‹ Études sur Blaise PascalChapitre 4 sur 30 · DU LIVRE DES PENSÉES ET DU PLAN ATTRIBUÉ · texte numérisé non relu

DU LIVRE DES PENSÉES ET DU PLAN ATTRIBUÉ

Fragmenl du Cours donné à fiàle en 1833.

Les Pensées de Pascal ne sont point un livre; cette observation est nécessaire pour les faire bien juger. Elles ne sont point un livre, et peut-être elles en sont deux , ou davantage encore. Elles sont, s'il faut leur donner un nom et les qualifier, elles sont Pascal lui-même, tout Pascal, après que vous aurez retranché le géomètre proprement dit et le physicien. Les Pensées ne sont que les papiers sur lesquels ce grand homme jetait, à mesure, tout ce qui occupait sa tête puissante, jusqu'au moment où l'excès du mal physique le réduisit à une inaction complète, et mit, pour ainsi dire, les scellés sur son génie. On a pris grand'peine, et Ton a réussi, à force d'art, à rassembler en une espèce de tout ces matériaux épars; on a quelquefois peut-être deviné le secret de l'écrivain ; il serait possible que dans certains cas on eût pris son intention à contre-sens. On peut quelquefois se demander, en parcourant ces

débris, si tel passage avait bien le but qu'on lui suppose, ou s'il n'en avait pas un tout contraire; la mort est muette, elle ne répond point; elle ne répondra jamais. Qui sait si quelquefois ce que nous prenons pour la pensée de Pascal n'est point la pensée de son adversaire, une objection, un défi auquel le grand penseur se proposait de faire honneur quand il en aurait le loisir? Qui sait si nous ne lui prêtons point quelques-unes des opinions de ceux qu'il se préparait •à réfuter? Et même lorsque nous sommes certains ' d'avoir sa pensée , somnies-nous également certains de l'avoir dans son vrai point de vue, dans sa vraie direction ? savons-nous d'où elle venait, où elle devait aller? Telles sont les questions que doit se faire, en parcourant les Pensées de Pascal, un lecteur non prévenu. Il doit convenir aussi que, dans bien des endroits, la négligence d'une rédaction qui n'était point définitive, et qui n'offre même que la grossière ébauche, le vague contour de la pensée de l'auteur, jette sur le fond des choses une assez grande obscurité. Mais il y aurait^ malgré tout cela, de l'exagération à ne pas avouer que les Pensées , disposées par des mains industrieuses, offrent, sinon un ensemble régulier, du moins, chacune en soi, un sens générailement clair, et laissent entrevoir les grandes lignes d'un plan majestueux dont h mort seule pouvait empêcher Paccomplissement.

Parmi les Pensées de Pascal, un certain nombre, surtout dans le premier volume, n'entraient point dans le plan dont nous parlons; elles appartiennent

même à des sujets si éloignés de son principal dessein, qu'il faut probablement les rapporter à une date beaucoup plus reculée dans sa vie. Telles sont ses réflexions sur Y autorité en fnatière de philosophie j sur Xavi de persuader, sur la géométrie^ et quelques pensées encore sur la philosûphie et la litUraiureé Mais, ces différents morceaux exceptés, il est dans oe recueil bien peu de pages qu'on ne doive considérer comme des matériaux tenus en réserve pour le monument que préparait Pascal. Ce monument, à la construction duquel il avait , plusieurs années avant sa mort, dévoué tout ce qui lui restait de forces et de vie, devait être une apologie générale et aussi complète que possible de la religion chrétienne. Les fragments qu'il nous a laissés manifestent ce dessein assez clairement, sans révéler aussi bien la méthode que l'auteur s'était prescrite, ni l'étendue du terrain que son œuvre devait couvrir. Mais nous avons, sur ce sujets un document précieux dans la préface qu'un ami intime de Pascal a mise à la tête de la première édition de ses Peméeê. Nous y apprenons que, douze ans environ avant sa mort, ce grand penseur développa de vive voix, à ses amis rassemblés, tout le dessein qu'il avait formé et la marche qu'il se proposait de suivre^ Cette exposition est, pour le fond des choses, trop remarquable pour qu'on puisse, un seul instant, croire à la supposition; elle est trop digne de Pascal, elle coïncide trop visiblement avec les fragmefats qui nous sont restés, elle les lie, les coordonne, les éclaire d'une manière trop frappante, pour

