‹ Études socialesChapitre 26 sur 57 · RE · texte numérisé non relu

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priété personnelle, non seulement des objets de consommation directe, mais des moyens de production, des capitaux, qui sont eux-mêmes le produit du travail personnel ; nous conserverons Jusqu'à l'héritage, sans en méconnaitre les inconvénients, parce que nous voyons dans la faculté de transmettre son épargne un droit inhérent à cette propriété, laquelle découle naturellement elle-même de la liberté personnelle et parait indispensable à son maintien.

Allons-nous donc, pour donner un pendant aux tableaux du socialisme, tracer l’image d’une société modèle, où Pantagonisme du travail et du capital aurait fait place à l’harmonie ? Développerons-nous un système d’institutions fondé, comme l’ordre établi maintenant, sur la liberté personnelle, avec cette différence que la rente foncière, cette mieux-value qui ne résulte pas d’un surplus de travail appliqué à la terre, mais simplement du besoin croissant qu’on en a, servirait à donner au pauvre l’apprentissage et l'outil dont il a besoin pour gagner sa vie ? Nous ne nous y risquerons point, et cela pour deux raisons, dont voici la pre-

mière, qui pourrait suffire : C’est que cette

société nouvelle ne se présente point à nous en forme précise. Nous ne pensons pas même qu’il fût possible à qui que ce soit d’en tracer JPimage sans tomber dans la fantaisie et dans Parbitraire !.

L'impossibilité que nous y voyons tient à notre seconde raison : Bien que des changements considérables soient nécessaires, il nous parait que la loi ne peut en réaliser que la moindre partie et que le principal dépend des individus agissant chacun dans sa sphère , à mesure qu'ils comprendront ce que le moment présent exige et ce qu’il comporte. Rome n’a pas été bâtie en un jour et la société normale ne sera pas construite en un siècle, à supposer qu'il y ait réellement une société normale et que de nouveaux rapports ne produisent pas constamment de nouveaux besoins. Les socia-

1 L'Ulopie publiée par la Revue philosophique du 1% mai 1889, après avoir été lue dans quelques villes de Suisse et de France, ne contredit pas notre texte. En eflet, ce n’est point un tableau, mais un dialogue théorique, où ne sont touchés que quelques points particuliers dont la réunion est encore loin de faire un ensemble. à

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listes attendent le salut d’une révolution, pacifique ou sanglante, qui placerait entre leurs mains un pouvoir capable de décourager ou d’écraser toutes les résistances et leur permettrait de réaliser d’un coup le programme, à notre sens irréalisable, que nous avons résumé dans un article précédent. Il veulent confisquer la terre et les capitaux, ce qui offre à l'esprit une idée très simple et peut-être en un certain sens exécutable. Ils se figurent, et c'est ici qu'à notre avis l'illusion commence, qu'après la catastrophe ces capitaux auraient conservé leur valeur et qu’on pourrait reconstituer la production sous la direction du gouvernement. Il construisent donc de toutes pièces une société imaginaire, et leur confiance au raisonnement a priori, pour ne pas dire la vivacité de leur désir, leur fait croire à la possibilité de réaliser cet idéal. Nous, au contraire, qui maintenons la propriété, nous qui continuons à voir la richesse sociale dans la somme des fortunes privées et à chercher dans lintérêt privé le ressort de la production, nous ne pourrons demander à l'Etat que la réparation

de ses injustices, volontaires ou involontaires. Voulant marcher appuyé sur l'expérience et ne songeant pas plus à risquer l’existence du genre humain sur un raisonnement que sur un coup de dés, nous ne pouvons essayer que des réformes partielles, en allant au plus pressé. Nous n'avons pas besoin d’une carte des pays à conquérir, que nos yeux n’apercevraient pas du point où nous sommes ; il nous suffit d’être orientés sur la direction dans laquelle il faut marcher. Notre Orient, c’est la liberté, cime resplendissante ! À mesure que nos pas s’élèveront, notre regard embrassera un champ plus vaste. Il faut qu’une première réforme ait porté ses fruits pour savoir en quoi devra consister la réforme suivante. Pour employer des mots aujourd'hui familiers, il ne s’agit pas pour nous de révolution, il s’agit d’une évolution, dont nous pensons entrevoir la loi, mais

dont nous ne discernons clairement que les

premières phases. Il convient donc de nous attacher aux maux les plus criants de la société actuelle, pour voir quels remèdes ou quels palliatifs il est possible de leur appliquer. Ge n’est

pas la timidité, ce n’est pas le découragement, c’est la raison qui nous interdit d'aller plus

loin.

