PA0CAL
qui ne veut pas être de la poésie» et qui n'est pas non plus de la prose (s'il est vrai que l'eippreinte de la réalité soit le vrai cachet de la prose), est, pour parler avec Bossuet, < un je ne. sais quoi qui n'a de nom < dans aucune langue. »
L'auteur des Brovificiaiw trouva une passion dc^ns le public, et en y mêlant la sienne, il en pjrécipita le cours. Il aida et fut aidé» Le ^ot plein et grondant de la passion publique accru| et entr^na la sipnné ) la sienne, pluq sérieuse encore et plus puissante que celle du public, ajouta de l'ardeur à^la préocoup^tioi) généralç. Il ne doit pas nous être nécessaire dé par* tager cette passion pour la comprendre ; mais pour* tant^ à moins de reconnaître combien l-objpt en était grave, nous ne la comprendrions pas. Un des torts les plus universels de chaque époque est de ne pas apprécier les préoccupations des^'^emps qui ne sont plus. On parle des questions agitées dans les Prihtincialei comme de questions éteintes ; mais elles ne le sont pas, et rien ne peut les éteindre. Il n'est
même, dans le débat où Pascal jeta le poids de son génie et de sa conviction, rien qui ne soit intéressant pour toutes les époques. Le conflit du docteur Arnauld avec la Sorbonne, le jeu des passions et de Pintrigue au sein de cette corporation de théologiens, la passion populaire qu'on entend sourdement mugir autour de l'enceinte sacrée, cette minorité d'avance condamnée, qui, de Taréopege doctoral, en appelle vivement et soudainement au public, érigé en cour d'appel pour la seconde fois depui§ sa €on-
968 LES PaOVINGIALBS
vocation par les réformateurs du seizième siècle ; tout cela ne peut paraître indifférent qu'à ceux pour qui la Fronde, en revanche, est un événement sérieux et digne d'une minutieuse étude. Osons le dire : il ne s'est rien passé de plus grand dans le cours du dixseptième siècle. Les préoccupations du public de cette époque valaient bien pour le moins les nôtres. Et n'eussions-nous que les trois premières PrcvinciaUs^ je ne parlerais pas autrement. Mais combien le terrain du débat ne fut-il pas élargi par l'illustre pamphlétaire! Croyez-en, sur la gravité réelle du débat, l'ensemble de sa polémique, et non pas quelques mots, où l'on reconnaît le tacticien habile plutôt que l'homme passionné. Quand il dit aux adversaires de Port-Royal : « Le principal artifice de votre conduite « est de faire croire qu'il y va de tout en une affaire € qui n'est de rien (1), » vous pouvez intérieurement lui répondre : Oui, il y va de tout, et c'est vous-même qui nous en avez convaincus. Vos premières lettres nous l'ont déjà fait soupçonner; mais combien plus les suivantes ! Pouvons^nous méconnaître, après vous avoir lu, que ce qui s'agite entre Port-Royal et ses adversaires, c'est seulement ceci : en matière ecclésiasti-^ que, la question du fait et du droit, c'est-à-dire les limites de l'infaillibilité du saint-siége; en théologie, la grâce ; en morale, tout, nous voulons dire les prin cipes et leurs applications?
M. Yillemsân n'a pas tout dit, mai& il a dit vrai, lorsqu'il a affirmé que « les solitaires de Port-Royal,
(I) Lettre XVUl.
c en paraissant ne discuter que des subtilités schoc lastiques, représentaient la liberté de conscience, « Tesprit d'examen, l'amour de la justice et de la € vérité. > Au point de vue même de notre siècle, trop exclusivement préoccupé de liberté civile, la lutte de Port-Royal et de son immortel secrétaire, contre un ordre et contre un parti qui aspirait à gouverner l'État et qui sut y parvenir, est digne, même aujourd'hui, d'un vif intérêt. La tradition de la liberté, croyez-le bien, est perpétuelle comme celle de la vérité. 11 n'est aucune époque où la liberté, qui est une des vérités de l'ordre social, n'ait eu ses représentants et ses témoins. Qu'importe de la forme et des applications? Les esprits sérieux du dix-septième siècle ne poursuivaient pas la même liberté que nous, ou, pour mieux dire, ils ne poursuivaient pas, comme nous, les garanties de la liberté; mais, comme nous, plus sérieusement peut-être, ils poursuivaient la liberté. Us entraînaient la passion publique sur un terrain où elle ne les suivait, je veux bien le croire, que parce qu'elle n'en avait pas d'autre, et nous ne risquons pas beaucoup à supposer qu'entre des questions de théologie et des questions politiques, si le choix lui en eût été donné, le public, sans hésiter beaucoup, se fût attaché aux dernières. Quoi qu'il en soit, une seule arène était ouverte à la liberté, qui, dans tous les temps, a su s'en faire ouvrir une ou plusieurs. Le dix-septième siècle, si asservi, ce nous semble, s'exerçait du moins et se préparait à la liberté par la religion et la littérature, qui sont déjà
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deiùL liberiéd^ et le gage de toutes les tatres* Ces dîs^ cusnoDS religieuses que uous trouTons de trop dans le dix-^septiëme siècle, ce déyeloppement littéraire, qui nous semble n'avoir servi qu'à la gloire de la nation; n'ont pas laissé d'acheminer la France vers la liberté. Port-Royal l'a plus avancée dans cette voie que la Fronde, et Louis XIV, en pensionnant Racine et Des^ préaux, pensionnait la liberté, dont le germe etistë caché et se développe en silence dans toutes les applications élevées de l'esprit humain. Tous ces débats, tous ces travaux en formant un public, préparaient un peuple ; car le public est le précurseur du peuple. Mais, pour convoquer ce public au nom de questions abstraites et même subtiles, il fallait deux choses. Il fallait, d'une part^ les ériger en questions de morale; car la morale, surtout dans une société moderne, la morale est toujours populaire, et vous remarquerez. Messieurs, qu'aujourd'hui comme toujours, le peuple, obéissant au plus noble des ihstincts^ ramène toutes les questions de polilique à des questions de morale. Or, c'est bien à cette hauteui*
que l'auteur des PrùmncMeë a élevé le débat. Il fallait encore autre chose, et je vais vous le faire entendre en vous rappelant ce passage de Pascal dans ses Pen- 9é$8 : < Il faut qu'on ne puisse dire (d'un écrivain), ni c il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, € mais il est hannêiB homim. » C'est précisément à quoi la plupart des écrivains du temps, même sur des sujets du domaine commun, avaient manqué jusqu'alors. Ce n'était pas qu'ils ne se piquassent d'être
