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DE LA DIALECTIQUE ET DE LA RHÉTORIQUE

Je me propose d'examiner quels sont, suivant Aristote, les rapports de la dialectique avec la rhétorique, et accessoirement quels sont les rapports de la rhétorique avec la philosophie.

Pour apprécier avec exactitude quels sont, dans la pensée d’Aristote, les rapports entre la dialectique et la rhétorique, il faut se rappeler que, dans tout ce qu'Aristote dit de ces deux arts, la signification des racines de ces deux mots (dialogue, parole) subsiste toujours plus ou moins accusée. Pour Aristote, l'idée d'une question générale traitée par demandes et par réponses entre deux interlocuteurs est liée à l’idée de dialectique, et celle d’un discours suivi prononcé devant un auditeur est associée à l’idée de rhétorique. L'usage que l'on peut faire de la dialec-

tique et de la rhétorique dans des écrits dérive de cet emploi primitif et caractéristique des deux arts. Ce qui est commun à la dialectique et à la rhétorique, c’est qu'elles ne sont pas des sciences qui aient un objet déterminé, comme l’arithmétique a pour objet le nombre, comme la médecine se rapporte à la santé et à la maladie. Ce sont des facultés (δυνάμεις), des méthodes qui donnent le moyen de raisonner sur toute espèce de sujets (1). Les traiter comme des sciences spéciales, c’est les dénaturer(2). Il résulte de là trois conséquences. D'abord la dialectique et la rhétorique ne sont pas pratiquées exclusivement par des gens spéciaux; tout le monde les emploie d’instinct dans le commerce de la vie : toutes les fois qu'on attaque ou qu'on soutient une opinion, on fait de la dialectique; toutes les fois qu'on accuse ou qu'on se défend, et on pourrait ajouter, sans être infidèle à la pensée d’Aristote, toutes les fois qu'on donne un conseil, qu'on blâme ou qu'on loue quelqu'un, on fait de la rhétorique (3). Ensuite, comme la dialectique et la rhétorique ne se proposent pas de démontrer, elles peuvent établir indifféremment les deux propositions contradictoires ; seulement le vrai se prête mieux au raisonnement et à la persuasion que le faux (4). Enfin, le dialecticien

(1) Rhet., I, 1. 1354 a 1. 2, 1355 D 28.

(2) Rhet., I, 2. 1358 ἃ 25. 4, 1359 b (2.

(3) Rhet., I, 1. 1354 ἃ 4.

(4) Rhet., I, 1. 1355 ἃ 33.

et l'orateur ne sont pas tenus de réussir ; ils ont fait ce qu’ils devaient quand ils ont fait le possible (1).

Semblables en ce point, la dialectique et la rhétorique sont parallèles, mais différentes sur tous les autres.

Elles ne s’emploient pas dans le même but. Le dialecticien se propose de réfuter un adversaire, soit en l'embarrassant par des raisonnements captieux (et alors il s’appelle sophiste) ; soit en le convainquant d’ignorance, ou pour s'exercer (et alors ἢ est proprement dialecticien) (2). L'orateur a pour but de persuader un auditeur qui est juge de la valeur de ses raisons (3). Il peut vouloir persuader ce qu'il sait être faux comme ce qu'il tient pour vrai; mais le langage n'a pas de distinction correspondante à celle de sophiste et de dialecticien ; dans les deux cas l’orateur reçoit le même nom (4).

La dialectique et la rhétorique ne traitent pas des mêmes sujets. Aristote, qui voit toujours dans la dispute philosophique l'emploi propre de la dialectique, ne reconnaît que trois espèces de problèmes ou questions dialectiques (5). Les unes se rapportent à la morale : Faut-il obéir ὦ ses parents plutôt qu'au lois ἢ Les autres se rapportent à la science

(1) Rhet., I, 1. 1355 b 10. Top., 1, 3. 101 b 5.

(2) Voir plus haut, p. 128. |

(3) Rhet., I, 3. 1358 Ὁ 1. II, 1. 1377 b 21. 18, 1391 b 8. (4) Rhet., I, 1. 1355 Ὁ 18.

(5) Top., 1, 14. 105 Ὁ 19. .

de la nature : Le monde est-il éiernel ou non? Les autres sont logiques, c’est-à-dire ne sont du domaine d'aucune science déterminée: Les contraires sont-ils l’objet de la même science ? Il est clair que la dialectique et la philosophie ont le même domaine; car les questions qu'Aristote appelle | logiques relèvent évidemment de la philosophie première ou métaphysique. Seulement la philosophie raisonne de ces questions au point de vue du vrai, la dialectique au point de vue du plausible; le philosophe cherche à savoir, le dialecticien à s'exercer ou à mettre à l’épreuve la science d'autrui (1). En distinguant les différentes espèces de discours, Aristote ne perd pas de vue que l'orateur a pour but de persuader un auditeur qui est juge de ses raisons. Or il n’y a que trois espèces d’auditeurs : ceux qui prononcent sur des faits passés, ceux qui prononcent sur l'avenir, ceux qui prononcent sur le talent de l’orateur- Il n'y a donc que trois genres de discours corrrespondants : le genre judiciaire, le genre délibératif, le genre démonstratif qu'on appellerait plus clairement genre d’apparat (2). Aristote réduit donc l’emploi de la rhétorique au discours public sous les formes qu'il avait de son temps. Rien n’est plus éloigné de sa pensée que celle de Cicéron, qui soumet à l'empire de l’éloquence toutes les sciences, tous

(1) Voir appendice 4.

