‹ Études sociales et économiques sur le Canada [microforme]Chapitre 27 sur 38 · CE · texte numérisé non relu

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pays est aujourd’hui la victime. Aussi un économiste allemand, écrivant sur ce sujet, reproche aux autorités d’avoir encouragé l’industrie aux dépens de l’agriculture et d’être les auteurs du lamentable état commercial de l'Allemagne. Si nous jouissons d’une prospérité vraiment enviable, (1) c’est parce que nous avons évité l’erreur dans laquelle est tombée l’Allemagne; c’est parce que nous avons avant tout encouragé le développement de nos ressources agricoles.”

Ce que dit M. Gigault de l’importance primordiale du développement agricole est absolument vrai. Dans tous les pays où l’on a souci de la prospérité publique présente et à venir, l’industrie agricole doit conserver la première place. C’est parce que nous en avons la conviction profonde que nous répétons ici cet autre principe déjà énoncé au cours de ces études:

La conservation du sol et la prospérité des classes agricoles dans le Canada françnwis sont intimement liées au développement d’après une méthode vraiment nationale des industries dont la région fournit les matières premières et particulièrement des industries forestières.

C'est pour cela que nous affirmons la nécessité d’une politique industrielle. C’est cette politique précisément qui empéchera le peuple d’abandonner la campagne pour la ville, car l’un de ses premiers effets serait de coloniser rapidement les terres publiques. Prétendrait-on par hasard qu’il est préférable d’attendre et de subir l’industrialisme étranger, surtout l’industrialisme américain? C’est bien alors que nous aurions vraiment à craindre le dépeuplement des campagnes qui est toujours la conséquence d’un état social vicieux. Maïs ne nous attardons pas sur des arguments déjà plusieurs fois répétés au cours de ce travail. Passons aux autres points, qui sont intimement liés à celui-ci.

Le but d’une politique industrielle devrait être de développer

(1) La prospérité dont parle M. Gigault est réelle, pour ce qui est de l’agriculture, au moment actuel; mais elle ne nous garantira pas dans l’avenir contre l'absorption économique par les Américains, ce danger que le révérend père Lalande signale avec tant d'éloquence et de vérité.

a0n pas les industries exotiques ni même toutes celles dont on trouve la matière première dans le pays, mais surtout celles ou le Canada peut entrer en concurrence avantageuse avec les autres pays du monde,

Il nous a toujours paru que sur ce point nous avions fait fausse route, et le mouvement industriel que prétendent nous révéler nos statisticiens ne nous a jamais semblé bien sérieux. Osons dire toute notre pensée, nous croyons souvent ÿ trouver un gapillage inutile de forces. 11 ne nous est pas facile, par exemple, de croire à la réussite dans notre pays de la grande industrie textile. Nous entendons Je vrai succès industriel, non pas l’existence plus ou moins chanceuse de quelques fabriques isolées, Il est tentant sans doute pour des Canadiens d’essayer d’implanter chez eux ces industries, Nous sommes en relations commerciales intimes avec l'Angleterre et les Etats-Unis, les pays du monde ou l'on fabrique le plus de tissus de laine et de coton. Les capitaux anglais surtout se prodiguent volontiers pour des industries de ce genre et il est facile de trouver en Angleterre des ouvriers assez instruits qui ne demandent pas mieux que d’améliorer leur sort en émigrant. Mais ces avantages du début sont illusoires. Non pas tant à cause de la matière première qu’il faut importer, car l’exemple de l’Angleterre prouve qu’on peut surmonter ce désavantage dans certaines circonstances, Mais, précisément, les circonstances qui favorisèrent les débuts industriels de l'Angleterre dans le tissage du coton, par exemple, n’existent pas du tout en Canada.

Cela est de notoriété historique. Passons donc à ce qui nous paraît devoir être pour nous pendant longtemps encore une cause inévitable d’insuccès dans ces branches d'industrie. Cette cause c'est la concurrence étrangère contre laquelle, faute de marché indigène, il nous est impossible de protéger ces industries au moyen de tarifs douaniers. Se fait-on une idée de ce que c’est que cette concurrence? Prenons, par exemple, les lainages. Voilà une industrie dont nous trouvons dans notre pays une excellente matière première. La laine de nos moutons est de première qualité, les étoffes de l’industrie ménagère en font foi, et il serait facile de multi iier les troupeaux. Mais on trouve des montons partout, et dans Presque tous les grands pays

