PREMIER ARTICLE
SUMÉRIEN OU AGGADIEN?
Au début des études sur les cunéiformes assyriennes, on avait généralement» sans discussion aucune, admis que les habitants sémitiques de la Mésopotamie avaient inventé Técriture qui devait rendre leur idiome. Le 20 octobre 1 85/i , j*étabiis, dans un article de Y Aihenœum français, que cette supposition, regardée alors comme un axiome, ne pouvait être admise. Je démontrai que, les mêmes caractères hiéroglyphiques exprimant, dans cinq langues différentes, les mêmes notions et les mêmes syllabes, une seule nation devait avoir créé le système. La comparaison des mots qui exprimaient ces notions excluait la nature sémitique du peuple inventeur et désignait d'une façon certaine une origine touranienne. Quel étail le nom à donner à ce
J. As. Extrait n^a. (1875.) 1
peuple représentant une antique civilisation? Je proposai alors, faute de mieux, d'appeler Tidiome casdchscythique ou casdeen, du mot hébreu Kasdim,la Chaldée; le nom proposé était, je lavoue, assez mai choisie Aussi n y eut-il qu un seul savant qui s'en servît. M. Rawlinson proposa le mot chamitiqae qu'il changea plus tard contre celui de chaldéen ou de proto-chaldéen; ne discutons pas la valeur de ces termes que le grand savant britannique emploie encore, et avec lui quelques autres savants anglais.
Au mois de juillet 1 855, j'eus, pour la seule fois de ma vie, Theureuse occasion de rencontrer Hincks. Il rejeta, non sans raison, les termes de casdoscythiqae et de chaldéen. Il proposa l'expression d'accadien, et se fonda sur la considération suivante : Tous les rois de la Mésopotamie se servent, après leur titre principal , du titre subsidiaire de roi des Samers et des Accads ou de Samer et d*Accad : il pourrait donc être bien probable que l'un des deux peuples fût l'inventeur de l'écriture; Hincks proposa celui d'Accad, parce que ce nom figure dans la Bible.
Le nom se recommandait en effet par sa facile prononciation; il n'offrait pas, au surplus, l'inconvénient d'une appellation inconnue de tout le monde. Aussi, quelques savants s'en accommodèrent et s'en iservîrent dans leurs écrits sans parti pris et sans s'engager dans une discussion quelconque.. J'avais déjà, en i855, découvert au Musée britannique
la série des suffixes possessifs, publiés depuis dans mon Expédition en Mésopotamie. En 1869, j'exposai les principes de cette langue antique au Congrès des Orientalistes à Kiel. A la fin de 1872, je fis à la Société asiatique de Paris une esquisse de tout le système grammatical de la langue que je nomme sumérienne.
Mon savant ami M. F. Lenormant s'était de son côté occupé des principes de cet idiome , dans un livre qu'il intitula Études accadiennes. Il eut la gracieuseté de me le dédier en des termes dont je ne puis être que reconnaissant, car les recherches qu'il y a faites ne font qu'honorer lauteur et celui à qui il a eu la bienveillance de les adresser. Il avait sans arrièrepensée choisi le nom proposé par Hincks, au point même qu'il ne crut pas nécessaire de se préoccuper de cette appellation d'accadien. Cela résulte de la note finale du second fascicule, publié après mon exposé à la Société asiatique, et où j'avais donné les raisons^ pour lesquelles j'acceptais comme seul nom vrai de l'idiome celui de sumérien.
Cette note , empreinte d'une courtoisie mêlée de surprise, doit être reproduite textuellement^ :
(( P. S. Je n avais pas cru qu'il fût nécessaire d'entrer ici en explication sur le nom à*accadien, donné
^ L'expositioa de ces raisons qui forment la base de toute cette discussion est comprise dans une demi- page ^ 18 lignes, auxquelles M. Lenormant a opposé trente-cinq grandes pages in-quarto.
* Lettres assyriologiq lies (seconde série), Etudes accadiennes , t. I, i*^' partie, par F. Lenormant ( Paris , iSyS).
à la langue qui fait l'objet de nos recherches, voyant ce nom généralement adopté à la suite de Hincks^ Mais M. Oppert vient d'en contester d'une manière absolue l'exactitude^ dans son cours au Collège do France^. Il veut donner à cet idiome le nom de langue sumérienne, soutenant qu'il était propre au peuple de Soumer et non à celui d'Accad, Toute opinion de M. Oppert mérite une sérieuse attention et a dans la science un poids considérable. Il n'est donc plus possible, après la contestation qu'il a élevée, de maintenir le nom â'accadien sans le justifier. C'est ce que j'essayerai de faire en tête du troisième et dernier fascicule de ce volume^. J'y examinerai avec développement cette question du nom à donner h la langue des inventeurs de l'écriture cunéiforme anarienne, j'y discuterai les arguments de M. Oppert, et je m'efforcerai d'y montrer pourquoi je conserve encore l'appellation d'accadien, inventée par Hinckâ et admise par toute l'école anglaise ^. »
Paris, 26 décembre 187».
M. F. Lenormant avait donc promis d'examiner
^ Comment P et les mots casdoscythique , casdéen, touranien, chamitique, proto-chaldéen?
* C'est dans la séance delà Société asiatique du 8 novembre 1872 que j'avais donné une esquisse de la grammaire sumérienne; mais j'ai employé ce nom dès 1868.
* C'est pourtant par là que M. Lenormant aurait dû commencer ses études accadiennes.
* Cela est complètement inexact, d'ailleurs on ne s'en servait que comme d'un nom, sans vouloir en prouver la justesse : ce qui est bien différent.
la question de l'appellation de l'idiome que j'avais posée pour la première fois, mais sur laquelle il avait cru superflu d'insister. Pour la première fois aussi, il a essayé d'avancer quelques raisons pour soutenir la justesse du nom diaccadien; il a exécuté son projet |dans des termes qui pourraient me pa-. raître trop flatteurs. Cependant, je ne crois pas qu'il ait ébranlé ou même entamé une seule de mes raisons directes en faveur du nom de sumérien, et je ne pense pas que toute son argumentation puisse démontrer qu'il y ait, pour le terme ÔLOccdàien, même un commencement de preuve.
L'article de M. Lenormant, quoique plein d'urbanité dans la forme, n'en révèle pas moins un certain parti pris que la discussion sur le vrai nom d'une langue si peu connue n'aurait guère comporté. La tendance à écarter, par des négations imprudentes, et par des hypothèses arbitraires, les faits avérés et admis jusque-là par tout le monde, pourrait avoir séduit quelques personnes, moins instruites et moins autorisées que ne l'est sûrement mon savant ami. Je crois donc nécessaire de développer, de mon côté, mes raisons, et d'invoquer comme juge le lecteur impartial et désintéressé.
