‹ Etudes socialesChapitre 8 sur 33 · Gravité de la question sociale. — Il y · texte numérisé non relu

Gravité de la question sociale. — Il y

a aujourd'hui une question grave qui préoccupe vivement tous les esprits réfléchis, aussi bien que les hommes d'Etat : c'est la question sociale, question de l'organisation même de la société et de* rapports des classes, des patrons et des ouvriers, des capitalistes, et des travailleurs, des riches et des pauvres, routes les autres questions font partie intégrante de celle-ci

(1) Depuis que cette conférence a été donnée, aux Facultés catholiques de Lyon (le 6 mars, l'Encyclique De Conditions opificum, a été publiée. Elle a jeté, sur la question sociale, des lumières pins vives et des rayons plu- ardents de charité, qui achèveront d'éclairer et d'unir on de communs efforts tous les

ou s'y rattachent nécessairement. C'est ainsi que la question religieuse, qui n'en a jamais de supérieure, est trop bien liée à la question sociale pour qu'on puisse résoudre pleinement l'une sans l'autre. L'Evangile, qui est étranger par lui-même aux formes de gouvernement, ne l'est point à la question sociale. Pour en douter il faudrait oublier que l'Evangile a refait le monde, qu'il le soutient toujours, qu'il n'y a pas de progrès possible ni, à plus forte raison, de restauration sociale, dont la morale évangélique serait absente. Au-dessus donc de toutes les questions politiques qui divisent tant les esprits, il y a la question sociale : elle prime ou résume toutes les autres. 72. C'est avant tout une question de morale et de droit naturel. Celui-ci est à la base de toute législation positive : il n'y a pas de lois justes, de coutumes respectables, de pouvoir bienfaisant, d'ordre social, en un mot, qui ne s'appuie de quelque manière sur le droit naturel. Et le droit naturel, à son tour, s'appuie sur la morale, science éminemment philosophique et religieuse. Assigner les fondements de la morale, définir la vraie nature de l'homme, déterminer sa fin dernière, mesurer sur cette fin ses

catholiques de bonne volonté. Espérons qu'une plus grande unité de vues et un plus grand dévouement pour le peuple seront l'effet de cet écho dix-neuf fois séculaire du Misereor super turbam.

L'auteur de cette conférence s'efforcera toujours de se conformer à la lettre et à l'esprit de cet enseignement. Il ne le perd point de vue, alors même qu'il est forcé de quitter la région des principes pour en venir aux applications et entrer dans le domaine des opinions. Au reste, il déclare, avec autant d'amour que d'obéissance, qu'il corrigera toujours ses sentiments dans la mesure où la vérité religieuse et sociale lui serait mieux manifestée.

devoirs et ses droits essentiels, par conséquent les parts respectives de la liberté et de l'autorité, de l'égalité et de la hiérarchie, toutes ces questions sont éminemment philosophiques. Et la philosophie ellemême serait impuissante ou incomplète, si elle ne s'inspirait de la révélation, alors surtout que la société a été renouvelée par l'Evangile et que les mœurs sont imprégnées de son esprit. Il appartient donc au philosophe chrétien de traiter la question sociale, question complexe, qui est parfaitement de son ressort. 73. Elle comprend la question économique. — Et remarquons ici que la question sociale domine et comprend la question économique : celle-ci n'est que l'une de ses faces. Car on s'égarerait bien vite en opposant les lois économiques aux lois morales, pour ranger les premières parmi les lois physiques et fatales, étrangères à la conscience et à la liberté. L'économiste doit être doublé d'un philosophe et d'un moraliste chrétien. Il n'est pas permis de diviser l'homme pour l'étudier ici comme un mécanisme qui produit ou consomme, et là comme un être moral. Nous pensons, au contraire, avec un économiste chrétien dont les opinions ne sont pas généralement.les nôtres, que les lois économiques... règlent par la liberté. Sans doute, elles sont : « le résultat de l'expérience et de l'observation, qui les découvrent comme le meilleur moyen de développer et de féconder le travail»; mais « elles ne sont point inviolables à la manière des grandes lois physiques. Si elles sont fondées sur la nature, on peut leur appliquer le mot de Bacon sur l'art : c'est que, pour les appliquer, l'homme doit s'ajouter à la nature. Lois non écrites et dépourvues de sanction apparente, elles doivent être sur