(2) Rhet., I, 3.

les arts, tous les genres d'ouvrages écrits et de discours (1); Aristote pensait même que l’élocution n’a : pas grande importance dans l’enseignement de la science, quoiqu'elle n’y soit pas entièrement indifférente ; la préoccupation du style ne convient qu’à celui qui parle devant un auditoire; les artifices de l’élocution ne s'adressent qu’à l’imagination et non à l'intelligence (2). La différence entre les sujets traités par les deux arts se marque encore dans une restriction qu’Aristote apporte à leur emploi. Le dialecticien ne doit pas mettre en question une vérité évidente ; les seules questions qu'il doive discuter sont celles sur lesquelles il n’y ἃ pas de 80lution adoptée, ou celles qui ont été résolues dans un sens opposé par le vulgaire et par les sages, ou celles qui ont reçu deux. solutions contraires, soit parmi le vulgaire, soit parmi les sages (3). De même l'orateur ne doit pas parler sur ce qui ne peut être mis en délibération (4).

La dialectique et la rhétorique n’emploient pas les mêmes moyens. La dialectique ne se sert que du raisonnement sous les deux formes auxquelles se ramènent toutes les autres, la forme du syllogisme et celle de l’induction (5). L’orateur se sert en outre

(1) Cicéron, de Oratore, I, 11- 16. II, 9.

(8) Rhet., III, 1. 1404 a 8.

(3) Top., E, 11. 105 a 3. 104 ἢ 3.

(4) Rhet., I, 2. 1356 ὃ 36.

(5) Top.,.I, 12.

de son caractère personnel et des passions des auditeurs (1); il emploie, comme le dialecticien, le syllogisme, mais d’une autre manière et avec des propositions d’une autre espèce ; il emploie aussi l’induction, mais sous une autre forme.

En dialectique comme en rhétorique, le syllogisme ἃ la mème forme; c’est un raisonnement qui conduit du général au particulier par une conséquence nécessaire. Mais le syllogisme dialectique est composé de propositions plausibles, c'est-à-dire de propositions énonçant une opinion admise, soit par tous les hommes ou par la plupart d’entre eux, soit par tous les sages, ou par la plupart ou par les plus illustres d’entre eux (2). Le syllogisme de la rhétorique est composé de vraisemblances ou de signes (3). Une proposition vraisemblable ( εἰκός) énonce ce que l’on sait arriver ou ne pas arriver ordinairement ; par exemple ceux qui nous portent envie nous haïssent (4). Un fait dont un autre fait est la conséquence nécessaire ou plausible est le signe (onμεῖον) de cet autre fait : 2! est malade, car il a la fièvre (conséquence nécessaire, τεκμήριον); 1! a commis un meurtre, car il a du sang sur ses vélements (conséquence plausible, σημεῖον) (5). Il est évident que ees

(1) Rhet., I, 2. 1355 a 1.

(2) Voir plus haut, p. 125.

(3) Rhet., 1, 3. 1359 a 7. ÎI, 25. 1402 b 12. An. pr., II, 27. (4) An. pr. II,27. 70 a 4. Rhet., 1, 2. 1357 ἃ 34

(5) An. pr., IL, 27, 70 a 7. Rhet., 1,2. 1387} 1

propositions ne sont pas exclusivement propres à la rhétorique; la dialectique peut les employer. La proposition vraisemblable est une proposition plausible (1), puisqu'elle est conforme à l'opinion commune. D'ailleurs l’orateur peut aussi invoquer l’opinion des sages (2). Mais il n’en subsiste pas moins des différences essentielles. D’abord, en se servant d'opinions plausibles, l’orateur doit se borner à celles qui sont partagées par les auditeurs ou professées par ceux qui sont une autorité pour eux (3). En outre, les propositions employées par la rhétorique ne se rapportent guère qu'à ce qu'il faut rechercher ou éviter dans la conduite de la vie (4). L’orateur ne se sert donc que d’une très-petite partie des opinions plausibles employées par les dialecticiens. De plus, le dialecticien doit dissimuler au répondant la conséquence à laquelle il veut l’amener (5); l’orsteur doit rapprocher autant que possible les conclusions des principes, parce que les auditeurs sont incapables d’embrasser beaucoup d'idées à la fois et de suivre une longue chaîne de raisonnements. Enfin, dans une dispute en forme, on est obligé d’énoncer des propositions claires et évidentes, pour bien marquer la suite de l’argumentation ; dans le discours

(1) An. pr., II, 27. 70 ἃ 3.

(2) Rhet., II, 23. 1398 Ὁ 19.

(3) Rhet., IT, 22. 1395 b 32.

(4) Rhet., II, 21. 1394 a 26.

(5) Top., VII, 1. 151 ὃ 9.

public, ce serait du bavardage ; on supprime ce que les auditeurs peuvent suppléer d'eux-mêmes (1). Aristote considère toutes ces différences entre le syllogisme de la dialectique et celui de la rhétorique comme tellement essentielles, qu'il donne au syllogisme de la rhétorique le nom particulier d’enthymème (ἐνθύμημα), mot qui depuis a changé d’acception.