Je puis dire que je n'aurais aucun intérêt à ne pas accepter le nom d'accadien, si Ton était en mesure de m'en démontrer la justesse.
Je ne demande qu'à voir des preuves.
Je dois d'abord rendre à César ce qui est à César; la remarque de Hincks m'a mis sur la voie de la
vérité. En examinant Thypothèse un peu fantaisiste du savant irlandais, je vis qu'il y avait lieu d'en tirer parti. Seulement, si Tune des deux nations peut être regardée comme inventrice des caractères cunéiformes, ce doit être celle de Sumer et non pas celle d'Accad.
Voici en abrégé les arguments, selon moi irrécusables, en faveur du nom de sumérien :
I. Les rois touraniens qui ont créé le titre de roi des Sumers et des Accads ont, dans leurs inscriptions, mis en premier lieu le nom de Sumer, ce qu'ils n'auraient pas fait s'ils avaient été des Accadiens.
II. Le mot Sumer n'est autre que le nom touranien lui-même du pays de l'Assyrie. Ce nom appartient à une contrée restreinte et fut étendu à tout le pays, comme cela s'est fait pour celui d'Assur. Le nom sémitique cYAssur a supplanté le nom touranien de Sumer, et cela explique la disparition de ce dernier.
III. Les monarques touraniens, écrivant en langue touranienne, expriment le nom de Sumer par les caractères Kl. EN. GI, ce qui veut dire «pays du maître vrai )>. Le nom d'Accad est exprimé par un
signe très-compliqué, >g ^, appartenant à la classe
des caractères spéciaux indiquant divers pays.
IV. Les monarques sémitiques de Babylone et de Ninive n'ont pas accepté (chose presque unique dans l'histoire des inscriptions cunéiformes) l'idéo-
gramme composé des trois caractères cités ci-dessus. Les Sémites ont créé un idéogramme nouveau,
combiné des trois signes ^ >-^t1^T J^T» ^o*^* 1^ premier ne signifie que «pays», dont le second désigne it langue », et dont le troisième, signe syilabique, KU, exprime entre autres les idées « d adoration » et de «vaticination». Pour les Assyriens, le mot Sumer s'identifiait uniquement avec Fidée d'une langue, et spécialement avec celle de la «langue sacrée». Cest également la seule fois que le nom d'une langue sert pour la dénomination d'un peuple. La conclusion forcée de ce qui précède est que , pour les rois touraniens, Sumer était le nom de leur propre peuple, et pour les Assyriens, le sumérien était la langue sacrée.
Voici maintenant des indices indirects qui, comme tous les indices en procédure, ne démonti'ent quelque chose qu'à la condition de n'être pas isolés :
L Dans le texte de la Genèse (x, lo), Accad est nommé parmi les quatre villes du pays du Sennaar où la puissance du peuple de Nemrod prit naissance.
Ces quatre villes sont : Babel, Erech, Accad, Chalanné. Nous savons avec certitude que Babel , Ërecb, Gbalanné et Sennaar étaient les expressions sémitiques équivalentes aux noms de Kaanra, Vtki, Sislab et Kaldi; il est donc à supposer que le mot Accad est, lui aussi, un terme sémitique équivalent probablement au mot touranien Urta. (Voir B. A/*
t. II, p}. I, lig. làS,) Cette considération excluerait le touranisme à'Accad.
II. Âccad est sûrement un terme indiquant un pays plus méridional, attendu que, dans les inscriptions comme dans la Genèse, il fait partie de la Ghaldée. La civilisation antique est venue d'un pays du Nord , de la première patrie des inventeurs de récriture anarienne.
III. Dans un seul passage, le pays ù'Ararat (FÂrménie] est exprimé par le signe qui indique généralement Accad. Le nom à'Ararai, trouvé dans la Bible, est un nom incontestablement sémitique et seulement employé par les nations de la souche de Sem. Si donc le double emploi du signe peut militer en faveur d'une origine septentrionale d* Accad, il pourrait également, et avec la même force, démontrer la provenance méridionale d'Ararat Mais si Ton veut insister sur cette équivalence, elle ne prouverait que lorigine commune d'Accad et d'Ararat, c'est-à-dire le sémitisme des deux.
IV. Voici maintenant une preuve directe : des textes visés comme « textes accadiens » sont écrits en langue assyrienne.
Les indices viennent encore renforcer les preuves directes, quoique du sémitisme d' Accad il ne s'ensuivrait pas rigoureusement le touranisme de Sumer.
J'insiste d'autant plus sur rinsuffisancê d'une pareille démonstration, que justement l'ai^ument principal de M. Lenormant réside dans ses efforts pour prouver le sémitisme de Sumer, d'où indirecte-
ment il veut conclure au touranisme d'Accad. Nous reviendrons , du reste , sur cette question , après avoir soumis au public savant les objections faites contre ladoption du nom de Sumérien.
M. Lenormant veut établir le sëmitisme des rois que je prétends être étrangers à la race de Sem^ Si, en effet, on prouve le sémitisme de ces monarques antiques, on aura également démontré celui de Sumer. L'origine ressort de deux éléments, de la langue dont se servent les rois, et de leurs noms propres. La langue est touranienne, cela nest pas contesté; des monarques de race assyrienne se servant d'une langue étrangère à Texclusion de toute autre, ce serait déjà en soi-même invraisemblable, possible cependant. Mais des personnages portant, presque sans exception, des noms inconnus à leur langue, ce serait un fait pleinement inadmissible. Voyons les noms de ces monarques.
Le premier de tous ces rois est tellement peu assyrien, que, jusqu'ici, on n'a pu trouver la prononciation de son nom ; on le nomme Orcham; il a pu se nommer Urbagas, peut-être même Rahagas.
^ Dans les derniers temps, M. Lenormant a modifié de beaucoup ses vues sur le sémitisme de ces rois : il remplace donc ses opinions, par une nouvelle thèse , le sémitisme du titre de roi des Sumers et d*Accad. Nous reviendrons sur cet expédient gratuit. Le roi Hammourabi se chargera de la défense de l'antiquité du titre.
Son fils Sulgi nest pas plus heureux que son père, et rappelle , comme lui', les généraux russes du Don Juan de lord Byron , qui seraient très-célèbres si Ton pouvait prononcer leurs noms. D*autres se nomment Mesa-arri'Unmé, Kamaa, Kadurmapuk, Kudarnakhanti (noms sûrement susiens), Zabam, Isbierra, Ganganum ,Simtisiihak f Ammedikaga , Kurigalza, Nammaspihu, Ulampmyas, Utzirattas, Mélisihu, Pumaparyas , Ulamharbat, Mélihali, MéUsama, Mélisibarra, Nimgiradas,Kadarpufyas,Kadarkit, Nazinihu, Naziparyas, Sagaraktiyas, Un seul, Hammurabi, dont M. de Longpérier me fit jadis faire au Louvre la connaissance, et quil faut continuer de nommer Hammurabi^y a laissé une inscription assyrienne en dehors d'autres textes sumériens. Il existe en même temps une inscription assyrienne portant le nom de Salgi, sur laquelle M. Lenormant a écrit; mais, de lavis de tous, elle est du temps assyrien, et d'un roi Sariikin ou Edilkin, et non pas du roi antique Sulgi.