Dfi PAUCAt. âTl
h^nnét$i §tm ; mais < le Trai howniîÀ homm^ a dit Lac roche&ubauld^ est celui qui né se pique de rien, » oon, 1g%& même d'être hmnéi% homuMé Pascal savait qu'il fallait Tétre^ et ne s'en piquait pas. II sut, dans ses éoirits; être honnitt hommt^ c'est-àrdirë selon le langage du temps^ homme plutôt qu'écrivain^ homme quoique écrivain, homme de la réalité, homme de la vie, je dirais volontiers homme du monde, en prenant cette expression dans le meilleur sens qu'elle puisse avoir. C'était alors, dans le domaine de la littérature^ une grande nouveauté^ une véritable invention. Et ce n'est pas une seule fois que Pascal en donna l'exemple : s'il fut honnête homme dans les Pfovinciafoi^ il le fut aussi dans les Pmséei ; car cette apologie du christianisme est la première, parmi les apologies modernes, qui ait été écrite par un honnête homme. Au reste, vous le comprenez, honnête homme, pris dans le sens du dix-septième siècle, n*est pas le contraire d'honnête homme, pris dans le sens du nôtre. En Pascal, du moins, les deux acceptions se rejoignent admirablement. Ces Provinciales, si plaisantes et si vives, si admirables selon le monde, forent, dans Tintentiott de Pascal, une œuvre aussi sérieuse et peutêtre aussi nécessaire que ses Pensées ; il les écrivit au milieu deh souffiràftces les plus aiguës et, pour ainsi dire, un pied sûr le seuiî du monde étertoel. He s'y trouve-Wl rien de l'esprit du monde, rien de l'amertume du vieil homme? Je n'ose ni TaÔirmer, ni le nier. Mais, plus près encore dti tombeau, Pascal, adjuré en quelque sorte de se faire justice au sujet de
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cet écrit, répondait : c Si mes lettres sont condamnées « à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans c le ciel. Ad tuum, domine Jesu^ tribunal appdlo. On c me demande si je ne me repens pas d'avoir fait les « Pratnnciales. Je réponds que bien loin de m'en rec pentir, si j'avais à les faire présentement je les € ferais encore plus fortes (1).
Mais il s'agit, pour le moment, d'une autre espèce d'honnêteté. Celle dont nous parlons consiste seulement à rejeter le langage technique , les formules d'école , l'ésotérisme , l'emphase ou les délicatesses du bel - esprit , à parler , en un mot , comme tout le monde et pour tout le monde. Et en effet , adressées à tout le monde , les Provinciales arrivèrent à leur adresse. Le succès en fut immense et populaire dès le début, et Pascal lui-même l'a constaté. « Vos deux « lettres , se fait-il écrire par le provincial , n'ont pas c été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout c le monde les entend, tout le monde les croit. Elles c ne sont pas seulement estimées par les théologiens ; c elles sont encore agréables aux gens du monde , c et intelligibles aux femmes mêmes. » Le pubhc leur fit l'honneur qu'il fait aux ouvrages dont il a souvent le nom à la bouche : il en abrégea le titre (2). Ce ne furent plus les Lettres au Provincial (3), mais les Provinciales , titre que Pascal lui-même a adopté.
(0 Pensées de Pascal, édition Faugëre, 1, 267 et 367.
(7) Madame de Sévigné désigne quelque part le livre de la Fréquente commuintm sous le nom de la Fréquente,
(s; Ce titre même, que l'auteur n'aimait pas, fut de l'invention de l'imprimeur. Cett Pascal qui nous l'apprend.
Il n'y a que deux nomenclateurs dans le monde : le peuple et la loi ; je ne dis pas lequel a le plus d'autorité.
Je ne sais s'il ne faut pas ajouter que Pascal , à son insu , flattait quelques instincts populaires , apparemment parce qu'il les portait en lui. Quand vous l'entendez s'écrier : « En vérité , le monde devient € méfiant , et ne croit les choses que quand il les € voit ; > quand il s'échappe à dire que c s'il y avai « des observations constantes qui prouvassent que € c'est la terre qui tourne autour du soleil , tous les « hommes ensemble {le pape compris), ne l'empêche - « raient pas de tourner , et ne s'empêcheraient pas « de tourner aussi avec elle ; » l'observateur du Puyde-Dôme , qu'on croyait bien loin , reparaît. Et n'en doutez pas, ces paroles, et d'autres semblables, ont fait , en se répandant , palpiter plus d'un cœur d'un plaisir étrange. Pascal, comme théologien, faisait ses réserves sans doute , et ménageait au chef de l'Église une sphère d'infaillibilité ; mais il a fait d'autres réserves en faveur des sens , du sens commun peutêtre, en faveur des faits , en faveur de la science. Il n'en est pas moins catholique ; mais il a interjeté, au nom de la liberté intellectuelle menacée, un appel comme d^àbus ; on lui en tiendra compte, on s'en souviendra; et toute cette classe d'hommes qui ne croit que ce qu'elle voit , s'imaginera procéder de cet écrivain qui , dans ses Pensées , a quelquefois l'air de refuser à l'homme de croire même ce qu'il voit.
M, Villemain a raison : l'esprit d'examen est une des
27% l-IEft fROVlNCiALES
choses dont Pascal , dans le livre des PrmnmiaUs , s'est &it le représentant.
Nous n'avons pas besoin d'en dire davantage peur faire eomprendre quelle surprise charmante excita , dans le public , l'apparition des peiiks Uarsê. L'in* térét de quelques-unes a diminué ; celui de plusieurs autres est durable, ou toujours prêt à renaître* c Vos « maximes , dit Pascal à ses adversaires , ont je ne < sais quoi de divertissant qui réjouit toujours le « monde. » De nos jours, Pascal trouverait peut-être que l'odieux l'emporte sur le ridicule ; car à moins qu'il n'ait fait un choix et qu'il n'ait ménagé ses ad*versaires, ce que nous connaissons de la casuistique moderne fait moins éclater le rire qu'il ne fait naître l'horreur. Mais il y avait ample matière à tous deux dans la curieuse bibliothèque dont le bon père que Pascal met en scène dès la cinquième lettre , décharge si obligeamment les rayons. Je ne suis point en mesure, Messieurs, de juger le jugement de Pascal (1), quoique je n'hésite pas à repousser avec indignation le mot connu de M. de Maistre : < Depuis c le Menteur de Corneille jusqu'aux Menteuses de « Pascal. > Pascal remplit ici l'office d'accusateur et non celui de juge ; les Provinciakê ne sont pas un rapport , jnais un réquisitoire ; s'il est juste , il l'est «)mme un adversaire, comme un ennemi peut l'être, comme on peut l'être envers ceux que l'on veut , justement peut-être, mais enfin que l'on veut détruire.