par chacun en interrogeant une conscience mise en présence de Dieu. User d'un homme et user d'une machine seront des choses éternellement différentes aux yeux de la morale ; il n'est point de lois fatales, naturelles, ou à plus forte raison économiques, qui puissent autoriser celui qui emploie à ne pas remplir son devoir envers celui qu'il emploie. L'économie sociale ne serait qu'une statistique raisonnée, si elle ne s'appuyait point sur ces principes (1). » Nous souscrivons à ces nobles paroles. On ne peut mieux rattacher l'économie politique à la morale, au droit naturel, et par là même à la philosophie.

74. La question sociale et la philosophie chrétienne. — C'est en vain que l'on chercherait à se passer des services et à échapper au contrôle de cette science. Ce n'est pas ailleurs que l'on trouve la lumière indispensable et suffisante. Car la société temporelle, qui a sa fin ici-bas, est fondée directement sur la justice et le droit naturel, et non pas précisément sur la charité. Il ne suffit pas de compter sur l'efficacité de celle-ci pour résoudre la question sociale, si l'on ne se préoccupe de la science et de la pratique du droit naturel (2). A plus forte raison la question sociale ne peut être résolue par des sciences subordonnées : le droit positif, l'économie politique, ni surtout par ces sciences comprises aujourd'hui

(1) Rapports de la Section d'économie sociale et d'assistance du Comité départemental du Rhùne, lors de l'Exposition de 1889. L" 'Introduction, à laquelle sont empruntées les paroles que nous avons citées, est remarquable; elle est de la plume de M. Aynard, député du Rhône.

(2) C'est pourquoi Léon XIII, dans son Encyclique, se propose de « mettre en évidence les principes d'une solution conforme à la justice et à l'équité » (v. n. 2). — Note de la 2° éd.

sous le nom de sociologie* qui trop souvent considèrent L'humanité à la manière des règnes de la nature. Les sciences naturelles sont au-dessous de la question sociale : l'humanité n'est pas un troupeau qu'il s'agit de gouverner, de paître, d'engraisser et de perpétuer, de manière à satisfaire tous ses instincts physiques. Mais nous sommes ici en pleine morale; or les lois morales sont irréductibles aux lois physiques : elles les dominent, elles se les subordonnent lors même qu'elles s'appliquent à des êtres soumis d'ailleurs aux lois physiques; et c'est ainsi que la nature elle-même, invincible et aveugle, est coordonnée, par la connaissance et la liberté qui s'}* ajoutent, à la moralité.

On nous pardonnera d'insister un peu sur ces considérations; car, aujourd'hui, tous ceux qui tiennent une plume s'arrogent le droit de discuter la question sociale : il est donc opportun de rappeler que la com. pétence du philosophe ne le cède à aucune. Ce serait se tromper, en eflèt, que de réduire la philosophie chrétienne, et particulièrement la scolastique. à une idéologie fantaisiste et stérile, à une métaphysique tout occupée à combiner des entités. Il y a une philosophie morale dont relèvent toutes les sciences qui s'occupent de l'homme. C'est même à cause de cette philosophie pratique que la logique, la métaphysique et la psychologie doivent être cultivées; et nul n'a le droit d'aborder la question sociale s'il n'est quelque peu philosophe. Ainsi l'ont compris les plus grands penseurs de tous les temps : par exemple Aiîstote, qu'il ne faut jamais confondre parmi Les socialistes, malgré quelques erreurs païennes, et saint Thomas, qui a mieux marqué encore tous les principes de la science sociale. Il n'y a que des sceptiques et de- rê-

veurs qui puissent se flatter de philosopher sur l'homme et sur le monde, sur les phénomènes et les noumènes sans tenir compte de la morale et de la société. Ici les plus remarquables de nos adversaires sont d'accord avec nous. Comte et Spencer, philosophes positivistes, avec des tendances d'ailleurs fort diverses, se proposent de fixer tous les principes, de découvrir toutes les lois de la science sociale. Littré lui-même, malgré sa timidité en métaphysique, s'est proposé la conciliation de l'esprit conservateur et de l'esprit révolutionnaire. L'erreur de nos adversaires a été de s'inspirer d'une fausse philosophie. Mais on pardonnera à la scolastique moderne, qui emploie toutes les méthodes utiles et qui respecte toutes les autorités, avec celle de la raison, d'aborder ces graves questions. D'ailleurs nous resterons strictement confiné dans notre domaine propre, c'est-à-dire dans les principes et les généralités philosophiques. Si parfois nous paraissons en sortir, ce sera moins pour affirmer avec certitude que pour émettre une opinion.