Il reste encore une autre catégorie de noms royaux, que, jusquici, on a lus par les équivalents sémitiques, sans y avoir le moindre droit. Ce sont tous les noms composés de noms divins, qu on a prononcés à Yassyrienne, quoique les autres éléments des noms ne fussent pas sémiticfues. Ainsi, le nom du dieu Lune a été prononcé Sin, et on a lu Irsu-Sin, Sin-Sada, Zikar-Sin, et autres. J'ai commis également cette erreur, comme d'autres; mais le nom
^ Cela est prouvé par la leçon rabij-ra-bi-i.
que j'avais iu Zikar-Sin «serviteur de la lune», se trouve écrit Riev Aku, en indiquant par aka la prononciation du nom du dieu Lunus en sumérien.
L'idéogramme « serviteur » , que j'avais cru pouvoir énoncer par le mot assyrien zikar, se trouve être Riev ou Riv; donc ma prononciation, fondée sur l'assyrisme supposé du nom, était erronée. Il en est de même de là plupart des noms royaux dont on n'a pas d'inscription sémitique; le sémitisme d'Ismédagan et l'analogie suggérée par moi entre Ismédagan et Ismael deviennent incertains, quoique le roi du xx* siècle puisse déjà être Sémite.
C'est surtout le nom prétendu de Zikar-Sin qui s'impose à nous d'une manière irrésistible.
M. Smith, dans un petit écrit sur les noms des rois qu'il n'appelle ni sumériens, ni accadiens, mais touraniens, a prouvé que ce roi se nommait, dans sa langue maternelle, Rient- Akum , Riev- Akum , Eriv- AkuVy Eriv-Aku; effectivement le nom du dieu Aku se trouve identifié à 5m [B. M. t. II, pi. XL VIII, 1. 48). Le nom royal que nous avons cru lire sémitiquement Zikar-Sin se prononce donc, dans sa langue, Eriv-Aku, qui veut toujours dire serviteur de Sin. Ce roi était fils de Kudurmabug ,hdhiiant A' Emuthala {B.M, t. I, pi. V, n° i6, 1. lo), de la Susiane.
Ce roi se nomme toujours «roi de Laréa)y (Senkereh), et il fit faire de grandes constructions à Ur (Mugheïr). Son père, Kudurmabug, se nomme luimême «habitant de l'Ouest»).
Nous sommes heureux de pouvoir accéder à l'im-
portante identification faite par M. F. Lenormant d*Eriv'Aku avec Je nom à'Ariochde la Genèse (xiv, i).
Ce rapprochement, qui a la valeur d'une découverte réelle S fixe fépoque de ces rois vers les temps d'Abraham. Dans le passage de la Bible est mentionnée la fameuse Confédération de Amraphel n roi de Sennaar}}, Arioch uToi à'Elassarn, Kedorlaomer u roi d'£(am» et Tidal (Thorgal des Septante) «roi des Peuples ».
M. Lenormant veut identifier Elassar avec Laria. Nous ne critiquons pas cette identification. Rien donc ne prouve le sémitisme des noms de Timmense majorité des rois qui se sont appelés rois de Sumer et d*Accad, et non pas rois d'Accad et de Sumer» tout en démontre le contraire.
Nous nous occuperons plus tard de l'objection inadmissible faite par M. Lenormant, tendant à efiacer tout simplement le nom de Sumer lui-même. Nous fécarterons par une fin de non-recevoir.
Nous passons au second point, fidentité de Sumer et d'Assur.
La thèse contient l'argument le moins concluant des quatre; il na pas été combattu par M. Lenormant avec autant d'antipathie que les autres qui, à
^ Je tiens ce renseignement d^une communication orale de M. Lenormant, qui, néanmoins, dans sa nouvelle publication, appelle le roi Nit-Akou, Je tiens essentiellement à restituer sa propriété à chacun , quand même on n a pas de titre pour la faire valoir.
vrai dire, sont bien plus essentiels. Que Sumer ne soit pas Assur, il ne sensuit pas de cette négation que Sumer ne soit pas le peuple inventeur des cunéiformes. J'ai seulement, en établissant la vérité de mon opinion , voulu complètement montrer la signification de Samer et la cause de sa disparition.
Bien entendu, Sumer est Assur, comme les Gaules sont la France; la place originaire doii est parti le nom de Sumer nest pas identique, géographique ment parlant, à la région restreinte d*oii s est propagé le nom d'Assar. Le pays de Samer était, dans l'origine, bien plus rapproché d'Accad que ne l'étaient les environs de Ninive. H appartenait même au royaume de Babylone; de sorte que Sargon put dire de son adversaire Merodach-Baladan «qu'il avait, contre le gré des dieux, exercé pendant douze ans la royauté de Sumer et d'Accad. »
Pour nous, il ne s'agit que de l'identité du pays dans l'acception la plus étendue des noms.
Nous traiterons plus tard de l'identification inadmissible que M. Lenormant voudrait établir entre Sumer etSennaar; si elle était possible, elle prouverait, chose étrange, le contraire de ce que mon savant ami s'applique à démontrer. Celui-ci se sert d'un texte restitué par moi (JB. M. II, 46 , i et suiv. ) , où un idéogramme '^nî'<<^Iy» MAK. ZU, est identifié avec Sumer, puisque deux lignes plus bas on lit dans ce syllabaire un idéogramme équivalent à ASSUR. M. Lenormant conclut à ce que les deux noms ne signifient pas la même contrée. Une pareille
conclusion est assurément bien fragile, attendu que le mot Accad se trouve également expliqué dans ce document, et ny exclut pas Tinterprétation des termes géographiques de la Babylonie.
Mon savant ami s*est servi dans son intérêt d'un texte que j'avais cité en Faveur de mon opinion. Dans les textes finaux que Sardanapale VI place au-dessous des copies faites par son ordre sur d'anciennes inscriptions grammaticales, ce roi parle des vieux commentaires [talmedi) des «maîtres d'Âssoiu* et d' Accad » [gabri Assur u Akkad).
Nous devons insister sur ce passage, allégué par nous en premier lieu pour notre opinion, et qui, chose étrange, forme la seule raison pour laquelle MM. Schrader et Delitzsch ont penché vers laccadien.
M. Schrader s est même avancé au point de dire que ce passage prouvait tout [die ailes beweisende Stelle). Nous démontrerons qu'il ne prouve rien absolument, sinon la complète inanité de toute l'argumentation en faveur du nom d'accadien.