(0 Je renvoie, sur ce sujet, aux fines et judicieuses observations de M> Reuchlin dans sa f^ie de Pascal.
Dl PASCAL, 275
Même dans ce sens^ est-il toujours juste? U est-il en rapportant tout à la préméditation , au calcul , et jamais rien à l'erreur? Un jésuite même peut se tromper. Et lorsque, dans sa treizième lettre, Pascal nous représente les jésuites jetant dans le monde des moitiés de maximes , moitiés innocentes , mais destinées à se rejoindre en temps et lieu pour former par leur réunion une monstrueuse erreur , ne vous paraît-il pas conclure un peu trop rigoureusement du fait à l'intention? Je me suis adressé ces questions ; mais après cela , il faut convenir que le plus habile ne saurait faire à la fois deux choses si différentes que le sont la polémique et l'histoire. Pascal , « ministre € d'une grande vengeance , » pour nous servir une fois de son langage , tient un glaive et non des bar lances ; et soit à cause de cela , soit parce qu'il est catholique , tout un ordre de considérations a dû lui demeurer étranger. Il n'est pas conduit à remarquer que les jésuites ne sont que les parrains, et non les 'véritables pères du système qui porte leur nom ; que ce qu'on a , justement ou injustement , appelé le jVsuiiisme , date des premiers jours du monde ; que l'art des interprétations, de la direction d'intention , et des réserves mentales, a été pratiqué de tout temps par les plus ignorants des mortels , et que , si le mot de jésuite avait le sens que les jansénistes lui eussent donné volontiers et qu'il a reçu d'un usage assez général , il faudrait dire que le cœur humain est naturellement jésuite. Qu'est-ce que le probaïnlisme^ si ce n'est le nom extraordinaire de la chose du monde la
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plus ordinaire : le culte de Topinion , la préférence donnée à Tautorité sur la conviction individuelle , aux personnes sur les idées , au hasard des rencontres sur les oracles de la conscience? L'esprit du temps , l'opinion publique , la marche des idées , qu'eslKîe que tout cela , sinon le probabilisme encore, sous des noms modernes et populaires? Le probabilisme était sans nom lorsque Satan aborda nos premiers parents ; mais Satan fut-il à leurs yeux autre chose qu'un docteur grave y bien capable , après tout , de rendre son opinion probable ? Tout cela n'excuse pas Escobar , Molina, ni le père Bauny, s'ils ont, en effet , des suggestions infiniment diverses du malin , composé toute une morale ; seulement l'honneur ou la honte de l'invention ne leur appartient en aucune façon.
Par une autre raison , Pascal aussi n'eût pas pu dire qu'une Église que son principe entraîne à tenir avant tout au nombre , et à s'adresser aux masses immédiatement , doit renoncer à deux choses à la fois : à former une unité vivante , et à maintenir , en théologie et en morale , les principes les plus élevés. Ce que Montesquieu a dit du gouvernement aristocratique , que son esprit est la modération , peut se dire , en un certain sens , de FÉglise toute massive à laquelle appartenaient à la fois Pascal et ses adversaires. Des vérités sublimes ont pu être professées , de sublimes vertus ont pu être exercées par des hommes à elle ; mais le sublime en rien n'est son fait , et il n'est pas d'angle un peu vif qu'elle n'ait
plus OU moins amorti. Or, chaque idée, les circonstances aidant , doit arriver un jour à son expression complète, et se personnifier ou dans un corps ou dans un individu; et alors elle a l'air de se surmonter elle-même , tandis que tout simplement elle se met debout , d'assise qu'elle était. Ainsi a fait , au seizième siècle, ridée romaine ; les compagnons d'Ignace ont prolongé jusqu'à l'extrémité toutes les lignes commencées ; en théologie , en morale, ils ont dit le dernier mot de leur Église ; ou plutôt , ils lui ont révélé sa pensée , ou plutôt encore , ils lui ont révélé les inévitables conséquences de ses principes. L'Église s'en est émue; ses plus illustres docteurs ont protesté , ont désavoué ; le catholicisme n'a voulu être ni jésuite , ni ultramontain : il est pourtant Tun et l'autre en germe , et je ne sais comment , sans se renier ou se détruire lui-même , il pourra jamais se défaire de ces incommodes et dangereuses excroissances.
Une observation se présente d'elle-même en lisant dans Pascal les extraits de la morale des casuistes. Comme Tesprit humain se rabougrit dans le sophisme ! mais , par-dessus tout , dans le sophisme religieux ! Il n'y a pas de plus petits esprits que ceux qui abordent les grandes choses avec de petites pensées; au lieu d'y grandir, ils y décroissent; et sous ce rapport on peut dire que si nulle science n'est propre , autant que celle de la religion , à élever , à agrandir la pensée , nulle région scientifique ne nous offre , parmi les esprits qui l'habitent , des
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exemples aussi frappants , aussi eomplets , de niai^ série et de puérilité. Gela est , et cela doit être» La vérité , quand nous Tavons rapetissée , se venge en nous rapetissant.
Les citations que nous avons faites vous ont donné Ueu d'apprécier ce qu'une lecture suivie vous fera sans doute admirer davantage : l'ingénieuse habileté de la composition. La marche générale du livre n'é» tait pas préméditée et ne pouvait pas l'être , et si nous y admirons des péripéties vraiment dramatiques» un rhythme parfait , l'honneur en est à la situation et aux incidents pour le moins autant qu'à l'auteur. Mais dans chacune des parties distinctes dont l'ouvrage est composé, à quel degré n'est pas porté l'art des transitions et de la gradation ! Art vraiment parfait, car , à une première lecture , on ne s'en aperçoit pas ; mais la réflexion ne tarde pas à le découvrir» et c'est une autre jouissance. Je parle surtout des lettres où Pascal se fait endoctriner par le bon père jésuite ; mais le mérite que je signale et que je recommande à votre étude est plus ou moins remarquable dans toutes.
