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DE LA DIALECTIQUE ET DE LA SCIENCE

tous ceux qui dissertent superficiellement sur les questions de philosophie, et en particulier sur la morale et sur la politique, s’appuyaient sur l’autorité et sur le témoignage ; ils alléguaient les vers des poëtes célèbres qui passaient aux yeux des = Grecs pour des oracles de sagesse ; ils invoquaient l'opinion du commun des hommes. Platon récusait absolument ces deux espèces de témoignages. Ni les poëtes. ni le commun des hommes ne savent ce qu'ils disent, puisqu'ils ne peuvent en rendre raison. D'ailleurs chacun interprète à sa guise les vers des poëtes (1), et l'opinion vulgaire n’est imposante que . par le nombre de ceux qui la professent; or le nombre des témoignages ne signifie rien quand il s’agit de la vérité (2), ce sont là des arguments d’orateurs ignorants qui trompent une foule ignorante ; ce ne sont que des vraisemblances ; et comment reconnaître ce qui ressemble à la vérité, si on ne connaît pas la vérité? Celui qui cherche la vérité, ou en d’autres termes le philosophe, ne s’inquiétera pas de la vraisemblance non plus que le géomètre ; il lui faut des démonstrations convaincantes, et non des discours plausibles (8). Aux yeux de Platon, il n’y ἃ d'autre méthode pour arriver au vrai et pour le communiquer que la dialectique, qui est à la fois (1) Protag., 347 C sqq.

(2) Gorg., 472 B-C, 474 À.

(3) Theæt., 162 D-E.

l’art d'interroger et de répondre (1), et l’art de définir et de diviser (2). La forme du dialogue est done inséparable de cette méthode. Si les sophistes sont toujours portés à faire de longs discours, c’est qu'ils ne savent ni interroger ni répondre (3) ; et ils ne savent ni interroger ni répondre, parce qu'ils n’ont aucune idée de la méthode scientifique, parce qu'ils ne tiennent qu'à la vraisemblance et non à la vérité, parce qu'ils prennent des autorités pour des raisons, parce qu'ils ne cherchent qu’à éluder la question et à la faire perdre de vue aux autres. Emploi de l'autorité des poëtes et de l'opinion commune, vraisemblance, défaut de rigueur scientifique, incapacité de questionner et de répondre, longuës harangues, tout cela est indissolublement lié dans l’esprit de Platon. Pour démontrer la vérité, il faut

s’entretenir seul à seul avec un interlocuteur, et lui

énoncer chaque proposition l’une après l’autre en lui demandant un oui ou un non. Il ne faut. pas avoir recours aux poëtes, comme ces gens.incultes et grossiers qui, faute de savoir converser, appellent dans un repas des joueuses de flûte (4); il ne faut pas croire, comme ceux qui parlent devant les tribunaux, que les témoignages d’un grand nombre de

(1) De Rep., VIE, 534 D-E; 538 D.-E. Crat., 390 C. (2) Phèdre, 265 D 864.

(3) Protag., 329 À ; 334 C-D. Cf. Theæt., 162 D. (4) Protag., 347 C 8644.

gens et de gens bien placés décident de la vérité (1). Il faut que les interlocuteurs. s’entretiennent directement sans intermédiaire et n'invoquent pas d'autre témoignage que leur témoignage personnel. Platon attache. même une telle importance à la forme du dialogue, qu’il va jusqu'à penser que les écrits. ne peuvent remplacer 18 discussion orale. Un livre ne peut pas choisir ses lecteurs, dissiper les malentendus, répondre aux objections; quand 1] est attaqué, son père n’est pas là. pour le défendre (2). Aussi un livre n’est pas une œuvre sérieuse pour un philosophe; ce qui l’intéresse véritablement, ce sera de cultiver une âme apte à la science, d’y déposer des raisonnements scientifiques qui pourront se défendre et se propager (3). La forme du dialogue était d’ailleurs en harmonie avec les seuls procédés de raisonnement que connût Platon. Chose étrange ‘et bien propre à montrer .que la philosophie est, comme toute autre science, susceptible de progrès : Platon

réclamait des démonstrations géométriques, et igno-

rait la nature de la démonstration. Il ne se doute pas des lois du syllogisme ; il ne connaît pas d’autres procédés que l’induction et la division. Or l’induction ne peut pas aboutir à une conclusion nécessaire;

qu'on prenne, par exemple, le raisonnement sui-

(1) Gorg., 472 A-C.

(2) Phèdre, 274 C sqq.

(3) Phèdre, 276 E.

vant : l'or, l’argent, le fer, etc., sont ductiles: or, l'or, l’argent, le fer, etc., sont des métaux ; donc les métaux sont ductiles; si tous les métaux ne sont pas énumérés dans les prémisses, de manière que dans la mineure Fattribut puisse prendre la place du sujet (les métaux sont l'or, l’argent, le fer, etc.), la conclusion ne dérivera pas nécessairement des prémisses. Il en est de même de la division, comme le démontre Aristote ; en partant des propositions suivantes : tout être animé est mortel ou immortel ; or l’homme est un être animé, on ne peut pas conclure nécessairement : donc l’homme est immortel. Si la conséquence de l’induction et de la division ne dérive pas nécessairement des prémisses, il faut qu’elle soit accordée, tandis que la conclusion du syl- Jogisme est vraie d’une vérité nécessaire, qu’on l’admette ou non (1). 11 faut done que celui qui emploie l'induction et la division demande ce qu'il veut prouver, qu’il le demande, soit à lui-même, soit à l’interloeuteur. L'expression de l'induction et de la division est donc nécessairement un dialogue entre un interrogant et un répondant, ou un dialogue de l’âme avec elle-même ; la conséquence du raisonnement ἃ besoin, pour être admise, d’un consentement qui peut être refusé. | Aristote reconnaissait, d’une part, avec Platon,

(4) Aristote, An. post., Il, 5. 91 Ὁ 15. Cf. An. pr., 1,31.

que la science est essentiellement distincte de l’opinion et de la connaissance sensible en ce qu'elle a pour objet l’essence et la cause des choses, ce qui est général, immuable, éternel, intelligible, en un mot le nécessaire (1); d'autre part, il admettait aussi que la dialectique ‘est de sa nature interrogative, que toute proposition dialectique doit être énoncée de manière à ne comporter d'autre réponse qu'un oui ou un non (2). De ces prémisses qui lui sont communes avec Platon : il tire une conclusion absolument opposée à celle de Platon, c’est que la dialectique est essentiellement distincte de la science.