L’induction est, comme on sait, un raisonnement par lequel on s'élève du particulier au général. Sous cette forme, il est employé aussi par la rhétorique, mais rarement (2). L’induction de la rhétorique, c’est l'exemple (παράδειγμα), raisonnement par lequel on conclut d’un fait particulier à un autre fait particulier compris sous la même idée générale (3).

La dialectique et la rhétorique étant des arts pratiques, et qu’on a souvent occasion d'exercer sans avoir eu le temps de réfléchir et de se préparer, Aristote s’est beaucoup préoccupé de chercher les moyens de faciliter l'improvisation des arguments, les procédés propres à soutenir et à suppléer dans une certaine mesure la présence d'esprit (4). La théorie de l'invention tient la plus grande place dans ses Topiques, écrits en vue de la dialectique, et dans sa

(1) Rhet., I, 2. 1357 a 10. II, 22. 1395 b 24.

(2) Rhet., IE, 20. 1394 a 12.

(3) An. pr., IL, 24. Rhet., I, 2. 1356 b 5. 1357 Ὁ 25.

(4) C'est évidemment la nécessité de l'improvisation qui donnait tant d'importance aux méthodes d'invention dans la rhétorique des anciens; vue ingénieuse et juste qui a été souvent dévelcppée par M. Dubois, ancien directeur de l’École normale.

Rhétorique. Elle est également parallèle et différente dans ces deux ouvrages. Les moyens d'invention sont de trois espèces : procédés pour trouver des raisonnements, lieux (τόποι ou στοιχεῖα), propositions spéciales (εἴδη). La dialectique et la rhétorique n’emploient n1 les mêmes procédés, ni les mêmes lieux, ni les mêmes propositions spéciales.

Aristote a fait, dans les Analytiques, la théorie des procédés qui servent à trouver des raisonnements en les rapportant à la théorie du syllogisme (1). Dans les Topiques et dans la Rhétorique, il ne se préoccupe plus de ces considérations spéculatives ; il énumère les préceptes qu'il juge les plus utiles au dialecticien et à l’orateur. Le dialecticien devra rassembler (2) le plus possible d'opinions plausibles, et de propositions propres à chaque classe de problèmes, enles prenant sous la forme la plus générale; celui qui en saura par cœur un grand nombre sera plus en état d'argumenter, comme celui qui sait les multiples des premiers nombres fait plus facilement des multiplications (3); de plus, le dialecticien considérera les différentes acceptions des mots pour éviter l'obscurité et l’équivoque (4); il étudiera les différences pour raisonner de ce qui est identique, ou différent et pour reconnaître l’essence de chaque

(1) An. pr., I, 27-30.

(2) Top., 1 14.

(3) Top., VIII, 14. 159 b 23.

(4) Top., I, 18. 108 ἃ 18.

chose (1); il étudiera les ressemblances pour définir, et pour raisonner soit par induction. soit avec une concession de l'adversaire (2). Ce qu’Aristote conseille à l'orateur pour trouver des enthymèmes se réduit à un seul précepte (3) : rassembler le plus de faits possible et les faits les plus particuliers relativement au sujet que l’on doit traiter. Il faut avoir une provision toute faite pour les sujets qui reviennent le plus souvent; et, s’il s'agit d’improviser, l'attention devra se renfermer dans le cercle des faits les plus particuliers qui se rapportent au sujet. Ainsi, pour louer Achille, il ne suffit pas de dire qu'il était de race divine et qu'il a été au siége d’Ilion : ce sont là des traits qui lui sont communs avec beaucoup d’autres héros ; il faut rappeler qu'il a tué le plus brave des Troyens, qu’il était le plus jeune, qu’il n’était pas lié à l'expédition par un serment, en un mot les détails personnels à Achille. Ainsi le dialecticien trouve des raisonnements avec des idées générales ; l’orateur trouve des enthymèmes avec des faits particuliers (4).

L'emploi des lieux est propre à la dialectique; et c'est dans les Topiques que l’on voit le plus clairement ce qu’'Aristote appelait ainsi. Voici comment il

(1) Top., I, 18. 108 ἃ 38.

(2) Top., I, 18. 108 Ὁ 7.

(3) Rhet., II, 22.

(4) Voir appendice 7.

--.---- ne ee --

a établi cette théorie (1). Toute dispute roule sur une question; toute question est une proposition interrogative qui ne laisse le choix qu'entre un oui et un non. Or, si l’on considère à un point de vue purement logique les termes dont se compose toute proposition, on trouvera que l’attribut ne peut être que l'accident, le genre, le propre, ou la définition du sujet (2). Les lieux sont des propositions énonçant les conditions générales auxquelles un attribut est accident, genre, propre ou définition d’un sujet. Par exemple : Quand le contraire d’un accident convient au contraire d'un sujet, l'accident convient au sujet (si la vertu est utile, le vice est nuisible). Quand la définition ne convient pas à tout le défini, l’attribut (définition) ne convient pas au sujet (défini). Ces propositions ne sont relatives à aucun objet particulier, et peuvent servir à tous les raisonnements que l’on fait sur quelque question que ce soit, sur une question de physique comme sur une question de morale (3). Comme la dialectique n’est pas une science qui ait un objet déterminé, les lieux sont des propositions qui appartiennent proprement à la dialectique (4). Il est clair pourtant qu’ils sont empruntés pour la plupart à la logique et en partie à là méta-

(1) Cf. Thionville, De la Théorie des lieux communs dans les Topiques d’Aristote. 1855.