Les deux séries de lettres dont la réunion com* pose le recueil des Provinciales diffèrent entre elles profondément, quoique également parfaites. C'est tour à tour, a-t-on dit souvent, Molière et Démosthène. L'éloge n'a rien d'exagéré. Le comique de Molière, dans ses plus excellents ouvrages, n'est pas meilleur que celui des premières Promnciales, et quand elles
Bl PAMAL. 279
parurent, Molière n'existait pas (1). Ainsi que M* Vil* lemain, <i nous admirerions moins les Leitres pr&vin- « ciales si elles n'étaient pas écrites avant Molière, > Molière, en effet, a pu devoir quelque chose à Pascal, et il est même diflTicile d'en douter : Pascal n'a rien appris de Molière. Corneille, dans ses comédies, dont la meilleure a précédé de quatorxe ans les pamphlets de Pascal, avait eu le mérite de mettre sur la scène la conversation des honnêtes gens; il avait été fort plaisant dans le Menteur; mais les' Menteuses, pour parler le langage de M. de Maistre, ne doivent rien au Menteur. Si Pascal n'a pas inventé le comique, plus ancien en France que Corneille lui-même, Pascal en a donné le premier exemple au dix-septième siècle* Toutes les lettres comprises entre la quatrième et la onzième Provinciales sont, je ne dirai pas de parfaites comédies, mais des trésors et des modèles du plus excellent comique. Ce dont il faut admirer Pascal, c'est d'avoir, dans l'exécution de son dessein, préféré la comédie à la satire. Une satire aussi prolongée eût été monotone; on se lasse de la moquerie presque aussi vite que de la louange. Mais le comique, qui n'est autre chose que la révélation naïve d'un caractère par lui-même, quand il est bon, ne lasse point. Telle est la vertu du drame, et le charme, dirai-je, de la naïveté, car le comique est toujours naïf. Un personnage comique est celui qui ne veut point l'être, qui se trahit à son insu, et qui volontiers dirait
(i) 11 ne vint à Paris qu'en 1658, et n*avait donné avant cette époque que VÊtourdi et le Dépit 9mour9U$s, Les Provineialea soot de 16S0.
280 LES PROVINGIALES
comme Alceste en voyant le rire éclater autour Jo lui et à sou sujet :
Par la sambleu, Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.
Le comique est la naïveté du péché.
L'hypocrite le plus consommé peut avoir des naïvetés qui le rendent comique , et- c'est par là que Tartufe, je dis le personnage de Tartufe, s'est trouvé propre à la comédie. C'est dans le même sens que celles des petites lettres qui ont fait comparer leur auteur à l'auteur de Tartufe, sont essentiellement comiques. La malicieuse bonhomie et la feinte docilité du janséniste déguisé sont fort amusantes sans doute; mais ce qui est comique, c'est tout le personnage, tout le rôle du casuiste. J'ai essayé, dans ma précédente leçon j de décomposer ce caractère; j'ai fait mieux, je l'ai laissé se dessiner à vos yeux dans quelques-unes des pages de Pascal : je n'y reviendrai pas. Je me contenterai d'ajouter que le plaisir que donne la satire, même excellente, est en général d'une nature inférieure à celui que la comédie procure. Il y a dans ce dernier quelque chose de plus que de l'amusement, quelque chose même au-dessus de la satisfaction légitime, mais dangereuse, que peut donner la vue d'une punition nécessaire et méritée; le plaisir de la comédie, ou pour me restreindre dans l'exacte vérité, le plaisir que donne le comique proprement dit, est un plaisir poétique et intellectuel, je dirai même philosophique, si Ton veut. Mais nous n'ou-
blierons pâs que Pascal n'est point seulement comique, c'eslrà-dire plaisant par le ridicule d'autrui, mais qu'il est fort plaisant pour son propre compte, et que, pour la finesse et le bon goût de la raillerie, c'est un modèle accompli qui n'avait pas eu de modèle. Il n'y a pas de gaieté plus franche et plus cordiale que celle de ce mélancolique, et il est peut-être une des preuves que le don des larmes et celui du rire ont une secrète parenté; mais il n'y a pas non plus de raillerie plus élégante que celle de ce solitaire : Vhonnéle homme reparaît partout, dans ce siècle qui fut, par excellence, celui des- honnêtes gens. Jamais, ou presque jamais, il ne badine sur le mot ; sa plaisanterie, comme celle de Madame de Sévigné, porte toujours sur les choses. Ce n'est pas, dit Boileau,
Qu'une muse un peu fine Sur un mot en passant ne joue et ne badine ;
et Pascal se Test permis une fois du moins (mais en se mettant à l'abri derrière un académicien, ce qui n'est peut-être, après tout, qu'une malice surérogatoire) : < En qualité d'académicien, fait-il dire à ce « personnage, je condamnerais d'autorité, je banni- « rais, je proscrirais, peu s'en faut que je ne die « j'exterminerais de tout mon pouvoir ce pouvoir pro- < chain^ qui fait tant de bruit pour rien. Le mal est « que notre pouvoir académique est un pouvoir fort « éloigné et borné. > Un jeu de mots plus caractérisé, et d'un goût peut-être moins sûr, se lit à la fin de la première lettre, mais seulement dans les anciennes éditions : c Je vous laisse dans la liberté de tenir pour
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c le mot de ptoehain ou non ; car j'aime tfop mon € prochain pour le persécuter sous ce prétexte. > Comme je trouve encore ce badinage dans une édition des Pramnciaks^ publiée en 1667 (cinq ans après la mort de Pascal), ce mot reste à sa charge et pèse de tout son poids sur sa conscience d'écrivain : elle n'en est pas, je pense, fort incommodée. Quoi qu'il en soit, le mot a disparu. Gomme les amis qui l'ont supprimé, n'avaient pas, apparemment, le goût meilleur que Pascal, il est permis de supposer qu'un scrupule d^une nature plus sérieuse leur commanda cette suppression.
Mais qu'est-ce que le goût le plus délicat peut trou ver à redire dans des passages comme ceux-ci? Le premier fait partie du post-scriptum de cette foudroyante philippique qu'on appelle la quatorzième provinciale. Que la gaieté, dans une âme sereine, est toujours prompte à renaître !