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on tisse la laine non seulement pour la consommation sur place, mais aussi pour l’exportation, Ces industries, longuement établies, ont poussé des racines dont on ne soupçonne pas la profon-

-deur, Ici il est fort douteux que nous pourrions obtenir la ma-

chinerie nécessaire, même en la payant. L’aurions-nous que ne saurions pas nous en servir, ni traiter la laine et la filure, Il nous faut passer par une période de longs tâtonnements. Làbas on sait tout ce qu'il faut faire et on le fait dans la perfection. Le travail se subdivise entre de vastes établissements spécialisés; l’on n’épargne ni le temps ni l’argent pour obtenir une fois pour toutes le résultat voulu. Ouvriers et ingénieurs sont instruits dans d'excellentes écoles techniques pour lesquelles on dépense chaque année, en Angleterre seulement, plus de six millions de dollars; ils se perfectior: ient par une pratique incessante, Dans les centres de l’industrie des lainages, des districts de Leeds et de Bradford on trouve d'immenses usines où l’on ne produit qu’une seule espèce, qu’une seule qualité de marchandises. Depuis des siècles les secrets se transmettent, l’expérience s’accumule de génération en génération. Dans l’une on ne fabrique depuis cent ans que des couvertures blanches; une autre n’a jamais fait qu’une seule espèce de tricot, et tout cela en quantités immenses dont les chiffres écrits ne nous donnent aucune idée. Le Yorkshire à lui seul possède cent mille métiers à laine et plus de 2,250,000 fuseaux. Comment soutenir la concurrence dans de telles conditions? Quand pourrons-nous espérer d'atteindre le chiffre d’affaires de la moindre des importantes villes industrielles d'Angleterre? Tout ce que nous disions des laïnages s’applique avec infiniment plus de force à la fabrication des cotonnades. (1) Plus tard la chose pourra devenir possible, aujourd’hui elle ne l’est probablement pas. Pourquoi donc nous soumettre à cette concurrence rui-

(1) Il est bien entendu que «es remarques ne s appliquent qu'à la grande industrie d'exportation, Quant aux industries ménagères qui sont d'une si grande importance dans l'économie d'un peuple, elles entrent dans une toute autre catégorie. , Dans la province de Québec elles évoluent et nous pourrions signaler plusieurs fabriques de lainages qui sont certainement les noyaux d'une grande industrie qui se développera dans l'avenir.

neuse lorsqu'il est possible de pous enrichir et de développer notre pays par des industries ou nous he rencontrerons pas de concurrence sérieuse? Cultivons d’abord dans uotre jardin national celles de nos plantes indigènes que les autres pays ne possèdent point en quantités exploitables, Commençons par les industries forestières, Nous n’entendrons plus alors à New- York les propriétaires des journaux à grand tirage prédire qu’ils seront obligés de faire la conquête du Canada pour s’approvisionner de papier. Cette prédiction n’est pas une vaine mena. ce. “ Le papier, dit le vicomte G. d’Avenel, est avec le fer la marchandise dont l'usage en notre siècle a le plus augmenté, A eux deux ces objets l’un si fragile, l’autre si solide, nt été, dans l'ordre moral et matériel, les principaux agents du progrès.”

Si nous admettons l'utilité et à plus forte raison la nécessité et l’urgence d’une bonne politique industrielle, nous conviendrons qu’il est essentiel tout d’abord qu’elle repose sur autre chose que sur des discussions académiques ou sur des comparaisons entre les divers tarifs. Tout cela, nous l’avons vu, n’est Pas ie point capital chez nous, et de tels débats Gégénèrent trop souvent en un mot d'ordre de parti. Cette politique doit reposer sur des principes d’une justesse et d’un effet pratique démontrés et induscutables. Pour ce qui est de la participation légitime de l'Etat, nous croyons, avoir trouvé ces principes énoncés par M. Paul Leroy-Beaulieu. Quant à la part que doit y prendre l'initiative individuelle, nous trouverons certainement des indications utiles en étudiant l’organisation de l’industrie lai. tière telle qu’elle existe dans la province de Québec.