(2) Top., I, 4-9.

(3) Rhet., 1, 2. 1358 ἃ 12. 21.

(4) Rhet., I, 2. 1358a 2. 10. Soph. El., 9. 170 a 35. 11, 172 ἃ 32. 36.

physique. Seulement, en logique et en métaphysique, on envisage ces propositions à un point de vue purement spéculatif; on les démontre, quand il est possible, avec les principes propres à la logique et à la métaphysique (1). Le dialecticien ne s'inquiète pas de ces démonstrations; il emploie leurs conclusions comme des propositions plausibles, comme des espèces d'axiomes avec lesquels il argumente (2). Dans les Topiques, Aristote ne se préoccupe pas en général de démontrer ou de discuter les lieux ; il se borne à énumérer les caractères auxquels on recon-

(4) Ainsi, An. pr.. II, 16, Aristote traite de la pétition de principe κατ᾽ ἀλήθειαν, en définissant cette faute de raisonnement et en prouvant que, quand il y a pétition de principe, il ne peut y avoir démonstration. Dans les Topiques (VIII, 13), où il traite de la pétition de principe χατὰ δόξαν, il se borne à énumérer les signes auxquels on reconnait que l'adversaire paraît faire une pétition de principe. Waitz (IE, 297) fait remarquer que, dans les Topiques, Aristote montre dans quels cas une définition peut être attaquée, et, dans les Analytiques, explique ce qu'est une définition et comment on l’établit: dans les seconds Analytiques (1, 26), la preuve directe est préférable, parce qu’elle s'appuie sur les principes propres à l’objet de la démonstration; dans les Topiques (VIII, 2), elle est préférable, parce qu’il est plus difficile de l'attaquer. Cf. Top. I, 1. 101 a 21.

(2) Aristote a trois termes techniques pour exprimer les trois éléments de toute démonstration (An. post., 1, 10. 76 b 22. 7, 75 a 39); ἃ δείχνυσι désigne la conclusion, la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits; περὶ ὃ δείκνυσι désigne le genre auquel appartient l'objet de la démonstration, le triangle, l'étendue géométrique; ἐξ ὧν δείχνυσι désigne les axiomes sur lesquels s'appuie la démonstration. Or Aristote emploie souvent cette dernière expression ou ses équivalents pour désigner le rapport du raisonnement avec les lieux. Ainsi, Top., VIII, 1. 151 D 4 : δεῖ δὲ πρῶτον μὲν ἐρωτηματίζειν μέλλοντα τὸν τόπον εὑρεῖν ὅθεν ἐπιχειρητέον, Rhet., II, 25. 1402 ἃ 32 : τὸ μὲν οὖν ἀντισυλλογίζεσθαι δῆλον ὅτι ἐκ τῶν αὐτῶν τόπων ἐνδέχεται ποιεῖν. Cf. Rhet.. Ι,2. 1358 ἃ 15.

naît que l’attribut d'une proposition est ou n'est pas accident, genre, propre ou définition du sujet. Ilen résulte qu’il n’énonce pas toujours les lieux sous la forme de propositions. S’il les envisageait à un point de vue purement spéculatif, il les énoncerait sous leur forme propre, qui est la forme hypothétique. Comme il ne les considère qu’au point de vue de leur emploi, il adopte souvent et même habituellement la forme du précepte. Ainsi il dira : Il faut examiner si le contraire de l'accident convient au contraire du sujet. Sous cette forme abrégée, lieu devient synonyme de précepte (1). L'expression est synonyme de moyen, procédé, quand il dit : Un autre lieu consiste à examiner les contraires; le lieu du plus et du moins (2). | |

La rhétorique, qui est aussi une méthode et non une science, emploie également des lieux; mais ces lieux sont presque tous différents de ceux qui servent à la dialectique. Les lieux de la rhétorique sont . des moyens d’argumentalion communs aux trois genres de discours : judiciaire, délibératif, démonstratif (3). Comme les genres de discours ne répondent pas comme les différentes classes de problèmes

(1) Théophraste distinguait entre le précepte (παράγγελμα) et le lieu. Alexandre, Zn Top., 264 Ὁ 38 (édition de Berlin).

(2) Cette acception est de beaucoup la plus fréquente dans Aristote. Στοιχεῖον, le synonyme de τόπος, a particulierement ce sens. Ainsi (Soph. El., 15.174 a 21) στοιχεῖα τῆς ὀργῆς signifie les moyens d’exci-

citer la colère.

(3) Rhet., I, 2. 1358 ἃ 12.

dialectiques à des sciences différentes, certains lieux de la rhétorique appartiennent à une science déterminée, à la morale par exemple. Ainsi prendre comme réel le motif possible d’une action est un lieu (1); dire qu’un homme n'a pas commis telle action, parce qu’il était de son intérêt d'agir autrement, est un autre lieu (2). Il est un grand nombre de lieux qui, comme ceux de la dialectique, sont empruntés à la logique et à la métaphysique; mais l’'énumération de ces lieux est singulièrement réduite et simplifiée. Ainsi tous les lieux exprimant les conditions auxquelles l’attribut est définition du sujet, se réduisent en rhétorique au lieu de la définition, et au précepte : On argumentera au moyen d’une définition (3). En rhétorique, l'induction, la division, l'emploi de l'autorité sont des lieux (4) ; et en général, dans la rhétorique, le mot lieu ne désigne plus qu’un moyen, un procédé d’enthymème ; le sens primitif de proposition est ordinairement effacé (5). Si, en rhétorique, tout lieu sert pour les trois genres de discours, toute proposition commune aux trois genres de discours n’est pas un lieu. Aristote ne reconnaît pas ce caractère aux propositions

(1) Rhet., Il, 23. 1399 Ὁ 19.