qu'on ne juge pas que les fragments et l'exposition sont sortis d'une même tête ; il est, de tout point, plus facile de croire à son authenticité, que d'admettre qu'une autre tête ait conçu, en même temps que Pascal, un plan parfaitement semblable, et un plan tellement original, tellement nouveau, je dirai plus encore, tellement supérieur à l'esprit qui régnait alors dans la science de la religion.

C'est ce plan que je vais essayer de reproduire, sans apporter d'autre différence à l'exposition des éditeurs de Pascal que celle du langage. Les idées sont de notre siècle, le point de vue est de notre siècle, bien plus que du dix-septième ; il ne s'agit que d'assortir des expressions modernes à une conception véritablement moderne. Je dois un seul mot d'avertissement à mes auditeurs avant de commencer. Qu'a donc à faire, pourrait-on me dire, une apologie du christianisme au milieu d'une revue des moralistes français? On le verra tout à l'heure; on se convaincra , que l'ouvrage de Pascal est, pour sa partie la plus 'essentielle, un véritable traité de philosophie morale. Développer à présent cette assertion serait anticiper sur l'analyse que je vais entreprendre : je ne le ferai donc point ; il suffira d'avoir, par un mot, averti mes auditeurs que je ne sors point de l'enceinte bien déterminée de mon sujet.

Les apologies du christianisme ont été ordinairement, du plus au moins , des ouvrages de circonstance; et cela de deux manières. Souvent elles ont été destinées à repousser une attaque récente , diri-

gée sur un point particulier. Plus souvent, sans être aussi visiblement provoquées par la nécessité du moment, elles ont été, sous une grande apparence de généralité , un antidote spécial à la forme d'incrédulité qui dominait à l'époque où elles ont paru. Quelquefois même, renonçant à quelques-uns de leurs moyens, et prenant, si l'on peut s'exprimer ainsi, leurs adversaires en flanc, elles n'ont fait prévaloir qu'un côté de la vérité chrétienne , un reflet de sa lumière, un rayon de sa beauté, un caractère de sa grandeur. C'est dans cet esprit de condescendance et de précaution que M. de Chateaubriand a conçu le Génie du Christianisme. Dans tous ces cas différents, l'apologie, quelle qu'ait été d'ailleurs son étendue, s'est montrée essentiellement défensive, gardant son terrain , le . protégeant de son mieux , mais ne s'avançant pas d'elle-même sur le terrain de l'ennemi. On peut concevoir néanmoins un autre genre d'apologie. Celle-ci n'attendrait pas la provocation : elle provoquerait ; elle n'aurait pas égard au besoin d'un siècle, mais au besoin de tous les temps; elle n'attaquerait pas une espèce d'incrédulité : mais ayant exhumé du fond de l'âme humaine le principe de toutes les incrédulités, elle les envelopperait toutes, elle devancerait celles qui sont à naître, elle préparerait une réponse à des objections qui n'ont point encore été prononcées ; pour cela, on la verrait peutêtre pénétrer plus avant dans le doute que les plus hardis douteurs, creuser sous l'abîme qu'ils ont creusé, se faire incrédule à son tour d'une incré-

dulité plus déterminée et plus profonde; en un mot, ouvrir, élargir la plaie, dans Tespérance d'atteindre le germe du mal et de l'extirper. Ce genre d'apologie est tellement à part qu'elle demande un autre nom; la religion ne se présente pas en avocat, mais en juge; la robe de deuil du suppliant fait place à la toge du préteur; l'apologie n'est plus justification seulement, mais éloge, hommage, adoration ; et le monument qu'elle élève n'est pas une citadelle, mais un temple. Telle est l'apologétique de Pascal.

