SUR
BLÂISE PASCAL.
Fragment d'un Cours sur les moralistes français, donné à Bâle en 1833. —
Introduction des leçons sur Pascal.
Pascal, Messieurs, nous appartient sous tous les rapports ; il occupe dans le siècle de Louis XIV une place qui touche à tout. Religion, science, philosophie, politique même, histoire des lettres, sa main puissante s'est empreinte sur tout. Il a précisé, armé, vivifié, fixé la prose fiançaise. Il a fondé l'apologétique sur le sens moral et sur les besoins de l'homme.
Si l'on voulait résumer ce que fut Pascal, il faudrait détacher cette page du livre des Pensées :
« La distance infinie des corps aux esprits figure
la distance infiniment plus infinie des esprits à la
charité ; car elle est surnaturelle.
« Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre
€ pour les gens qui sont dans les recherches de « Tesprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible rV 1 € aux riches, aux rois, aux conquérants, et à tous < ces grande de ehair. La grandeur de la sagesse « qui tient de Dieu est invisible aux charnels et aux « gens d'esprit. Ce sont trois ordres de diiBFérents « genres.
« Les grands génies ont leur empire, leur éclat, € leur grandeur, leurs victoires, et n'ont nuls besoins « des grandeurs charnelles, qui n'ont nuls rapports « avec celles qu'ils cherchent. Ils sont vus des esprits, c non des yeux ; mais c'est assez. Les saints ont leur « empire, leur éclat, leurs grandeurs, leurs victoires, « et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou « spirituelles qui ne sont pas de leur ordre, et qui <t n'ajoutent ni n'ôtent à la grandeur qu'ils désirent. « Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des cbrps € ni des esprits ctirietix : Dieu leur suffit.
« Archimède, sans aucun éclat de naissance, serait « en môme vénération. Il n'a pas donné des batailles, a mais il â laissé à tout l'univers des inventions admi- « râbles. Oh ! qu'il est grand et éclatant aux yeux de « l'esprit ! Jésus-Christ, sans bien et sans aucune pro- « duction dé science atl dehors, est dans son ordre « de èainteté. Il n'a point donné d'inventions, il n'a « point régné ; mais il est humble, patient, saint de- « vant Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. « Oh ! qu'il est venu en grande pompe et en une pro- « digieuse magnificence aux yeux du cœur, et qui « voient la sagesse !
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€ 11 eût été inutile à Archimède de faire le prince « dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût € été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclar « ter dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais « qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre !
« ••. Il y en a qui ne peuvent admirer que les « grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas € de spirituelles; et d'autres qui n'admirent que les « spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment c plus hautes dans la sagesse.
« Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre
« et les royaumes, ne valent pas le moindre des es-
« prits; car il connaît tout cela, çt soi-même; et le
€ corps, rien.
« Tous les corps et tous les esprits ensemble, et
; « toutes leurs productions, ne valent pas le moindre
' « mouvement de charité ; car elle est d'un ordre infi-
; « niment plus élevé.
\ « De tous les corps ensemble on ne saurait tirer la
€ moindre pensée : cela est impossible, et d'un autre « ordre. Tous les corps et les esprits ensemble ne « sauraient produire un mouvement de vraie charité : « cela est impossible, et d'un autre ordre tout sur- « naturel (!)• »
Par son exemple, tout autant que par ses paroles, Pascal nous a appris à mettre entre la charité et la
i plus haute valeur de l'esprit la distance qui les sépare. Nous ne le sentons guère naturellement; une de nos misères, c'est de préférer aux .grâces morales, aux
(1) U* Partie, ArUX, S i-
dons de l'âme, quand ils sont les seuls, les dons brillants de l'intelligence et de l'imagination. Pour nous plaire, il faut que la charité soit accompagnée de supériorité intellectuelle. Qu'il nous est difficile d'apprécier la grandeur cachée d'une âme pieuse , humble, candide, pénétrée de charité, mais dépourvue de lumières et de talents ! Pascal est grand, non pas tant par les œuvres qui ont excité l'admiratioji du monde I que par la grandeur morale et chrétienne qui éclate en lui. Si, dans l'ordre des esprits, il dépasse Archimède, dans Tordre de la charité il ressemble, autant que cela est donné à l'homme, au (Tivin modèle qu'il vient de nommer.
Il est superflu de nous étendre sur une vie aussi connue ; nous vous renvoyons, Messieurs, à la vie de Pascal, écrite par sa sœur, Madame Périer. Seule entre ceux qui ont rapporté la vie de son frère, elle a compris cette grande âme.