Le principe de cette divergence est dans la définition qu’Aristote donne de la démonstration. Démontrer est le propre de la science, et consiste à conclure une proposition nécessaire, c’est-à-dire une proposition où l’attribut est de l’essence du sujet, d’autres propositions qui sont nécessaires par ellesmêmes ou conclues de telles propositions (3). La démonstration scientifique ne peut avoir d'autre forme que le syllogisme où la conclusion dérive né-

cessairement des prémisses (4). Or ni la conclusion

(1) An. post., I, 2-4.

(2) Top., VIII, 2. 154 ἃ 14 et suiv. An. posé., I, 11. 77 ἃ 32. Soph. Elen., 11. 172 a 17.

(3) Top., I, 1. 100 a 27.

(ὦ An. post., I, 2. 71 Ὁ 17. Cf. An. pr., I, 31. C'est Aristote qui semble avoir découvert la théorie du syllogisme. Voir l’ingénieuse

SE οσμὀν “ΙΝ

ni les prémisses d’un syllogisme composé de propositions nécessaires ne peuvent dépendre de l’adhésion d’un interlocuteur. Il est inutile de demander à un interlocuteur s’il admet ou n’admet pas la conclusion, puisqu’elle dérive nécessairement des prémisses et est vraie indépendamment de toute adhésion. Celui qui démontre ne peut pas non plus s’abandonner à la discrétion d’un interlocuteur pour poser les prémisses (1). Car toute science a un objet déterminé ; chaque démonstration est relative à une propriété nécessaire de cet objet, et, pour l’établir, il faut employer, outre les axiomes communs à toutes les sciences, des propositions propres à l’objet de la science. En géométrie, on démontre les propriétés de l'étendue avec des propriétés de l'étendue; en arithmétique, on démontre les propriétés des nombres avec d’autres propriétés des nombres. Chaque démonstration devant aboutir à une conclusion déterminée, on ne peut demander à un interlocuteur s’il approuve ou n’approuve pas les prémisses ; ear, si le répondant refuse son adhésion, la démonstration devient impossible : une même conclusion ne peut être tirée de deux propositions contradictoires. Ainsi aucune proposition scientifique ne peut être énoncée interrogativement.

dissertation de M. Waddington, Essais de logique, p. 81 et suiv. Aristote s'est-il vanté de cette découverte? Voir l’appendice 1. (1) An. pos£,, 1, 11. 77 a 33, Soph. Elen., 11. 172 ἃ 15.

La dialectique, étant de sa nature interrogative, ἃ donc des caractères tout différents de la science. La science démontre avec des propositions qui sont vraies indépendamment de l'adhésion d'autrui, la dialectique raisonne avec les opinions du répondant (1). Les propositions scientifiques sont nécessaires, les propositions dialectiques sont plausibles (2) , c'est-à-dire expriment une opinion. admise soit par tous les hommes ou par la plupart des hommes, soit par tous les sages (poëtes et philosophes), ou par la plupart, ou par les plus illustres d’entre eux. La dia. lectique n’est pas bornée à l'emploi du syllogisme (3), elle peut se servir aussi de l'induction (4); car il suffit au dialecticien que la proposition employée soit considérée comme plausible. La dialectique ne raisonne pas comme la science, pour arriver à une conclusion déterminée relativement à un objet, mais pour mettre le répondant en contradiction avec

(1) Soph. Elen., 2. 161 b 1. Cf. Top., VIIL, 11. 157 a 24 et suiv., texte discuté à l’Appendice 2. |

(2) *Evôoto:. En latin probabiles. Le mot français probable ne me semble pas traduire exactement le grec ἔνδοξος, parce qu'il n’emporte pas nécessairement l’idée d'opinion. Le ἔνδόξον d'Aristote n’est qu’une portion de notre probabilité, comme on le voit par sa définition, Top. I, 1. 100 b 2} Il ne s'applique qu’à l'espèce de probabilité qui repose sur l'autorité. ΄

(3) Le syllogisme dialectique est composé de propositions plausibles, tandis que le syllogisme scientifique est composé de propositions nécessaires. Top., I, 1. Toute démonstration est un syllogisme; mais tout syllogisme n'est pas une démonstration. An. post. I, 2. 71 Ὁ 23.

(4) Top., I, 12.

lui-même (1). Peu lui importe que le répondant aceorde ou nie la proposition qui lui est posée. D’abord le contraire d'une proposition plausible est également plausible (2). Ensuite la dialectique n’est pas une science qui ait un objet déterminé, et qui en démontre les propriétés avec des propositions propres à cet objet. Elle ne procède qu’avee des raisons communes à plusieurs objets, et qui ne sont d aucune science déterminée; elle raisonne bgiquement (3). Ainsi, pour démontrer scientifiquement que les mulets sont inféconds, on prendra 80ὴ point de départ dans les particularités distinctives de l’organisation du cheval et de l’âne. On raisonnera logiquement sur cette proposition si l’on procède ainsi: des parents de même espèce reproduisent un animal de même espèce, des parents d’espèce différente reproduisent un animal d'espèce différente ; or, le mulet et la mule sont l’un et l’autre de même espèce; par conséquent ils ne peuvent pas reproduire un animal d’espèce différente. D’autre part, ils ne peuvent pas reproduire un animal de même espèce, parce queleurs parents sont d'espèce différente; done les mulets sont inféconds. Raisonnement trop géné- Θ

(4) Soph. Elen., 2, 161 b 3. Τορ. VIIL, 5. 155 Ὁ 5.

(2) Top. I, 10. 104 a 14. |

(3) Soph. Elen., 9. Rhet., I, 2. 1368 ἃ 2 et suiv. Sur l'emploi et le sens du mot λογικῶς voir Ravaisson, qui le détermine avec précision, Mét. d'Arist., 1, 247-248. Waïitz a rassemblé avec soin tous les textes dans son édition de l'Organon, I, p. 353. Cf. appendiee 3.

ral, dit Aristote, et qui est faux ; car il s'applique à tous les métis, et quelques-uns peuvent se reproduire (1). Si l’on veut prouver que toutes les démonstrations scientifiques ne peuvent reposer sur les mêmes principes, on procédera scientifiquement, en disant que, chaque science ayant un objet déterminé distinct de celui d’une autre, les principes propres à l’objet d’une science sont nécessairement distincts des principes propres à l’objet d’une autre. On procédera logiquement, si l'en dit que, les raisonnements étant les uns vrais, les autres faux, ne peuvent avoir les mêmes principes, parce que le faux et le vrai ne peuvent dépendre eux-mêmes des mêmes principes (2). On voit par ces exemples que démontrer scientifiquement, c’est s’appuyer sur des propositions propres à l’objet de la démonstration, et que raisonner logiquement, c’est employer des propositions communes à plusieurs objets. Celui qui démontre scientifiquement que les mulets sont inféconds, emploie des propositions qui se rapportent à : l'organisation du cheval et de l’âne; celui qui raisonne logiquement emploie des propositions :communes à tous les métis. De même, dans le second exemple, celui qui démontre scientifiquement tire ses principes de la nature propre de la démonstration, et celui qui procède logiquement tire ses argu-

- (1) De Generatione animalium, IL, 8.