Voici donc tout notre dessein :

Nous nous bornerons à établir les propositions suivantes : Pour résoudre la question sociale (ou pour la traiter utilement, en attendant une solution), il faut s'éclairer toujours de l'idéal chrétien sans être jamais idéaliste, et étudier à fond les faits sociaux sans être empirique. Il faut, en outre etconséquemment, reconnaître la loi du changement et du progrès sans être révolutionnaire, et respecter les traditions et les coutumes sans être un conservateur aveugle et obstiné.

75. Nécessité de l'idéal. — Parlons d'abord de l'idéal chrétien et de ses lumières, aussi vives qu'indispensable?.

La société a besoin d'idéal, et ceux qui aspirent à la gouverner ne doivent jamais perdre de vue ce phare nécessaire, ce bien parfait, ce but suprême, hors duquel on ne trouve pas de principe régulateur, il n'y a plus de mouvement, plus de vie. L'ordre social est impossible sans une fin de laquelle tout dépend ; on ne conçoit pas de progrès sans la recherche du mieux, sans un bien suprême qui attire, qui séduit, qui enchante, qui enflamme toutes les puissances de l'àme ; il 'n'y a pas de vie humaine sans une aspiration à satisfaire, sans des désirs supérieurs à combler par la possession croissante du beau et du bien.

L'idéal est donc nécessaire. Il en faut un dans la vie intellectuelle et morale des individus ; les plus humbles, comme les plus grands, ont soif de l'idéal et ils en vivent : le travailleur et le savant, l'homme du peuple et l'homme d'Etat. Il faut un idéal à l'enfant, à la jeune fille, au père de famille, au soldat, au magistrat, au religieux, au prêtre. Une âme sans idéal est une âme perdue pour le bien ; c'est une âme morte, et il faut demander à Dieu sa résurrection. Voilà pourquoi, entre tous les autres hommes, le chrétien doit vivre de l'idéal : autrement il n'appartiendrait plus à la grande armée du bien.

Et l'on voudrait que la société, religieuse ou civile,

fût sans idéal ! On voudrait qu'elle fût gouvernée par des lois physiques et des nécessités aveugles ! Allons donc î L'Eglise a son idéal : c'est le règne de Dieu, c'est la liberté de ses enfants par la vérité : Veritas liberabit vos. A son tour, la société civile a son idéal particulier, qui est subordonné au premier : c'est le bonheur public, c'est le bien temporel des familles et des individus par la vertu, et par conséquent avec l'aide de Dieu et de son Eglise. Voilà le but et voilà aussi le principe suprême des sciences sociales, la lumière qui seule peut éclairer ceux qui aspirent à diriger la société ou à faciliter sa marche.

76. Les principes absolus et l'expérience. — Donc il faut des principes absolus dans les sciences sociales. Elles aussi communiquent avec la théologie, avec la philosophie chrétienne, avec la métaphysique. Elles ne réussiraient pas à se passer de la méthode rationnelle, de l'apriorisme, du point d'appui de l'absolu. Qu'elles se gardent bien, dès leurs premiers pas, de. se condamner à une radicale impuissance ; car on ne s'affranchit pas impunément des lois générales de la logique et de la méthode. Or celles-ci veulent que toute science résulte de ces deux éléments primitifs : .de phénomènes observés ou expérimentés et de principes absolus, de faits contingents et d'idées nécessaires, c'est-à-dire que toute méthode complète et vraiment scientifique, sous peine de verser dans l'empirisme ou dans l'idéalisme, doit être à la fois rationnelle et expérimentale (1) .