L'éducation de Pascal ne fut pas sans rapport avec celle de Montaigne : une culture domestique et éminemment rationnelle, la maison paternelle sous un père distingué. Je ne dis pas que cette éducation se fit absolument sans livres ; mais il est sûr que les livres y jouèrent peu de rôle. Plus tard cependant, vers l'âge de vingt-quatre ans, quelque ouvrage de piété lui étant tombé sous la main, cette lecture agit fortement sur lui et détermina ce qu'on a appelé sa première conversion. Ce fut par les livres que Pascal arriva à la religion. Cet exemple est assez rare; et alors même il ne faut pas oublier que Pascal ému.
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atteint, convaincu, écrivant sous cette influence plusieurs beaux morceaux, convertissant toute la maison de son père, ne persévéra pas dans le genre de vie qu'il semblait embrasser. Il retourna au monde; non pas au vice, mais à la dissipation. Il est vrai que la dissipation de Pascal pourrait servir de modèle d'occupation à bien des gens. Mais peu après il fut ramené à son premier zèle et même au delà, non plus par les livres, mais par l'exemple vivant de sa sœur Jacqueline, la religieuse de Port-Royal. Ce retour fut définitif. La religion de Pascal fut austère, sainte, fervente, empreinte d'une profonde charité. C'est à la charité unie à la haine du péché qu'il faut attribuer ces détails de mortification individuelle qui ont provoqué la risée de tant d'esprits légers, et notamment des philosophes du siècle dernier. « Il renonça, nous « dit sa sœur, à tout plaisir et à toutes superfluités (1). » De là ses fréquentes aumônes. < Il aimait les pauvrea € avec tant de tendresse, ajoute Madame Périer, qu'il € n'a jamais refusé l'aumône , quoiqu'il n'en fit que « de son nécessaire, ayant peu de bien (2). i> Et ce pauvre qu'il veut voir soigné comme lui et près de lui dans sa dernière maladie (3) ! Cet homme dont les goûts naturels avaient été élégants et même recherchés, en était venu à se passer de domestique, à faire son lit lui-même, c II allait prendre son dîner à la cuif sine, et le portait à sa chambre et le rapportait (4). »
(0 Fie de Pascal, par H">* Périer, dans les Lettres, opuscules et mémoires des sœurs de Pascal, page 16, et en tête des anciennes éditions. • (3) rbid. Page w, (3; /6t4> Page 4S. (4) Ilnd, Page 17.
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Que de plaisanteries sur cette ceinture de fer hérissée de pointes, où Pascal trouvait un avertissement contre les atteintes des plus inextinguibles des passions, la propre complaisance et la vaine gloire! Condorcet dira « qu'il y a loin de là au traité de la « Roulette. * Oui, aussi loin que du moindre mouvement de charité aux plus sublimes conceptions de Tesprit. Car c'était charité chez Pascal, non superstition servile et mercenaire. II se sentait obligé h Dieu ; sa religion était celle de la reconnaissance ; il estimait que, héritier de la grâce et de la gloire divines, il devait rendre à Dieu sacrifice pour sacrifice, encens pour bienfaits , et que Thommage de tous les instants de sa vie n'était pas trop pour celui dont l'inépuisable bonté nous laissé toujours ingrats. Comprenons qu'au fait des précautions qu'un chrétien croit devoir employer contre lui-même , tout est plus ou moins individuel et relatif, et que les moyens qui nous paraîtraient arbitraires et même bizarres , peuvent être bons quand ils atteignent leur but. La conscience ei^;Uîi ministre résident qui remplit souvent mal son office ; il est bon de le lui rappeler. On ne doit rien prescrire à cet égard sans doute; mais quand on s'élève jusqu'au principe inspirateur de ces actes, on ne peut s'enipêcher d'admirer les saints hommes qui n'ont pu supporter l'idée du péché , et qui ont multiplié, même à l'excès, les défenses contre ce grand ehnemi. Heureux qui sait mettre une ceinture autour de sa conscience ! L'histoire nous rapporte que lorsque les généraux romains rentraient en triomphe,
environnée de pompe et d'éclat, entourés iJ'une foule qui célébrait leur victoire , traînant aprèp eux leur char magnifique, suivis des rois captifs qu'ils avaient détrônés, on plaçait derrière eux un esclave, dont la fonction était de leur répéter sans cesse : S^mienB-toi que tu n'ei qu'un homme ! Il nous serait bon w^i d'avoir un moniteur, qui nous redît à chaque moment: Souviem-ioi que tu es un homme pécheur l C'est ce qu^ la ceinture de fer disait à Pascal t Plût à Dieu que nous eussions en permanence un clou dans la chair qui ne nous permît pas de l'oublier ! L'homme a be^soin qu'on lui rappelle qu'il n'est pas Dieu; tout . mouvement d'orgueil est au fond une tentative pour ; s'égaler à Dieu rc'ëst le danger qui survit à tous les ' autres. Quand" le tentateur séduisit nos premiers p«r rents, il leur dit : « Vous serez comme des dieux (!)• » Que de fois, du milieu de ces accès de vaine gloire qui se succèdent dans nos cœurs, aurions-^nous à faire jaillir vers le ciel cette prière d'un saint homme : a Mon Dieu, une épine de ta couronne ! »