L'industrie laitière commença à s’implanter en Canada vers l’année 1870. A cette époque, elle était nulle dans la province de Québec. Quelques années plus tard nous importions nos premières machines centrifuges. L'une des premières sinon la première de toutes dans Ja province fut installée à Sainte-Marie de Beauce par feu le colonel Henri Duchesnay, plus tard député de Dorchester. I] sacrifia à cette fin des sommes considérables, à une époque où Je succès était bien incertain. M. Barré, qui avait été envoyé par le gouvernement provincial, étudier l’industrie laitière en Danemark, était le directeur de cette fabrique. Tout n’était alors que difficultés, Les cultivateurs étaient

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défiants, le capital se dérobait. Les progrès étaient bien lents. Mais en 1882 les choses changèrent de face parce qu. à cette époque j’on adopta une politique industrielle laitièr-. Le gouvernement de l’époque mérite les plus grands éloges pour le bienfait ainsi conféré. Son mérite cependant se borne à avoir compris le rôle et l’utilité de la société d’industrie laitière, que la législature de Québec constitua ent cornoration. Voici les clauses fondamentales de l’acte constitutif :

“ La société d'industrie laitière, dans le but d’obtenir une diffusion jus prompte ét plus complète des meilleures méthodes à suivre pour la production du laït, la fabrication des produits laitiers et en général l'’avancement de l'industrie laitière, peut subdiviser la province en divisions régionales, dans lesquelies des syndicats, composés de propriétaires de fabriques de beurre et de fromage et autres établissements laitiers, peuvent être établis.

“ La formation et le fonctionnement de ces syndicats sont régis par les règlements adoptés par la société et approuvés par le l‘eutenant-gouverneur en conseil, et tels syndicats sont sous la direction et la surveillance de la société.

“A ces syndicats, le lieutenant-gouverneur en conseil peut accorde, à même le fonds consolidé du revenu, une subvention égale à la moitié des dépenses encourues pour le service d’inspection et d’enseignement organisé dans le syndicat, y compris le traitement d’inspecteurs, leurs frais de voyage et autres dépenses en relation directe avec tel service, mais ne devant pas excéder $300 pour chaque syndicat.”

La société d'industrie laitière ainsi créée prit l'initiative de tout le mouvement, avec l’appui du gouvernement. Ses membres furent infatigables dans leurs études et leur surveillance. Ils établirent à Saint-Hyacinthe une magnifique école de laiterie ou le nombre des élèves augmente d’année en année. Nous savons tous les admirables, les incroyables résultats obtenus. Ils sont dus à l'initiative éclairée de la société d'industrie laitière. Mais elle n'aurait pas obtenu ces résultats sans l’appui et l’aide du gouvernement provincial, qui adopta une politique laitière et aida pécuniairement à l'organisation, ni sans le concours de tous l:s hommes vraiment patr'otiques, tant ecclésiastiques que

‘aiques qui créérent un mouvement d'opinion publique et aidèrent à répandre les idées qu'éritait la socicré,

Nous trouvons dans la sociét: d''udustrie ‘aitière, dans l'influence qu’elle exerce, dans ses r:mifications par toute la province, un exemple des effets bienfaisants üe l'organisation et jusqu’à un certain point de la concentration économique, dont les trusts représentent l'usage abusif. Nous trouvons dans cette organisation, en tenant compte toutefois des différences dans le genre du travai!, ainsi que des conditions sociales et du caractère national, quelque chose de celle des cartells allemands. Elle s’en rapprochera plus encore lorsque la société s’occupera davantage, soit directement, soit indirectement en usant de son influence, auprès des autorités ou sur les acheteurs, de la question des débouchés et de celle des prix. Dans le Cartell, en effet, d’après M. Philippovitch, un économi:tte allemand, “ chaque industriel conserve la direction de l’organisation intérieure de son exploitation, mais il se lie avec les producteurs de la même branche pour régulariser et, éventuellement, supprimer la concurrence et se Partager entre eux les débouchés.”

Nous constatons donc en examinant le mouvement qui a don-

né lieu à l’organisation de l'industrie laitière dans la province de Québec, premièrement Ja manifestation d'un besoin social urgent; le cultivateur en était rendu au point qu'il ne pouvait plus vivre sous les conditions existantes, Nous voyons, en second lieu un certain nombre d'hommes patriotiques se groupant autour d’une idée et s’engeageant à en faire une réalité pratique. Plusieurs de ces hommes étaient désintéressés, si ce n’est à titre de patriotes, d’autres avaient un intérêt financier direct à Ja réussite.du projet. Et ceux-c: n'avaient pas moins de mérite réel que ceux-là, car la plupart du temps c'est parmi les gens directement intéressés à une réforme qu'on trouve le moins de Clairvoyance et de courage. En troisième lieu nous avons le gouvernement

qui consent à intervenir Pour seconder et appuyer de la sanc-

tion légale et administrative la société d'industrie laitière. Cet-

te société a donc accompli ce travail préparatoire ou médiat si

essentiel, dont nous parle Rodbertus, cité au chapitre précédent.