(2) An. pr., I, 32.

ments de la nature du raisonnement eri général et non du raisonnement scientifique en particulier. En résumé, la dialectique est, pour Aristote, une méthode qui sert à discuter avec un interlocuteur toute question proposée en employant des opinions plausibles (1); en un mot, c’est l’art de disputer. On peut faire de cet art deux usages très-différents. Ou l'on ne s’en sert que pour embarrasser le répondant par des arguments captieux, qui sont plausibles en apparence , et non en réalité, et alors on est un sophiste ; ou l’on dispute de bonne foi, et l’on est alors proprement dialecticien; dans ce dernier cas, on peut se proposer pour but soit de: s'exercer,. soit d'examiner le pour et le contre relativement à une question, soit de mettre à l'épreuve la capacité d'autrui. : but essentiellement différent de celui que se propose le philosophe, qui est de savoir Ὁ). |

Si Platon avait établi cette distinction entre la méthode scientifique et la méthode dialectique, il n’au-' rait pas manqué de professer le plus profond mépris pour la dialectique, d’en éviter l'emploi autant que possible, et de s’astreindre rigoureusement à la méthode scientifique. Mais Aristote ne dédaignait rien ; il tenait la dialectique ‘en haute estime, et il s’en est beaucoup servi dans ses recherches scientifiques. Il

(1) Soph. Elen., 34. 183 a 37.

(2) Voir les textes discutés à l'appendice 4.

ne la considérait pas seulement comme utile à la science ; il la croyait encore nécessaire.

Aristote pense que le philosophe peut mettre à profit les opinions plausibles avec lesquelles raisonne le dialectieien, les discussions contradictoires de la dispute, et même les argumentations captieuses des sophistes. En effet, suivant Aristote, l’esprit humain est naturellement apte à la connaissance de la vérité, et, s’il la manque parfois, il l'atteint souvent (1); il y ἃ dans la vérité comme une force secrète qui contraint l'esprit à la reconnaître (2). Une opinion admise par tous les hommes doit être tenue pour vraie (3); les maximes des vieillards et des gens expérimentés doivent être prises en grande considération (4) ; les efforts successifs des hommes avancent les sciences ; si peu que chacun apporte à la connaissance de la vérité, la somme de ces résultats devient considérable au bout d’un certain temps (5). Aristote ne néglige jamais les opinions répandues ou professées avant lui; aucun philosophe illustre, sans en excepter même Leibnitz, n’a autant consulté ses devanciers et employé leurs travaux (6). La dialectique, par ses débats, éclaire le philosophe, et l’aide à dis-

(1) Rhet., I, 1. 1355 a 15.

(2) Phys. Ausc., I, 5. 188 b 27.

(3) Eth. Nic., X, 2. 1172 b 35.

(Ὁ) Eth. Nic., VI, 12. 1143 b 11.

(5) Met. a, 1. 993 a 30; Ὁ 11.

(6) Brandis a très-bien présenté ce point, Ariséoteles, p. 367 et suiv.

cerner le vrai en développant les conséquences qui résultent de deux assertions contradietoires (1). On sait que tout un livre de la Métaphysique est employé à développer contradictoirement les questions qu’Aristote a traitées dans cet ouvrage. Les sophiames mêmes ne sont pas inutiles. Car, pour les démêler, il faut en général distinguer les acceptions que reçoit un même mot; or on peut être aussi souvent trompé par le paralogisme que l’on fait soi-même que par celui où l'on est induit par autrui (2). On sait avec quel soin Aristote distingue partout les différentes significations des mots homonymes. Le quatrième livre de la Métaphysique est une sorte de dictionnaire philosophique rédigé à ce point de vue.

Mais, aux yeux d’Aristote, la dialectique n’est pas seulement un auxiliaire utile de la science philosophique. Comme toutes les seiences ne se prêtent pas également à des démonstrations rigoureuses, et qu'aucune setenee ne peut tout démontrer, les proeédés propres à la dialectique, l’emploi des opinions plausibles, l'induction, l’analogie, la division , deviennent indispensables.

Aristote pense que les procédés d’une démonstration rigoureuse ne peuvent s’appliquer qu’à la pure abstraction, à ce qui est immobile et immuable (3).

(1) Top., VII, 14. 159 Ὁ 9. Cf. Meë., IL, 1.

(2) Soph. Elen., 16. 175 ἃ 5.

(3) An. post., I, 27. 87 a 33.

Suivant Aristote, la morale et la politique exclueut la rigueur scientifique et l'emploi de la démonstration (1). Aristote, comme tous les anciens, fonde la morale sur l’idée du souverain bien et non sur celle du devoir, et il remarque fort justement que ce qui se rapporte au bien et à l’utile, au bonheur en général, n'offre rien de plus fixe que ce qui se rapporte à la conservation ou au rétablissement de la santé (2). S’il en est ainsi des principes généraux de la morale et de la politique, qui sont pour Aristote une seule et même science, à plus forte raison les applications ne sont-elles pas susceptibles d’être réduites en art et en préceptes (3). Les cas particuliers s:nt du domaine du sentiment, qui en est seul juge ; ils échappent aux prises du raisonnement (4); et précisément, dans une science pratique, ce sont les cas particuliers qui importent (5), En tout ce qui concerne les passions et la conduite de la vie, il faut se contenter du probable et du plausible; la démonstration sera süffisante, si on écarte les difficultés pour ne laisser que ce qui est conforme à l'opinion des sages et du commun des hommes (6). La physique, ou science des substances sensibles qui ont en elles-

(1) Eth. Nic., I, 1. 1094 b 19. 7, 1098 ἃ 26.