Je l'ai relue pour vous l'exposer : avec quels sentiments ? je ne puis l'exprimer. Chaque partie de notre être est susceptible de jouissance; mais il y a, à côté, au-dessus peut-être des plaisirs du goût, de l'imagination , de la sensibilité , une joie de l'intelligence, qu'aucun écrivain ne donne aussi souvent et aussi pleinement à son lecteur que l'incomparable auteur du livre que nous étudions. Je n'ai pu assez admirer cette franchise de pensée qui attaque toujours directement le fond des choses ; cette virilité de génie qui brave toutes les conséquences de sa propre audace ; cette vigueur de conception toujours maîtresse de son objet, toujours le retenant d'une étreinte puissante, et se laissant conduire par lui, sans le lâcher jamais, jusque dans ces profondeurs de l'abstraction oii, semblable à Prêtée, il cherche à s'évanouir en vapeur; cette extrême clarté qui, dans des sujets d'une telle nature, ne peut appartenir qu'au génie ; cette fécondité d'invention philosophique, qui vous fait arriver

par le chemin d'un raisonnement patient et, à ce qu'il semble, ordinaire, à des conclusions qui sont des découvertes, et qui vous arrachent un cri de surprise et d'admiration ; enfin, ce style, Messieurs, ce style peut-être sans pareil, car jamais ètyle ne fut aussi complètement vrai, jamais style n'a serré de si près la pensée : il ne s'interpose pas entre vous et la pensée, car il est la pensée même; nu, ramassé, nerveux comme un athlète, il est tout force, îl est beau de sa nudité, et les images mêmes dont îl se sert, lui sont comme le ceste à la main du pugile, une afme, non un vêtement. En lui, comme en Montaigne, l'auteur, l'écrivain, tie paraît jamais; tnais, à la différence dé Montaigne, s'il cache l'écrivain, ce n'est pas pour mieux étaler l'individu ou le rnoi. U n'y à point de moi chez Pascal; le héros, dirai-je^ ou le patient de son livre, c'est l'homme ; et quand Pascal parle à là première personne, c'est qu'il se substitue, par procuration, au genre humain tout entier. Cette hardie personnification donne à son livre un caractère dramatique, bien rare dans un ouvrage de cette nature; ce livre , didactique en apparence , est tour à tour, , sUivâtit que le sujet le comporte, un drame, une vé- I hémente satire, une philippiqué, une élégief, un •hymne. Pascal méprisait la poésie : a-t-il su qu'il était grand poët^? Dans un même moule semblent avoir été fondus plusieurs de ses paragraphes et plusieiifs des strophes de lord Byron. Que cherchent dans les Pensées beaucoup des lecteurs de Pai^cal? Pascal lui-même; une individualité rare, une nature

extraordinaire, une âme. On peut lire Pascal comme on lit Childe Harold (1).

On peut considérer le livre de Pascal, du moins pour la partie qui rentre dans le domaine de l'apologétique, comme l'itinéraire de l'âme vers la foi, ou comme l'histoire des raisonnements par lesquels elle y est successivement parvenue, ou comme l'explication du procédé intérieur et lent dont Dieu a fait usage pour subjuguer ses résistances et l'amener vaincue au pied de la croix. Est-ce l'histoire de Pascal luimême? La forme de son discours, le caractère passionné et intime de sa dialectique, autoriserait peutêtre à le croire ; mais cette supposition est peu appuyée

(i) <c Vfaomme n'est qu*un roieau le plus faible de la nature ; mais c'est un « roseau pensant. 11 ne faut pas que runirers entier -s'arme pour Técraser. Une <f vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers récrascrait, « l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; « et r avantage que l'univers a sur lui, r univers n'en sait rien. » (l'* Partie, Art. IV, S 6.)