Deux points s'imposent à notre attention, deux problèmes connexes, dont la solution pratique amënerait probablement celle des autres et introduirait l'humanité dans une période nouvelle et meilleure. Ces problèmes sont posés par l’appropriation du sol et par l'organisation de l’industrie. Comment restituer aux dépossédés leur part légitime ? Comment faire cesser l’antagonisme du patron et de l’ouvrier ?

Un instant de réflexions nous fait constater la solidarité des deux matières : Si les intérêts du patron et de l’ouvrier sont opposés, c’est que l’ouvrier n’ayant pas d'outil ne peut travailler qu'avec la permission de celui qui le possède, d’où suit qu'il ne peut pas travailler pour son propre compte, mais que peinant au profit exclusif du maître de l'outil, son intérêt est d’en prendre le moins possible. Restituer au prolétaire un héritage dont il ne peut rien tirer que par son labeur, l’intéresser à son

ouvrage, mettre d'accord les intérêts de l’entrepreneur, du capitaliste et de l’ouvrier en leur attribuant des parts dans le produit proportionnées à l'importance de leur concours n’est donc au fond qu’une seule et même entreprise. Et ce qu'il est fort essentiel de constater, contrairement aux assertions d'écrivains même bien intentionnés, comme le comte O. d'Haussonville, par exemple, c’est que les efforts ten-

tés dans ce sens ne sont pas œuvres de simple charité, mais qu'ils sont commandés par la

“justice. Aussi bien, l'intervention de l'Etat serait-elle ici parfaitement légitime, ce qui ne veut pas dire qu’elle fût opportune, et qu’il convint de la provoquer.

Sans bouleverser l’ordre existant, sans se précipiter dans l'inconnu, l’Etat s’acquitte, au moins partiellement, de la dette qu'il a contractée en aliénant la terre à des particuliers ou en leur permettant de‘s’en emparer, lorsqu’il distribue gratuitement aux enfants pauvres l'instruction générale et professionnelle ; il ne ferait même rien d’excessif en dédommageant leurs parents pour le travail que les plus

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grands auraient pu faire pendant le temps qu'ils sont à l’école. En revanche, étendre l'instruction gratuite aux enfants aisés dans

des pays où le travail est grevé d'impôts, c'est.

favoriser le riche aux dépens du pauvre.

Distribuer des lots de terre à titre gratuit aux prolétaires qui offriraient quelques garanties personnelles, ou mieux les concéder à titre provisoire, moyennant amortissement, peut être un expédient avantageux dans les pays où la communauté dispose encore de grands espaces, bien qu’il eût l’inconvénient de perpétuer un régime anormal, et que le danger de ramener la grande propriété foncière par la réunion de plusieurs parts sur les mêmes têtes ne püût guère être évité. Mieux vaudrait le bail à long terme ou l’emphytéose, s’il se trouvait des colons à ces conditions. Le rachat du sol pour constituer de semblables tenures en faveur de particuliers ou d'associations est indiqué dans les pays où le crédit de l'Etat rend cette opération possible et où les vices de la grande propriété foncière s’accusent par le dépeuplement des campagnes, par l’insuffi-

sance ou par l'abandon des cultures et par l'extension du prolétariat. Nous avons déjà touché ces points.

Quant à l’industrie, il est incontestablement à désirer que les ouvriers, agents principaux de la production, entrent un jour en possession des usines et qu'ils disposent du capital nécessaire à leur exploitation, car c’est l’unique chemin qui les puisse amener à recevoir intégralement la valeur de leur travail. Mais l’aube de ce jour est encore éloignée. Les ouvriers manquent des connaissances commerciales dont ils auraient besoin pour acheter et pour faire arriver les matières premières dans des conditions économiquement satisfaisantes, aussi bien que pour écouler les objets produits et pour les expédier avec économie et sécurité. L'instruction spéciale que l'Etat pourrait et devrait fournir gratuitement aux enfants du prolétariat les mieux doués et les plus diligents promettrait, avec le temps, un état-major à la production sociétaire ; mais pour organiser coopérativement une grande industrie, il ne suffirait pas de posséder quelques hommes en

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état d’en prendre la diréction ; il faudrait que le peuple ouvrier dans son ensemble fût capable de discerner ces hommes, de les choisir, d’obéir à leurs prescriptions et de leur accorder de bonne grâce, en surmontant sa Jjalousie instinctive, en répudiant toute jalousie systématique, des avantages de nature à les conserver, ce qui suppose un développement intellectuel et moral dont le gros du prolétariat paraît encore fort éloigné. Pour porter à ce niveau le peuple des ateliers, il faudra plus de temps encore que pour former des compagnons-administrateurs, et que ce temps soit bien employé, dans la vue constante du but qu'il s’agit d'atteindre ! Un gouvernement pénétré de ses devoirs dirigera l'instruction de manière à favoriser cette émancipation de l’'ouvrier, et peut-être aboutirait-il ; mais la tâche est assurément laborieuse.