(2) Eth. Nic., 11, 2. 1104 a 3. VI, 5. 1140 a 33. (3) Eth. Nic., IX, 2. 1164 Ὁ 27.

(4) ÆEth. Nic., 11, 9. 1109 Ὁ 20. IV, 11. 1126 b 2. (5) £Eth. Nic., 11, 7. 1107 ἃ 28. VI, 1141 D 16. (6) £Æth. Nic., VII, 1. 1146 ὃ 2. IX, 2. 1165 a 12.

mêmes le principe de leur mouvement, doit emprunter ses principes à la connaissance sensible et à l'expérience ; ils ne peuvent être, comme ceux des mathématiques, entièrement séparés de la matière et du mouvement. Dans les parties de la physique où l'on emploie les mathématiques, comme l'optique, l’acoustique, l'astronomie, on ne peut pas faire entièrement abstraction des qualités sensibles des corps ({). Quant à la philosophie première, qu'on ἃ appelée plus tard métaphysique, elle he comporte pas en grande partie l'emploi de la démonstration, pour des raisons qui sont inhérentes à la nature même de la démonstration, et qui en resserrent l’application dans des limites étroites pour la métaphysique et pour la philosophie en général, de telle sorte que les mathématiques et la théorie du syllogisme sont presque les seules sciences susceptibles d’une exactitude rigoureuse. C’èst ce que nous allons faire voir par la théorie aristotélique de la démonstration, et par l’analyse des procédés qu'il emploie, comparés à ceux de Platon. __ Aristote établit que la chaîne des démonstrations ne peut se prolonger à l'infini; 1] faut de toute nécessité qu'elle s'arrête à des principes indémontrables (2). Ces principes sont les axiomes et les définitions (3). On ne peut raisonner sur les axiomes

(1) Phys. Ausc., II, 2. 194 a 7.

(2) An. post., 1, 19-22.

(3) An. post., I, 2. 72 a 14-24. 1,71 ἃ 12.

que par la méthode dialectique, en discutant les opinions soutenues à leur sujet (1). Quant aux définitions, vouloir les démontrer, c’est se condamner à un cercle vicieux; un syllogisme éclairecit une définition, mais ne la prouve pas (2). On n’établit une définition qu'au moyen de l'induction, de l’analogie, de la division; tous procédés dont la logique donne la théorie, et dont la dialectique apprend l'emploi (3). |

Si l’on examine la méthode employée par Aristote dans ses écrits, on voit qu’il n’a fait que très-peu d'usage de la démonstration scientifique. On ne doit pas s’en étonner pour la morale et la politique, qu'il considérait comme incompatibles avec la rigueur scientifique, n1 pour les ouvrages relatifs à la science de la nature, où les faits sensibles doivent servir de base à tous les raisonnements. Ce qui est remarquable, c’est que la part faite à la dialectique est de beaucoup la plus considérable dans la métaphysique. Examen des opinions soutenues par les philosophes, discussion contradictoire des problèmes, induction, analogie, division, tous ces moyens sont largement employés dans ce qu’Aristote ἃ écrit sur la science des axiomes et de l’être en tant qu'être. Le principe fondamental qu'un même attribut ne

(1) Top., 1, 2.

(2) An. post., II, 8.

(3) 4n post., Il, 3-18.

peut être affirmé et nié en même temps du même sujet, Aristote l’établit en réfutant les sceptiques qui le contestent, et en particulier les doctrines célèbres de Protagoras et d’Héraclite. C’est en réfutant la doctrine platonicienne des idées qu'Aristote montre que l’individuel est la vraie substance. Il renonce même à définir les deux conceptions fondamentales de sa métaphysique, celles d'acte et de puissance ; il se contente de les déterminer par l’analogie et par l’induetion (1). Les attributs de Dieu ne peuvent être déterminés que par analogie ; c’est par une analogie qu’Aristote arrive à affirmer que Dieu ne connaît ἢ pas le monde : Dieu. ne pense que lui-même, il est la pensée de la pensée, parce que l’excellenes de la pensée dépend de l’excellence de son ahjet.

Quant aux deux sortes de preuves auxquelles Âristote ramène toutes les autres, dont l’une, le syllogisme, est la seule forme passible de la démonstration scientifique, et dont l’autre, l’induetien, ne donne pas de eonelusion nécessaire, Ariatote les enaploie partout eoncurremment. En général, 1] procède par syllogismes dont les prémisses sant établies par des inductions , des analogies, des divisions, forme d'argumentation que les rhéteurs ont appelée plus tard épichérème (2). On ne peut pas dire qu'il

(1) Met., IX, 6. 1048 a 30. Bonitz, dans son commentaire, fait remarquer avec justesse que le procédé employé ici est tres-fautif. (2) Cicéron, de Inv., I, 34, l'appelle rafiocinatio; il l’attribue même

ET DE LA SCIENCE. 185 n'ait employé que rarement le syllogisme ; il se sert: même de là méthode déductive beaucoup plus que nous ne le ferions aujourd'hui. Sa politique en offre des exemples frappants, d'autant plus sensibles que l'observation et l'analyse dominent aujourd’hui dans cette science. 1] distingue plusieurs fois dans sa politique deux sortes dé preuves : la preuve par les faits, qui répond à ce que nous appelons observation et analyse; la preuve par le raisonnement, qui n’est autre chose que ce que nous appelons déduction (1). Si la preuve par les faits domine dans le livre V où Aristote traite des révolutions des États, on peut dire que partout aiïlleurs il est enelin à employer le raisonnement déductif; ce qui paraîtra naturel, si l'on 80 rappelle qu’Aristote considérait la morale et la pohtique comme une seule et même science pratique. La morale déterminant le but que la politique enseigne à atteindre, Aristote déduit de la morale les principes de la politique : c’est ainsi qu’il trace sa constitution idéale, et qu'il détermine quel est lé meilleur gouvernement pour la plupart des hommes, dans les circonstances ordinaires. Les formes rappellent

en propre à Aristote et à l’école péripatéticiénne, 35, 61 : Nam quemadmodum illud superius gènus argumentandi, quod per inductionem sumitur, maxime Socrates et Socratici tractarunt, sic hoc, quod per rattocinationem expolitur, summe est ab Aristotele atque a Peripatelicis et Theophrasto frequentatun.