On comprendrait, au besoin , qu'on pût se servir comme d'un élément irrécusable d'un texte dont l'interprétation elle-même fût au-dessus de toute contestation; mais tel n'est pas le cas ici.
Voici le texte, tel que nous devons le comprendre (B. M. t. Il, pi. XXXVI, I. 1 1 et suiv.) : « Tablette seconde delà série anta ik-saqu, conformément aux tablettes antiques et à l'enseignement des* maîtres du pays d' Assur et d' Accad. »
Les savants allemands contestent l'explication du mot gabriy que je traduis par « maîtres», et dans lequel je vois un mot purement sémitique. Ils lassi* milent h un mot touranien, et ils Texpliquent par le mot rival. Le sens qu ils donnent à la phrase si simple est assez bizarre : « les tables rivales d'Assyrie et d'Accad ». Cela voudrait dire, selon eux, les tables parallèles ou en regard. Donc, disent-ils, le sens équivaut à ce que nous nommerions un Dictionnaire assyrien-accadien.
Puisque la seconde colonne est assyrienne, la première doit être a accadienne )> , et le nom de Tautre langue doit être accadien.
Rien n est aussi fragile que cette déduction omniprobante de MM. Schrader et Deiitzsch.
Nous n'en remercions pas moins nos collaborateurs de leur déclaration. La conséquence logique en est que les arguments de M. Lenormant ne leur paraissent pas concluants.
Puisque c'est là toute la preuve, elle est nulle par les raisons suivantes :
i"* Les mots gabri Babilu «les maîtres de Babylone n se trouvent à la fin des tables à une colonne où il n'y a pas de texte en regard. On le lit ainsi B. M. t. III, 64, 32. Ici le sens de «rivaux» ne peut trouver place.
Le même terme se rencontre dans un texte astrologique unilingue où il est dit « que la prédiction astrologique a été faite selon les renseignements des maîtres de Babylone, telle qu'elle a été écrite et extraite
des tables de Nabuzuqupyukin, fils de Mardukmubasa, chef des scribes, et descendant de Gabbi-ilanessis, chef des scribes de la ville de Calach. »
Où est ici la «rivalité», lisez la juxtaposition en regard ?
2'' On lit, au-de!ssous des inscriptions bilingues à deux colonnes, en sumérien et en assyrien, gabri Assur « maîtres de TÂssyrie n , sans indication d*un autre pays. (B. M. t. II, pi. X, 1. 10.)
y On lit, au-dessous des colonnes astrologiques unilingues et bilingues, gabri Assnr Sumer u Akkad, ou bien gabri Sumer u Akkad.
Il est donc complètement impossible de tirer un seul argument du passage que nous avons cité le premier. Encore ne faut-il pas oublier que, dans aucun exemple, il ne s'agit d'une langae à' Assur ou d'Accad, Puis, si c'était un Dictionnaire assyrien-iwcadien, le prétendu accadien devrait se trouver en second lieu , tandis qu'il occupe dans les documents la première colonne.
N'oublions pas de dire que la traduction de MM. Delitzsch et Schrader même pèche par la base. Le mot n'est nullement touranien; gabri n'est pas à lire mahiri, mais provient d'un nom assyrien et sémitique gabru, dont l'existence est parfaitement constatée par les syllabaires (fi. Af. II, 1, 191). Donc, sur ce point encore , la preuve des savants allemands est plus qu'imparfaite.
L'argument si puissant, au dire de ces érudits, se trouve donc mis à néant d'une façon radicale.
Toute la conséquence que nous pouvons tirer du passage discuté, c*est la substitution dAssiir à Sumer.
La phrase « les maîtres d*Assyrie et d*Accad » se trouve remplacée par « maîtres de Suraer et d'Accad ». Quand on lit «les maîtres d'Assyrie, de Sumer et d'Accad», cela ne désigne absolument que (des maîtres d'Assyrie», c'est-à-dire de is Sumer et d'Accaàn. Sans cela le remplacement qu'on pbserve ailleurs de Sumer par Assur n'aurait pas de sens, à moins d admettre que les deux termes, indiquant solidairement la Chaldée, sont opposés à l'Assyrie.
L'objection de M. Schrader, que gabri n a jamais le sens de « maîtres » , est tout aussi vulnérable. Nous répondrons que ce mot, par contre, l'a toujours; il se trouve dans les mots de Sargon : « le roi qui, dans les batailles et les combats, n'avait pas de maîtres. » Donc, ce point encore ne prête pas à la contestation.
Nous reviendrons sûr un autre fait bien autrement grave. Une seule fois nous avons une souscription où on lit : ((Selon le texte du pays d'Accad. » Eh bien , l'unique texte qui porte cette remarque et qui se trouve au Louvre, est écrit en langue assyrienne.
Passons à une autre série de faits.
L'idéogramme ^ZZÏIf ^f| MAK. ZU, veut sûrement dire Sumer; il signifie «réceptacle de la science». Un autre groupe, ^IH*^!!» L.IB. ZU, «cœur» ou «centre de la science», désigne sûre
J. As. Extrait n" 2. (1875.) 2
ment Assar (Noms, Dict. t. II, p. 535). Ces deux signes MÂK ot LIB sont très-rapprochës pour le sens. Le sens des deux idéogrammes est on ne peut plus voisin, de sorte quon peut sans témérité les regarder comme exprimant la même idée. On sait, d*ailleurs, que souvent des idéogrammes nombreux et ressemblants dans leurs éléments servent pour exprimer la même notion géographique ou mythologique; tous les syllabaires assyriens fourmillent de faits pareils. LIB. ZU et MAK. ZU peuvent être la même chose et désigner la ville de Sumer ou d^Assur, aujourd'hui Kala CherghâL Je ne m oppose pas à ndentification de Sumer avec le Samera d*Âmmien M arcellin proposée par M. Lenormant , à moins que ce ne soit un nom arabe, signifiant ula petite brune» comme il y a homeirâ, sofeirâ, hodeirà «la petite rouge, jaune, verte». Un nom analogue existe encore aujourd'hui dans les environs des ruines indiquées. De ce côté donc, quant au nom de Samera, rien n*infirme Tidentité de Sumer et d'Asswr. Mais cette donnée n*est pas la seule qui milite en faveur de notre identification. Le même document qui identifie LIB. ZU et ASSUR établit l'équivalence de ce dernier avec les groupes «-«^^ >— « <l^. PAL. BAT. Kl « pays du vieil empire» ^ Mais ce pays du vieil empire et qui signifie l'Assyrie, sans qu'une seule fois ce nom lui soit substitué dans les inscriptions, est surtout ralta-
^ C*P8t l'idéogramme que nous avons mal traduit par Baalbek.
ché au souvenir des vieilles institutions sacrées du royaume.