« ..... Vous ne deviez pas lui faire désavouer une € chose aussi publique qu'est le soufflet de Compiè- « gne. Il est constant, mes pères, par l'aveu de l'of- € fensé , qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main € d'un jésuite ; et tout ce qu'ont pu faire vos amis a € été de mettre en doute s'il l'a reçu de l'avant-main € OU de l'arrière-main , et d'agiter la question si un € coup de revers de la main sur la joue doit être ap- « pelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient « d'en décider ; mais je croimis cependant que c'est « au moins un soufflet probable. Cela me met en « sûreté de conscience. >
Ceci me parait encore meilleur s
< Ho ! ho 1 dit le père , youb se riez plue. ^^ Je t vous confesse , lui dis-je , que ce soupçon que je « me voulusse railler des choses saintes me serait
< bien sensible» comme il serait bien injuste* ^-^ Je c ne le disais peus tout de bon, repartit le père ; mais c parlons plus sérieusement. -^ J'y suis tout disposé,
< si vous le voulez, mon père ; cela dépend de vouëé » Il pourra paraître singulier de le dire ; mais je le
dirai toutefois : des deux rapprochements qu'on a faits de Pascal, l'un avec Molière, Tautre avec Démos* thène^ celui qui l'honore le plus est le premier^ Dans le second de ces parallèles^ c'est Démosthène à qui l'on fait honneur* Pour diminuer les périls de cette assertion , il est nécessaire de s'expliquer. Individuellement^ et comme talent , l'auteur des PromwciaUê ne l'emporte peut-être pas sur l'auteur des Philippiques ; mais si l'un n'est pas plus éloquent que l'autre , les choses , s'il est permis de parler ainsi , sont plus éloquentes rfiez Pascal que chez Démosthène. Il faut partir de ce principe : ce qui est éloquent dans les ouvrages éloquents , c'est la vérité ; l'éloquence n^st que la vérité passionnée, c'est-à-dire la vérité dans sa plénitude , car la passion complète la vérité. Je parle, vous lé comprenez, de vérités de l'ordre moral ; mais qui songe à demander l'éloquence à des vérités d'un autre ordre î Où Démosthène luimême a-t-il puisé son éloquence, si ce n'est dans les vérités morales î Qu'est-ce que ses mouvements oratoires les plus fameux, si ce n'est d'énergiques appels
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aux vérités de cet ordre? Il faut donc s^attendre qu'une éloquence qui les aura toutes à sa disposition, et dans leur plus parfaite pureté comme dans leur plus grande élévation , qu'une éloquence dont ces grandes idées ne seront pas seulement le point d'appui, mais l'objet même et la matière, sera, toutes choses d'ailleurs égales, la plus haute des éloquences. Nous pouvons , sans effort , nous associer aux émotions de Démosthène ; mais tout notre cœur se laisse d'avance enlever aux émotions de Pascal dans la lettre sur l'amour de Dieu , et dans la lettre sur l'homicide. L'éloquence chrétienne, par où je n'entends point désigner celle de la chaire, mais l'éloquence des idées chrétiennes, a sans doute en elle-même quelque chose de substantiel et d'onctueux, propre à remplir l'âme entière , que toute autre éloquence , dût-elle porter le nom de Démosthène , ne remplira jamais qu'à moitié. Nous manquerions de l'éloquence du talent, que nous aurions toujours l'éloquence des choses. Mais nous sommes obligés envers elle ; elle ne nous dispense pas , elle nous fait plutôt une loi, d'être éloquents nous-mêmes. Car ce qui est éloquent d'une manière sensible et effective , ce n'est pas la vérité hors de nous, mais la vérité en nous ; par conséquent , ainsi que je me suis exprimé tout à l'heure , la vérité passionnée.
D'autres ont dit. Messieurs, la logique passionnée. C'est quelque chose sans doute que cet adjectif , et cette définition l'emporte en vérité sur cette formule incomplète : « Être éloquent , c'est savoir prouver. *
Mais la logique n'est qu'une partie , la partie formelle et instrumentale, de la vérité. Toute vérité est logique , en tant que vérité ; mais il y a une logique cachée dans le fond de la vérité , alors même qu'elle ne fait autre chose que s'afiBrmer ou se poser ; et il y en a une autre , ostensible , avouée , actuelle pour ainsi dire , dont l'emploi compte pour beaucoup dans l'éloquence du discours : car discourir et raisonner sont termes synonymes. Cette logique a, ce me semble , atteint dans les Provinciales le degré de la perfection.
La logique du discours, dans les Provinciales, est remarquable par Tétroit enchaînement des anneaux , qu'aucun intervalle ne sépare , et qui forment un tout si continu , qu'on les dirait incorporés l'un dans l'autre. Dans les morceaux de discussion proprement dite , ou de déduction , chaque phrase , chaque mot travaille pour la preuve , gravite vers le résultat : les molécules , avec la même force que les masses , obéissent à l'attraction , et aspirent vers le centre. Chemin faisant, et sans perdre temps, chaque idée se dessine , chaque objet se caractérise ; mais toutes semblent avoir entendu, comme l'humanité, le fameux mot de Bossuet : Marche^ marche l et tout marche en effet, dans ces déductions ardentes et obstinées. Tout marche et rien ne se hâte. L'éloquence de Bossuet consiste souvent à omettre les idées intermédiaires et à franchir d'un coup d'aile tout l'espace qu'enferme l'horizon ; on dirait que l'éloquence de Pascal consiste à faire le contraire ; on le dirait, Messieurs, tant
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cette lenteur ft de puissance. Dans ce progrès mesuré, mais imperturbable , Targument grossit pour ainsi dire en arançant ; les aspects de l'idée se multiplient ; de nouvelles conséquences apparaissent; des alternatives redoutables , des dilemmes foudroyants éclatent à rimprovîste ; Terreur , pressée à la rigueur par Fimpitoyable logicien, rend goutte à goutte tout le poison dont elle est gonflée ; elle s*étonne , elle s'effraye d'elle-même ; on dirait que , comme au criminel mis à la gêne, outre l'aveu qu'on lui demandait , la douleur lui en arrache d'autres qu'on ne lui demandait pas. La réduction à l'absurde ou à l'odieux se trouve sans doute, quelles que soient les apparences, au terme de toute argumentation ; mais elle est fla^ grante , et souvent inopinée , dans la discussion des Proviwiahs ; et Pascal a mieux compris que personne l'utilité oratoire de la preuve surabondante, qui se fait forte de sa longueur, de ses délais, ou, si l'on veut, de ses sursis, comme , dans une autre sphère ou dans d'autres occasions , elle se fait forte d'une justice expéditive et sommaire (1).
Il ne suffit pas d'étudier la logique de Pascal dans les endroits où naturellement elle prend ses aises et règne sans partage : la logique, chez Pascal, se mêle à tout; et ceci, plus encore que ce que nous venons
(I) Qu'on eimrinelef déductions d« Pascal t ellea tiemieiit, é Pordlnaire, ptM qu'elle! n'OQt promu ou qu'cHea n'oat fait attendre. Ou le terrain du débat s'agrandit à Timprovisle, ou la conclusion première le mène à une conclusion plus hanle, ou, repoussant Tivenent une sortie de Fenneml, il eslre avec lui dams la place, et poursuit ceux qui le poursuivaient, C'est sa méthode et sa (orée, et les Penséei, comme les Pracincialet, nous en Tourniraient des exemples.