(1) C'est ce que M. Ch. Gide, dont nous aurions d'ailleurs à réfuter plus d'une fois les doctrines, a fort bien démontré dans sa Conférence sur YEcole nouvelle ou l'Ecole de la solidarité, devant la Société d'économie sociale de Genève, 1890.

Nos 76-77 67

Et qu'il nous soit permis ici de signaler un danger à quelques savants catholiques, qui travaillent d'ailleurs avec le zèle le plus louable et déjà avec un succès notable à la réforme de la société. On les surprend parfois à couvrir de dédain la métaphysique, sans distinguer préalablement entre la mauvaise et la bonne; ils prétendent -s'appuyer sur la méthode expérimentale exclusive nie ut, et se défient outre mesure de la méthode rationnelle et des principes absolus. Il est vrai qu'eux-mêmes, quand ils déduisent leurs meilleures conclusions, empruntent beaucoup, sans bien s'en rendre compte, à la méthode qu'ils méprisent : ils sont philosophes et même métaphysiciens sans le savoir. Mais il faut que cette équivoque se dissipe et que l'exagération disparaisse non seulement de leur esprit, si logique d'ordinaire, mais encore de leurs formules. En vérité, il faut qu'ils se réconcilient non seulement de fait, mais ostensiblement, avec la métaphysique, avec l'idéal, avec l'esthétique sociale chrétienne, s'ils veulent coopérer avec l'Eglise à la réforme et au salut de la société.

77. Le faux idéal, principe d'anarchie : Rousseau, Spencer. — Ah! sans douté, il y a une métaphysique fausse et pernicieuse ; il y a un apriorisme insensé qui n'a fait que des révolutions et des ruines; mais c'est parce qu'il y a un idéal faux. On ne peut le poursuivre sans tomber dans le précipice de l'anarchie et les horreurs delà guerre civile. C'est par exemple l'idéal de Rousseau, qui a rêvé une liberté, une égalité, une fraternité chimériques, qui affirme, l'utopiste! que l'homme naît bon et que c'est la société qui le déprave. Mais, en réalité, l'homme de la nature, s'il n'est instruit par les traditions et

t)8 LA. QUESTION SOCIALE

corrigé par l'éducation, n'est qu'un sauvage et une bête malfaisante : Homo homini lupus. Ce rationalisme orgueilleux fut celui des révolutionnaires du siècle dernier. C'est en poursuivant un faux idéal de liberté qu'ils ont organisé la Terreur ; ils ont piétiné dans le sang royal, puis dans le sang des prêtres, puis dans le sang du peuple, jusqu'à ce qu'un despote de génie les ait arrachés tous, ces régicides, ces sacrilèges, ces fratricides, à leur ivresse sanglante et à leur idolâtrie. Ils s'étaient prosternés devant leur propre raison, affranchie des traditions et de l'autorité religieuse : c'était l'idéal du mal, et celui-ci n'a pas tardé de planer, comme un mauvais génie, sur toutes les scènes horribles et inoubliables de la Révolution. Ces forfaits, devant lesquels, hélas! ne reculeraient pas, semble-t-il, certains idéalistes révolutionnaires qui dressent des statues à Marat, ont ouvert cependant les yeux à la plupart de nos adversaires. Mais l'idéal qu'ils ont substitué à celui des terroristes n'est pas moins faux ni moins malfaisant, en définitive. Pour ne parler que de l'école positiviste contemporaine, son idéal (et remarquons, en passant, que les positivistes eux-mêmes ont un idéal, tant il est nécessaire) , c'est la paix publique et le bonheur temporel de tous et de chacun par le plaisir, par la satisfaction de tous les désirs de la nature, mais de la nature épurée par l'évolution. Ici j'ai surtout en vue M. Spencer. Il comprend autrement que Rousseau l'éducation, mais il ne l'appuie, en définitive, comme toute la morale, que sur le plaisir et l'égoïsme bien compris et parvenu — chose contradictoire — à s'oublier luimême. Quelques-uns des nôtres qui louent sans réserves suffisantes les vues pédagogiques de M. Spen-

