‹ Études socialesChapitre 50 sur 57 · FU · texte numérisé non relu

FU

& En

266 LELUXE

par l’ignorance de soi-même et par l'illusion.

Il ne s’agit en réalité ni de se préférer aux

autres, ni de préférer les autres à soi, mais de satisfaire à la fois l’égoisme et l’altruisme en bâtissant l’être vrai, en s’employant au bien du tout hors duquel nous ne saurions obtenir pour nous-mêmes aucun bien qui soit un bien.

Et ce bien collectif ne pouvant être produit que par le concert des libertés individuelles, on ne saurait y travailler qu’en respectant, en honorant, en faisant vivre et fonctionner ces libertés. Qu'on appelle done cette manière de sentir et de se conduire intérêt bien entendu, justice ou charité, cela revient parfaitement au même ; l’essentiel pour bien agir c’est de se comprendre, c’est de savoir non seulement ce qu'on veut, mais ce qu'on est. Nous dirons donc que le but de la vie est la culture et la mise en œuvre de toutes nos aptitudes, dans l'intérêt de l'humanité. On voit que nous ne nous écartons point de la morale pratique ordinaire, ce qui pourra nous dispenser aujourd'hui d’une déduction plus approfondie.

Le but de la vie étant ainsi déterminé, rien

n’est plus facile que d’en tirer la définition du luxe en morale. Tout le monde effectivement entend par luxe une dépense qui ne semble

pas indispensable pour celui qui la fait à celui

qui lui attribue ce caractère. Dans l'absence d’un usage fixe et d’une convention bien arrêtée sur le sens d’un terme trop vague pour les besoins de la science aussi longtemps qu’il n'aura pas été frappé d’une nouvelle empreinte, nous avons annoncé l'intention d’en borner l’usage aux seules consommations que la raison ne saurait approuver. Et comme rien n’est indifférent dans notre conduite, attendu que les conséquences de nos actes se prolon-

gent à l'infini, ou du moins ne se neutralisent

et ne s’éteignent que dans l'inconnu; comme nous perdons le caractère d'êtres raisonnables du moment où nous cessons de regarder au but qui nous est assigné par la raison ; nous désignerons sous le nom de luxe foute dépense qui ne contribue pas à la conservation el au développement de celui qui se l'accorde ou de ses semblables.

Cette définition semble n’exclure d’autres

Le OU em UNS ENT ci SE NE PT TIENNE ARE EUR ST Dre VE (dm 4 MERE ES hi, s SEE TN ACTE + Ma TT ï PR EE ET De A A ET RP ES ERA Ê AR T0, s ” ; NULLE

Jouissances que celles qui sont coupables en elles-mêmes, indépendamment du prix qu'elles coûtent. Ce qu’exige l’idée morale dont notre définition procède, c’est que chaque chose soit mise à sa place et traitée suivant sa valeur, c’està-dire suivant son rapport avec le but de l’existence. Ainsi la morale n’ôterait à la vie que le poids brut et les difformités, elle ne l’émonderait que pour l’élever et pour l’embellir. Je dis l’embellir, car l’ordre esthétique, profondément distinct de l’ordre moral, n’a pas moins son fondement dans le moral et non l'inverse, comme il est si facile de l’imaginer lorsque, à l'instar de Socrate et de Platon, on identifie le rapport du général au particulier avec celui du supérieur à l’inférieur. Nul n'échappe aux erreurs de perspective, nul ne peut observer les distances, nul ne voit chaque chose à sa place, dans sa grandeur et dans son jour, s’il n’occupe le centre du champ à décrire, le sommet de tous les secteurs. Et ce centre, c’est la volonté droite, dont Kant rapprochait la beauté sereine de l’azur profond des cieux étoilés.'Il faut occuper cette cime, non pour obtenir le

né. LE

à concept abstrait d'un ordre possible, mais l’intuition de l’ordre réel, aux rapports duquel obéit instinctivement l'inspiration la plus abandonnée et la plus fantasque, lorsqu'elle est vraie. Je ne l’ai pas toujours compris. Celui

qui m'a donné cette clarté, que j'aurais dû

posséder depuis longtemps, est un ancien ca- -marade, un peintre de genre de mon pays, honoré d’une médaille d’or à l'Exposition universelle de 1855. Je vois toujours briller ses yeux lorsque, l’interrogeant sur l'attrait mystérieux exercé par quelques vieux maîtres, tels que Rembrandt, il me saisit la main en disant : « Mon cher, ces hommes-là étaient profondé-

. ment bons. » Ce mot et ce regard me suffi-

rent, c'était une révélation. L’antagonisme trop évident des deux intérêts dans la vie ordi naire n'empêche pas que le beau ne procède du bien, et que dans son développement ascensionnel il ne finisse par le rejoindre, et par rendre manifeste ce que dès son éveil il fait pressentir.

Comprenant la valeur de la perfection en toutes choses et n'ignorant point le rapport

qui unit la délicatesse des sensations au discernement et à l’agilité de la pensée, nous soutiendrons, sans tenir particulièrement aux fraises en février, la culture des légumes savoureux et des fruits exquis ; nous défendrons contre le phylloxera ou nous reconquerrons sur lui les coteaux de Forst et de Tokay, de l'Hermitage et de la Romanée; mais nous userons avec discrétion de ces trésors dangereux, auxquels il serait abject de s’assujettir et dégradant d’attacher de limportance. Ce n’est pas le progrès qui les menace : une consommation plus disséminée, l’abaissement d’une rente foncière excessive, voilà tout ce qui résulterait, sur ce point très particulier, du respect général de la loi morale. Encore moins ce respect obligerait-il à proscrire la soie, les diamants, les couleurs brillantes, cette joie des yeux, cette matière de l’art.

Et l’art lui-même, lintelligence, l’encouragement et la pratique de l’art ne sont-ils pas recommandés à l’opulence par la considération du but de la vie? N'est-ce pas l’art qui assouplit notre être, qui l’aiguise, qui l’or-

donne et qui l’étend? N'est-ce pas l’art qui nous fait comprendre la Création en nous ré-

vélant notre fonction créatrice? N'est-ce pas l'art qui élève l’homme à l'humanité, demanderions-nous, si nous ignorions que ce qui fait l’homme, c’est le besoin de l'infini, de l'adorable où l’art prend sa source. Cet infini, cet adorable, l’art essaye de le figurer et fraye

ainsi la voie à la pensée, impatiente de le sai-

sir. La science donc, non pas la science des lois qui régissent les phénomènes, dont l’importance économique n’a pas besoin d’être rappelée, mais cette science impuissante au-

tant qu'inutile qui cherche la raison des lois: c’est le plus exquis des superflus. C'est aussi

le plus coùteux, puisqu'il fait dédaigner Îles occupations lucratives ; mais ce n’est pas encore un article de luxe au sens de notre définition : si c’est la plus noble des jouissances, c'est le plus profond des besoins, car nous ne pouvons nous comprendre nous-mêmes qu’en nous rattachant à notre principe, et sans nous comprendre nous-mêmes nous ne saurions établir l’ordre dans notre vie, ni con-

NT NE. FT RS Ne So PC PS LR TO TR PEL CO D PTT NR ir L TA RE ot En DE CR DRE MERS vi per RE os ET À -

Page 1