L'individualisme et le communisme
— C'est le devoir encore qui nous gardera de ces utopies entre lesquelles oscillent les sociétés : l'individualisme et le communisme, le libéralisme et le socialisme ou le collectivisme. Ces grands mots, souvent mal définis, expriment de graves erreurs.
Qu'est-ce que l'individualisme, sinon l'exagération de la liberté et des droits individuels, exagération qui tourne au mépris des droits de la famille et de ceux de la société tout entière? La société n'est pas composée directement d'individus, agrégés par on ne sait quel contrat social chimérique; mais l'unité sociale vraie, l'organisme élémentaire, la cellule vivante et féconde qui a engendré la société, qui la soutient et doit être protégée et fortifiée à son tour, c'est la famille. Voilà pourquoi les anciens législateurs, à commencer par Moïse, comptaient leur peuple par familles; ils organisaient les familles et les classes plutôt que les individus. Donc tous droits iudividuels qui tourneraient à la destruction de la famille, sont des droits exagérés, des droits faux ; tel est le droit du divorce, du moins dans les pays chrétiens. De même aussi, tout droit individuel qui tiendrait en échec le droit légitime de la société tout entière, est un droit exagéré et faux. Tel serait, à n'en pas douter, le droit de quelques individus qui parviendraient, grâce à une législation défectueuse et à un mauvais état social, à être les détenteurs d'une très grande partie de la fortune publique, et à usurper ainsi, d'une manière indirecte, un pouvoir social qui n'est pas le leur. A plus forte raison ces droits individuels sont exagérés, s'ils sont le fruit de la fraude, de spéculations usuraires, ou malhonnêtes d'une autre manière. Le droit individuel de propriété n'est pas absolu, il a des limites morales : le nier c'est revenir à la conception païenne du droit et tomber dans la superstition de la propriété (1).
(1) Voir, par exemple, les Papes et le « jus abutendi », par G. Ardant {Association catholique, 15 janv. 1891).
Mais, d'autre part, si les droits individuels ne peuvent supprimer ceux de la famille ni ceux de la société, la réciproque n'est pas moins vraie : donc le communisme est une erreur. Qu'est-ce, en effet, que le communisme? — C'est l'absorption des droits de l'individu et des droits de la famille par les prétendus droits de la communauté tout entière, de la collectivité ou de l'Etat. Pour un communiste conséquent, il n'y a plus de propriété individuelle, il n'y a plus de foyer ni de patrimoine transmissible de père en fils; que dis-je? il n'y a plus même de famille ni de mariage. Ce système est si monstrueux qu'on n'ose plus aujourd'hui le soutenir. Mais remarquons ici qu'il est condamné par cela même qu'il méconnaît les devoirs les plus essentiels de l'homme, et partant, ses droits les plus sacrés. C'est donc toujours la notion du devoir, surtout du devoir chrétien, qui nous garantit des erreurs sociales.
L'individualisme et le communisme se présentent aujourd'hui sous des formes moins repoussantes, mais peut-être plus dangereuses : je veux parler du libéralisme et du socialisme, qui sont incompatibles, eux aussi, avec l'idéal chrétien.
81. Le libéralisme et le socialisme. — On voit aussitôt ['affinité qui existe entre le libéralisme social et l'individualisme. Comme celui-ci, le libéralisme exagère les droits individuels; il prétend que tout le rôle du pouvoir social consiste à laisser leur liberté aux individus; volontiers il réduirait le pouvoir à un rôle tout négatif, lui refusant toute initiative, le déchargeant peu à peu de toutes ses fonctions. Ce serait même là son idéal. Et n'a-t-on pas dit, d'ailleurs avec les meilleures intentions, que «l'Etat est
un mal nécessaire » ? On arrive, en effet, au libéralisme en partant de divers points et de diverses écoles, d'ailleurs très opposées. C'est ainsi que M. Spencer, dans son ouvrage V Individu contre VEtat, élimine graduellement toute action des pouvoirs publics. Plusieurs catholiques français, justement effrayés des progrès d'une centralisation sans contrepoids suffisant et qui nous mène pratiquement au socialisme, cherchent parfois le remède, semble-t-il, dans la même erreur. Mais une erreur sociale ne guérit pas d'une autre, et le libéralisme est une erreur. C'est une erreur, en effet, de prétendre que la liberté individuelle suffit à l'organisation, à la conservation et au progrès de la société ; car la liberté est impuissante sans l'autorité. C'est une erreur de prétendre que les individus laissés à eux-mêmes, à leur initiative et à leurs talents, arriveront toujours à conquérir leur place sociale ; que tous les droits individuels sauront eux-mêmes se sauvegarder; qu'une concurrence sans limites et sans règle pourvoira toujours aux besoins réels de la société. Car la liberté sans mesure sera toujours la licence pour les uns et l'asservissement, l'appauvrissement excessif et l'esclavage pour les autres. Il est évident que dans la société il y a des forts et des faibles, et que la liberté individuelle ne suffît pas à protéger ces derniers. Il est évident que le succès ne répond pas au mérite vrai, mais- plutôt à certains talents, le plus souvent d'ordre inférieur, quand il ne répond pas à des qualités au-dessous du talent, comme la fraude et l'usure; et que l'homme le plus heureux en affaires, le plus habile à profiter du travail d'autrui, n'est pas toujours le plus digne et le plus utile à la société. Souvent les parasites sont le
mieux partagés. Si l'on soutient le contraire, alors que l'on érige le succès en mérite, la ploutocratie en forme de gouvernement, et qu'on se prosterne devant le veau d'or. Si on laisse donc les forces sociales à leur jeu naturel, il se produira comme une sélection à rebours, celle des temps de décadence, et l'on verra baisser le niveau des mœurs, des intelligences et de la civilisation, Ce n'est pas en abandonnant sans réserve les hommes à leur liberté individuelle qu'on les améliore (1) : autant vaudrait dire que pour faire produire à la terre ses plus belles rieurs et ses meilleurs fruits, il faut rendre toute liberté aux plantes de nos parterres et aux arbres de nos vergers, laissant aux meilleurs de conquérir leur place au grand soleil, d'y fleurir et d'y fructifier.