Voilà quel est l'abrutissement religieux que Voltaire et Condorcet ont prétendu voir chez Pascal. Mais n'oublions pas deux choses. D'abord, que l'accident du pont de Neuilly, où Pascal faillit être précipité dans la Seine, et qu'on prétend avoir agi d'une manière funeste sur son esprit, arriva le 48 octobre 1654, et que la fameuse amulette, ou plutôt le papier trouvé dans la doublure de son habit, et qui porte l'expression de la délivrance et de la joie , est daté
(1) Genèse, iU, 9,
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du 24 novembre. Il est essentiel de remarquer cet intervalle. Que de réflexions, que de sentiments, quelle lutte temble avant la victoire dont ce petit écrit était le témoignage et le mémorial ! Ensuite, que c'est dans les huit dernières années de sa vie, marquées par un cachet égal de souffrances intenses et de piété tendre et vivante, que le génie de Pascal s'est déployé dans toute sa force. Les Provinciales^ dont nous parlerons bientôt, furent écrites de 1656 à 1657. La découverte relative à la Cycloïde ou Roulette se rattache à la même époque; elle fut le fruit d'une nuit d'insomnie; enfin, c'est alors qu'il jetait sur le papier les fragments immortels des Pensées. Mais les philosophes du dix-huitième siècle sentaient la portée des coups de Pascal, et tous les moyens leur étaient bons pour l'atténuer (1). c Ne vous lassez pas de dire, écrit ^
< Voltaire à Gondorcet, que depuis l'affaire du pont
< de Neuilly, Pascal avait perdu la tète. »
On s'est efforcé de représenter Pascal comme dans } un état de désespoir habituel. S'il n'était accusé que 1 d'humeur triste et sombre, la souffrance continuelle oii il fut réduit pourrait l'excuser. Le principal titre à sa charge, ce sont les Pensées elles-mêmes, et il faut convenir qu'à ce sujet, l'apparence prête à l'accusation. Reste à savoir si, pour une âme profonde, l'aspect de la vie est riant. Oui sans doute,. des per-
(0 « Il y a loin de là (de ramuletle) au traité de la Roulette, et rien ne nous « parait plus propre & expliquer comment toutes ces pensées trouvées dans les « papiers de Pascal, ont pu sortir d'une même tête. L'auteur de la Roulette en « a fait quelques-unes; le reste est l'ouvrage de l'auteur de TÂmuletle. » (Gon-
DORCKT.)
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spectives sombres sont réservées à ceux qui pensent et qui sentent beaucoup, qui voient le néant de la vie et ses conséquences. Un certain degré de tristesse ) est inséparable d'une grande puissance de réflexion ; mais ce n'est pas là une tristesse égoïste. C'est, pour ainsi dire, une tristesse de Tintelligence ; il n'est pas une époque dans l'histoire qui ne présente des motifs d'indignation ou de douloureuse sympathie. Dieu seul envisage les choses de leur sommet; l'esprit humain, qui ne s'élève qu'à une hauteur comparative, ne peut jamais parvenir qu'au point où un pénible effroi vient le saisir. Les souffrances de la création entière soupirant après la délivrance l'attristent. La foi sans doute lui en révèle le terme ; mais dans ce concert de gémissements , il y a quelque chose de plus incompréhensible, de plus mystérieux, que dans les douleurs personnelles. Qu'on y ajoute toutes les iniquités, tous les forfaits, toutes les tristesses qui inondent la terre, les peuples écrasés, les races enlevées; qu'on y ajoute la mort, ce grand mystère, avec cet appareil sinistre que Dieu quelquefois même n'épargne pas à la mort du juste : est-ce là un spectacle 'propre à inspirer cette gaieté factice qu'on vante dans le monde? Il est vrai qu'au milieu des affaires, des agitations extérieures, dans une vie occupée, et avec une raison ordinaire, on marche d'un pas ferme, on passe sur la terre comme si elle ne tremblait pas; on fait comme un somnambule qui se promène sans crainte sur le rebord d'un précipice. Mais quel effroi pour l'instant du réveil ! Qui ne s'est ainsi réveillé parfois dans
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la vie? Qui ne s'est tout d'un coup demandé : Qui suis-jeî où vaifi-jeî C'est une minute seulement, c'est un éclair ; mais il y a place pour une angoisse indicible. On l'a dit, plus on s'élève vers les nuages, plus on est voisin de la foudre. Plus on s'élance dans les hauteurs de la pensée, plus on atteint la région de la tristesse.