14) Rhet., II, 23. 1400 ἃ 35.

(3) Rhet., Il, 23. 1398 ἃ 15.

(4) Rhet., If, 23. 1398 a 29. 32. b 19.

(5) L'énonciation est presque partout la même , comme celle-ci (11, 23. 1398 ἃ 29) : ἄλλος (sous-entendu τόπος) ἐκ διαιρέσεως (sous-enlendu σκοπεῖν Où συλλογίζεσθαί ἐστι).

par lesquelles on montre qu'une chose est possible ou impossible, qu’elle est arrivée ou n'est pas arrivée, qu’elle arrivera ou qu'elle n’arrivera pas, qu'elle est considérable ou peu importante. Ces propositions, quoique communes aux trois genres de discours, ne sont pas des lieux parce qu'elles servent pour arriver à une conclusion déterminée ; les lieux servent, quelle que soit la conclusion de l’enthymème, qu'on veuille prouver qu'une chose est possible, ou juste, ou utile, ou honorable, etc. (1).

En dialectique, les propositions spéciales sont des principes qui appartiennent à une science déterminée. Quand le dialecticien les emploie, il sort de son domaine, puisque la dialectique n’est pas une science qui ait un objet déterminé. Ainsi, en employant le principe que le plaisir est un bien, il raisonnera en moraliste et non en dialecticien. S’il choisit habilement les propositions spéciales, on ne s'apercevra pas qu'il marche sur un terrain étranger (2). Les principes proprement dialectiques sont les lieux.

En rhétorique, les propositions spéciales sont des propositions relatives à l’idée qui fait le fond de chaque genre de discours (3); les unes sont relatives à l'idée du juste (genre judiciaire), les autres à l’idée

(1) Rhel., IT, 26. 1403 a 17. Ce texte important est diseuté, appendice 8.

(2) Rhet., I, 2. 1358 ἃ 8. 17. 23. Cf. appendices 9, 10 et 11. (3) Mêmes passages que ceux qui concernent la dialectique.

de l’utile (genre délibératif), les autres à l’idée de l'honorable (genre démonstratif). On voit par là qu’en rhétorique toutes les propositions spéciales ne sont empruntées qu'à une seule science, la science des mœurs, tandis qu'en dialectique les propositions spéciales peuvent appartenir à toutes les sciences pratiques et théoriques. Mais il y ἃ entre les deux arts une autre différence plus considérable. Les lieux ont une très-grande importance pour le dialecticien ; leur énumération remplit six livres des Topiques sur huit. L'orateur raisonne beaucoup plus avec les propositions spéciales qu'avec les lieux (1); aussi, dans la Rhétorique, l’énumération des lieux n'occupe que deux chapitres ; celle des propositions spéciales remplit presque tout le premier livre. Cette différence me paraît tenir à une particularité distinctive du raisonnement oratoire, plutôt indiquée qu’exprimée formellement par Aristote. Dans une dispute, on se propose moins de démontrer une conclusion déterminée que de mettre l'adversaire en contradiction avec lui-même ; au fond on ne veut pas arriver à un autre résultat. L’orateur qui veut persuader doit paraître démontrer (2) ce qu’il veut persuader, c’est-à-dire une proposition dé-

(1) Rhet., 1,2. 1358 a 26. |

(2) Rhet., 1, 1. 1355 ἃ 5. III, 17. 1417 Ὁ 21. Il est à remarquer qu’en parlant des raisonnements oratoires, Aristote emploie souvent ἀποδειχνύναι, ἀπόδειξις, jamais en parlant des raisonnements dialectiques.

terminée : Cet homme est coupable ou innocent, cette guerre est avantageuse ou nuisible. Le raisonnement oratoire est donc une espèce de démonstration ; et, de même que le savant démontre avec les principes propres à l'objet de la démonstration, de’mèême l'orateur persuade avec les raisons propres au sujet qu'il traite. Ces raisons propres au sujet ne sont pas autre chose que les propositions spéciales. Le dialecticien qui ne veut pas démontrer une conclusion déterminée, peut argumenter avec des principes qui ne sont pas propres à la question (1).

Il est évident que la disposition et la forme d’un discours n’ont rien de commun avec la manière dont le dialecticien doit ranger et énoncer les questions qu’il pose à son interlocuteur. Les préceptes de la dialectique ne peuvent même pas servir à l'orateur, quand il a occasion d'interroger et de répondre : si l’orateur multiplie les questions, l'auditeur ne pourra pas le suivre (2); si l’orateur répond en distinguant, il paraîtra embarrassé et vaincu (3); le dialecticien doit toujours interroger, et très-souvent il doit répondre en distinguant. Après Aristote, on ne voyait entre la dialectique et la rhétorique qu'urie différence de forme, celle qui sépare le discours suivi d'un entretien entre un interrogeant et

(1) C’est ainsi que λογικῶς est synonyme de διαλεχτιχῶς. Cf, appendice 3.