Il est vrai qu'en face d'un pouvoir oppresseur on est tenté d'en appeler à la seule liberté, alors surtout qu'elle s'éclaire de la morale chrétienne. Mais le rôle du pouvoir social ne peut pas se suppléer, et ce n'est pas un moyen de le corriger que de le détruire 'J . Or on le détruirait en le dépouillant de ses attribu-
(1) Nous pourrions ici, comme en maints endroits, nous réclamer de l'autorité de Le Play et de ses meilleurs disciples : a Ayant montré, dit à ce sujet M. Guélin, la large part qui revient dans une constitution sociale à l'initiative privée, il a rendu à la souveraineté ce qui lui appartenait et toute sa vie il s'est préoccupé de gagner à ses conclusions le chef de l'Etat, alors qu'il en existait de dignes de ce nom. » {L'Evolution sociale, p. 270.)
(2) « Je repousse le césarisme, disait Mgr l'évèque de Montpellier au congrès de Liège; il ne s'est appesanti sur nous que pour nous châtier et nous ramener de nos erreurs; mais ses fautes ne nous donnent pas le droit d'oublier que le pouvoir est institué de Dieu, et que l'Etat a reçu de Dieu la mission d'assurer le respect de la justice. »
tions essentielles, qui consistent à protéger les droits, à réprimer les abus et à promouvoir le bien public, dans l'ordre temporel, de la manière qui lui est propre (1). Ces attributions sont limitées naturellement par les droits respectifs de l'Eglise, des familles et des individus ; mais le pouvoir public ne peut les perdre radicalement alors même qu'il en abuse. En définitive, il faut toujours chercher à concilier la liberté individuelle avec l'autorité sociale. Donc, pas de libéralisme. L'Eglise, qui l'a condamné déjà sous d'autres formes, le condamnerait de nouveau si elle y était obligée, En tout cas, l'idéal chrétien ne le comporte pas (2) .
Il exclut aussi l'erreur opposée, le socialisme. Celui-ci consiste dans l'absorption plus ou moins com-
(1) C'est ce qui ressort clairement de l'Encyclique, notamment de ces passages : « Les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours. (20) — Ils doivent faire (les gouvernants) en sorte que, de l'organisation même et du gouvernement de la société, découle spontanément et sans effort la prospérité tant publique que privée. (37) — Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs (43). » C'est à la lumière de ces principes qu'il faut interpréter la formule d'Angers : « Liberté du travail, liberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'Etat limitée à la protection des droits et à la répression des abus ». D'ailleurs les socialistes pourraient abuser de cette formule si réservée, aussi bien que de toute autre. Il leur suffit,, pour cela, d'exagérer les droits individuels que l'Etat doit protéger et de lui demander, par exemple, du travail ou du pain en cas de chômage.
(2) C'est pourquoi M. de Mun disait, dès 1884 : « Catholiques, nous repoussons également le libéralisme antichrétien et le socialisme d'Etat; nous ne voulons pour le pouvoir public ni l'indifférence, ni l'abdication de son devoir social, ni le despotisme qui lui permettrait d'absorber dans ses mains toutes les forces vives de la nation. »
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plète des droits essentiels de l'individu, par la collectivité. Le socialisme est le frère du communisme, mais il s'en distingue beaucoup ; il est moins absurde, moins monstrueux et offre par là même plus de danger. Il ne supprime pas radicalement la propriété, du moins la propriété individuelle, mais il la restreint outre mesure ; il ne détruit pas la famille, mais il fait de l'individu un simple rouage dans le mécanisme social. Le socialisme, en effet, tend à réduire toutes les fonctions sociales à des fonctions publiques, par une centralisation excessive : bureaucratie, fonctionnarisme et autres contrefaçons de l'organisation sociale. Le socialisme c'est l'Etat providence universelle, qui se substitue à la prévoyance paternelle, à la prudence individuelle, à la sagesse des associations libres; il supprime tous les organismes intermédiaires entre la tête et les membres, entre le pouvoir central et les individus : plus de communes, de corporations, de familles puissantes, ou du moins leur liberté est illusoire et leur influence nulle; le terrain social est nivelé, le sol est pulvérisé. Qu'on se figure une immense exploitation dont le propriétaire unique est la société et dont les employés sont les citoyens, en retraite ou en fonction, pensionnaires ou salariés, ouvriers, ingénieurs, professeurs attitrés.
Il n'est pas possible ici de signaler toutes les absurdités révoltantes, toutes les tyrannies monstrueuses que le socialisme implique, dans l'ordre religieux et dans l'ordre civil. Nous en éprouvons quelque chose dans; notre société où tant d'hommes et tant de famillles sont déjà à la merci d'un pouvoir sans contrôle. Mais il nous suffît de remarquer que le socialisme pèche par cela même qu'il empiète sur nos droits essen-
tk tiels : liberté de choisir sa carrière, liberté de pourvoir soi-même, avant tout autre, à sa propre subsistance et à son avenir; liberté de contracter, de s'associer, de former des corporations particulières, scientifiques, industrielles, agricoles, commerciales, religieuses, en un mot de créer des organismes vivants au sein de la société, où le pouvoir public doit les utiliser et non pas les détruire. Or tous ces droits sont imprescriptibles, parce qu'ils sont fondés sur nos devoirs d'hommes et de chrétiens dont nul ne peut nous dispenser. En s'attaquant à la dignité essentielle de l'homme, le socialisme brise donc en face avec l'Eglise. C'est pourquoi, bien que par la charité et l'esprit de fraternité qui l'anime, l'Eglise semble favorable à certaines conceptions du socialisme (par exemple dans l'institution des ordres religieux et la vie commune des premiers chrétiens), elle est cependant son adversaire le plus redoutable. Là où l'Eglise prévaut, le socialisme recule, parce qu'elle fait toujours prévaloir avec elle les droits imprescriptibles de la conscience et de la personnalité humaine (1).
Tout ceci nous permet peut-être d'apprécier déjà l'idéal chrétien de la société ; mais il faut le préciser davantage en déterminant les rôles respectifs de la justice et de la charité, puis ies rapports du capital et du travail.
