SUR LE PTRRHONISHE BB PASCAL
croyable surdité , ou quelle oreille peu exercée ! Quoi! n'avez-vous pas lu dans Pascal cette phrase étonnante : c Le silence éternel de ces espaces infinis € m'effraye? > (I, 224.) et cette autre : « Combien de « royaumes nous ignorent! > (I, 224.) et cette autre encore : « Que le cœur de Thomme est creux et « plein d'ordure! > (II, 31.) Cela est-il assez clair? Il n'y a vraiment ici qu'une chose claire : c'est l'empire de la préoccupation sur les meilleurs esprits. Et pourquoi donc Pascal , parlant comme homme , et non comme chrétien , exprimant les impressions qui sont naturelles à tous les esprits méditatifs que le christianisme n'a pas orientés , n'aurait-il pas dit qu'il ne pouvait supporter le silence étemel de ces espaces infinis ? Le Dieu des chrétiens , le Dieu de Pascal anime de sa voix , peuple de sa présence cet infini muet dont Pascal nous parle ici avec une terreur si éloquente ; voilà ce qui est admirable , voilà ce qu'il &llait dire. Pourquoi, dans le même point de vue , l'auteur des Pensées ne se serait-il pas écrié : c Combien de royaumes nous ignorent ! > Laissez-le donc rabaisser à son aise cette créature que , tout à l'heure , il va grandir si prodigieusement à vos yeux ; car cet être chétif que les mondes ignorent , Dieu le connaît et Dieu prend garde à lui. Pourquoi enfin Pascal aurait-il craint d'appeler creux et plein if ordure ce cœur humain duquel un prophète a dit avec plus d'énergie que Pascal : c Le cœur de l'homme « est trompeur et désespérément malin par-dessus c toutes choses? > De quel droit, quand il s*agit
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d'un livre dont Tauteur se place tour à tour dans les points de vue les plus divers , de quel droit s'emparer d'une phrase isolée , dont la destination est inconnue aussi bien que la date , pour prononcer que voilà l'état définitif de Pâme de son auteur et le résultat dernier de toute sa pensée? Nous croyons nous souvenir que c'était quatre lignes que demandait un fameux politique pour faire pendre qui bon lui semblerait : il n'en faut qu'une à M. Cousin pour condamner la foi de Pascal.
Ce qui prête le plus à la critique , je dirai même au blâme , dans ce volume de Pascal , c'est le morceau désigné par l'auteur lui-même sous le titre d'/n/îm-Aîen. Expliquer le titre, c'est rendre compte du morceau. A parier contre le christianisme, il y a Vinfini à perdre si le christianisme est vrai, rien à perdre si le christianisme n'est pas vrai. Vous retrouverez chez La Bruyère la mêjpe idée sous une autre forme. Si Pascal et La Bruyère ont prétendu faire du choix entre la religion et l'incrédulité une pure affaire de calcul, assurément ils ont eu tort; s'ils ont parlé de manière à se faire attribuer une idée pareille, ils ont eu tort encore ; et je crois qu'on ne peut les sauver absolument de ce dernier reproche. Mais il me paraît difficile qu'un homme convaincu du christianisme, et pressé du désir de rassembler tous les hommes sous le même abri , ne se voie pas, une fois ou une autre, entraîné vers des idées qui ne seront pas sans rapport avec celles de Pascal et de La Bruyère. Que perdez- vous, dira-t-il^
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à être chrétien? « Quel mal vous en arrivera-t-îl? € Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, « bienfaisant, sincère ami, véritable. A la vérité, € vous ne serez point dans les plaisirs empestés, € dans la gloire, dans les délices. Mais n'en aurez- € vous point d'autres? Je vous dis que vous y gagne- « rez en cette vie; (II, 170.) car nul n'est heureux € comme un vrai chrétien. » (II, 376.) Que perdezvous donc k être chrétien ? Rien du tout. Mais que perdez- vous à ne Têtre pas, au cas que le christianisme soit vrai? L'infini.