(1) Τὰ ἔργα opposé à ot λόγοι, Pol., VII, 1. 1327 ἃ 39. b 6. 4, 1326 a 25-29. 14, 1333 Ὁ 15. 1334 a 5. Cf. I, 5. 1254 a 20.

même parfois. la scolastique, et se ressentent de la dialectique et de la dispute. Ainsi il dira (1) : Si noùs savons comment les gouvernements se détruisent, nous savons aussi comment ils se conservent ; car les contraires produisent les contraires, et la conservation est contraire à la destruction. Mais ce qui le distingue des scolastiques et même de la plupart des philosophes qui ont prétendu procéder géométriquement, c’est qu'il insiste beaucoup sur les principes des raisonnements. Je n’en citerai comme exemple que la fameuse argumentation par laquelle il essaye de démontrer la légitimité de l'esclavage (2). 11 établit d’abord la définition de l'esclavage par une analogie empruntée à l'idée d’instrument : l’esclave est un homme qui est l’instrument et la propriété d’un autre. Ensuite Aristote développe par l’induction la proposition qu'il y a dans toute la nature animée des êtres faits pour commander et d’autres qui sont faits pour obéir, et à qui cette obéissance est avantageuse. Le corps est fait pour obéir à l’âme, les animaux pour obéir à l’homme, la femelle pour obéir au mâle. Puis il glisse rapidement sur la mineure et la conclusion : il y a de même parmi les hommes des êtres faits pour obéir aux autres ; donc il est légitime, et il leur est avantageux , à eux-mêmes , qu'ils obéissent. La définition de l’esclave et l'induction sur la-

(1) Pol., VIL, 4. 1326 a 29.

(2) Pol., 1, 4-5.

quelle s’appuié la majeure occupent les neuf dixièmes de l'argumentation. |

Si les vues de Platon diffèrent beaucoup de celles d’Aristote, relativement à la dialectique, cette différence théorique ne s’étend pas à la pratique. Les procédés employés par Platon sont tout semblables à ceux d'Aristote. Dans presque tous ses dialogues, Platon réfute les opinions vulgaires et les thèses des sophistes ou des philosophes, pour établir par eette preuve indirecte la vraie philosophie. Procéder ainsi, c’est raisonner avec des opinions plausibles, le plausible étant l'opinion du vulgaire et des sages; et c'est faire comme Aristote lui-même, qui ne traite aucune question importante sans discuter les opinions plausibles, et qui établit les principes par des preuves indirectes. 11 est inutile de montrer que Platon a beaucoup pratiqué l'induction et la division; il est d'ailleurs évident qu'il s'est beaucoup servi du syllogisme, quoiqu'il n'en connût pas la théorie, et il n’a pas employé la méthorle déductive moins souvent qu’Aristote. Peut-on procéder autrement quand on veut ramener une vérité particulière à un principe général, et même dans les sciences expérimentales, celui qui fait une hypothèse pour lier les faits observés ne fait-il pas un syllogisme dont l'hypothèse fournit les prémisses, et les faits observés la conclusion? Platon emploie donc le syllogisme, mais comme Aristote, en insistant sur

. les prémisses, en les développant par des inductions, des analogies, des définitions. La principale preuve de l’immortalité de l'âme, dans le Phédon (1), nous offre un exemple parallèle à celui que nous avons trouvé dans l'argumentation d’Aristote sur la légitimité de l'esclavage. Cette preuve peut se ramener au syllogisme suivant : Aucune chose ne peut recevoir la qualité contraire à son essence : or il est de l’essence de l'âme de vivre; donc l’âme ne peut recevoir la qualité contraire à la vie, qui est la mort. Tous les développements donnés par: Platon sont relatifs à la majeure : il expose d’abord la théorie des idées considérées comme qualités essentielles des choses ; il fait ensuite l’application de cette théorie à la majeure de son raisonnement au moyen d’exemples, la grandeur et la petitesse, le feu, la neige, la triade; la mineure et la conclusion sont renfermées en quelques lignes (105 C—E).

Si ces deux grands philosophes, qui s’accordaient à voir dans les procédés des mathématiques l'idéal de la démonstration scientifique, en ont fait si peu d'usage, c'est qu’il doit y avoir entre les mathématiques et la philosophie une différence radicale. En effet, si l’on compare à un traité 66 géométrie ou d’arithmétique les écrits philosophiques dont les auteurs ont voulu empleyer les procédés de la démonstration mathéma-

(1) 100 B et suiv.

tique, par exemple l'éthique de Spinosa ou la morale de Fichte, on rencontrera deux différences importantes. D'abord, en géométrie et en arithmétique, les axiomes et les définitions sont relativement en petit nambre et s’imposent avec l'autorité d’une évidence immédiate, indiseutable ; qui s’aviserait de contester la définition du cercle, l’axiome que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles? En philosophie, il n’est pas d’axiome ni de définition qu’on ne puisse contester et qu’on n'ait contesté; le principe de contradiction lui-même n’est pas exempt de difficultés; quand Spinosa définit Dieu la substance, et la substance ce qui existe par soi, on ne peut accepter cette définition sans discussion ; et l’on sait que Leibuits a prétendu renouveler la métaphysique δὰ corrigeant la notion de substance. En second lieu, ta distance qui en mathématiques sépare des théorèmes les axiomes et les définitions, est souvent très-considérable ; les intermédiaires sont nombreux, et même, quand ils ne sont pas nombreux, en général diffieiles à découvrir. En philosophie, au contraire, une fois les axiomes et les définitions établis, les applications en découlent pour ainsi dire d’elles-mêmes. On peut done dire à juste titre des principes de toutes les sciences philosophiques ce qu’Aristote dit des principes de la morale, qu’ils sont plus de la moitié du tout (1). Il n’y ἃ donc pas lieu (Ὁ) Eth. Nic. 1, 7. 1098 Ὁ 8.

de s'étonner de la part que Platon et Aristote ont faite à l'emploi des seuls procédés par lesquels on puisse établir les axiomes et les définitions. Ils ont pratiqué, Platon avec l'instinct du génie, Aristote avec réflexion et méthode, ce que leurs successeurs ont fait un peu au hasard et souvent bien incomplétement. En effet, Spinosa lui-même est obligé d’introduire dans les préfaces et dans les scolies de son Éthique beaucoup de considérations dialectiques. La même remarque est applicable à la morale de Fichte; et, comme l’a fait observer très-justement Schleiermacher, il glisse dans des remarques accessoires qu’il ne semble faire que pour éclaircir sa pensée, des idées importantes qui deviennent un élément essentiel de ses démonstrations. La logique de Hegel, avec sa prétention de procéder rigoureusement sinon mathématiquement, renferme dans ses pures abstractions une multitude cachée de faits empruntés à l’expérience sensible, et ne peut se passer de la polémique contre les opinions plausibles. On serait tenté de penser que, dans l’emploi des méthodes, la philosophie a reculé depuis Aristote plutôt qu'elle n’a avancé.