82. La justice et la charité.— Et d'abord, l'idéal chrétien c'est le règne de la justice et de la
(1) Il n'y a donc pas, à proprement parler, de socialisme chrétien. Ces deux termes sont absolument incompatibles. Aussi, ne voit-on pas, dans l'histoire, que des chrétiens de bonne foi aient fait du mal à l'Eglise en défendant le socialisme. Pourrait-on en dire autant du libéralisme?
charité. Mais n'est-ce pas là énoncer une contradiction? Augmenter la part de la justice, n'est-ce pas diminuer celle de la charité, et réciproquement? Bien des écrivains catholiques ont agité ces questions sans réussir à s'entendre. Cependant il y a une doctrine supérieure à ces discussions et qui doit les éclairer.
Rappelons d'abord la nature de la charité : c'est une vertu qui fait aimer Dieu par-dessus tout et le prochain par rapport à lui. Considérée ainsi, la charité est une vertu universelle, c'est la forme de toutes les vertus chrétiennes, c'est-à-dire qu'elle les commande, les anime et les crée, pour ainsi dire, si elles n'existent pas. La charité ainsi comprise ne s'oppose donc pas à la justice, mais elle la facilite, la transfigure et l'élève. Ainsi l'enfant chrétien qui aime son père et lui obéit accomplit un devoir de justice, mais en même temps un acte d'amour de Dieu et par conséquent de charité, s'il voit l'image de Dieu dans la personne de son père . Et le père chrétien qui aime son enfant et s'impose pour lui de durs labeurs, accomplit un devoir de justice, mais en même temps un acte d'amour de Dieu, c'est-à-dire de charité, s'il voit l'image de Dieu dans l'àme candide de son enfant. De même tous les actes de justice accomplis par le chrétien, actes de probité, d'impartialité, de fidélité à la parole donnée, doivent être animés et perfectionnés par la charité. La justice ne sera pas moins étroite parce que l'amour de Dieu s'y ajoutera : la charité ne peut pas diminuer la justice. Et quel chrétien pourrait donc se plaindre de tenir ainsi tout ce qui lui est dû, de la charité en même temps que de la justice ? Quant à ceux qui ne sont pas chrétiens, ils n'ont pas
le droit de nous dispenser de la charité à leur égard. Ainsi entendue, la charité est donc une vertu universelle : on ne saurait trop l'étendre, de même qu'on ne saurait trop la fortifier.
Mais il y a une manière toute particulière d'entendre la charité. Cette vertu consiste alors à donner ce qu'on ne doit aucunement à titre de justice proprement dite. Par exemple un pauvre est incapable de gagner un salaire qui lui est nécessaire : le laisserai-on languir de faim? Ce serait coupable et peutêtre criminel. Le riche ou du moins celui qui est moins pauvre devra donc lui donner le nécessaire ; il le devra, c'est-à-dire qu'il doit à Dieu de soulager le pauvre : la créance du pauvre, c'est la créance même de Dieu. Le riche accomplit donc un acte de justice envers Dieu, mais de pure charité envers le pauvre. Soutenir le contraire, c'est confondre la justice et la charité, la justice et la bienfaisance, c'est ouvrir la porte au communisme ou au socialisme.
Mais voici ce qu'il faut ajouter : à cette charité, prise au sens d'aumône, où même d'assistance publique, il faut mesurer étroitement la place, non pas dans l'Eglise, mais dans une société civile aussi parfaite que possible, c'est-à-dire qu'il faut arriver à donner toutes les fois qu'on le peut, à titre de justice, ce qu'on a donné d'abord par pure charité. — Pourquoi cela? dira-t-on. Est-ce que vous prétendez diminuer le rôle de la charité? — Non certes, surtout dans l'Eglise, qui est fondée sur la foi et la charité ; et l'on vient de voir comment s'étend partout et à l'infini le rôle de la charité. Mais il faut rappeler, avec tous les maîtres, que la société temporelle n'est pas fondée précisément sur la charité, mais sur la justice, et qu'il
faut par conséquent chercher à lui donner ses vraies bases. Une société idéale chrétienne n'est pas celle où un petit nombre d'hommes riches et charitables feraient vivre un peuple de mendiants et de déshérités, mai< bien celle où chacun pourrait, en travaillant, gagner tout le nécessaire. On peut soutenir, avec l'évêque de Nottingham, au congrès de Liège, comme le rappelait naguère l'évêque de Montpellier, qui n'a pu entendre sans émotion cette noble protestation, on peut soutenir qu'une société, d'ailleurs riche et prospère, où le travailleur de bonne volonté et pourvu de santé et d'aptitude ne peut gagner un salaire suffisant, est une société mal organisée. Certes il ne faut pas la combattre en faisant appel au socialisme ou à l'anarchie : la mort n'est pas une guérison ; mais qu'on n'aille pas ici se retrancher derrière de prétendues lois économiques naturelles et fatales, et convenons tous généreusement qu'il faut guérir cette société, l'améliorer, la mieux adapter, en l'orientant vers l'idéal chrétien.
83. Chercher à substituer le salaire à l'aumône . — Cet idéal veut que le salaire cherche à se substituer peu à peu à l'aumône (1). La charité, vertu suprême et générale, réclame ici elle-même et toute la première cette substitution, aussi généreuse que prudente, qui devient le triomphe de la charité et son triomphe le plus beau. La charité résoudra donc la question sociale, mais elle la résoudra par la justice, qu'elle anime et développe, qu'elle inspire et complète.
(1) C'est eu s'inspirant de ces principes qu'où cherche aujourd'hui à substituer autant que possible l'assistance par le travail à l'aumône proprement dite.
Faut-il donner un exemple qui coupe court à toute contestation? Dieu même nous le donne. D'abord nous tenons tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes de sa pure libéralité, disons le mot, de sa pure charité : Deus caritas est. Mais Dieu, qui veut nous honorer en même temps que nous combler, nous dispense ses premiers dons pour que nous ayons le moyen d'en mériter d'autres par notre propre coopération ; et c'est ainsi qu'après avoir été les mendiants de Dieu, nous devenons ses ouvriers, ses coopérateurs : après avoir reçu Y aumône, nous recevons notre salaire, qui est royal, la grâce en ce monde et la vie éternelle en l'autre : Merces tua magna nimis.