On ne dira pas que ce raisonnement soit mauvais
comme raisonnement; mais on demandera s'il est
applicable dans Vespéee. Qu'il soit avantageux de croire, nous le voulons bien; mais croit-on une chose parce qu'il est avantageux de la croire? On la croit parce qu'elle est vraie, ou parce qu'elle paraît vraie. Nous avons dit dans quelle situation il faut se représenter l'homme à qui ï^ascal a affaire dans le chapitre dont nous parlons. C'est un homme que son cœur porte vers l'Évangile, qui ne peut s'empêcher de voir dans l'Évangile le repos et la règle de sa vie, mais qui est arrêté sur le seuil, et depuis longtemps, par des doutes invincibles. C'est à cet homme que Pascal s'adresse, et qu'il dit non pas de croire, mais d'agir comme s'il croyait, de vivre en chrétien avant de penser en chrétien. Il semble lui dire : Un élément de conviction vous échappe et n'est pas au pouvoir de votre raison , qui évidemment est à bout et n'y entend plus rien. Entrez, et vous verrez de dedans
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ce qu'on ne peut voir de dehors ; pratiquez le christia-
nisme et vous le connaîtrez. — Mais comment cela me mènera-t-il au christianisme? demande ce candidat du christianisme. — « Pour vous montrer que « cela y mène, lui répond Pascal, c'est que cela c diminue les passions qui sont vos grands obstâ- € clés, etc. » (II, 160.) Un plus infaillible que Pascal avait donné le même conseil en des termes que nous vous avons rappelés (1). 11 est vrai que, quand Pascal en vient au détail, il se sépare de son divin modèle; car Jésus-Christ n'aurait pas dit : Prenez de l'eau bénite, faites dire des messes. Jésus-Christ est plus sage que Pascal; il ne conseille comme épreuve que ce qui en soi-même est bon, obligatoire, ce qu'il faudrait faire alors même que le christianisme ne serait pas vrai. Pascal n'a pas si bien dit; mais, au fond, que voulait-il ? Ce que voulait Jésus-Christ : régler la vie pour régler l'esprit. Jésus-Christ n'a pas dit non plus : « Naturellement , cela vous fera croire et vous « ahétira; > (II, 168.) car il n'eût pas voulu ajouter à la difficulté des choses par l'obscurité des mots; mais la pensée sur laquelle Pascal a jeté comme un grossier haillon , cette expression étrange , Jésus - Christ lui-même, le divin docteur, l'eût certainement approuvée; elle est dans le fond même du christianisme, qui veut qu'on renonce à la sagesse du monde pour une sagesse plus haute, à la raison de la raison pour la raison de Y esprit ou de la conscience. Il faut,
(1) «< Si quelqu'un veul faire la volonté de Dieu, il connaîtra si ma doctrinn « vient de Dieu ou si je parle de mon chef. ■ (Jean YIl^ 17«)
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d'une certaine manière, devenir fou afin de devenir sage , c'est-à-dire , en nous exprimant plus simple^ ment, qu'il faut que la raison s'humilie devant des choses qui n'étaient jamais montées au cœur de l'homme , et que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment. L'amour ouvre l'esprit à des pensées si hautes, si nouvelles, qu'elles doivent paraître folie à ceux qui ne les acceptent pas.
Uhistoire des Provinciales, l'analyse de cet ouvrage, et de nombreuses citations, nous ont fourni les principaux éléments de l'appréciation sommaire que vous attendez sans doute au terme de cette étude. J'ai déjà , par plusieurs observations générales , anticipé sur cette conclusion. Je ne me ferai aucun scrupule de les reproduire, afin de rassembler sous un même regard tout ce qui appartient au même dessein (1).
Vous savez dans quel état Pascal trouva la langue et le style. La France, alors, faisait sa rhétorique, et préparait , en attendant qu'elle pensât , des formes pour sa pensée. JTavoue pourtant qu'il y avait déjà beaucoup d'esprit en circulation, et même de la pensée. Descartes avait déjà écrit, en fort beau français, un peu hellénique peut-être , le Discours sur la m^-
(1) Les jugements de Boileau, de Madame de Sévigné, de Voltaire, de M. Vill&main, de M. Sainte-Beuve, ont été rappelés dans la précédente leçon. M. Vinet ne l'avait pas écrite; il sera facile au lecteur d'y suppléer en recherchant dans les auteurs cités leur opinion sur les ProvinciaUs,
thode. Mais outre qu'il faut bien convenir qu'en général la pensée et la parole faisaient leurs affaires à part et à l'insu Tune de l'autre, il manquait à cette langue déjà belle , mais d'une beauté froide, à cette Galatée, si j'ose ainsi la nommer, un Pygmalion dont l'ardeur lui communiquât la vie. La pensée fait beaucoup pour unç lapgue, m^i^ la passion davantage. De la passion seule elle peut recevoir le mouvement, la souplesse et, chose remarquable, la mesure même. Par elle seule, la statue imposante, colossale peutêtre, devient un corps vivant , un être libre, qui se transporte partout qû on lui dit d'aller- h parle d'upe passion partagée , d'uîie p^^sioa publique , qu &it« pour le devenir; car l'éloquence naît à la foi^ 4® ^ sympathie qu'on éprouve et de pelle qu'on espèrp; vous pouvez ajouter : de l'opposition qu'on prévoit sans la redouter, c^r il fa^t k l'éloquence deis; amj^ et des ennemis, pt elle ne se passe guère plus de? derniers que des premier^. Qr, ce qui egt nécessaire à l'orateur ppiir devenir élpquent, est également nécessaire à la. langue d'un peuple pouf devenir* élor qujBnte, je dis éloquente en elle-même, qu propre s^ l'éloquepce. Il e§t indispensable que la passion, une pasgjon publique intervienne. ïl lui faut (les intérêts actuels, et des questions vivantes. Tous les perf?ctionpements qu'elle a pu receypir jusque-là sqpt nécesf sairement superficiels. Ses langes sont dorés peut-être, ipais elle est garrottée dans ses langes ; ses mouvements sont pénibles et massifs; on écrit déjà, mais on ne parle pas encore; et cette forme du discours