I Quelle chimère est-ce donc que l'homme ! Quelle nouveauté , quel chaos, « quel sujet de contradiction! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, « dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers : s'il se « vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante; et le contredis tou^jours, Jusqu'à « ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. » (II. i, s)

M II est indubitable que l'âme est mortelle ou immortelle. Cela doit mettre « une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont con- « duit la morale indépendamment de cela. Quel étrange aveuglement ! (Il, xvii, 69.)

u Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en « tout le reste. On jette enfin de la terre sur la iéte, et en voilà pour jamais. »

L'édition des Pentée» de Pascal qui a servi pour ce travail et à laquelle sont empruntées les citations de M. Vinet, est celle de P. Didot l'atné, Paris, 1817, en deux volumes in •8". Pour rendre les recherches plus faciles, on a pris soin d'indiquer les passages cités d'après les divisions communes à toutes les éditions des Pensées antérieures à celle de M. Faugère. Les grands chiffres romains désignent la Partie à laquelle le renvoi se rapporte, les petits chiffres romains l'Article, les chiffres arabes le Paragraphe.

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par les renseignements que nous avons sur la vie de ce grand homme. Il est plus probable qu'il a fait par

11a seule pensée un chemin que la Providence ne lui avait pas fait parcourir en réalité, et que son imagination philosophique lui a fait connaître toutes les situations par où un cœur profond peut passer avant d'arriver à la conviction et au repos. Quoi qu'il en soit, il y a, dans le livre de Pascal, dans son drame, comme nous avons osé l'appeler, un personnage réel ou fictif, un protagoniste; et analyser l'œuvre de Pascal, c'est, en d'autres termes, dérouler les pensées successives de cet acteur mystérieux. C'est ce que nous essayerons de faire.

) Affamé de vérité, et cherchant la certitude comme chaque être dans la nature cherche un point d'appui, cet homme s'est livré avec ardeur à l'étude de la géométrie, et sous un rapport il n'a pas été trompé dans son attente. Néanmoins il n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il n'atteignait par ce chemin que des vérités artificielles, le point de départ n'étant qu'une •' supposition, et chaque proposition consécutive n'étant que la transformation d'une vérité précédente. Il a vu que cette science ne le conduisait point aux véritables qualités des choses ; que la vérité concrète restait toujours en dehors de ces démonstrations si certaines et si rigoureuses; et que ce qu'il en restait de plus précieux, indépendamment de leurs applications à la vie, c'est une méthode, mais, à dire vrai, la seule véritable méthode dans la poursuite de la vérité. C'est à cette méthode qu'il s'attachera, et il l'appliquera

rigoureuse ^ twt ce gw est du ressort ç|e l'intelUgence.

Parmi les sujets qui se préseateut à la méditation, la religion tient le premier rang.

Il Ye\it conduire un homme aux convictians chrétiennes. Il pourrait débuter d'emblée par les objets mêmes d^ ces convictions : Dieu, la révélation, les mystères, Mais il a remarqué qu'en beaucoup de choses la volonté influe sur la croyance ; que tantôt elle aide. à croire, que tantôt elle en détourne; que s'il no faut pas appliquer directement la volonté à la croyance, il est légitime de tourner la volonté du côté de l'examen ; que l'examen est d'autant plus intéressant que son objet esit plus près de nous; que, dans la question de U reUgion, l'intérêt réside de prime abord dans les rapports qu'elle a à nous; que c'est de nous donc qu'il faut d'abord nous parler ; et qu'ainsi il ne faut pas aller de la religion ^ l'homme, mais de l'homme ^ la religion, non pas de l'objet au sujet, mais au contraire du sujet à l'objet.

Cette marche est d'autant plus naturelle, d'autant

pjus impérieusement prescrite, que la prévention ou l'indifférence de l'homme à l'égard de la religion vient de ce qu'il ne se connaît pas soi-même, tout porté qu'il est à s'occuper de soi-même. Profitez de cet intérêt si naturel pour l'entretenir de son propre être, et lui révéler sur sa propre nature, sur sa conditioa, des choses qu'il ignore, ou qu'il oublie, ou qu'il ne voit pas dans l'ensemble qui fait leur importance et leur valeur.