Ainsi doit faire, à l'égard du pauvre, le riche qui sait tenir la place de Dieu; et voilà pourquoi, dans la société idéale chrétienne, tout homme devrait pouvoir vivre de son fonds ou de son salaire, ou, ce qui est mieux encore, de l'un et de l'autre. C'est là sans doute ce que voulait dire Moïse, le grand législateur, quand il écrivait : « Qu'il n'y en ait point parmi vous de tout à fait pauvre et misérable. » (Deut.,xv, 4.) Qu'est-ce à dire? Est-il possible de décréter l'abolition de la misère? Non ; mais c'est un devoir individuel et social de la prévenir, de la guérir, d'en faire sortir, aussitôt que possible, ceux qui y sont tombés, par un salaire qui honore et moralise.
84. Rapports du capital et du travail. — La question du salaire nous amène à parler des rapports du capital et du travail. Ce n'est pas le lieu de discourir longuement sur le capital, sa formation,' sa nécessité, ses abus possibles, ses droits et ses devoirs. On l'a dit avec raison, le capital est comme un travail
accumulé : ainsi l'épargne, une maison, une machine, un champ fécondé par une culture laborieuse. Ce qui est incontestable, c'est que le propriétaire du capital ou du fonds a des droits sur l'usufruit : bref, une rente modérée, qui n'est pas usuraire, est fort légitime. Mais en face de la rente, du capital, il y a le salaire du travail. Or, si tous n'ont pas le privilège de vivre de leurs rentes, c'est-à-dire, des IVuits d'un travail passé et accumulé, tous du moins ont le droit, en principe, de vivre de leur travail présent, c'est-à-dire de leur salaire.
Il faut remarquer encore que les droits respectifs du capital et du travail sont loin d'être opposés de leur nature : ils sont faits pour s'accorder. Le travail ne produit rien sans matière première, sans capital ou sans fonds sur lesquels il s'exerce ; à son tour, le capital est stérile s'il n'est pas mis en œuvre; le travail utilise le capital, souvent même il l'accroît.
Mais comment s'accorderont-ils, ou plutôt comment s'accorderont ceux qui en disposent, surtout dans une société comme la nôtre où les rapports du capital et du travail ont été troublés par le prodigieux accroissement du premier et la dilîiculté grandissante de se soutenir, si l'on ne peut compter que sur le second? Car, il faut bien l'avouer, à moins d'être un artiste ou un romancier en vogue, un avocat ou un médecin qui n'a que l'embarras de choisir les plus riches clients, un directeur de banque ou l'ingénieur en chef de quelque grande compagnie, celui qui ne peut compter que sur son travail est assez mal armé pour la vie.
Songez donc que cet homme, avant d'être capable de gagner son pain, doit consacrer le premier tiers de sa vie à l'apprentissage ou à l'étude; que la pé-
riode vraiment féconde de la vie laborieuse n'excède guère trente ou quarante ans, quand elle les atteint ; qu'il a le droit et souvent le devoir d'assumer les charges d'une famille; qu'il n'est pas de fer, mais sujet aux maladies, aux accidents, aux infirmités précoces; songez encore que dans nos sociétés modernes, surtout en France, tout homme est grevé d'impôts en naissant : il faut satisfaire au fisc avant de gagner pour soi-même un morceau de pain. Certes il n'est pas injuste d'acheter le droit de vivre dans une société policée ; mais nous constatons que le travailleur modeste qui n'a que ses deux bras est mal armé dans sa lutte pour l'existence.
Songez donc qu'une pauvre ouvrière qui n'a que son honnêteté, et ses dix doigts, gagne à peine un salaire qui ne l'empêche pas toujours de mourir de faim, et dont l'insuffisance l'expose trop souvent à toutes les séductions (1). Répétez ce salaire annuel, si durement acquis, dix fois et vingt fois : il atteint à peine une rente médiocre et il est temporaire et beaucoup plus' aléatoire. Que sera-ce si nous le comparons à des fortunes déjà grandes et qui, Dieu merci, ne sont pas des exceptions? (2)
(1) On a relevé maintes fois et partout des exemples lamentables. Voir, par exemple, V Univers (passim), sur la question ouvrière et sociale, et les articles remarquables de M. E. Veuillot (16 et 29 nov., 12 et 21 déc. 1890). — Plus récemment, voir les Ouvrières lyonnaises travaillant à domicile, Misères et remèdes, par L. Bonnevay (1896).
(2) Dans une société bien organisée, où la loi universelle du travail est comprise, le dénuement des uns ne peut provenir de la richesse des autres ; tout au contraire, la richesse d'en haut chasse l'indigence d'en bas. Aussi M. Ch. Gide peut-il écrire avec raison : « Il est permis de s'indigner de voir trop de pauvres; mais la sottise ou l'envie peuvent seules s'indigner devoir
Et pour parler de travailleurs d'élite, songez qu'un professeur de Sorbonne, qui a dû employer toute sa jeunesse à cultiver et enrichir son esprit, et qui dépense, pendant les vingt meilleures années de sa vie, toutes ses forces acquises, ne verra pas toujours ses honoraires égaler la rente, perpétuelle de sa nature, d'un modeste rentier qui a fait un héritage ou gagné à la loterie. Celui-ci pourtant n'a que quelques gouttes de cet océan de fortune qu'il s'agit de mettre en équilibre avec le travail, sous toutes ses formes et dans son ensemble, si l'on veut que la société ne souffre pas de l'excès même de ses richesses.
Ces réflexions philosophiques n'ont rien de commun avec les récriminations socialistes, et nous n'estimons même pas que les honoraires des professeurs de Sorbonne soient insuffisants. Il est permis de penser, au contraire, que les salaires, surtout ceux des hommes de lettres, des artistes, etc., doivent être modérés, parce que ce sont avant tout des honoraires, et qu'en rémunérant outre mesure, à part des exceptions princières, certaines professions, on pèse d'autant sur le travail si modeste de l'ouvrier et de l'ouvrière. Il est permis de penser que ni la science ni. le grand art ne déclinent, en côto}'ant, sinon la gêne, du moins la modestie de la fortune : bien des chefs-d'œuvre ont été payés d'abord des prix dérisoires; Homère a peut-être composé l'Iliade pour un morceau de pain. On peut penser que la littérature et le théâtre seraient
trop de riches. » Mais, dans une société qui retourne au ] I niante, il n'est que trop vrai que plusieurs sont nécessairement sacrifiés dans la lutte pour l'existence, et que leur servitude sert de marchepied à l'opulence des plus habiles ou des moins scrupuleux.
purgés de bien des malfaiteurs et que le génie aurait moins de peine à percer, s'il y avait moins d'argent à gagner au service de la Muse. Celle-ci, comme la Sagesse, veut être aimée pour elle-même : elle n'appartient bien qu'à ceux qui savent s'oublier.