Il n'est pas de grands philosophes dont les écrits présentent, pour la composition et le style, un contraste plus frappant que ceux de Platon et d’Aristote. L'un exprime ses idées sous la forme du dialogue, dans un style plein d'imagination, de grâce et de sensibilité ; l’autre s’adresse directement au lecteur, ne parle qu’à son intelligence et disserte dans un style d’une aridité toute géométrique, sans couleur et sans passion. On pourrait d’abord chercher la cause de cette différence dans les idées qu'ils s’étaient faites de la méthode philosophique ; mais nous venons de voir que ces différences de vues n'avaient pas eu d'influence sur les procédés de raisonnement qu’ils avaient employés. La méthode suivie par Aristote n'était pas incompatible avec la forme que Platon avait adoptée. Mais, en composant les éerits: qui nous sont parvenus, Aristote ne se proposait pas le même but que Platon et ne s'adressait pas aux mêmes esprits ; cette différence est en harmonie avec celle qui distingue leurs philosophies.

Fidèle au génie de sa philosophie, à la fois spéeulative et pratique, qui met l’idée du bien au-dessus de l’êtie, qui ne sépare pas la vertu de la science,

l’enseignement scientifique de l'amélioration morale, Platon ne veut pas seulement instruire : il cherche à convertir. Peu lui importe que les résultats auxquels aboutit la discussion soient négatifs et contradictoires, pourvu que le lecteur soit débarrassé de ses préjugés et guéri de la plus honteuse et de la plus dangereuse des ignorances, 66 110 qui croit savoir. Platon ne craint pas de s’engager dans de longs détours pour arriver à une seule vérité, afin de faire connaître à l'esprit qui les suit la marche de la méthode scientifique, afin de l’habituer à contempler dans les ombres du monde sensible et changeant les reflets du monde intelligible et imnruable des idées. L'âme du lecteur est pour Platon une terre où il dépose la vérité comme un germe qui devra croître et fructifier indépendamment de celui qui l’a semé; il ne la transplante pas toute développée et parvenue au terme de la maturité. Nulle forme ne convenait mieux à cette éducation intellectuelle que le dialogue : déjà employé dans ce but par Socrate; l’induction dont Platon se sért si souvent n'était pas seulement utile pour conduire des ehoses particulières à l’idée dont elles participent; nul procédé, comme le rémarque Aristote, n’est plus propre à rendre la vérité sensible à un esprit peu exercé. Toutefois Platon ne sacrifie rien de ce qu'il considérait comme essentiel à l'exactitude scientifique. Quand il dit dans le Phèdre qu'un livre n’est pas une œuvre sérieuse pour un

philosophe, que l’enseignement oral produit des fruits plus durables, il ajoute d'ailleurs que le philosophe n'écrira pas seulement par: divertissement, mais aussi dans le but de conserver le souvenir de sa pensée, soit pour lui-même, 8011 pour ceux qui passeront par les mêmes traces (1). Platon a adopté pour ses écrits la forme du dialogue, qu’il regardait comme inséparable de l'enseignement oral (2), et ἢ l’a adoptée dans toute sa rigueur didactique. Il ne fait grâce aux lecteurs d'aucune proposition intérmédiaire, si évidente qu'elle soit; 11 les isole et les énonce les unes après les autres, pour les faire approuver successivement. Chaque proposition est énoncée sous une forme qui ne laisse le choix qu'entre un oui ou un non. Si on lit le Sophiste, le Politique, le Parménide, le Philèbe et certaines parties des autres dialogues, on sera presque impatienté de procédés semblables à ceux de la scolastique, qui divise, subdivise, marque toutes les parties de l’argumentation. Platon est souvent méthodique au point d’ea paraître pédantesque. Mais il veut familiariser le lecteur avec l'emploi de la méthode scienüfique. D'autre part, comme il savait et professait (3) qu’il faut approprier son enseignement aux

(1). Phèdre, 276 D.

(2) Zehes ἃ traité. ce sujet avec sa supériorité ordinaire, Philosophie der Griechen, H, 357-358 (deuxieme édition).

(3) Phèdre, 271 D et suiv.

âmes de ceux à qui l’on s'adresse, il n'a rien négligé dans ses dialogues pour intéresser à la vérité philosophique l'imagination et la sensibilité sous toutes les formes qui plaisaient le plus à ses contemporains. La poésie dramatique florissait alors : Platon donne à ses dialogues l'intérêt d’une comédie par la peinture des caractères et la satire des ridicules. Les Grecs étaient grands amateurs de récits merveilleux ; ils en demandaient même aux historiens, et Thucydide s’attendait à n’avoir qu’un petit nombre de lecteurs, pour avoir méprisé ce genre d’attraits. Platon a voulu s’accommoder au goût de ses compatriotes ; ‘il a égayé ses écrits par des fables pleines d'esprit, de grâce et d'élévation (1. Les Athéniens étaient très-sensibles au beau langage, dont les ewhibitions (ἐπιδείξεις) des sophistes avaient répandu le goût ;

(1) Zeller (Phil. der Gr., 11, 362) voit, dans les mythes de Platon, un moyen subsidiaire qu’il était obligé d'employer pour développer des doctrines qu’il cousidérait comme vraies, mais qu'il ne pouvait raisonner scientifiquement. En un mot, la forme mythique serait pour Platon une nécessité de sa philosophie. Cette opinion est applicable aux mythes cosmogoniques du Timée; mais, dans les autres mythes qui sont relatifs à l'état primitif de l'humanité et à la condition de l'âme, l'élément philosophique n'est-il pas très-facilement séparable? Ainsi les mythes relatifs à la condition de l’âme ont un fond de vérité que Platon croyait avoir démontré scientifiquement : l'éternité de l’âme. Le reste n'était sans doute pour lui qu'allégorie et jeu d'imagination. 11 me semble qu’en général l'élément philosophique des mythes platoniciens ne doit être cherché que dans ce que Platon a essayé de démontrer scientifiquement : il faut prendre le reste comme il le prenait lui-même, il ne faut pas le prendre au sérieux. L’emploi du mythe par Platon me parait tenir à sa méthode d'exposition plutôt qu’à sa philosophie; quand Aristote a écrit pour le public, il a aussi employé des récits mythiques.