de dire de son argumentation, forme le trait distinctif de son beau génie. Saurai-je ici me faire comprendre? Sous des traits plus ou moins voilés, la logique ou le raisonnement est partout dans la parole humaine; la logique la plus délicate est la loi et fait la beauté des plus simples narrations ; la logique est au principe ou au fond des mouvements orataires les plus impétueux; et comment n'en serait-il pas ainsi, puisque nos mouvements les plus intimes, les plus instinctifs, sont mêlés de logique? Un bon mot est-il autre chose, bien souvent, qu'une saillie de lo** gique? Les plus belles choses en tout genre sont l'expression ou subissent la loi d'une logique supérieure ; car la justesse et l'inexactitude ne sont pas les seules différences entre la logique d'un homme et celle d'un autre : il y a une logique savante ou subhme comme il y a une logique vulgaire et superficielle. Elle est souvent inspirée ou suggérée par quelque chose qui vaut mieux qu'elle ; et comme il y a des raisonnements solides, il y a des raisonnements touchants. La logique n'est pas antérieure à tout; avant elle, il y a les faits et les impressions que les faits produisent, quoique je ne veuille pas dire que la logique soit toujours étrangère aux impressions qui paraissent les plus naïves. Des faits et des impressions sublimes rendent la logique sublime; mais elle conserve son caractère et donne au discours non-seulement une forme, mais une énergie particulière. La logique est pour quelque chose sans doute dans l'effet de ces vers fameux de Mèdëê :
288 LES PROVINCULES
Me peut-il bien trahir après tant de bienfaits P M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Gela ne peut-il pas se traduire ainsi : Il oublie de deux choses Tune pour le moins : mes bienfaits ou nos crimes ; car s*il se souvenait des premiers, comment pourrait-il me quitter? et s'il se souvenait des seconds, comment oserait-il me trahir?
Les vers que je viens de transcrire me font presque hésiter à puiser dans une source divine une autre preuve de ce que j'avance ; hâtez-vous donc de les oublier, afin que j'ose vous rappeler que la logique est présente et manifeste dans quelques-unes des paroles les plus saisissantes du docteur par excellence. N'est-ce pas un raisonnement sublime, mais un raisonnement toutefois, qui nous frappe si vivement dans ce passage : « Et quant à la résurrection des morts, c n'avez-vous point lu ce que Dieu vous a dit : Je « suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu « de Jacob ? Dieu n'est point le Dieu des morts, mais « le Dieu des vivants. »
Ce que je veux dire maintenant, c'est que Pascal, dans les Provinciales, imprime le caractère de la logique à toutes les parties de son discours, à tous les détails de son style. Je vous prie. Messieurs, de parcourir le livre à cette seule intention ; vous me comprendrez alors, et vous verrez, j'ose le dire, à quel point j'ai raison. Il me suffirait d'ailleurs de vous rappeler ces dernières pages, que nous lûmes il y a peu de jours, de la quatorzième lettre de Pascal.
Alors que la passion semble précipiter la course de son char, avec quelle fermeté ou plutôt avec quelle sévérité vigilante, la logique ne tient-elle pas les rênes, et avec quelle attention Pascal n'en ménage-t-il pas, jusque dans la forme, les plus extrêmes exigences? Dans les endroits les plus calmes , consacrés à la pure discussion, vous ne le trouverez pas plus scrupuleux, plus exact, que dans les moments d'ardeur. Et cependant vous vous sentez entraîné, et vous voyez les roues du char fumer. La logique se passionne, la passion reste logique.
Ces observations peuvent faire pressentir quelquesuns des caractères du style de Pascal. On sait ce que les rhéteurs du temps, à la tête desquels il est juste de placer Balzac, avaient fait du style, ou quel style ils avaient inventé. Ce style, qui trop souvent sonnait creux, avait acquis, par leurs soins, l'élégance, le nombre, et je ne sais quelle élasticité qui lui avait manqué jusqu'alors. Mais ce style n'est tout à fait adulte et viril que dans la prose de Pascal ; la logique et la passion ont fait les frais de cette transformation. Il ne faudrait pas s'imaginer néanmoins que Pascal ait été uniquement fils de ses œuvres, et qu'il n'ait rien dû à ses prédécesseurs. On ne le lirait pas longtemps sans s'apercevoir qu'il avait appris quelque chose à leur école, et je ne sais si l'on ne doit pas ajouter qu'il eût pu y gagner davantage encore. Rien sans doute d'aussi important, d'aussi essentiel que ce qu'il a, de son propre fonds, ajouté au fonds commun. Mais enfin ceux qui, en réfutant ses opinions, es-
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sayaient de réfuter son style, avaient raison quelquefois, quoique sur des points où ce n'était presque pas la peine d'avoir raison. Leurs remarques prouvent au moins combien Toreille était devenue difficile; et Pascal aurait beau dire, ce qui est si vrai, « qu'on ne consulte que Toreille parce qu'on manque « de cœur, ^ il n'en est pas moins vrai qu'il est bon de la consulter, et qu'il y manque quelquefois. Le P. Daniel était peut-être un peu sévère lorsqu'il reprenait, comme inélégante, cette phrase du début des Provinciales : « Tant d'assemblées d'une compagnie € aussi célèbre qu'est la faculté de théologie de Paris, € et où il s'est passé tant de choses si extraordi- € naires et si hors d'exemple, en font concevoir une € si haute idée, qu'on ne peut croire qu'il n'y en ait % un sujet bien extraordinaire. >> Mais eût-il été trop rigoureux en adressant le même reproche à quelques autres phrases , comme celle-ci par exemple : « Il est temps de rendre la réputation à tant de per- € sonnes calomniées; car quelle innocence peut être € si généralement reconnue, qu'elle ne souffre quel- € que atteinte par les impostures si hardies d'une € compagnie répandue par toute la terre, et qui, sous « des habits religieux , couvre des âmes si irréli- € gîeuses, qu'ils commettent des crimes tels que la € calomnie, non pas contre leurs maximes, mais se- € Ion leurs propres maximes (1)? »
Des phrases comme celle-là , véritablement infor-
<i^ Voyee quelqnes autres remarques du même genre dans V Éloge ée Patcal^ par jCpndof pel.