Est-il possible d'appliquer les principes de la politique lai-

tière à l’établissement d’une politique industrielle? Pour notre part, nous ne croyons pas que cela serait impossible. Il est même très important que dans une réforme de ce genre le peuple se trouve en présence d’une idée qu’il connait déjà et dont il a éprouvé les bons résultats. Mais il ne faut pas oublier qu'ici oeuvre à accomplir est beaucoup plus considérat!e et plus compliquée. Et cette remarque reste vraie même si l’on s’en tient tout d’abord à un seul genre d’industrie, à l’industrie forestière, par exemple, qui produit principalement le bois d’oeuvre travaillé de diverses manières, la pâte et le papier.

Nous croyons donc que le premier pas à faire dans le sens d’une politique industrielle serait la formation, sous les auspices du gouvernement provincial, d’une association qui prendrait le nom de La Société des industries forestières. Son rôle serait la recherche, l’instruction pratique, la propagande, l’inspection et la surveillance. Pour nous rapprocher des termes du statut qui a donné l'existence légale à la société d’industrie laïtière: dans le but d'obtenir une diffusion plus prompte et plus complète des meilleures méthodes à suivre pour assurer la protection et la permanence de la forêt, ds pouvoirs hydrauliques, de la production forestière et de la fabr'cation scientifique des produits forestiers, la société des industries forestières pourra établir, avec le concours du gouvernement provincial, un bureau de recherches industrielles, une école d’industrie forestière; elle pourra subdiviser la province en divisions régionales pour les fins de propagande et pour l’établissement de syndicats composés de propriétaires d’industries forestières, lesquels syndicats seront soumis. dans l'intérêt commun, à l’inspection, etc., etc.

Le bureau des recherches ji 1dustrielles serait chargé, comme son nom l'indique, de recueillir toutes les données scientifiques pouvant se rapporter aux industries forestières et d’en rechercher les applications pratiques. On pourrait les rendre publiques au moyen de bulletins périodiques et surtout de conférences.

L’instruction se donnerait dans une ou plusieurs écoles d’industrie forestière qu’on établirait dans des endroits accessibles, même dans la forêt, afin de permettre aux élèves de mettre

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en pratique ce qu’on leur enseignerait, et aussi afin de diminuer et même peut-être de couvrir complètement les frais d'entretien par la vente des produits de ces écoles, qui deviendraient antant de centres de développement industriel scientifique,

La société se chargerait aussi, toujours avec l'approbation et le concours du gouvernement, de subdiviser la province en divisions régionales, ou l’on s’occuperait de la création d’établissements d'industries forestières de toutes espèces et de syndicats, surtout de syndicats de colons chargés de fournir à une foule de

fabriques le bois d'oeuvre, le bois à pâte et d’autres matières premières plus ou moins préparées, L’inspection des fabriques servirait à assurer jusqu’à un certain Point l’uniformité et contribuerait certainement à hausser la qualité des produits définitifs. Ce serait une application bienfaisante du système nécessaire dans l'économie moderne de l'organisation et de la centralisation industrielles, suivant Jes principes déjà appliqués à l'industrie laitière, Et chose importante, ces Principes de concentration seraient conformes à l'esprit de notre peuple, si l’on tient compte des conditions sociales ou il est appelé à débuter dans la carrière industrielle.

On comprend que dans l’état actuel de la loi et de la coutume, surtout de l'esprit qu’on apporte à l'interprétation et à l'application de la loi, l’action d’une société d'industries forestières, telle que nous l'avons esquissée, serait bien difficile Pour ne pas dire impossible. 11 faudra Pour que son action soit utile, que l'orientation, même de la politique forestière soit changée, Le #ouvernement devra s'occuper, indépendemment de la société, de l'instruction industrielle générale de la population, et avec son aide, de la protection et de la permanence de la forêt. Il devra ensuite, toujours aidé de l'association, créer un fonds de prêts industriels. Tous ces points sont trop importants pour que nous puissions les traiter dans les limites de la présente étude, Nous nous oCCuperons de chacun d'eux séparément, après quoi nous pourront entrer plus en détail dans le véritable rôle d’une société des industries forestières et voir plus clairement quels seraient les résultats d'une telle politique.

Arrêtons-nous done ici Pour aujourd’hui, Que le lecterr gnrtout ne se décourage pas à la lecture de ces Pages trop arides.

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