Platon a mis dans son style autant d’art que les Gorgias et les Protagoras, et 1l y a ajouté le naturel qui aceompagne toujours l'expression d'une conviction profonde et d’une volonté sérieuse. Son âme était, pour ainsi dire, obsédée par la vérité, qui est à la fois, pour lui, le souverain bien et la beauté idéale. Il en voyait la trace dans tous les objets sensibles, . qui ne sont bons et beaux que par leur participation au bien et au beau : son imagination est inépuisable en analogies, en exemples, en comparaisons, pour peindre le monde intelligible. I] en voyait la trace dans les belles âmes, à qui il désire communiquer le bien suprême dont il croit être en possession (1) : il ne peut donc s'empêcher, en enseignant la vérité, d'y mettre la passion qui nous anime à persuader ceux que nous aimons de ce que nous considérons comme leur bien.

Aristote distingue les sciences spéculatives. des sciences pratiques, quant à l’objet et quant à la méthode. Pour lui, la communication de la vérité n’est pas inséparable de sa possession. La contemplation solitaire constitue la félicité éternelle de Dieu et la félicité passagère de l’homme, Dieu ne connaît pas le monde, n’y intervient pas : il se suffit à Juimême ; de même le sage ne cherchera pas d’autres âmes où il déposera . le germe de la vérité; il con-

(1) Banquet, 210 BC.

temple solitairement la vérité, et il en est d’aatant plus capable qu’il est plus avancé dans la sagesse ; quoiqu'il ne lui soit pas inutile de s'associer des . collaborateurs dans ses recherches ,) il n'a aucun besoin d'autrui (1). De même que l’activité de Dieu est enfermée en Dieu même et ne se porte pas au dehors, n’est pas eœlérieure (2), de même la pensée du philosophe est tout intérieure à l’âme, elle n’a de rapport qu’au discours intérieur que l'âme tient en elle-même et qui ne peut pas toujours être contredit (3). Les arguments de la dialectique sont au contraire eælérieurs, eœotériques ; ils ont rapport au discours eœtérieur (4), qui peut toujours être contredit, parce que la dialectique est de sa nature interrogative, parce qu'elle est l’art de disputer en raisonnant avec des opinions plausibles, c'est-à-dire avec les opinions d’autrui. Le philosophe qui se préoccupe de la vérité et non de l’apparenee, de la science et non de l'opinion, pourra se servir des arguments, des considérations eæotériques du dialecticien; mais, comme il cherche la vérité à part lui, tandis que le dialecticien a toujours affaire à autrui, le philosophe n’a pas à s'inquiéter de la manière de ranger les propositions et de poser les questions.

(1) Æth. Nic., X, 7. 1177 ἃ 32.

(2) Pol., ΥἹΙ, 3. 1325 b 29.

(3) An. post., I, 10. 76 b 24.

(4) Telle est, ce me semble, l'origine de l’expression controversée οἱ ἐξωτεριχοὶ λόγοι. Voir l’appendice 5.

IL devra même suivre un autre ordre que le dialécticien; car il n'est pas en face d’un interlocuteur à qui il faut dissimuler la marche de l’argumentation, qui n’est pas disposé à accorder une proposition trop évidemment voisine de la conclusion à laquelle on veut l'amener; au contraire, le philosophe rapproche, autant que possible, les principes des conséquences ; car c’est là le caractère du raisonnement scientifique (1).

S’H y a deux méthodes pour traiter les questions philosophiques, une méthode philosophique, intérieure, que l'esprit pratique en méditant en luimême pour arriver à la connaissance de la vérité, et une méthode dialectique, ewtérieure, eotérique, que l’on pratique en disputant avec un autre dans le but de l’âämener à des conséquences contradictoires avec la thèse qu'il soutient, il doit y avoir aussi deux manières, deux formes différentes pour enseigner la philosophie. Le monologue est la forme nécessaire de la méthode philosophique qui nous laisse toujours en face de notre propre pensée, même quand nous empruntons des considérations eæotériques ; la dialectique, la dispute, ne peut avoir d’autre forme que le dialogue. Celui qui expose une question philosophiquement n’emploiera donc pas l’interrogation, ou ne s’en servira que comme d’une figure

(1) Top., VII, 1. 150 h 1 et suiv.

propre à réveiller l'attention de ceux à qui il s’adresse ; sa parole sera l’image du monologue scientifique. Celui qui dispute devra toujours interroger ou répondre. L.'interrogeant ne peutavancer sans avoir demandé et obtenu un oui ou un non du répondant. L’alternative de la question et de la réponse n'est plus une simple figure oratoire, c’est une nécessité. Il est hors de doute qu’Aristote devait faire à ses disciples des lecons suivies où il exposait ses idées dogmatiquement , suivant la méthode philosophique (1). Il attachait néanmoins beaucoup d'importance à la dispute, qui paraît avoir été aussi pratiquée dans les écoles philosophiques de ce temps que dans les universités du moyen âge. On en est convaincu, quand on voit qu’Aristote ἃ composé les huit livres des Topiques et celui des Elenchi sophistici pour enseigner l’art de disputer, et qu’il se vante d’avoir le premier réduit cet art en préceptes et d’en avoir fait la théorie (2).

Les seuls ouvrages d’Aristote qui nous soient parvenus ont la forme de l’exposition philosophique et scientifique. Comme Aristote ne s’y préoccupe que de la vérité, et n'a recours aux opinions plausibles que pour en tirer la vérité, il emploie la forme du monologue propre à la science et à la démonstration, au lieu de la forme du dialogue propre à la

(1) M. Ravaisson (1, 233-235) a très bien développé ce point. (2) δορὰ. El., 34. Voir l'appendice 1.

dispute. Il ἃ écrit pour ses lecteurs comme pour Jui-même ; il apparaît toujours seul en présence de sa propre pensée. Nulle part, dans ces ouvrages, il ne prend la peine que se donne Platon pour recommander la philosophie, pour montrer en quoi la vraie science se distingue de l’opinion vulgaire et de la fausse sagesse des sophistes (1). Les écrits que nous avons d’Aristote n’ont été composés que pour enseigner la philosophie à des esprits déjà formés et dont l'éducation scientifique est achevée. Comme l'auteur n'a cherché qu’à convaincre et non à persuader, il était naturel qu’il repoussât les agréments de l’imagination, les mouvements passionnés, les ornements du style. Quand on se place au point de vue de la science pure, non-seulement on n’a pas besoin de l'imagination et de la sensibilité, mais encore on les tient en suspicion. On craint que l’imagination ne fasse tort à l’exactitude et à la précision, que la sensibilité n’égare l'intelligence et ne l'entraîne à prendre ce qui est désirable pour ce qui est vrai. Le lecteur qui ne cherche que l'instruction ne prendra pas pour des preuves des métaphores ou des tours passionnés, inutiles si l’on est dans le vrai, sophistiques si l’on est dans le faux ; ne servant, en tout cas, qu’à obscurcir la vérité ou à dissimuler l'erreur. Exclure l’imagination et la sensibilité de lex.

