‹ Études sur AristoteChapitre 1 sur 21 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans ces études sur Aristote je me suis proposé de discuter certains textes de ses écrits et d’exposer quelques points de ses doctrines (1). Je ne me suis attaché qu'aux difficultés qui me semblaient n'avoir pas encore été aperçues et aux questions sur lesquelles j'ai cru avoir trouvé quelque chose de plus plausible ou de plus exact que mes devanciers. Ce qui me paraissait avoir reçu une solution satisfaisante, ou ce que je sentais ne pas pouvoir mieux résoudre, je lai laissé de côté. Sur certains points je me suis aperçu trop tard que j'avais été devancé : j'ai rendu à chacun ce qui lui appartenait.

La plupart des observations critiques portent sur

(1) ὕπο partie de ces recherches ἃ été publiée dans le Neue Jahrbücher für Philologie und Paedagogik (novembre 1860), et dans le

Journal général de l’Instruction publique (31 août et 7 septembre 1859, 13 et 16 juin 1860).

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la Politique d'Aristote. Il est peu d'ouvrages d’Aristote qui soient aussi célèbres ét aujourd’hui aussi populaires : il en est peu dont le texte, quoique intelligible dans l’ensemble, nous soit parvenu en aussi mauvais état (1). La Politique paraît avoir été très-peu étudiée, même à l'époque où la philosophie d'Aristote avait repris faveur. On ne trouve pas dans d'anciens commentateurs les ressources qu'un savant éditeur de la Métaphysique, Bonitz, a employées avec une sagacité circonspecte (2) ; et les manuscrits, comme on peut sen convaincre par le grand travail de Bekker, n'offrent que peu de secours. Un grand nombre de fautes leur sont communes : ainsi, non-seulement l'ordre des livres y est bouleversé, et ils reproduisent tous les interpolations faites pour justifier l’ordre vicieux qui a été substitué au véritable plan d’Aristote (3) ; mais encore ils s'accordent à omettre, à ajouter, à trans-

(1) C'est l'opinion d'un critique distingué, et qui s’est beaucoup vocupé d'Aristote, Spengel, Uvber die Politik des Aristoteles, Mémoires de l’Académie de Bavière, XXIV, p. 6, 1847.

(2) Observationes criticæ in Aristotelis libros metaphysicos, 1842. — Aristotelis metaphysica recognovit et enarravit H. Bonitz, 1848-

(3) M. Barthélemy St.-Hilaire a remis en honneur l'opinion de Scaïno et de Conring, qui avaient vu que le septième et le huitième livre de la Politique devaient être placés immédiatement après le troisième, et il ἃ démontré le premier que le sixieme livre devait suivre le quatrième et précéder le cinquième (Politique d’Aristote, traduite en français d’après 16 texte collationné sur les manuscrits et les éditions principales, 1837). Ses vues ont été confirmées par

Spengel mémoire cité plus haut), par Nickes (De Aristotelis politicorum libris, 1851), et adoptées par Bekker (De Republica libri VHE,

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poser, ou à altérer certains mots (1). Ils dérivent donc tous d’un seul manuscrit. La traduction latine très-littérale faite au χε" siècle par le dominicain Guillaume de Moerbeka (2) suggère parfois une meilleure leçon; mais, comme elle offre en la plupart des passages suspects les mêmes altérations, il faut en conclure que le manuscrit sur lequel cette traduction a été faite, tout en différant de celui d’où dérivent tous nos manuscrits grecs, provenaït pourtant de la même source. Ainsi, en dernière analyse, le texte de la Politique nous est parvenu par l'intermédiaire d’un seul manuscrit déja fautif, et aujourd’hui perdu. On est donc autorisé à employer la critique conjecturale ; et c’est vainement qu'on essayerait d'échapper à cette nécessité par des artifices d'interprétation. Quand on est en présence d’un texte contraire à la logique ou ἃ la grammaire, celui qui veut comprendre ou 1855). C’est un service des plus importants rendu à l'ouvrage d’Aristote, et je le reconnais d’autant plus volontiers qu'a mon avis la traduction de M. Barthélemy St.-Hilaire ne doit pas faire oublier celle que Fr. Thurot a publiée en 1824.

(1) J'ai relevé dans l'appendice 14 les fautes les plus généralement reconnues.

(2) Voir M. Barthélemy St.-Hilaire, p. ccxxix. Schneider avait déjà supposé que Guillaume était l’auteur de cette traduction ; M. Barthélemy St-Hilaire l'a vérifié sur le manuscrit de l’Arsenal (19, sciences et arts). Ce manuscrit porte en effet en tête de la Politiques : Incipil liber Aristotelis politicorum a fratre Guillielmo ordinis predicatorum de greco in latinum translatus. On lit à la fin: Huc usque transtulit immediale de greco in latinum frater Guilielmus de ordine

fratrum predicalorum residuum autem huius operis in greco nondum inuenit.

vin PREFAC&.

faire comprendre la pensée de l'auteur est bien obligé d’en restaurer l'expression. Un traducteur a beau se défendre d'admettre aucune leçon qui ne soit autorisée par les manuscrits, toute traduction raisonnable d’un texte absurde ou barbare est par cela même une restitution conjecturale. Sans doute une conjecture peut changer arbitrairement la pensée et l’expression de l’auteur ; mais, quand on traduit fidèlement un texte altéré, ou qu'on n'en tire un sens qu'en forçant la construction ou la signification des mots, l'interprétation n’altère-t-elle pas aussi arbitrairement la pensée et l'expression originales ? Je ne sais même si l’excès de la défiance n'est pas plus utile à l'intelligénce des textes anciens que l’excès de la sécurité. On est plus exposé à laisser échapper des fautes, et même des fautes énormes, qu’à voir des difficultés là où il n'y en a pas. Schneider et Corai, malgré leur sagacité, ont laissé dans le texte de la Politique des fautes évidentes à corriger à Spengel.

Les points de doctrine que j'ai examinés sont relatifs à la Politique, à la Dialectique et à la Rhétorique. Quoique je me sois attaché à Aristote, je n'ai pas cru pouvoir laisser de côté les vues de Platon sur les mêmes sujets ; car elles ont évidemment servi de point de départ aux théories d’Aristote. C’est se condamner à méconnaître le véritable caractère de l’Aristotélisme que de le mettre en oppo-

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