(2) Rhet., II, 18. 1419 ἃ 18.

(3) Rhet., IE, 18. 1419 à 15.

un répondant. Mæs évidemment, pour Aristote, si on s'attache à l’ensemble des préceptes, la dialectique et la rhétorique n'ont qu’un seul point commun : elles sont des facultés (δυνάμεις), des méthodes, et non des sciences ayant un objet déterminé ; du reste, but, sujets traités, moyens employés, tout entre elles est parallèle, mais différent. Si certains lieux leur sont communs, ce n’est pas que la rhétorique les ait empruntés à la dialectique ; c’est qu’elles les ont puisés à la même source, dans la logique. La rhétorique n’est donc pas subordonnée à la dialectique (1); elle lui est coordonnée (ἀντίστροφος), mais elle dépend de la même science, de la philosophie. Comme complément de ces recherches, il nous reste à étudier quels rapports Aristote établissait entre la rhétorique et la philosophie. |

Au temps où Aristote entreprit de faire la théorie de la rhétorique, les rapports de la rhétorique avec la philosophie étaient conçus d’une manière tout opposée par les rhéteurs de profession et par les philosophes, à prendre Platon comme 16 représentant le plus illustre de la philosophie avant Aristote.

Les rhéteurs ne s’occupaient que du genre judi-

(1) Les textes qui semblent contraires à cette asscrtion sont discutés, appendices 10 et 11.

ciaire ; ils traitaient successivement des différentes parties d’un plaidoyer, de l’exorde, de la narration, des preuves, de la péroraison (1). Ils ne disaient rien ou presque rien des preuves (2); ils se bornaient à poser en principe que l’orateur ne doit pas s’inquiéter de la vérité, mais seulement de la vraisemblance et de l’opinion de la multitude (3), et ils donnaient quelques exemples de raisonnements oratoires (4) ; mais ils insistaient surtout sur les moyens de passionner les juges, d’exciter en eux la haine, la colère ou la pitié (5). Les rhéteurs ignoraient ou méprisaient la philosophie. C’est ce qu’on voit clairement chez le plus célèbre d’entre eux, Isocrate, qui appelle pourtant son art philosophie, et qui se vante d’enseigner la justice et la sagesse aux princes et aux républiques (6). Comme la philosophie s’enseignait de son temps, ou plutôt se produisait sous la forme de la dispute, qui lui était commune avec la sophistique, Isocrate ne fait aucune différence entre les philosophes et les sophistes ; il ne voit dans leurs disputes que des jeux d’esprit inutiles, étrangers à la vérité et

(1) Rhet., I, 1. 1354 Ὁ 26. 18.

(2) Rhet., 1,1. 1354 ἃ 14.

(3) Platon, Phèdre, 260 A. 272 DE.

(4) On en trouve un exemple dans Phèdre, 273 B. Voir d’ailleurs Spengel, À réium scriptores.

(5) Aristote, Rhet., I, 1. 1354 ἃ 15. Ὁ 20.

(6) De Pace, 145. de Permut., 3. Sur ce point, Socrate pouvait se vanter d'une certaine philosophie, comme M. Havet l'a très-bien fait

remarquer dans le travail où il a apprécié Isocrate avec autant de finesse que d’élévation (Revue des deux mondes, 15 décembre 1858).

ET DE LA RHÉTORIQUE. 113 à la pratique de la vie (1). Ceux qui n’ont que l'opinion commune pour guide sont plus sages que ceux qui prétendent posséder la science (2). Il avertit qu’il n'enseigne pas une vertu, une sagesse que personne ne connaît et dont disputent ceux-là même qui prétendent l’enseigner (3). Pour lui, la philosophie, c’est l’art de bien parler (4); et l'usage le plus noble et le plus utile qu’on en puisse faire, c’est d'enseigner aux princes et aux peuples les moyens d’être justes et heureux, comme il l’a fait lui-même (δ). Aristote pensait vraisemblablement à Isocrate quand il parle de ces rhéteurs qui s’érigent en moralistes et en politiques, et qui traitent comme une science ce qui n’est qu’une méthode (6).

Si Isocrate ne reconnaît pas de philosophie en dehors de la rhétorique, Platon ne reconnaît pas de rhétorique en dehors de la philosophie. D'abord il condamne absolument la maxime des rhéteurs, que l’orateur doit se contenter de la vraisemblance et se conformer à l'opinion populaire. Comment persuader aux auditeurs, ce qui est juste ou ce qui est avantageux, si l'on ne sait pas ce qui est vraiment juste ou avantageux (7)? Comment pourra-t-on même trom-

(1) Hell., 4-5. De Permut., 261-269.

(2) Contra Soph., 8.

(3) De Permut., 84.

(4) De Permut., 180-185.

(5) De Permut., 84-86.

(6) Rhet., I, 2. 1356 a 27.