Le roi Sargon dit dans ses titres qu'il jugeait selon les lois du «pays du vieil empire», lesquelles lois, tombées en désuétude, avaient été remises en vigueur par lui. La même mention de ce pays est faite parlarrière-pefit-fils de Sargon , Sardanapale VI [Assarhanhabal) , qui se vante également, dans un curieux baril \ de maintenir les lois de Palbat Mais jamais, dans aucun des passages, le nom de FAssyrie n est écrit en remplacement de celte désignation^ quoique nous ayons une quarantaine d'exemplaires au moins du texte de Sargon. La glose qui identifie le pays du vieil empire avec TAssyrie est précieuse, en ce quelle fournit une équivalence de sens, mais elle ne donne pas le nom du pays en question. Géographiquement, la contrée est bien celle qui devait s'appeler plus tard ï Assyrie , et néanmoins, dans ces textes, on ne prononçait pas Assur, Dans le cas contraire et dans l'hypothèse qu'on employait le nom sémitique de la contrée, comment expliquer le fait que jamais, pas une fois sur soixante au moins, on n'écrit le nom de l'Assyrie? Et quel est le nom qui puisse se substituer à ce nom célèbre? Evidemment l'appellation seule qui, dans un autre cas, le remplace, c'est-à-dire Samer,
Quand donc les rois s'intitulent kasir kidinnut Palbaikiu Harran, il faut traduire «appliquant les
* De la collection de M. De Clercq.
— rt.( 20 )^~
Jois de Samer et de la ville de Harran». Il est dit que ces lois avaient été altérées dans ce laps de temps; en traduisant les «lois d'Âss^rie», on ne voit pas pourquoi ces lois d'une application forcément non interrompue seraient tombées en désuétude.
D'autre part, si ce sont les coutumes de Samer qui auraient eu ce sort, on conçoit à merveille Toubli des usages antiques appartenant au pays d'Âssur dans le sens géographique , mais provenant en réalité d'une origine non sémitique.
L'identité de Lib zu et de Mak zu est encore rendue plus plausible par des considérations tirées de la mythologie assyrienne.
Une liste de divinités donne à Makza le nom du dieu Malik (J5. M. t. II, pi. LVII, 1. 1 1 et suiv.).
Il est question de lYpouse du ,dieu de Lih zu (Assur), qui est justement ce dieu Malik.
Il paraît que ce dieu, comparable surtout au Moloch des Phéniciens , est une autre forme du dieu solaire. Malik^ est nommé « roi des hommes », et le mot assyrien est écrit par Tidéogramme AN. A. A , ce que nous avons prouvé être le représentant idéographique du mot sémitique Malik. Le dieu est nommé a dieu grand » ou « le dieu grand ».
Une vénération particulière s'attachait à cette divinité, que nous vqyons deux fois sous les règnes de SamaS'Ben et de Bennirar, k vingt-neuf ans de distance, transportée à la ville de Déri. Cet événe-
^ T&i exposé les preuves de mon assertion dans ma Chronologie biblique j p. i4.
ment parut si important qu il est noté dans les tables des éponymes, camme un fait remarquable.
Une autre glose, tirée d une liste de divinités tutélaires de localités désignées, appelle le dieu Malik (écrit phonétiquement) « roi de la ville de Mak zu ou de Sumern (B. M. t. II, pi. LX, 1. ao).
Cette ville honore encore le dieu Lagamal, appellation non sémitique. Les Susiens ont un dieu Lagamar; s'il y a identité, on devra admettre une influence sumérienne sur Ëlam.
Le fait est que, dans les textes autres que mythologiques, on trouve bien souvent Lib zu, mais rarement Mak zu. La raison de l'emploi si fréquent de l'un et de l'omission de l'autre est précisément la substitution du nom sémitique au nom touranien. Les troubles à Assar (Lib zu), cités dans les Tablettes éponymiques , ont pour conséquence la chute de la grande dynastie.
Dans une tablette où il est question de la fille d'un des derniers rois d'Assyrie, nommé Séruyaedirat, on cite une lettre de la princesse à une femme d'Assur «ville de la Reine» (B. M. t. III, pi. XVI, n^ 2).
Bien d'autres passages peuvent être cités pour prouver l'emploi de cet idéogramme; on lit rarement, que nous sachions, le nom équivalent à Sumer.
Nous avons insisté sur ces points pour montrer la raison de la disparition du nom de Sumer, remplacé plus tard, au point de vue géographique, par le nom d'Assur, C'était l'appellation de la région nord
de la Mésopotamie, avant 1 arrivée des Assyriens sémites venant du midi, de ]a terre à'Accad, sans qu'elle corresponde toutefois à la délimitation de TAssyrie des temps plus récents.
Nous le répétons, cette partie de la démonstration est de toutes celle qui intéresse le moins le fond de la question; elle se relie néanmoins à toute cette suite d'argumentations qui prouve la justesse du mot sumérien appliqué à la langue des inventeurs des inscriptions cunéiformes.
Le troisième point, à savoir l'équivalence de Kl. EN, GI «pays du vrai maître» avec le nom* de Samer, ne saurait même êti*e contesté. Il n'est pas non plus douteux que cette substitution ne se trouve dans les seuls textes touraniens. Voilà donc une autre preuve établie. Si ces rois touraniens avaient été des Accadiens, çaurait dû être le nom d'Accad, mis en premier lieu, qui eût remplacé le groupe en question.
Mais il y a un autre point qui parle encore pour la préférence à donner au nom de Sumer, Dans un syllabaire (publié B. M. II, Sg, 9), on lit, parmi les équivalents touraniens du mot mata «pays», le mot Ki-ùi-gi, et nous avons là encore une preuve que l'idéogramme signifiant Smner avait le sens de « pays» par excellence.
Nous discuterons plus loin les raisons données par M. Lenormant pour écarter ce point.
Le quatrième point est le plus décisif de tous. Botta, dans son grand ouvrage, ainsi que M. de Saulcy, dans les notes manuscrites quil m*a communiquées, ont déjà relevé, il y a près de trente ans, la substitution du mot Samiri, Samirri, Sameri, Sumerriy au groupe «-CJ^ T^, dont la première lettre exprime «langue» et la seconde à la valeur syllabique de KU. C'est en pure perte que M. Lenormant voudrait attaquer notre explication de « langue de Tadoratioii » ou de « langue de vaticination ».