Mais le but, en tout ceci, est de montrer que la condition du travail devient particulièrement difficile aujourd'hui devant un capital toujours grandissant, et qu'il faut cependant les accorder. Car la discorde serait la ruine de tous les deux et la révolution. Le capitalisme sans conscience, la féodalité financière qui détient une si grande partie de la fortune publique devrait y songer; elle ne réussira pas toujours à gagner par ses appas tels et tels élus du peuple, à les rassasier de ses miettes, à leur lier les mains, à leur fermer la bouche, en les associant à ses spéculations véreuses, en les engraissant à leur tour de l'épargne et de la substance du peuple, qu'ils devaient défendre et qu'ils dévorent. Le régime de la ploutocratie et de l'usure est un régime de corruption et il subira fatalement la peine de ses méfaits (1). Sans reprendre ici de sinistres prophéties et en s'abstenant de toute déclamation, il faut cependant conclure que nous serons broj'és par le socialisme et la révolution, si l'esprit de l'Eglise, si l'idéal chrétien ne nous suggère pas un accord nouveau du capital et du travail. Or voici
(1) Les socialistes ont fort bien remarqué que le capitalisme, effet naturel de l'individualisme et du libéralisme, creuse luimême sa propre fosse : « Il suffirait d'un mouvement puissant pour faire tomber d'un seul coup cette féodalité financière, comme est tombée l'ancienne en 1789, et... ce jour-là, l'appropriation commune du capital pour toute la nation serait accomplie. » (Stiegler, Conférence de Genève.)
peut-être les conditions les plus générales et les plus essentielles de cette alliance.
85. Conditions générales de leur accord. — On pourrait soutenir d'abord, en thèse générale, que le capital et le travail doivent se partager le produit, puisque l'un et l'autre en sont les facteurs. Naturellement, il conviendra, en principe, qu'ils se le partagent dans la mesure de leur apport. Si le capital est médiocre et le travail considérable, celui-ci cueillera les fruits en conséquence, et réciproquement. Il va sans dire ensuite que, dans tous les cas, un juste salaire (tout au moins le salaire minimum, celui qui permet de vivre humainement et au-dessous duquel le travailleur retomberait de quelque manière dans l'esclavage, désormais aboli par notre droit positif) doit être prélevé sur- les fruits, avant la rente du capital (1). Si une mine, par exemple, commence à s'épuiser ou devient d'une exploitation plus difficile, c'est au capital surtout à en supporter les conséquences. D'ailleurs, dans ce cas, il est évident que c'est le capital qui perd de sa valeur et diminue son
(1) Ce salaire minimum, l'ouvrier n'a pas le droit d'y renoncer et l'employeur ne peut se prévaloir de son consentement : c'est la doctrine profondément humaine et chrétienne enseignée par l'Encyclique. « Il est une loi de justice naturelle plu- êl plus ancienne (que ]e consentement des parties), à -avoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre el honnête (51). » On voit dès Lors quelles sont les limites morales de la loi de l'offre et de la demande. Ainsi se trouve confirmée l'opinion de M. L'abbé Pottier, professeur de théologie moral.' a Liège : « Pour l'ouvrier prolétaire fournissant à des genres d'industries nui réalisent du bénéfice oe( tout le travail
qu'on peut raisonnablement en attendre, la justice .\
prix de -on travail équivalent au moins & tout ce qu'il lui faut pour vivre » [Congrès de Liège.)
apport. Par contre, si une entreprise réussit au point de rapporter le dix, le vingt, le cent pour cent du capital engagé (et ces succès ne sont pas si rares), c'est le capital qui sera le plus avantagé. Le salaire est donc le droit le plus modeste, mais c'est un droit sacré. Tout ceci revient à dire qu'il convient en règle générale de partager équitablement, entre le capital et le travail, les bénéfices nets, de manière que le capital soit avantagé plus ou moins selon les risques particuliers qu'il a pu courir. C'est là, au fond, le régime de la participation aux bénéfices et du travail associé; il est bien supérieur de sa nature au simple salariat, et on le pratique déjà avec le plus grand succès.
Mais cet ordre de considérations, quelque juste qu'il nous paraisse, nous entraînerait trop loin et pourrait prêter à des chicanes de détail. Nous chercherons donc plus haut encore la loi de l'accord du capital et du travail, ou plutôt de ceux qui en disposent. Elle comprend deux parties :
Premièrement, les propriétaires et les capitalistes sont tenus, par une loi morale et sociale, de fournir eux-mêmes, selon leurs aptitudes et leurs forces une somme raisonnable de travail : aucune situation de fortune, aucun privilège de naissance ne peut en dispenser. Il est écrit, en effet : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. — In sudore vultus tui vesceris pane. Il faudrait donc que tous ceux qui abusent de leur fortune pour mener une vie oisive et dissipée tombassent dans un mépris public qui les fît rentrer en eux-mêmes et rougir de leur luxe, de leur mollesse et de leur lâcheté. Ils doivent le travail à Dieu d'abord et ensuite à eux-mêmes. Le travail seul peut en faire
des hommes dignes d'honneur. Il n'y a que l'âge ou les infirmités qui puissent les dispenser. Plus leur fortune est grande, plus leurs domaines sont vastes et leurs capitaux puissants, plus ils sont tenus à se rendre utiles, à user sagement de leurs biens, à ne pas encourager des arts futiles, un luxe démoralisateur. Il n'y a que ce moyen de faire bénir leur opulence de Dieu et des hommes. Inutile d'insister ici sur les autres devoirs des riches (1). Le seul qui nous intéresse maintenant, celui dont l'accomplissement prépare d'abord la réconciliation des classes, c'est le travail. Soyons sûrs que lorsque le métayer ou le fermier verra son propriétaire, actif et instruit, veiller sur ses domaines, l'initier aux méthodes plus parfaites de culture ; lorsque l'ouvrier verra son patron mettre autant de conscience que de prévoyance dans la direction de son industrie, l'estime et même la sympathie monteront et l'alliance des uns avec les autres sera à moitié faite.