(7) Phèdre, 260.

per ceux à qui l'on parle, si l'on ne sait pas la vérité? Les hommes ne peuvent être trompés que par l'apparence de la vérité, c’est-à-dire par ce qui n'en diffère que très-peu. Il faut donc connaître la vérité pour reconnaître ce qui en diffère beaucoup ou peu (1). Mais, pourrait dire la Rhétorique, je suppose que mes disciples ont déjà la connaissance de la vérité; je prétends seulement que, sans moi, celui qui sait la vérité ignore l’art de persuader (2). Platon ne fait même pas cette concession à la rhétorique ; il lui refuse le nom d’art, si elle n’enseigne pas la dialectique et la nature de l’âme. On ne parle devant une assemblée délibérante ou devant un jury que dans une discussion, et toute discussion ne peut être conduite avec méthode que par la dialectique (3), qui est pour Platon l’art de définir et de diviser. L'orateur ne procédera méthodiquement qu’autant qu'il saura définir l’idée à laquelle se rapporte la question qu’il traite et distinguer les différentes idées qui sont subordonnées à cette idée générale (4). Quant aux préceptes sur les différents moyens d’exciter les passions, ils ne servent de rien, si l’on n’enséigne pas comment 1l convient de les employer (5). I] faut que le rhéteur enseigne avec une rigoureuse exacti-

(1) Phèdre, 262 A.

(2) Phèdre, 260 D.

(3) Phèdre, 261 C-E.

(4) Phèdre, 265 D-E. 266 A-D.

(5) Phèdre, 268-269.

tude (1) quelle est la nature de l’âme, si elle est la même ou si elle diffère suivant les corps auxquels elle est unie, quelles sont les causes de ses. impressions et de ses mouvements, quelles sont les différentes espèces d'âmes, et quel langage convient pour chacune d'elles. Ainsi, sans la connaissance de la vérité, de la dialectique et de la nature de l’âme, en un mot, sans la philosophie, la rhétorique n’est pas un art (2).

Il est clair qu'aucun des préceptes de Platon n'est directement applicable à l’éloquence des affaires. Il y ἃ des questions de fait, comme cellé de savoir si un assassinat a été commis par tel individu, qui ne peuvent être discutées qu'avec des conjectures, c'està-dire avec des vraisemblances. Et même, quand l'orateur traite une question de principes, il ne peut persuader ses auditeurs qu’en se conformant à leurs opinions, et non en s’appuyant sur des vérités phHosophiques qui paraîtraient inintelligibles ou paradoxales. L'art de définir et de diviser, tel que le recommande Platon, et tel qu’il le pratique dans ses dialogues, ne peut s'employer qu’en matière de philosophie ; il n’est d'aucun usage dans les affaires, où il s’agit bien plus souvent de montrer qu'un principe admis s'applique à un cas particulier que d’établir le principe lui-même. Enfin on ne voit pas en quoi la

(1) Πάσῃ ἀκριδείᾳ. Phèdre, 271 A.

(2) Phèdre, 261 A.

connaissance métaphysique de la nature de l'âme est nécessaire à celui qui veut passionner une assemblée délibérante ou un jury. Tous ces préceptes, au contraire, conviennent parfaitement à l'orateur qui veut enseigner la vérité et la vertu, en d’autres termes, à l'exposition de la science philosophique ; et Fénelon n’abuse pas de la pensée de Platon en appliquant ses conseils à l’éloquence de la chaire (1). Platonne dissimule pas d’ailleurs que la vraie rhétorique, la rhétorique digne du nom d'art, ne doit pas être appliquée aux affaires. L'homme sage qui possède le véritable art de persuader n’en fera pas usage pour plaire aux hommes, mais pour plaire aux dieux (2), c’est-à-dire pour transmettre à d’autres âmes la connaissance du vrai et du bien (3). Platon va même jusqu'à dire qu'un orateur, un poëte, un législateur, qui est capable de montrer que ses discours, ses vers, ses lois sont conformes à la vérité, ne doit pas être appelé orateur, poëte ou législateur, mais philosophe (4). Le Gorgias complète et éclaire la pensée du Phèdre ; suivant le Phèdre, la rhétorique, séparée de la philosophie, n’est qu’une routine aveugle (5); le Gorgias la compare à la cuisine.

Entre les rhéteurs qui absorbaient la philosophie

(1) Dialogues sur l’éloquence, I.

(2) Phèdre, 273 E.

(3) Phèdre, 276 E.

(4) Phèdre, 278 CD.

(5) Phèdre, 277 C. 270 E.

dans la rhétorique et les philosophes qui absorbaient la rhétorique dans la philosophie, Aristote a appliqué l’une des maximes fondamentales de sa méthode, qui est de raisonner sur chaque objet conformément aux principes qui sont propres à cet objet. Absorber la rhétorique dans la philosophie ou la philosophie dans la rhétorique, c’est les dénaturer également l'une et l’autre; la philosophie est une science, la rhétorique une méthode. Une méthode ne doit pas être traitée comme une science (1). La rhétorique applique la science du raisonnement et la seience des mœurs (2), mais elle n’est ni l’une ni l’autre. Celui qui possède ces deux sciences disposera, il est vrai, de tous Les moyens de persuasion; quand on sait bien de quels éléments et de quelle manière se construit le syllogisme, on est habile sur l’enthymème, qui est le syllogisme de la rhétorique ; quand on sait la vérité, on connaît bien ce qui ressemble à la vérité (3); mais on ne doit pas oublier que la rhétorique cherche à persuader, c’est-à-dire raisonne avec des vraisemblances et des opinions, tandis que la science démontre, c’est-à-dire raisonne avec des vérités évidentes par elles-mêmes et avec leurs conséquences nécessaires. Il est d’un ignorant de demander la persuasion à la géométrie et la démons-

(1) Rhet., 1, 4. 1359 Ὁ 12. I, 2. 1358 ἃ 25.