mjBS, pour ne pas dire difformes, ne sont point, dans le livre des Provinciales , si rares qu'on le croirait bien. Cela n'eppêche pas que Pascal ne surpasse ses devanciers dans les mérites mêmes qui leur sont propres. Il est plus nombreux, plus périodique que pas up d'eux, lorsqu'il s'en mêle; et je dirai qu'il ne peut pas alors les égaler sans les surpasser , parce que le jnérite dont ils se sont piqués est complété par les ^iens. On consulte piieux l'oreille lorsque , en même temps, on consulte le cœur; le nombre alors, l'harmonie ont un sens , et le plaisir qu'on en reçoit , se combinant avec des émotions, en est plus vif et plus touchant. Vous savez. Messieurs, que lorsque Shakespeare s'émeut, il ise met à parler en vers, et que Schiller , dans des moments pareils , ajoute à ses vers un rhythme plus marqué et l'ornement de la rime. Pascal, â sa manière, fait la même clj,ose. Il n'est périodiqup et nombreux qu'à propos. C'est quand il est grjave, touché, véhément, que son style déviant musical. Il l'est alors tout autant que le caractère de la prose le comporte :
€ Ayant l'incarnation , on étaij; obligé d'aimer € pieu ; mais depuis que Dieu a tarit aimé le monde « qu'il lui a donné son fils unique , le mopde, racheté « par lui, sera déchargé de l'aimer! On ruine ce que « dit jsaint Jean, que qui n'aime point denieure en la € mort J Ainsi on rend dignes de jouir de Dieu dans « l'éternité ceux qui n'ont jamais aimé Dieu en toute « leur vie ! Voilà le niystère d'iniquité accoippli. j>
€ Cruels et lâches persécuteurs , feut-il d^nç que
« les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles € contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes € vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint € sacrement, selon leur institution, vous ne cessez « nuit et jour de publier qu'elles ne croient pas qu'il € soit ni dans l'Eucharistie , ni même à la droite de « son Père , et vous les retranchez publiquement de « l'Église, pendant qu'elles prient en secret pour vous « et pour toute l'Église. Vous calomniez celles qui € n'ont point d'oreilles pour vous ouïr , ni de bouche € pour vous répondre, etc. »
Je supprime le reste de ce morceau , que nous avons déjà lu tout entier.
Vous qui connaissez Balzac et qui avez lu Fléchier, ces deux héros du style périodique, avez-vous découvert chez l'un ou chez l'autre une période plus belle que celle-ci?
« grands vénérateurs de ce saint mystère, dont « le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent € par tant de communions saintes , et à flatter ceux € qui le déshonorent par tant de communions sacri- € léges! qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur € et si admirable sacrifice de faire environner la table € de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortant € de leur infamie , et de placer au milieu d'eux un € prêtre que son confesseur même envoie de ses € impudicités à l'autel, pour y offrir, en la place de € Jésus-Christ , cette victime toute sainte au Dieu de € sainteté , et la porter de ses mains souillées en ces « bouches toutes souillées ! >
Ce beau passage vous aura frappés sous un autre rapport", je veux dire par raccumulation des antithèses. Cette figure , tout intellectuelle , est celle que Pascal emploie de prédilection, si ce n'est même exclusivement. Et l'un de mes auditeurs me faisait observer l'autre jour que les antithèses , chez Pascal, se redoublent et s'entre-croisent, opposant plusieurs mots à plusieurs mots , la phrase à la phrase , et souvent une série à la série inverse , avec la plus attentive exactitude. Vous en avez des exemples dans le morceau que je viens de vous lire ; ou plutôt tout ce morceau en est composé. D'un côté les générateurs d'un saint mystère , et de l'autre ceux qui Vhonorent par des communions saintes ; ici un si pur et si admirable sacrifice , là des pécheurs envieillis tout sortant de leur infamie ; une victime toute sainte et un Dieu de sainteté ; des mains souillées et des bouches toutes souillées.
Vous verrez ailleurs (Lettre XIV). le monde des enfants de Dieu qui forme un corps dont Jésus-Christ est le chef et le roi , et le monde ennemi de Dieu , dont le diable est le chef et le roi ; Jésus-Christ appelé le roi et le dieu du monde , parce qu'il a partout des sujets et des adorateurs, et le diable appelé aussi dans l'Écriture le prince du monde et le dieu de ce siècle, parce .qu'il a partout des suppôts et des esclaves. Vous entendrez le langage de la ville de paix, qui s'appelle la Jérusalem mystique , et vous avez entendu le langage de la ville de trouble , que l'Écriture appelle la spirituelle Sodome.
soi LBS PROVINCIALES
Les exemples , si nous les cherchions , se présenteraient en Ibuie.
On a tant dit de mal de l'antithèse qu*on nous a dispensés d'en dire. Pascal en a médit plus spiritueîiement que personne , lorsqu^il â comparé < ceux < qui font des antithèses en forçant les mots à ceux € qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. » Mais Pascal ne force pas les mots , et même ce h'est pas proprement lés mots qu'il oppose aux mots, mais les idées aux idées. L'antithèse n*est qu*un jouet entre les mains de ce rhéteur (1) qlii dit, en déplorant le trépas de Turenne : « Est-ce qu^après tant € d'actions dignes de V immortalité , il n'avait plus « rien de mortel à faire ^ > Mais Tantithèse entre les mains de Pascal n*est pas un jouet; c'est une arme; et quelle arme, Messieurs ! vous l'avez pu voir. C'est une épée à deux tranchants.
J'ai relevé le caractère tout intellectuel de l^antithèse. Ceci me conduit à parler plus généralement du style de Pascal. Toutes les beautés en sont intellectuelles ou morales ; c'est dire qu'elles sont d'un genre sévère. Pascal a toujours la justesse et la force, la netteté et la profondeur ; mais la métaphore pittoresque ^ l'image colorée dont les Pensées offrent quelques beaux exemples , est presque étrangère au style des Provinciales. On ne dira point sans doute à propos de ce style :
La nature marâtre^ en cps affreux climats,
Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats ;
(I) Fléchi«r.
mais il est certain que cette mâle diction fait plutôt naître l'idée d'un acier fortement trempé et parfaitement poli que celle de l'or aux splendides reflets. L'épuration du style, par les écrivains de la première moitié du dix-septième siècle , avait eu pour premier objet l'élimination de ces métaphores vives et brusquées qui poussaient par jets touffus dans les écrits du seizième siècle. Mais tout le monde n'avait pas su , comme Pascal , remplacer l*éclat par la force. Chez lui, la force, toujours mesurée et naturelle, est si grande qu'elle permet à peine de regretter l'éclat ; mais jamais certes on ne fit moins d'abus , ni même moins d'usage du style figuré. Pascal ne se baisserait pas pour ramasser la plus heureuse des métaphores; et s'il faisait un effort , ce serait pour éviter la métaphore qui s'offre à lui et pour trouver l'expression propre qui lui manque. Son style , si vous voulez , est parsemé de figures , mais de ces figures qu'on appelle oratoires, et qu'on pourrait appeler dramatiques , dans lesquelles ce n'est pas le mot , mais l'écrivain lui-même qui fait image ou tableau.