cer, devraient mieux s'en souvenir. L'idéal social de M. Spencer comporte le triomphe naturel des forts sur les faibles ; ceux-ci ont disparu ou disparaissent, et l'humanité, épurée par leur départ, se complaît dans les jouissances multiples et harmonieuses de tous les biens de cette vie : dans l'équilibre de la production et de la consommation ; dans les plaisirs variés et incessant^ d'un travail agréable et d'un repos délicieux ; dans les charmes de la vie domestique et de la vie sociale * dans la noble satisfaction des goûts scientifiques, littéraires, esthétiques ; bref, dans l'apaisement bienheureux de tous les instincts affinés par la sélection naturelle et l'évolution. Comme si l'humanité sans Dieu et livrée aux calculs de l'égoïsme, n'était pas vouée par Là même à la dégradation morale, aux guerres extérieures et aux conflits intérieurs les plus sanglants ! Comme si l'homme pouvait goûter un moment de vrai bonheur sans l'amour suprême du bien absolu, sans le culte du devoir et de Thonnête ! Comme si nous pouvions être heureux sans un ciel ouvert sur nos têtes, avec un abîme noir, éternel et sans fond sous nos pieds ! Arrière donc cet idéal menteur, cet idéal du mal, cette rêverie malfaisante d'une philosophie qui se qualifie de 'positive. Ceux qui cherchent à le réaliser aujourd'hui par des lois athées et persécutrices, par une éducation sans religion, ne tarderont pas, si les catholiques ne les arrêtent dans leurs attentats publics, à supprimer graduellement les libertés les plus sacrées, à démoraliser le peuple et à l'exaspérer, à provoquer l'anarchie et à piétiner, au nom de l'égalité et de la fraternité, sur les cadavres sanglants de leurs frères. Arrière donc cet idéal !

78. L'idéal chrétien. — Droits garantis par les devoirs. — L'idéal qu'il nous faut, la seule étoile fixe au ciel qui puisse nous guider et nous sauver, c'est l'idéal chrétien. Mais quel est-il ?

Essayons d'en fixer les principaux traits. Remarquons toutefois que c'est un idéal : il est donc impossible, du moins ici-bas, de l'emprisonner dans la réalité des faits; il les domine toujours, et d'autant mieux que les conditions sociales sont essentiellement instables. Mais l'idéal n'en est pas moins une lumière, qui éclaire le droit, la politique, l'économie politique» toutes les sciences sociales ; c'est un modèle sur lequel la société doit toujours se former ou se réformer; c'est un centre autour duquel l'humanité doit graviter en s'en rapprochant toujours.

Or la description de cet idéal commence non par la proclamation des droits de l'homme, mais par la proclamation de ses devoirs. C'est le seul moyen de consacrer les droits de tous, surtout des faibles, et de les rendre imprescriptibles. L'homme doit adorer Dieu, son créateur, l'aimer et le servir ; il doit respecter l'image divine qu'il porte en son âme et soumettre ses sens à la raison; il doit respecter l'autorité paternelle et toutes les autres, qui sont à son image ; il doit pratiquer toutes les vertus, le travail, le dévouement, la probité, la charité. — Ce n'est là, dira-t-on, que le Décalogue. — Mais, précisément, le Décalogue contient la charte de toutes nos libertés. Car, si toute créature humaine a le devoir sacré d'adorer Dieu et de le servir, nul n'a le droit, fût-il roi, empereur ou parlement, d'empêcher un enfant du peuple ou un vieillard de connaître Dieu ou de se réconcilier avec lui ; nul n'a le droit d'arracher le Christ qui étend les

bras sur les enfants de nos écoles et sur les moribonds de nos hôpitaux ; nul n'a le droit d'asservir l'Eglise, de proscrire les manifestations paisibles du culte et de torturer les consciences. Donc liberté de l'enseignement catholique à tous les degrés et liberté de l'Evangile. Si toute créature humaine a le devoir sacré de respecter sa dignité morale, nulle puissance humaine, fût-elle de César ou d'une assemblée, n'a le droit de scandaliser le faible, de démoraliser la foule, de provoquer au blasphème, au divorce et aux mauvaises mœurs. Et c'est ainsi que tous nos droits essentiels, toutes nos libertés les plus précieuses sont fondés sur nos devoirs et inébranlables comme eux (1).