Il faut dire en second lieu — mais, ceci, hélas: va paraître d'abord une dérision — ; il faut dire néanmoins que le travailleur a l'obligation, dont les patrons ei l'Etat doivent lui faciliter l'accomplissement, de devenir propriétaire dans une certaine mesure ; il doit épargner pour acquérir un petit patrimoine (2). Il s'agit ici, bien entendu, du travailleur qui est père de famille ou appelé à le devenir. En voici le^ raH<>n< :
Une certaine propriété, celle d'un foyer, d'un patri-
'1 Voir par exemple les Devoirs de- actionnaires (Cong
, 2" parti.'. 1'' section) et surtout l'haï, vol. [21). 2) Voir la Propriété dans la famille, parle 11. P. de Pascal (Assoeiation catholique, janv. 1891) «-t surtout L'Encyclique, où « l'acquisition d'un modeste patrimoine » est recommandée formellement à l'ouvrier ^53 et suiv.
moine très modeste ou d'un capital équivalent et assuré, est nécessaire de quelque manière à l'homme pour garder sa dignité morale, son indépendance essentielle, pour n'être pas tout à fait à la merci des caprices du sort et, ce qui est pis encore, des caprices d'autrui. La propriété est la garantie de la liberté. La misère peut tremper les grands caractères ; la pauvreté évangélique peut faire des saints et attirer des âmes d'élite — et ici je réserve hautement ses droits et je m'incline avec une affectueuse admiration; — mais une loi sociale c'est que l'extrême pauvreté, pour l'individu et surtout pour la famille, est mauvaise conseillère ; c'est qu'un homme qui mendie son pain est exposé à plus d'une bassesse ; c'est que la dégradation des mœurs s'acharne après les longues indigences (1). Ni la misère ni la très grande fortune ne sont faciles à porter. Or, et c'est là une loi sociale autant qu'une règle de prudence, il faut rendre au grand nombre la vertu attrayante et facile ; il faut inviter le peuple, par ses intérêts les plus chers et la satisfaction de ses meilleurs sentiments, à être honnête laborieux, vraiment libre et moral. C'est pourquoi il faut guérir la société du paupérisme et prévenir autant que possible l'extrême pauvreté. Une société comme la nôtre, où les richesses débordent et où l'on voit des milliers d'individus et de familles manquer du strict nécessaire, se presser dans les asiles publics, aux bureaux de bienfaisance et de charité, est une société où l'alliance du capital et du travail n'est pas faite ni en voie de se faire (2).
(1) L'Encyclique rappelle, avec S. Thomas, que l'usage de certains biens extérieurs est requis à l'exercice de la vertu (40).
(2) V. l'Encyclique (54).
Il faut excepter les campagnes où la grande majorité des familles ont un foyer et une parcelle de terre. Et c'est là, soit dit en passant, ce qui explique qu'il n'y ait pas de jacquerie à craindre, malgré la crise agricole et les charges énormes et disproportionnées qui pèsent sur l'agriculture; tant qu'il en sera ain<i, le cinquième état, celui des paysans, ne fera point la révolution qu'on nous annonce (1). Il en va tout autrement du quatrième état, celui des ouvriers : c'est que l'ouvrier généralement n'a pas de foyer, n'est pas propriétaire ; de là, bien des revendications, souvent injustes, alors cependant que son salaire est très supérieur, même relativement, à celui du paysan.
86. Le petit patrimoine. — En définitive, combien nous sommes loin, surtout dans les villes, de l'accomplissement du précepte de Moïse : Qu'il n'y en ait point parmi vous de tout à fait indigent (2). » Comment l'accomplirons-nous ce précepte? — Evidemment et tout d'abord en facilitant la formation de petits patrimoines inaliénables et transmissibles de père en fils, ce que l'on a appelé des homesteart. Les économistes chrétiens tombent d'accord sur ce point. Il faut donc protéger l'épargne, non celle de l'avare qui s'accumule toujours pour écraser davantage encore le travailleur, mais la petite épargne, celle qui en se fixant dans la famille devient le patrimoine, au lieu de la laisser à la merci des pirates de la
(1) Malheureusement la petite propriété foncière a tant d'ennemis, à commencer par la loi et le fisc, qu'elle aurait succombé depuis longtemps, n'était L'esprit d'économie et la ténacité du paysan français (Cf. Quérin, V Evolution sociale).
(2) Les premiers chrétiens le pratiquèrent du premier coup ce précepte admirable, au témoignage des Actes (iv, 34), texte cité par l'Encyclique (34).
finance, qui la dévorent on la déciment périodiquement par des coups de bourse et des cracs financiers.
Le législateur hébreu, en divisant entre les familles le sol conquis, avait attribué à chacune un lot dont elle ne pouvait être dépossédée que pour un temps; à l'année jubilaire, chaque famille rentrait dans ses droits primitifs. Pourquoi notre législation chrétienne serait-elle moins favorable au peuple, moins soucieuse de la conservation et de l'honneur des familles ? Il est vrai que la terre n'est plus aujourd'hui le seul fonds productif et important au point de vue social ; il y a nombre de familles groupées dans les villes et sans attache à aucun point du sol. Mais pourquoi la loi ne leur réserverait-elle pas un droit de préemption, et même à un taux de faveur, sur les fonds publics, ou du moins garantis par l'Etat, jusqu'à l'équivalence du patrimoine rural assuré aux familles agricoles ?