Quant au signe idéographique mentionné, il n'exprime absolument que l'idée de la langue; il s*est trouvé parmi les mots, assez fréquents du reste, des inscriptions trilingues dont la lecture a démontré le sémitisme de la langue assyrienne. C'est également M. de Saulcy qui, dans son mémoire autographié sur les Traductions assyriennes des rois achéménideSf a remarqué la substitution à ce caractère du mot lisan. Le roi perse se nomme « roi des pays où se parlent toutes les langues » , ou a se parlent beaucoup de langues». Les termes de la langue perse viçpazanànâm ou parazandnàm^- proviennent de zana, de la racine perse zà ou zavâ, zend zbê, sanscrit hvê
' Uexplicafion première de ces mots perses qui, interprétés viçpatanânâm eiparuzanânâm, par le contre-sens • où vivent beaucoup d*hommes» a déjà été rectifiée, il y a quinze ans, dans mon Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 137. Depuis ce temps-là, tous les interprètes traduisent par le latin muUilingaiam.
(I parler». Le persan zebàn\ient de zuvana, subsistant à côté de zana, comme asp «cheval)) vient de açpa, raccourci dans les textes en aça; ainsi se trouvent, dans les textes perses, viçpa, à côté de viça «tout)), osa pour usira « chameau » , persan sa^ur. Dans sa critique sur le déchiffrement des inscriptions assyriennes, M. Renan, quon ne saurait taxer dun excès de crédulité, a accepté le déchiffrement de ce mot. Depuis quinze ans, ce mot lisan a été retrouvé bien des fois et toujours avec cette même signification de ((langue)), dans les deux sens connus dans tous les idiomes^. J aurais Tair de vouloir tuer une mouche avec une massue, si je mettais au défi qui que ce soit de me montrer un seul passage ou ce mot ne se prononce pas lisan et ne signifie pas (( langue ».
Et, bien entendu, jamais cette idée de «langue)) ne se confond avec celle de nation, et jamais le peuple n est qualifié ainsi parce quil se distinguait par son idiome. L*idéogramme dans le mot Sumer n'est employé que parce que, chez les Assyriens, le mot Sumer ne pouvait plus s identifier qu'avec l'idée d'une langue. Le peuple qui parlait jadis cette langue s'appelait plus tard le peuple assyrien; le pays se glorifiait de son appellation d'Assyrie, et Sumer était relégué dans les souvenirs anté-sémitiques.
Le premier signe de l'idéogramme remplaçant le nom de Snmer a-t-il, oui ou non, le sens de (( langue » ?
^ En sumérien, la «langue» s appelait têmêv.
Le second signe a-t-il, oui ou non, lacception « d'adoration ï) ?
Je pose ces simples questions, et je crois qu'on y répondra affirmativement. D'ailleurs, malgré la mauvaise grâce avec laquelle M. Lenormant accueille celte explication , il convient (i qu'elle est fort admissible ». Il a pourtant tort de croire que ce soit une acception «fort rare» : elle est fréquente; mais l'essentiel est l'aveu de mon honorable contradicteur.
Mon savant ami n'a pas pu détruire cette argumentation; mais il s'est attaqué à la seconde lettre KU. Il est parfaitement vrai que cette lettre signifie encore autre chose que « adoration » et « prophétie ». On n'a pas même pensé à toutes les significations que comporte cette lettre : comme verbe, elle signifie u être assis, attendre, avoir confiance, adorer», elle a le sens de «prophétiser»; comme substantif «arme, vêtement»; précédé du signe de matière, ce même idéogramme veut également dire «bois d'ébène». J'en passe et des meilleurs^.
La diiliculté que soulève ici M. Lenormant n'est vraiment pas sérieuse; lui ferai-je une querelle, s'il
* li est très-probable que toute la liste de douze mots qui se trouve B. M, II, 4i 722 et suiv. est applicable à KU (à moins que ce ne soit à KIT). Il y manque les deux premières colonnes « de sorte que tout le texte était :
. [kïtu. KU. k]îtuv. les divers mots.
La suite du syllabaire est :
[iyu. SI. ij^û. les divers mots.
ne traduit pas uje vainquis, par ma confiance puissanté 0 au lieu de upar mes armes puissantes», ou s il ne fait pas dire au roi a qu*il marchait dans le bois d'ébène des grands dieux ? » Où se trouve~t-elle donc cette page d*assyrien qui n'ouvre pas le champ à de pareils contre-sens? On choisit nécessairement parmi les valeurs existantes celles qui, seules, sont possibles dans Tespèce ; c'est à cette condition que tout le monde, y compris mon honorable collaborateur, peut faire la traduction d*un texte assyrien.
Mais, dans notre cas, qu'aurait-il gagné si Samer signifiait «langue des gens assis», ou «langue des armes», ou « langue du bois d'ébène n? Pour TAssyrien , Samer serait toujours une langue étrangère, quelle qu'en ftïi la nature; Tinterprétation de Tépithète n'aurait pas modifié le résultat de notre argumentation .
Rien , cependant , n'est plus facile à prouver que les deux acceptions «d'adoration» et de «prophétie». Le terme taklat veut dire «adoration a : n^g, palali, également. Cette racine veut dire colère dans les deux acceptions (d'où le mot arabe Fellah «cultivateur»). La lettre KU est encore prononcée riDt^K» assaput «prophétie» (B. M. II, pi. i5, 1. 5). J'ai traduit, il y a longtemps, le mot BIT . KU .A., dans la grande inscription de Nabuchodonosor, par « temple des oracles», et, certes, nullement pour le besoin de Ja cause, car alors je ne pensais pas au nom de sumérien. Rien, absolument rien, ne s'oppose à la traduction de l'idéogramme par <r langue sacrée»,
et tout, dans toute Fëtendue du mot, s'accorde à la faire accepter.
M. Lenormant n est pas d'un avis contraire.
Le mot Samer équivaut donc , pour les Assyriens, à ridée de langue sacrée.
Après ce développement, on pourrait encore nous poser une dernière question. La langue sacrée pourrait-elle être Fidiome sémitique de l'assyrien ? Les habitants de Babylone et de Ninive ont-ils pu donner le nom de samérien au langage des Senna* chérib et de Nabuchodonosor, langage dans lequel ils firent certainement des prières ?
La réponse à cette question est noni
Cette solution négative s'impose à nous impérieu-^ sèment par la considération, très-importante sous tous les rapports, que les Sémites seuls emploient la substitution à Samer de l'épithète de « langue sacrée », tandis que, pour les Touraniens aniérieurs à ceuxci, le même vocable de5um^r n'est qu'un équivalent de la notion de leur propre u pays ». Si les Touraniens avaient fait usage du même groupe idéographique que les Assyriens, il aurait pu y avoir incertitude; mais précisément cela n'a pas eu lieu, et, pour les Assyriens sémitiques seuls, Samer est la H langue sacrée ».