La famille est d'institution naturelle et divine; le père et la mère ont des devoirs réciproques et sacrés; l'un et l'autre ont des devoirs non moins graves envers leurs enfants. Or de ces devoirs multiples et impérieux découlent aussitôt des droits inaliénables : le droit du père de famille sur l'éducation des siens ; le droit de fonder un foyer, d'acquérir un patrimoine et de le transmettre à ses enfants. Toujours nos droits trouvent ainsi leur garantie dans nos devoirs.

Chacun a le devoir, du moins envers Dieu, de se perfectionner sans cesse, de faire des bonnes œuvres, de se rendre utile à l'Eglise, à la société civile et à son prochain, de donner le bon exemple, de mettre son propre bonheur dans le bonheur d'autrui; les vertus personnelles, civiles, religieuses, qui font la

(1) Sire, disait Pie VII à Napoléon, qui voulait lui arracher certaines concessions, je puis bien vous abandonner mes droits, mais je ne puis vous sacrifier mes devoirs. — Ce mot résume toute la théorie de nos droits essentiels et de nos libertés inaliénables.

perfection de l'homme, l'inclinent à tous ces actes de travail, de dévouement, de charité; elles sont le principe de notre valeur morale et du bien public, qui naît des vertus de tous : tels sont nos devoirs. Mais ces mêmes devoirs, on le voit aussitôt, garantissent toutes les libertés légitimes : liberté d'acquérir et de contracter, liberté d'association industrielle, commerciale, agricole, scientifique, religieuse; liberté surtout du dévouement et de la charité. Et ceux qui osent porter la main sur ces libertés, attentent non seulement aux droits de ceux qui les exercent, mais ils attentent (ce qui est plus odieux) aux droits des faibles et des misérables qui bénéficient de ces libertés. N'eussent-ils aucune crainte de la justice de Dieu, qu'ils devraient encore, par humanité, respecter la liberté du dévouement et du sacrifice. Leur intolérance, déjà tyrannique, devient donc cruelle, et parce qu'elle trahit trop souvent leur haine religieuse, elle ajoute à tous ces caractères celui de l'impiété.

79. Accord de la liberté et de l'autorité, de l'égalité et de la hiérarchie. — En fondant la liberté sur le devoir plutôt que sur le droit, nous la préservons de toute licence et nous la concilions avec l'autorité. Celle-ci, non moins que la liberté, est nécessaire à la société ; elle fait donc partie de l'idéal chrétien, mais à la condition de ne pas dégénérer en tyrannie, en despotisme, celui de César ou celui d'une assemblée. Or le moyen infaillible de distinguer l'autorité légitime de celle qui s'exerce tyranniquement, c'est de la soumettre au contrôle des devoirs essentiels de l'homme. Il y a diverses autorités, qu'il faut respecter, chacune dans sa sphère. L'autorité de l'Etat cesse d'être l'autorité, quand elle empiète sur

celle des pères de famille; or elle empiète sur l'autorité des pères de famille, quand elle les empêche de remplir leurs devoirs. L'autorité paternelle elle-même serait abusive, si elle empêchait l'enfant de satisfaire à ses devoirs essentiels, comme ceux de pratiquer la vertu ou de suivre sa vocation. Partout l'autorité et la liberté doivent se concilier, en se gardant, la première, de l'oppression, la seconde, de la licence; et le sel qui les empêchera de se corrompre, c'est le devoir.

C'est le devoir encore qui nous permet d'allier l'égalité avec la hiérarchie ou l'ordre social. Tous les hommes sont égaux par nature; tous ont été rachetés du même sang divin et appelés au même héritage céleste. Il faut donc respecter en eux l'humanité et l'image de Jésus-Christ, alors même qu'ils descendraient au-dessous de la raison et ne se respecteraient pas eux-mêmes. Mais cette égalité fondamentale s'harmonise avec une extrême diversité d'aptitudes physiques et morales, de vocations et de fonctions: tous sont les membres d'un même corps, mais des membres fort différents; tous ont les mêmes devoirs essentiels, mais chacun a ses devoirs particuliers. Or c'est la communauté des devoirs essentiels, ceux du Décalogue, avec les droits qu'ils impliquent, qui fait leur égalité; et ce sont leurs devoirs particuliers, avec les droits qu'ils impliquent, qui créent la hiérarchie et Tordre social.

Page 1