Ce qui est indispensable, c'est de protéger la petite propriété, d'en faciliter la constitution et de la fixer dans la famille. Il serait peut-être bon à cette fin d'exonérer de tout impôt un minimum de patrimoine. On se récriera peut-être. — Mais n'est-il pas vrai que l'impôt doit porter sur le superflu plutôt que sur le nécessaire des contribuables? Et quelle injustice y aurait-il à ce que cinq ou six millions d'hectares en France, sur une cinquantaine de millions, et cinq ou six milliards de capitaux sur des centaines peutêtre (1), fussent exonérés d'impôts et de droits de
(1) Ce n'est pas trop dire, si l'on songe au total de la fortune française en grande partie mobilisée par le jeu des actions, des obligations, des papiers de crédit. M. de Foville, dont M. Jannet emprunte les chiffres, évalue à 80 milliards la valeur de la terre; à 40 milliards la propriété bâtie. Acceptons le premier
succession dans la famille? — Mais, dira-t-on, que deviendrait l'équilibre du budget? — On répond qu'il serait facile de dégrever le budget de dépenses énormes, injustes et impopulaires. Dira t-on que l'égalité devant l'impôt serait violée? L'égalité morale, à coup sûr, serait mieux sauvegardée, et c'est la seule importante. S'il est vrai qu'une famille donne plus à la société, toutes choses égales d'ailleurs, que des individus isolés, et qu'elle seule lui assure la perpétuité et des défenseurs, pourquoi la famille ne tirerait-elle pas, de ces services hors ligne, quelque com-
chiffre, qui accorde une valeur moyenne de 1.(500 francs à l'hectare; mais le second est beaucoup trop faible. Paris, à lui seul (terrain bâti , vaut une quinzaine de milliards. Plusieurs kilomètres carrés, au centre de Paris, valent de 1.00<> à 5.000 fr. le mètre carré. Une ville comme Lyon vaut, à elle seule, plus d'un milliard. On approche plus de la vérité en évaluant à L00 milliards la propriété bâtie en France, sans compter les édifices publics Qu'on ajoute à ces 180 milliards la dette de l'Etat et des villes, environ 4<> milliards. Sans doute, c'est une dette; mais c'est une valeur pour les créanciers, et, de t'ait, elle est hypothéquée sur tous les biens de France, qui vaudraient 40 milliards de plus, si la dette n'existait pas. Ajoutons maintenant les biens mobiliers des particuliers jueubles, argenterie, instruments de travail, bibliothèques, etc.); en suppos que cotte valeur mobilière soit cinq fois plus forte que le prix de location, nous atteignons au moins 20 milliards. Ajoutons, pour une somme peut-être égale, les marchandises et les biens mobiliers de toute sorte qui remplissent les magasins, les dépôts et les ateliers; ajoutons les chemins de fer, actions et obligations, pour une somme de 20 à 30 milliards; le numéraire et Les lingots d'or de la banque. Laissant maintenant les sociétés de crédit, ajoutons oette partie considérable de l'actif des soeiétés industrielles de toute sorte qui n'a pas encore été évaluée : mines, gaz et eaux de toutes les villes, tramways, etc , etc. Certaines compagnies, comme les compagnies d'assurances, distribuent parfois de forts dividendes, et leurs actions représentent encore de véritables sources de revenus. Certaines revues et certains journaux (Figaro, Revue des Deuv Mondes" val. Mit des
pensation ou même quelque privilège? Si ce n'est point là de la justice commutative, c'est au moins de la justice légale, et celle-ci ne se confond pas avec la charité, bien qu'elle soit inspirée par la charité. Pourquoi, dirons-nous encore, frapper d'impôts les objets de première nécessité? Le pauvre en consomme-t-il moins que le riche? Ils lui coûtent déjà bien davantage.
87. Iniquité de la législation. — En vérité nos lois, au lieu d'être inspirées par l'esprit chrétien, semblent parfois dirigées contre les droits les plus
millions. Nous supposons, il est vrai, que les Français possèdent tout ce qui est en France, et ce n'est pas exact; les Anglais, par exemple, possèdent peut-être un dixième de nos chemins de fer. Mais les Français possèdent beaucoup plus à l'étranger qu'on ne possède chez eux; différence en leur faveur : 15 à 20 milliards. Elle explique que nos importations dépassent énormément nos exportations sans appauvrir le pays. Remarquons encore que nous n'avons pas fait figurer ici l'Algérie et les autres colonies. Bref, des économistes avouent que la fortune française s'élève actuellement (il est évident qu'une guerre malheureuse la ferait baisser de moitié) à 6 ou 7.000 fr. par tête d'habitant, et l'on peut, semble-t-il, hausser ce chiffre jusqu'à 10.000; ce qui donnerait une moyenne de 50.000 fr. peut-être et de 30 à 35.000 fr. au moins par famille de cinq membres. Il est vrai qu'une partie énorme de ces capitaux et la plus mobile (peut-être 80 milliards) est détenue par un petit nombre de financiers, alors que les biens de 150.000 religieux français, convoités par le fisc, n'atteignent pas un milliard. Mais il s'agit précisément de savoir s'il ne faut pas remédier à cet état de choses, à ce capitalisme, autrement que par des exhortations philosophiques et des considérations sur la prétendue fatalité des lois économiques. En tous cas, nous sommes bien fondé à demander qu'une cinquantaine de milliards fterre et valeurs industrielles sûres) soient immobilisés peu à peu et sagement, dans les 6 ou 7 millions de familles de paysans et d'ouvriers qui portent sur leurs épaules la France d'aujourd'hui et dont les fils seuls la porteront demain.
sacrés de la religion, de la famille, des pauvres et des orphelins (1).
Je ne parlerai pas ici des impôts odieux, confiscation hypocrite, qu'on cherche à lever sur nos hospices libres sur nos congrégations enseignantes, sur toutes les institutions les plus chères à l'Eglise (2) : des voix éloquentes les ont stigmatisés et je ne pourrais qu'en affaiblir l'écho.
Mais il faut dénoncer une autre iniquité d'ordre purement civil et non moins abominable, qui souille la France depuis longtemps et crie vengeance au ciel contre elle. On l'a signalée souvent, mais jamais avec assez d'indignation ; jusqu'ici les remèdes apportés ne sont guère que des palliatifs. Il arrive donc que, tous les ans, des centaines et des milliers d'enfants mineurs perdent prématurément leur père, qui leur laisse pour tout patrimoine quelque parcelle de terre, un toit de chaume, quelques milliers de francs peut-être ou moins encore. Or, sous prétexte de protéger les droits des mineurs, ces modiques héritages sont liquidés, détruits, absorbés totalement ou en grande partie par des frais de justice, disons plutôt des frais d'injustice, et l'on arrache ainsi aux orphelins un morceau de pain qui a peut-être coûté la vie à leur père et qui est encore trempé de ses larmes. En vérité, il n'y a rien de plus inique, de plus froidement cruel dans l'histoire. Dans les temps de barbarie, lorsqu'un navire était jeté à la côte, la cargaison était pillée par les naturels : eh bien ! il y a 'pire que cet usage, qui subsiste encore dans certain^ pays sauvages. Et
(1) Voir Encycl. 4.