Mon admiration pour ce style incomparable peutêtre me laisse pourtant comprendre et partager les regrets d'un critique moderne, qui en veut à l'auteur des Provinciales de n'avoir point assez conservé « la € franchise, l'abandon, le tour vif et rapide» et la « naïveté du langage de nos pères. » Peut-être qu'en effet, dans la réforme du langage, on ne distingua pas assez, peut-être qu'on jeta trop précipitamment toute cette gauloiserie au rebut. On rejeta l'ancien
pour r antique ; on y gagna sans doute, on y perdit aussi; mais ces changements dans le style étaient la conséquence de cliangements bien plus" importants. On n'écrivait pas seulement, on vivait dans un autre style. Une certaine brusquerie dans les tours, une certaine familiarité dans les images , un style haut en couleur, paraissaient à tout le monde comme la défroque du vieux temps. Sous plusieurs de ces rapports, Pascal et son siècle se convenaient admirablement. Port-Royal d'ailleurs n'est pas pour rien dans cette allure si bien réglée et dans cette sobriété. Il y a de l'ascétisme dans tout ceci, et l'autorité de saint Augustin, si puissante chez ces solitaires, n'a pas été jusqu'à leur faire adopter son style. Ils ne lui ont pris que ses doctrines. Pascal, leur secrétaire, s'interdit, parlant pour eux, des libertés dont ses fragments posthumes ont bien prouvé qu'il avait l'instinct; mais convenons-en, il en a pris bien d'autres. Lui paraissaient-elles plus innocentes?
On a fait honneur aux Provinciales d'avoir fixé la langue. Si cet honneur ne revient pas tout entier à Pascal, si Corneille et Balzac en revendiquent leur part, celle de Pascal est sûrement la plus grande. Pascal, le premier, fut à la fois pur et populaire dans la prose. Balzac avait été moins populaire , et Corneille, on doit le dire, moins pur. Le moment décisif dans l'histoire de la langue est bien le moment des Provinciales. Du reste, on se méprend quelquefois sur le sens de ces mots : la fixation d'une langue. Fixer une langue, ce n'est pas en arrêter le dévelop-
pement, en borner les acquisitions : c'est rejeter tout à fait ce qu'elle hésitait à rejeter, et sanctionner avec autorité tout le reste. Bien des expressions dont on se servait encore se sont trouvées condamnées sans retour par le mépris que Pascal en a fait; d'autres, dont la destinée était incertaine, il les a, comme eût dit Madame de Sévigné, « consacrées à l'immortalité. > Bien peu des mots dont il s'est servi sont dès lors sortis de l'usage. On en citerait à peine trois ou quatre : pleigej marri ^ envîeilli. Mais, par. l'effet de cette insensible dérive, qui entraîne les mots loin de leur signification première ou étymologique, l'acception de plusieurs des termes dont Pascal fait usage dans les Provinciales a beaucoup changé depuis lors. Contre cet effet du temps, le génie peut quelque chose, mais ne peut pas tout- Pascal a retenu sur cette pente bien plus de mots qu'on ne peut le savoir ; il en est qu'il a employés de manière à ne plus leur permettre de signifier autre chose que ce qu'ils ont signifié sous sa plume ; mais il n'a pu les arrêter tous à ce point. Les passages suivants vous feront connaître quelques-uns de ces mots sur la destinée desquels le temps a été plus fort que Pascal :
€ Quand on oppose les discours aux discours, ceux « qui sont véritables et convaincants confondent et « dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le men- « songe. !► Au lieu de discours, nous dirions aujourd'hui raisonnements.
€ J'aurais renoncé à Jésus-Christ et à son église, « si je ne détestais leur conduite, et même publi-
€ quèmônt. i C'est- â- dire si je né désavouais.
€ il m* eh offrît plusieurs qui né nié tommaimi € point, » Qui n'avaient pas de rapport avec ma situiatîon.
€ Vos supérieurs sont rendus responsables des er- € reiirs de tous tes particuliers. > De tous les individus j membres de la Société.
c II né me reste, pour être catholique, que d'apte prouver les excê^ de votre morale, i» Les écarts, les égarements.
€ Qui né croirait qu'on aurait en effet imposé au € père Bauny? — Quelle fausseté d'imposer ces tér- € mes à des conciles généraux ! i» Attribuer à tort, gratuitement,
€ Quelque moyen que j'admire sans le connaître, « et que je vous prie de me déclarer. » Indiquer, faire connaître, exposer.
« Ne m'interrompez donc pas, car la suite même « en est considérable. » Suile pour ordre ou liaison; considérable pour importante ou digne d'attention.
Sans beaucoup chercher, vous en trouveriez d'autres. Moi-même, c*est tout en passant que j'ai ramassé ceux-ci.
Les Provinciales sont redevenues un ouvrage de circonstance. Cela même est une circonstance heureuse. On les relira, et ce modèle reprendra, non ses anciens honneurs, qui ne sont point abolis, mais son influence littéraire, la part qui lui appartient de droit dans l'éducation du talent. Chef-d'œuvre de discussion et de style , il redemandera sa part dans notre
attention et dans notre étude à des ouvrages qui semblent avoir emporté toute notre admiration, et qui, non moins brillants peut-être , sont bien moins parfaits. La gloire particulière des écrits du grand siècle^ c'est la justesse dans la beauté et la mesure dans la force. C'est par cet admirable tempérament qu'ils sont devenus classiques. On peut jouit» autatif et davantage à lire d'autres écrits ; nuls ne profiteront à l'esprit et au goût comme ceux-ci ; et je ne sais, après tout, si l'on jouira moins ; on jouira plutôt d'une autre manière. A prendre l'ensemble de leurs qualités, rien n'a ëflacé leâ PrmttciaUs. Èrîtré l*àhtiqûité et lé présent. Ce livre reste uiliquè, et semblable seulement à lUi-tïiênid. Si haut qu'il vous plaise d'élever âu-dessûs de Pascal le socrâtismé de t^laton , la moquerie de Lucien, l'ironie de Voltaire, le sarcasme de Junius, la causticité de Paul-Louis Courier, tout cela, meilleur ou moindre que t^àscal, n'est point Pascal, et la polémique tout entière n^ést que chez lui : Pascal est la polémique même. Rousseau et Lamennais, plusieurs autres encore que la polémique quotidienne a véritablement illustrés, me demandent si je les oublie. Je îi*ai garde ; mais sans leur rien contester, ce n'est pas â eux, c'est à Pascal, et pour des raisons toutes littéraires, que j'enverrai d'abord les jeunes esprits qui veulent apprendre d'un même temps l'art difficile de discuter et l'art non moins difficile d'écrire. Si j'avais engagé dans cette voie quelques-uns d'entre eux, je n'aurais regret^ ni pour eux^ ni pour moi, à la longueur de cette étude.