L'ëcpîvain s'arrête d'abord à la considération la plus générale de Phomme ; il le contemple comparé à l'univers, et nous le montre balancé entre deux infinis, soit pour le corps, soit pour Tesprit. (I, iv, 1.) . Mais ce qui nous caractérise, ce n'est pas d'avoir une place déterminée dans l'univers : chaque être a la sienne; mais de sentir que nous ne sommes pas à notre place, et d'aspirer, par des élans continuels et infatigables, à un bonheur, à une lumière, dont nous ne nous faisons pas même une idée ; de vivre toujours attendant ou regrettant; de vivre dans le passé ou dans l'avenir, jamais dans le présent, alors même que le présent est matériellement heureux. « Nos misères sont misères de grand seigneur, mi- « sères d'un roi dépossédé. > — « L'homme est grand « parce qu'il se connaît misérable. » — « Malgré la « vue de toutes nos misères qui nous touchent et qui « nous tiennent à la gorge , nous avons un instinct « que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » (I,iv,3;v,4.)

Ce qu'il y a d'étonnant dans l'homme, c'est la place vide d'une foule de grandes choses ; ce sont ces élans sublimes qui aboutissent à des chutes; ce sont ces infinis désirs qui s'assouvissent sur un néant; c'est la recherche des vrais biens où ils ne sont pas; c'est le caractère d'un être déplacé, égaré, perdu : la disproportion entre les moyens et la fin.

1. L'homme respecte l'âme humaine, la partie supérieure et divine de son être. Et qu'est-ce qui le prouve mieux que le désir immodéré de l'estime de

ai DU PLAN ATTRIBUB A PAâCAt

ses semblables? C'est dans leur âme qu'il veut avoir une place honorable. Mais respectant l'âme humaine dans l'âme de ses semblables, il ne la respecte pas dans la sienne; car, satisfait des qualités dont il a paré sa fausse image, il se soucie beaucoup moins de revêtir de ces mêmes qualités son propre être. € Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire, et nous négligeons le véritable ; et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre, et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque. du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre ! » (I, v, 1.) € La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu : et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie; et peut-être que ceux qui le liront l'auront aussi. > (I, V, 3.)

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c Si d*un côté cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère et de leur bassesse, c'en est une aussi de leur excellence ; car quelques possessions qu'il ait sur la terre, de quelque santé et commodité essentielle qu*il jouisse, il n'est pas satisfait, s'il n'est dans l'estime des hommes. 11 estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait dans le monde, il se croit malheureux, s'il n'est placé aussi avantageusement dans la raison de l'homme. C'est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l'homme. Jusque-là que ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, veulent encore en être admires et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment; la nature, qui est plus puissante que toute leur raison , les convainquant plus fortement de la grandeur de l'homme, que la raison ne les convainc de sa bassesse (1). » (I, iv, 5.) 2. L'homme a un besoin inextinguible de vérité. Mais dans son état actuel, que d'obstacles s'opposent à ce qu'il la possède ! L'organe principial de cette recherche est la raison; mais cette puissance qui se devrait appartenir à elle-même est supplantée par l'opinion, distraite par les sens, altérée par la maladie, influencée par la volonté. Les principes d'où elle part sont eux-mêmes bien souvent sujets à con-

(i) Voyez aussi, sur la dégénération de ce sentiment, I, v, 8.

no PUUf ATTRIVUB A f ASCAL

testation. L'idée de câuse sur laquelle reposent tous les raisonnements, est peut-être gratuite, ne saurait du moins être rigoureusement prouvée; les principes naturels paraissent bien douteux dès qu'on remarque que la coutume devient en bien, des cas une seconde nature : pourquoi ne croirait'-on pas que la nature est une seconde coutume? La réalité même de nos impressions s'obscurcit par la vivacité des impressions que nous avons dans nos songes. Dans les songes, nous croyons à la réalité des images : la veille ne serait-elle pas un songe plus suivi? et quelle preuve avons-nous que ce soit veille? Plus la raison s'exerce sur ces questions, plus elle les obscurcit. La méditation mène de l'ignorance à l'ignorance; de l'ignoraçce qui ne se connaît pas à Tignorance qui se connaît; c'est où reviennent les savants. Aussi, philosopher véritablement c'est se moquer de la philosophie ; et si Aristote et Platon méritent le nom de philosophes, c'est plutôt par la sagesse pratique de leur vie que par leurs spéculations métaphysiques. La raison seule est donc un instniment imparfait ou faussé ; et si la vérité doit entrer en nous, c'est par une autre porte que celle du raisonnement.