(2, V. Encyci. 61.
voilà comment la loi française favorise la formation, la conservation et la transmission des petits patrimoines; voilà comment elle protège l'épargne du pauvre et la petite propriété !
Non, en vérité, tant que ces abus abominables subsisteront, tant que les frais de justice seront tels, dans les petites causes, qu'ils équivaudront à des dénis de justice doublés d'hypocrisie, la société ne méritera pas d'avoir la paix et la stabilité.
Il ressort de tout ceci que, même par ce temps de prétendue liberté, de prétendue fraternité et de prétendue démocratie, le peuple est odieusement exploité, il n'est pas aimé.
88. Les amis du peuple. — Je me trompe, l'Eglise l'aime, et avec passion, comme une mère, malgré ses égarements. Avec l'Eglise, il faut comprendre tous les patrons et tous les riches vraiment chrétiens (1). Eux aussi aiment le peuple, et parfois jusqu'à la folie du sacrifice ; ils pratiquent leurs devoirs d'état et coopèrent ainsi, chacun selon ses moyens, malgré les crises que nous traversons et les tracasseries d'un pouvoir hostile, à l'alliance du capital et du travail. Les moyens particuliers à employer à cette fin varient selon les milieux et les circonstances, et ce n'est pas le lieu de les étudier (2) . Des économistes chrétiens, dans des revues et des ouvrages dignes
(1) Parmi lesquels les hommes d'œuvres. L'Encyclique en l'ait longuement l'éloge (03).
(2) Nous ne pouvons pas même énumérer ici tous les moyens secondaires que l'on a employés avec plus ou moins de succès pour empêcher ou soulager la misère, sans parler de l'aumône, qui sera toujours indispensable : caisses d'épargne, assurances de toutes sortes, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives, patronage et par-dessus tout la corporation.
d'éloge et d'encouragement, signalent les tentatives et les combinaisons les mieux justifiées par le succès. Une des meilleures et qui cadre bien avec les idées émises tout à l'heure, est' celle qui consiste à intéresser les travailleurs dans l'entreprise à laquelle ils sont attachés, en leur facilitant l'acquisition d'une certaine partie du capital. On cite telles ou telles usines où la paix règne toujours, malgré les troubles du dehors, où le travail est joyeux et n'e^t jamais suspendu par des grèves ou des chômages, où le patron et les ouvriers s'estiment et s'aiment mutuellement ; or dans ces usines trop rares hélas ! une partie notable du capital engagé, un tiers par exemple, est possédé par les ouvriers. Il n'est pas possible, semblet-il, de mieux allier le capital et le travail, comme aussi les divers ordres de travaux, la tète qui commande et les membres qui exécutent.
N'est-ce pas là, en raccourci, l'image d'une société où la grande majorité de toutes les familles auraient acquis quelque patrimoine (1), représentant le mor-
[1] Il vaut mieux, en principe, constituer des patrimoines que des pensions viagères, dans l'administration publique et dans l'industrie privée. Ainsi pensait M. Alfred de Courcy {Réforme sociale, 1er avril, p. 544). Ainsi ont l'ait déjà nombre de patrons bien connus pour avoir résolu autour d'eux, autant du moins qu'ils pouvaient l'espérer, la question sociale : les Harmel, les Maine, les Schneider, les Laroche-Joubert, les Boucicaut. Chez Marne. « à quarante ans, un typographe peut posséder, du l'ait de La seule participation au chiffre des affaires, an capital de 5.000 francs avec lequel il se t'era construire une petite maison et il entrera dans ses meubles» Non . Revue, 1 avril 1891 . — Déjà en 1881, des disciples de Le Play écrivaient ces paroles : «< Il De suffit pas a l'ouvrier ou à l'employé d'être a l'abri des chômages, il faut encore qu'il pu er par l'é.
possession d'un patrimoine, afin de r*""iir x"T"tlli''* «« la vie. Or, attendre qu'il réussisse, pa^îaOrtW^&vWnnïVtiou
ceau de pain indispensable à leur conservation, et où, d'autre part, l'activité, les talents pourraient conquérir une situation de plus en plus élevée, proportionnée au mérite et aux services rendus à la communauté? Il se constituerait ainsi une sorte d'aristocratie, qui ne serait pas enviée, qui n'humilierait personne et serait ouverte à tous.
89. L'union des classes. — Ce qu'il faut éviter par-dessus tout et ce à quoi nous poussent cependant tous les économistes plus ou moins libéraux, c'est la constitution de deux classes, dans la société, dont les intérêts seraient contradictoires : d'un côté les capitalistes et les propriétaires; de l'autre côté les salariés, les mercenaires, les prolétaires. Telle fut à certains égards la société carthaginoise, et elle a sombré. Au contraire, Rome, du moins aux jours de sa gloire, fut soutenue par toutes ses classes. Lorsqu'Annibal campait à ses portes, on ne vit pas les plébéiens entreprendre une guerre civile, comme nous l'avons vu, hélas! aux jours de. nos épreuves sanglantes. Pour conjurer ces malheurs, il faut que le divorce cesse entre le capital et le travail. L'idéal d'une société chrétienne, ce serait que nul homme valide ne s'exemptât de la loi du travail, et que toute famille, sans être jamais privée de son foyer et du strict nécessaire, fût toujours sollicitée par le désir d'un bien-être légitime et d'un mieux toujours croissant.
Alors s'accomplirait le précepte de Moïse qu'il fau-
cle l'épargne libre et personnelle, à se constituer un petit patrimoine, ce serait i*eculer indéfiniment la réforme... Mais, ce qu'il ne peut faire seul, il l'accomplira facilement avec le secours de son patron. » [Programme de gouvernement et d'organisation sociale, 1881.)