Et le capital, où les travailleurs associés le trouveront-ils? Cette question du capital se confond presque avec la question des aptitudes. Au nombre des qualités requises pour le succès d’une association industrielle figurent en

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très haut rang la prévoyance et l’économie, qui manquent généralement aux ouvriers et que ni les objurgations ni les prêches ne sauraient leur communiquer aussi longtemps qu'ils n'ont pas sujet de s’en promettre un changement sérieux de leur condition. Mais lorsqu'ils auront une amélioration pareille en

perspective , lorsque l'ombre de la propriété

future prendra corps dans leur imagination, lorsque ces ennemis de la bourgeoisie croiront possible de passer bourgeois, les privations à s'imposer pour y arriver leur sembleront dou-

ces. Ils n'auraient aucune chance de réussite s'ils n'étaient ménagers ; ils ne le deviendront

pas sans un apprentissage ; et la preuve qu’ils auront acquis cette vertu nécessaire ne saurait consister que dans leur épargne. Mettre de côté n’est pas possible en tous temps et dans tous les métiers, mais que de travaux bien rétribués sans qu’il en reste rien au travailleur! que de salaires gaspillés dans des prodigalités ridicules et lamentables ! C’est aux ouvriers en état d'économiser qu’appartiendrait

l'honneur d’ouvrir la voie à la liberté et de

fournir des modèles d'ateliers coopératifs. S'il est permis de craindre qu’une insurrection socialiste triomphe des forces organisées pour lui résister et couvre la terre de ruines, l’établissement d’un Etat collectiviste est heureusement impossible. Aussi ne concevons-nous l’affranchissement du prolétariat que par l’épargne centralisée et par l'emploi systématique de cette épargne. L'Etat doit s'intéresser à cet affranchissement pacifique; la prudence lui conseille , la justice lui prescrit de s’y employer autant que possible; cependant tous les efforts resteront vains aussi longtemps que les ouvriers ne seront pas capables de diriger la production, et ils ne le pourront pas avant que la prévoyance soit devenue chez eux habitude. Des ateliers coopératifs fondés avec des | capitaux avancés ou même donnés par l'Etat ne réussiraient pas mieux aujourd’hui qu’en 1848, parce qu’il n’y a pas assez d'hommes capables d'utiliser ces capitaux et parce que, pour des raisons faciles à concevoir, ces capitaux n'iraient pas même aux plus capables, mais à d’autres très différents, aux politiqueurs, aux

orateurs de cabaret, aux influences électorales. Lorsque les états-majors industriels seraient formés par la science et par la pratique, que le corps des ouvriers serait discipliné, qu'il en aurait fourni la preuve par l’accumulation d’un fonds de quelqu’importance, alors, certainement le Trésor, ainsi garanti, serait très bien placé pour avancer le supplément désirable aux conditions les plus avantageuses,

car il doit quelque chose aux dépossédés. Mais

le moment arrivé, cette intervention de l'Etat perdrait beaucoup de son importance, attendu que les ouvriers dont les preuves seraient ainsi faites trouveraient aisément du crédit au marché commun. Ensuite, un telgroupement en associations ouvrières ne se ferait pas à la fois sur tout le territoire et n’embrasserait pas tous les salariés. C’est donc un privilège que l'Etat accorderait à quelques-uns, et dans les pays où le travail manuel lui-même est im-

posé, comme il l’est presque partout par les douanes et les droits de consommation, l’Etat

favoriserait les uns aux dépens des autres, procédé que la généralité du but poursuivi

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pourrait excuser, mais dont la correction serait toujours discutable. Ainsi, dans l'inévitable transformation dont il s’agit, le rôle de l'Etat doit rester modeste ; il ne saurait faire l’essentiel, il peut faire beaucoup de mal, et il y serait poussé par des forces redoutables. Il ne faut guère demander à l'Etat qu’une neutralité bienveillante. Sous le régime du suffrage universel, il est permis d'y compter.

On voit assez par tout ceci que si l’organisation du travail par des associations d'ouvriers propriétaires est la solution désirable et naturelle de l’antagonisme dont nous souffrons, cette transformation est une œuvre de longue haleine, qui exige une préparation considérable. Le faible succès obtenu jusqu’à ce Jour par les associations coopératives de production ne saurait les discréditer auprès d’un esprit

réfléchi, car on touche du doigt les causes de

leurs mécomptes et l’on comprend dès lors comment ces causes peuvent être écartées. Il faut travailler à les éloigner dans l'intérêt d’une société qui ne peut plus subsister qu’en se transformant ; mais, encore une fois, c’est une

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