ; c’est une question purement économi-

- que, où les sentiments de bienveillance et

d'équité n’entreront point en compte, quoiqu'ils puissent bien entrer en jeu.

Au point de vue social, la participation de

- l’ouvrier aux bénéfices rend convergents les

intérêts que le salariat simple met en conflit. Aujourd’hui le patron cherche à donner peu

En d'argent pour beaucoup de travail, l’ouvrier à

fournir le moindre travail possible pour le plus d'argent possible ; telle est la nature des choses, à laquelle il n’y à pas moyen de rien changer. Sous le régime de la participation, le propriétaire et ses employés ont un intérêt pareil à ce

. que les affaires de la maison marchent bien, . c’est-à-dire à ce qu’elle ait beaucoup à vendre 3 et à ce que ses produits soient recherchés.

L'antagonisme du patron et de l’ouvrier fait

4 le fond de la question sociale. Il semble donc

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que l'introduction générale du système de la participation résoudrait définitivement cette question. Ce serait peut-être la meilleure | des solutions si la condition de l’ouvrier ne restait pas précaire sous ce régime et soumise au bon plaisir. Mais le travail a droit à des garanties et ne cessera probablement pas de les exiger. Le système de la participation ne peut pas se généraliser sans se transformer. Il nese répand qu'avec lenteur, mais il se répand, et chaque maison nouvelle qui acquiesce au système, devient un bienfait et un rempart pour la société. Les ouvriers y sont contents et ne veulent pas qu’on les dérange. Comme le plus souvent les dividendes ne sont pas distri- bués en nature, mais capitalisés, soit dans la maison même, soit en dehors, les ouvriers y sont tous plus ou moins propriétaires et partagent les sentiments des propriétaires. L’éta- blissement de la participation met obstacle au recrutement de l’armée socialiste et par conséquent à la révolution sociale, dont les apôtres la détestent cordialement. Il suffit que dans chaque centre industriel quelques ateliers

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; est 1 une œuvre d’ affranchissement, ; -

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pour assurer à chaque être humain qui ac-

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