3. Une troisième antithèse ou contrariété est celle qui a lieu sur le sujet du bonheur. Le besoin du bonheur nous est essentiel. Mais ce bonheur, nous sommes si loin de l'atteindre (plainte générale), que nous ne savons pas même où nous devons le chercher. La raison nous donne quelque lumière là-dessus, mais une lumière inutile , comme on va le voir. Elle

hà^ V3. uvRi ns viEinBii. AT

nous dit que le bonheur n'eat pas une chese distincte du conteutemQnt ; que le siège du bonheup est en nous; que leg objets extérieurs n*ont point d'in» fluence absolue sur le bonheur; que notre intérieur, au contraire, p^ut ch^^nger tout à fait les objets exté«* rieurs 3 que, n'étant paa maîtres du monde extérieur, il faut nous rendre maîtres du monde intérieur sur lequel nous avons prise; qu'alors seulement ce qui est hors de nous nous deviendra soumis, incapable de nous nuire, propre à noua servir. C'est donc Sl rentrer chez nous, et, pour ainsi dire, à nous y retrancher, que la raison nous invite ; et le bonheur a été défini admirablement Yiniérét dans le calme. Mais toute notre pratique proteste contre cette définition. C'est hors de nous que nous allons chercher le bonheur.

I Nos désirs mendient auprès des objets extérieurs.

^ Nous demandons la félicité à tous les hommes et à toutes les choses. Nous sommes tellement imbus, dans la pratique, de cette fausse idée, que, dans la plupart des langues, le mot qui désigne le bonheur signifie proprement succèi, bmne chôme ^ honne fortime. Nous appelons heureux l'homme qui obtient les objets particuliers de ses désirs. En nous conduisant de la sorte, qu'arrive^t-il ? Si nous ne réussissons pas dans notre poursuite, nous sommes positivement malheureux. Si nous réussissons, le bonheur s'aigrit dans notre âme comme dans un vase impur. Encore plus malheureu3^ si la coupe de notre félicité extérieure déborde, et si la prodigalité de la fortune ne nous laisse plus rien à désirer. lia satiété, si prompte à

2S m PLAll ATTRIlci A PASCAL

venir (car on a bientôt épuisé tout, et notre capacité de jouissance rencontre des limites fatales dans notre organisation), cette satiété nous renvoie à nous-mêmes; il &ut que Fâme suffise à son propre bonheur, que les objets du dehors ne lui peuvent plus donner; et ne s'y trouvant point suffisante, elle éprouve que les extrêmes se touchent, et que l'excès du bonheur amène le même résultat que l'excès de l'infortune. C'est une horrible situation que celle d'un homme qui a dévoré tout le bonheur que les choses peuvent donner, et qui n'a pas préparé son âme à lui en donner un autre. De tout cela il faut conclure que la seule recherche des choses extérieures qui paye la peine qu'elle donne, est la recherche du strict nécessaire, lequel, obtenu, nous donne un bonheur positif, mais un bonheur matériel, animal, non le bonheur de l'âme. C'est ainsi que la réflexion semble contredire les notions vulgaires; mais celles-ci l'emportent sur la réflexion. Et en vérité, il n'est pas facile de choisir, sur ce sujet, entre la réflexion et les notions vulgaires; car, en suivant les données de la réflexion, on n'arrive pas plus sûrement au bonheur : tant s'en faut. Si nous rentrons en nous, que trouvons-nous? Rien qui puisse nous satisfaire. Ainsi, l'on ne saurait blâmer ceux qui s'enfuient hors d'eux-mêmes. Ils ne trouvent pas le bonheur, cela est vrai; mais ils s'évitent, ce qui est peut-être tout ce que l'homme livré à lui-même peut faire de plus prudent (1). C'est là,

(0 « Les philosophes ont beau le lui dire (de rentrer en lui-même); et ceux qui Us q'olent sQPt les plus vides et les plus sots. » — Cttte note .de M> Vinet

selon Pascal, le vrai secret de l'agitation tumultueuse

des hommes.

c Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent leur vie.