D'ailleurs, en adoptant la méthode qu'on appelle, en mathématiques, la démonstration apagogicjae ou preuve ad absurdum, admettons pour un instant que cette langue soit l'assyrien. Nous aurions donc une formule ainsi conçue : « roi d'Assyrie, roi du pays
où Ton parle Tassyrien et d'Accad». Une pareille formule est-elle possible , surtout si Ton considère qu'il était parfaitement naturel déparier assyrien en Assyrie, et qu'il était puéril d'insister dans toutes les inscriptions sur un fait qui n'avait rien d'étonnant P
Toute personne qui, sans un intérêt quelconque, sans parti pris facilement explicable, sans avoir besoin de défendre le titre choisi pour un livre, pèsera les raisons que nous avons données au sujet de l'équivalence de Ki-en-gi, d'une part, et de Sumer de l'autre, ne saurait se refuser à accéder à la force de notre argumentation.
M. Lenormant a parfaitement pressenti la valeur de toute la déduction; il a donc cherché à la détruire. Nous soumettons au public ses objections, qui nous semblent être particulièrement malheureuses.
Selon lui, le groupe que, jusque-là, tout le monde, et lui-même, a traduit dans les textes touraniens «roi de Sumer et d'Accadn, ne signifierait absolument que «roi du pays d'Accad». Il est clair que, s'il parvenait à éliminer de la qualification des rois touraniens le mot Sumer, il aurait déjà à moitié prouvé la justesse de son mot accadien.
Le pourra-t-il? Le lecteur jugera.
Pourquoi M. Lenormant substituet-il au nom de Sumer le mot pays ?
Justement à cause de la glose qui identifie le
terrae ki-in-gi au mot mâtu «pays». La conclusion la plus naturelle à tirer de ce renseignement est que le mot ki-in-gi, qui, d'ailleurs, ne s emploie jamais pour indiquer un pays quelconque , signifie le pays par excellence , c'est-à-dire « TAssyrie » , qui s ex,prime souvent par le mot mat « pays » seul.
Ne chicanons pas sur la différence entre ki-in-gi et ki-en-gi fàoiii la non-identité renverserait de suite le système de M. Lenormant; elle n est pas prouvée, et M. Menant, par exemple, insiste sur ce fait. Admettons pourtant l'identité des deux termes comme étant au-dessus de toute contestation.
La glose ne dit et ne prouve absolument que l'identité d^Assur et deSamer, qui, pour les Assyriens , est le «pays».
Quant à l'élimination de Samer, elle est détruite par les considérations suivantes :
Premièrement : un roi antique nous a laissé des inscriptions dans les deux langues. C'est le roi connu sous le nom de Hammurabi, fils d'Ummabanit. Il s'exprime ainsi ^ dans le texte sémitique :
«Hammourabi, roi puissant, roi de Babylone, le roi qui gouverne les quatre régions, qui attaque les ennemis de Merodach, le pasteur qui réjouit le cœur de ce dieu, moi.
* M. Smith , dans son Early History qf Bahylonia, a fait une omission en disant que cette inscription avait été traduite par MM. Menant et Fox Taibot. Jai restitué le texte mutilé; M. Menant a fait sa traduction sur ma restitution. Mes deux traductions de i863 et de i865 se trouvent dans mon Expédition en Mésopotamie, t. I, p. 367 et 34 If et dans mon Histoire, etc. p. 87.
uNous disons : Les dieux Ben et Bcl^EI mont donné les peuples des Sumers et des Accads pour régner sur eux; ils ont rempli ma main des tributs de ces nations. »
Dans ce texte, le nom de Samer est écrit en caractères phonéti(jVies ; il se rencontre encore deux fois suivi d'Accad dans le cours du texte*
Voici maintenant la traduction d*un texte touranien provenant du même roi. Le mot que je tra> duis par Samer y est exprimé par Tidéogramme kien-gi^.
' Histoire des empires de ChaUée el d'Assyrie d'après les monuments, depuis rétablissement définitif des Sémites en Mésopotamie (2000 ans avant J. G.) jusqu'anx Sélencides (i5o ans avant J. C).
Ma traduction de i865 est antérieure à celles de M. Smith (1873) et de M. Lenormant (1874); je ne Tai modifiée que dans peu d'endroits.
Voici la traduction de M. Smith ( Transact oflhe Society ofbiblical arekœoh^, 1. 1, p. 60) :
<To Nana of Zarilab, mistress of worsfaip, glory of heavên and earth, bis lady, Hammurabi, proclaimed by Ânu and Bel, blessed by Samas, tbe joy of the heart of Maruduk, delight of the heart of Nana, the powerful king, kîng of Babylon, KING OF SUMIR AND AKKAD, king of the four races , king of régions whicb the great gods in bis hands bave placed.
< Wben Nana the peopie of SUMIR AND AKKAD to bis dominion gave, bis enemies into bis hands she delivered.
cTo Nana, bis delight, in Zarilab, tbe city of her royalty, her deligbtful bouse she built. »
Voici maintenant la tradocticm de M. Lenormant (Etades aceadiennes, t. IV, p. SSg):
«A la déesse (Nana) de Zariun, dame de Fimmensité qui fait briller le ciel et la terre, sa souveraine, Kbammouragas, proclamé par Anou et Bel-Dagan, favorisé par le soleil , qui réjouit le conir de Mardouk, qui exalte le coeur de la déesse (Nana), roi puissant, roi
c<A Mylitta de Zari, la souveraine de Teau, du feu, de ia terre, de rair(?), la déesse du firmament, sa souveraine :
c( Hammourabi , ami d*Ânou« de Bel-EI, favori du soleil , Je pasteur qui réjouit le cœur de Mérodach, qui atteste la faveur immuable de Mylitta, le roi puissant, roi de Babylone, roi des Sumers et des Âccads, roi des quatre régions, roi de tous les pays. Les grands -dieux les ont confiés à sa main.
« La volonté de Mylitta a fait établir au roi le culte de la déesse ches les hommes des Sumers et des Accads pour qu'ils le servent; elle lui a donné Tempire sur eux, elle a rempli sa main de leurs tributs.
«A Mylitta, qui soutient la puissance de Zari, ville sacrée, à la souveraine d'Akani, j*ai construit
de Babylone, ROI DE LA CONTRÉE D*ACCAD, roi sur les quatre régions (sic), roi des contrées que les dieux très-grands ont remises à sa main, adorateur de la déesse (Nana), serviteur qui appartient à son peuple. [Pensée bien moderne!)
«LES CONTRÉES D'ACCAD (pourquoi le pluriel?) ont été remises à sa seigneurie. En lui donnant la gloire, elle (la déesse) a placé la primauté dans sa main.