(1) Remarque tres-juste de Zeller, II, 366.

position de la vérité, c’est réduire la science au style de la géométrie ; et Aristote avoue cette conséquence(1): « Îl n’est pas indifférent dans l’enseignement, qu’on « s'exprime de telle ou telle manière; mais, après « tout, ce n’est pas si important. Tous les artifices « de l'élocution ne sont que pour l'imagination et « pour l'auditeur; aussi personne ne les emploie « pour enseigner la géométrie. » Aristote ne les ἃ pas employés pour enseigner la philosophie (2). Si on ne peut lui reprocher de n'avoir pas cherché à être agréable, on serait peut-être en droit de se plaindre qu’il n’ait pas eu plus de souci de l’ordre et de la clarté (3). S'il exprime souvent sa pensée avec une précision qui en orne la profondeur, la rédaction de ses ouvrages ferait penser qu'il les ἃ écrits plutôt pour lui que pour le public (4), tant elle est parfois négligée et rebutante.

(1) Rhet., LE, 1. 1404 a 8.

(2) Je ne prétends pas nier la beauté des passages que M. Egger a traduits dans l’article plein de goùt et d’érudition qu'il a publié sur les origines de la prose grecque (Revue européenne, 15 mars 1860); mais je crois que cette beauté tient surtout à l'élévation des idées. Pour le style, ces passages ne me paraissent se distinguer en rien du reste des ouvrages d’Aristote. Il n’ont pas le caractère du fragment de dialogue conservé par Plutarque dans la Consolation à Apollonius (27), ni de celui qu'a traduit Cicéron, de Nat. Deorum, II, 37.

(3) On en trouvera beaucoup d'exemples dans le commentaire de Waitz sur l’Organon, et dans celui de Bonitz sur la Mélaphysique.

(4) Brandis (4ristoteles, p. 114) pense qu’Aristote consignait dans ces écrits, pour son usage, ce dont il parlait ensuite à ses auditeurs ou avec ses auditeurs. Cette supposition me parait la plus vraisemblable.

IL avait écrit d’autres ouvrages pour le plus grand nombre et en vue de l'éducation philosophique des lecteurs. La méthode qu’il y suivait était la méthode dialectique, qui ne sert pas seulement à disputer avec des philosophes ou des sophistes, mais qui s’emploie aussi avec les autres hommes, qui permet de redresser leurs opinions en les adoptant comme point de départ (1). Ces écrits d’Aristote, aujourd’hui perdus, avaient pour la plupart la forme du dialogue; mais, comme leur caractère n’était pas scientifique, comme ils étaient destinés aux gens du monde, Aristote n'avait pas cru, sans doute, devoir s’astreindre à la marche rigoureuse d’une dispute en forme ; ces dialogues étaient des conversations où chaque personnage développait son opinion dans un discours suivi, et où Aristote se réservait la direction de la discussion (2). Les opinions exposées dans les dialogues n'étaient pas d'accord avec les doctrines de ses ouvrages scientifiques ; la rhétorique y était attaquée (3), le souverain bien défini autrement que

(1) Top., 1, 2. 101 ἃ 30.

(2) Cicéron, ad Afticum, ΧΗ, 19, 4 : Quæ autem his temporibus scripsi, Ἀριστοτέλειον morem habent, in quo sermo ita inducitur cæterorum, ut penes ipsum sit principatus. — 4d Familiares, I, 9, 23 : Scripsi igitur Aristoteleo more, quemadmodum quidem volui, tres libros in disputatione ac dialogo de oratore. — Ces ouvrages d'Aristote avaient des prologues (44 Afticum, IV, 16, 2.)

(3) Quintilien, 11, 17, 14 : Aristoteles, ut solet, quærendi gratia quædam subtilitatis suæ argumenta excogitavit in Gryilo. Il est à remarquer qu'ici l'expression quærendi gratia a tout à fait le sens qu'a

dans la Morale à Nicomaque (1), l’immortalité de l'âme établie dans le sens des croyances populaires (2). Aristote cherchait d’ailleurs à plaire par les récits mythiques (3), les fictions, les artifices d'un style dont l'abondance et la grâce ravissaient Cicéron (4).

Ainsi Aristote a séparé ce que Platon unissait, ou plutôt confondait : la méthode dialectique et la méthode philosophique, l'éducation de l’esprit et la démonstration, le dialogue de la dispute et le monologue de la science. Ayant apercu nettement les caractères de la méthode philosophique et de la démonstration, il a compris qu’elle ne pouvait avoir la même forme 406 la méthode dialectique, ni être employée avec des esprits dont l'éducation n’est pas faite. Ici, comme partout, l'opposition entre le maïitre et le disciple n’est pas directe et absolue ; il en est de leur style même et de la forme littéraire qu'ils ont adoptée comme du fond de leur philosophie. De

dans Aristote σχέψεως χάριν : dans le but d'examiner le pour et le contre.

(1) Cic., de Fin., V, 5.

(2) Dans le dialogue intitulé Eudème, Aristote alléguait le culte des morts comme une raison de croire à l’immortalité de l'âme. (David, in Categ., 24 Ὁ 33.)

(3) Proclus, dans son commentaire sur le Timée (338 d), rapporte qu'Aristote représentait les âmes descendant aux enfers et tirant au sort leur condition. Bernays (Grundzüge der verlorenen Abhandlung. des Aristoteles über Wirkung der Tragodie, p. 197) a appelé l'attenticn sur ce passage.

(4) Voir appendice 13.

même qu'Aristote a conservé dans sa philosophie un grand nombre de vues de Platon, de même il n’a pas exclu l'emploi des moyens propres à faire comprendre et aimer la philosophie; seulement il ne les a pas associés à l’enseignement et à la démonstration. ΠῚ ἃ écrit pour les esprits exercés autrement que pour le public.

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