Mais qu'on se garde de confondre la tristesse de Pascal avec l'abatlement des âmes faibles qui n'ont pas l'énergie nécessaire au combat de la vie, ou avec ^ le vide désolé d'un cœur sans affection. Certes, les ij Provinciales ne sont pas d'un esprit morose. Et d'ailleurs, il faut entendre Pascal lui-même sur l'état de son âme : c Je tends les bras à mon libérateur... et, , € par sa grâce, j'attends la mort en paix, dans Tes- I 1 € pérance de lui être éternellement uni; et je vis \ « cependant avec joie, soit dans les biens qu'il lui € plaît de me donner, soit dans les maux qu'il m'en- « voie pour mon bien, et qu'il m'a appris à souffrir « par son exemple (1). » Nous le voyons jouir, au fond, du bonheur le plus élevé qui se puisse posséder sur la terre ; il avait la paix de Dieu et la joie du chrétien. Qu'on ne nous demande plus à quoi sert la religion, puisqu'elle est le remède qui console une âme de cette trempe. Un chrétien seul peut contempler les misères de la vie humaine de la vue grave et hardie de Pascal, et cependant connaître l.a joie de l'âme. C'est une joie sérieuse, et c'est parce qu'elle est sérieuse qu'elle peut devenir habituelle. Le chré-
(!) Il- Partie, An. VUI, S 19.
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tien voit le remède en même temps que la misère ; imais ce remède n'est pas fait pour jeter dans l'esprit • des pensées légères. Le divin sacrifice n'implique-t-il pas dans son effet tout un ordre de sentiments d'iiu* miliation et d'attendrissement? La joie du chrétien n'est-elle pas comme l'arc-en-ciel après le déluge? Il semble qu'à l'heure où fut consommée la grande réconciliation, tout dans la nature aurait dû sourire, tout aurait dû célébrer cette immense et glorieuse révolution. Mais si la terre jette dehors ses trépassés, si le voile du temple se déchire, le sol tremble, le soleil se couvre de ténèbres. C'est le concours de la justice et de la grâce, de la sainteté et de la miséricorde. C'est le principe et l'emblème de ce qui se passe dans le cœur du chrétien, à la double vue du salut et des misères de l'humanité.
Après cela. Messieurs, il faut convenir cependant que la piété de Pascal présente un caractère extraordinaire. Rien ne m'a tant frappé que le soin qu'il , prend de relâcher le lien des plus légitimes affections. | Il évitait, sa sœur le rapporte, ces signes, ces expressions d'une tendresse qui pourtant existait dans son cœur; il redoutait par-dessus tout l'attache (1). On peut appeler ceci exorbitant; mais, pour ma part, je • ne me sens pas en état de décider ce qu'il en faudrait rabattre. Observons seulement qu'il faut de ces exemples; de loin en loin doivent se rencontrer de ces piétés rigoureusement conséquentes. Tous ne sont
{i)Fie de Pascal, par M"»" Périer , dans les Lettres , opuscules et mémoi* res des sœurs de Pascal, pages 31-33, et en têle des anciennes éditions,
pas convoqués à l'héroïsme ; tous ne sont pas dans le cas de quitter père, mère, patrie, enfants, pour aller au travers des périls, des besoins, des dégoûts de tout genre, porter l'Évangile jusqu'aux plus lointaines contrées. Mais il est bon qu'il existe de telles vocations, de telles âmes; c'est de ce trop-plein de vie spirituelle que s'alimente le christianisme des masses.