(2) Rhet., 1, 4. 1359 b 8.

(3) Rhet., I, 1. 1355 ἃ 14.

ns DE LA DIALECTIQUE ᾿

tration à la rhétorique (1). Le sage qui parlera au peuple avec des raisonnements scientifiques sera moins persuasif que l'ignorant qui tire ses arguments des opinions des auditeurs et de ce qui leur est familier (2). La rhétorique n’approfondit pas les règles des raisonnements qu'elle emploie ; c’est l’ana- Iytique qui les rapporte aux lois du syllogisme (3). La rhétorique empruntera à la morale les propositiôns spéciales, les moyens d’inspirer la confiance et d’exciter les passions des auditeurs. Mais il ne lui appartient pas de remonter aux principes; elle n’a pas besoin d’une connaissance exacte et approfondie du juste, de l’utile, de l'honorable, ni des mœurs et des passions des hommes. En énumérant les propositions relatives à ce qui est avantageux, honorable ou juste, Aristote répète qu'il n'appartient pas à la rhétorique de traiter de ces idées à fond, conformément à la vérité et avec une rigueur scientifique (4). Il suffit que les définitions, sans être rigoureusement exactes, ne soient pas obscures (5). Lui, qui ne pensait pas que le moraliste eût besoin des spéculations scientifiques sur l’âme (6), ne les jugeait pas plus nécessaires à l’orateur; il a analysé

(1) Eth. Nic. 1,1. 1096 Ὁ 25.

(2) Rhet., II, 22. 1395 Ὁ 26.

(3) Rhet., I, 2. 1357 Ὁ 22.

(4) Rhet., I, 4. 1359 b 2.

(5) Rhet., 1, 10. 1369 ἢ 31.

(6) Æth. Nic., 1, 13. 1102 a 23.

les pessions et les caractères, sans déterminer métaphysiquement la nature de l’âme, comme Platon le recommandait expressément aux rhéteurs (1). Pour n’être fondée que sur la vraisemblanee, l’éloquence ne lui paraît pas à dédaigner; le raisonnement oratoire lui paraît légitime et même nécessaire à côté du raisonnement scientifique (2). Cependant il n’accorde pas une valeur égale à la rhétorique et à la philosophie. La morale et la politique sont plus scientifiques et plus en possession de la vérité que la rhétorique (3). 11 pense, comme Platon, que le philosophe peut être aussi l’orateur le plus habile, parce que celui qui sait le mieux la vérité est aussi le plus capable de connaître la vraisemblance, et (raison que Platon n'aurait pas admise) parce que celui qui a la science peut aussi le mieux connaître les opinions des hommes; car les hommes rencontrent le plus souvent la vérité (4). ἢ est un point sur lequel la préoceupation scientifique l’a entraîné plus loin même que Platon. Platon ne condamne pas l’emploi des passions ; il exige même

(1) On a dit souvent qu'Aristote, dans ses descriptions des mœurs et des passions, avait développé les indications du Phèdre; mais l'esprit de ses descriptions est tout différent. D'ailleurs, les rhéteurs s'étaient déjà beaucoup occupés, et, suivant Aristote, trop exclusivement des moyens d’exciter les passions. Sur ce point, je crois qu'Aristote ne doit rien à Platon.

(2) Rhet., I, 1. 1355 ἃ 20.

(3) Rhet., I, 4. 1359 b 6.

(4) ÆRhet., I, 1, 1356 ἃ 14.

que l’orateur accommode ses discours aux différentes espèces d’âmes. Aristote soutient que le moyen de persuasion qui ne s'adresse qu'à l'intelligence, le raisonnement, est le seul légitime; il condamne absolument l'emploi des passions et même du style. Au reste, la ressemblance et la différence qui se remarquent entre Platon et Aristote dans la manière dont ils ont conçu la théorie de la rhétorique se reproduisent sur toutes les autres questions et tiennent aux principes mêmes de leur philosophie (1). Platon et Aristote s’accordent à exclure de la science l'expérience et l'opinion; mais, selon Platon, l'expérience et l'opinion sont le contraire de la science, comme l'erreur est le contraire de la vérité, comme le doute est le contraire de la certitude: le monde sensible, domaine de l'expérience et de l'opinion, n'existe plus pour celui qui contemple le monde intelligible des idées. Aristote, au lieu d’opposer l’expérience et l'opinion à la science, fait sortir la science de l'expérience et de l'opinion par voie de généralisation et de discussion. Il admet l'idéal, mais en même temps il tient compte des exigences de la pratique ; et, après avoir exposé quel est le meilleur gouvernement dans des circonstances exceptionnellement favorables, il ne croit pas sa tâche achevée s'il n'enseigne pas quel est le meilleur gouverne-

(1) Zeller (Phü. der Griechen, Il, 384-385) a très-bien exposé la doctrine d’Aristote à ce point de vue.

ment possible dans des circonstances ordinaires, et même quel est le moyen de faire durer un mauvais gouvernement. C’est dans le même esprit qu'il a réduit en théorie ce qu'il estimait médiocrement, comme le raisonnement oratoire, et même ce qu’il méprisait, comme l'emploi des passions et les artifices du style.

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