«A la déesse (Nana), [mon] exaltatrice, j*ai construit dans Zarioun, la ville de sa domination sublime, le temple (appelé) la vie du pays, le temple qui est le lien de son exaltation. ■
M. Lenormant a évidemment mal divisé les phrase» : il a voulu éviter de parler «du culte des hommes de Sumer et d'Accad (sinm ungani Ki-en-gi. Vrlû), locution si commune. «Les hommes DE LA CONTREE D*ACCAD» lui paraissait, et avec raison, une peu heureuse traduction. M. Smith qui, lui, n^avait aucune préoccupation pour défendre le titre de son livre, a bien mieux rendu le sens du texte. M. Smith, en efiPet, n avait pas d^intérét à éliminer les Sumers des documents qu'il appelle touraniens.
le temple de Tâme du monde, le temple du soulien de sa puissance. »
On peut assurer que rien n est aussi naturel que la lecture de Samer, appliquée à Tidéogramme kien-gi. Ajoutons qu elle n*a jamais été contestée par qui que ce soit, jusqu'au moment où M. Lenormant a cru nécessaire de défendre le nom d'accadien.
' Il est obligé de substituer partout, à Texpression de Samer et d'Accad, celle de la « contrée d'Accadi). Cela est-il admissible? Personne ne le pensera.
Deuxièmement : Tobjection de M. Lenormant aboutit à un contre-sens, quand on examine les lettres du texte.
Voici loriginal : t:^ ^ -II -fî4 ^ J^
... Kl - EN - GI Kl AKKAD.
reœ terrœ domini veri, terrœ Accad. .
On voit que l'expression de « terre » ou de u contrée» se rapportant à Accad est déjà fournie par le mot «terre» ki, qui précède le nom du pays d'Accad. Des centaines d'exemples prouveront que cette manière de rendre l'idée aurait été pleinement suffisante. Puisqu'il se trouve avant Accad un autre idéogramme, composé de deux ou trois lettres et commençant par le même signe de «terre», il serait illogique d'y chercher une expression équivalente à une acception déjà représentée d'une ma-: nière complète. Les trois lettres ne désignent donc
que ]e nom dun autre pays, gouverné par le même monarque. Par les textes sémitiques du même roi, nous reconnaissons que ce pays est Samer,
Cela devient plus évident encore par le texte géographique dont nous parlerons plus loin. On y trouve un troisième ki après Akkad : donc kL en, gi ki est bien le nom d'un pays.
En effet, la qualification deroideuSam^ret d'Ac- Cad )) ne pourra être écartée sans que Ion tombe dans un dilemme embarrassant. Pourquoi le monarque touranien changerait-il le titre pour ses lecteurs sémites seuls? En admettant même, par impossible, que l'élimination du mot Samer ne fût pas contraire à la gi^ammaire et au bon sens, si 5um^r était un mot sémite, pourquoi les rois sémitiques ont-ils complètement perdu le souvenir de ce mot, qu'ils ne mentionnent jamais, excepté dans un titre où Samer est l'équivalent d'une langue ? Souvenons-nous que ces rois sémitiques ont toujours conservé les termes touranienis désignant la royauté, et qu'ils n'ont même pas exclu une expression aryenne, celle de patiiL L'objection par laquelle M. Lenormant a tenté d'écarter les faits réels est ainsi annulée.
Partout maintenant dans ses traductions, et contrairement à son ancienne habitude, M. Lenormant élimine le mot Samer, Malheureusement pour notre savant contradicteur, le roi Hammourabi n'est pas d'accord avec lui; 'ce monarque prétend être «roi des Sumers et des Accads», là où M. Lenormant ne veut l'intituler que «roi du pays d'Accad».
J. As. Extrait n** 2. (1875.) 3
Qui suivrons-nous donc, le savant professeur d'archéologie , ou « le roi des Sumers et des Accads » ?
Assurément le dernier. Si nous n admettons pas cette autorité , qui nous dit que le second nom doit être «Accad»? Sur quoi se base donc alors le tronçon de traduction de M. Lenormant a roi du pays d' Accad »? Ce nom diAccai sera tout aussi incertain , et la dénomination d'accadien disparaîtra par Targumentation même qui devait prouver son existence.
Si lun n'est pas Sumer, pourquoi l'autre serait-il Accad ?
Dans ces cas, nous repousserions le nom d'accadieriy et nous proposerions, avec une autorité tout à fait suffisante, ceux d'urtayen ou d*araratois.
Disons-le franchement : cette façon d'argumenter fera, sur tout homme impartial , l'impression même que ressentirent jadis les juges du malheureux Lesurques quand ils s'aperçurent que , dans sa preuve d'alibi, un chiffre avait été gratté par un imprudent ami, et qu'une date s'était substituée à une autre. Nous ne pai4ons bien entendu que de cette impression qui, à tort ou à raison, s'impose à autrui lorsque, pour défendre une cause bonne ou mauvaise, on se sert de moyens mal choisis.
L'équivalence de Kl. EN. GI et de Samer a été, comme nous l'avons dit, acceptée par tout le monde. M. Smith, dans tout son travail sur Y Histoire primitive de la Babylonie, l'admet, comme l'ont fait
Rawlinson et Hincks. Partout , ces savants traduisent, comme nous le faisons, par « de Sumer et d^Accad ». M. Lenormant, qui autrefois 1 adoptait comme tout le monde, a seul cru devoir, pour les besoins de sa cause, changer, sans preuve, son ancienne manière de rendre les textes. C'est donc contre lui-même qu*il aurait dû prouver sa thèse un peu téméraire que dans les anciennes inscriptions il n'est jamais question de Samer.
Pour compléter sa démonstration, il croit nécessaire d'énoncer que les Samers sont des hommes à « tête noire ». L'existence du passage sur lequel il se fonde nous paraît douteuse. Il est curieux de constater où notre savant ami cherche quelquefois ses preuves dans cette activité remarquable avec laquelle il publie ses savants travaux.
Nous pourrions lui demander comment des hommes à .tête noire peuvent être des Assyriens; mais nous n'éprouvons nullement le besoin d'insister sur un point étranger à la question en général.
Le lecteur jugera si la thèse de M. Lenormant 4ie sombrera pas complètement.
Dans le travail cité ci-dessus, M. Smith a donné (p. 86-88) une liste de soixante-treize signes géographiques; cette liste, quoique ancienne, date déjà des temps sémitiques, car, en plusieurs cas, elle fournit les noms sémitiques, et non pas les idéogrammes qui les représentent. Quelquefois les mêmes termes se trouvent répétés deux ou trois fois, ce qui tend évidemment à prouver qu'il y
avait souvent des homonymes; on en rencontre quatorze sur les soixante- treize noms. Les villes ne sont pas rangées géographiquement , et même quelques expressions citées à distance les unes des autres pourraient être deux idéogrammes désignant la même localité.
Les noms sont transcrits dans Tarticle de M. Smith. M. Lenormant les a reproduits en assyrien , et Ion pouvait croire qu il avait eu Finscription sous les yeux. Je n*ai pas vu l'original , mais il me paraît que 'M. Lenormant ne Ta pas non plus consulté. Nous mettons en regard les textes donnés par les deux savants.
Transcription de M. Smith.