€ L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel , et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui en reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste Tincommode si fort et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d'être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant des choses qui Tempêchent d'y penser.

« C'est l'origine de toutes les occupations turaultuaires des hommes, et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a, en effet, pour but que d'y laisser passer le temps sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soimême; et d'éviter, en perdant cette partie de la vie, l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait

parait pas tant être une citation textuelle que le résumé de deux pensées de Pascal. (1, IV, 9, i, et vit,, vers la fin.)

sur Boi-méme durant ce temps-là. L'àme ne trouve rien en elle qui la contente ; elle n'y voit rien qui ne l'afflige, quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors^ et de chercher dans l'application aux choses extérieures à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli; et il suffit , pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être avec soie

€ On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur^ de leurs biens, et même du bien et de rhonneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'af- &ires : on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte, par leur industrie et par leur soin, que leur fortune et leur honneur, et même la fortune et l'honneur de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour* Voilà , direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. Que pourrait^on faire de mieux pour les rendre malheureux? Demandezvous ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins : car alors ils se verraient ei ils penseraient à eux-mêmes ; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi, après s'être chargés de tant d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, lis tâchent encore de le perdre à quelque divertis-

DANS LB LIVRE DBS PEN8ÉB8. El

« sèment qui les occupe tout entiers et les dérobe à « eux-mêmes.

€ C'est pourquoi, quand je me suis mis à consi- € dérer les diverses agitations des hommes, les périls « et les peines où ils s'exposent, à la cour, à la € guerre, dans la poursuite de leurs prétentions am- « bitieuses, d'où naissent tant de querelles, de pas*- € sions et d'entreprises périlleuses et funestes, j'ai « souvent dit que tout le malheur des hommes vient « de ne savoir pas se tenir en repos dans une cham- € bre. Un homme qui a assez de biens pour vivre, € s'il savait demeurer chez soi^ n'en sortirait pas € pour aller sur la mer, ou au siège d'une place; € et si on "ne cherchait simplement qu'à vivre , on € aurait peu de besoin de ces occupations si dange- € reuses.

« Mais quand j'y ai regardé de plus près, j'ai trouvé € que cet éloignement que les hommes ont du repos, « et de demeurer avec eux-mêmes, vient d'une cause € bien effective; c'est-à-dire, du malheur naturel de € notre condition faible et mortelle, et si misérable f que rien ne peut nous consoler, lorsque rien ne t nous empêche d'y penser, et que nous ne voyons c que nous.

f Je ne parle que de ceux qui se regardent sans € aucune vue de religion. Car il est vrai que c'est € une des merveilles de la religion chrétienne de ré- € concilier l'homme avec soi-même en le réconciliant € avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même sup- < portable; et de faire que la solitude et le repos

soient plus agréables à plusieurs que Tagitation et le commerce des hommes. Aussi n'est-ce pas en arrêtant l'homme dans lui-même qu'elle produit tous ces effets merveilleux. Ce n'est qu'en le portant jusqu'à Dieu, et en le soutenant dans le sentiment de ses misères, par l'espérance d'une autre vie, qui doit entièrement l'en délivrer. » (I, vu, 1.) c C'est le combat qui nous plaît, et non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait-on voir, sinon la fin de la victoire î Et dès qu'elle est arrivée, on en est soûl. Ainsi dans le jeu ; ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même dans les passions, il y a du plaisir à en voir deux contraires se heurter; mais quand l'une est maîtresse, ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. » (I, ix, 34.) 4. L'homme sent en lui des passions qui doivent obéir et une raison qui doit commander. Mais il a beau faire : la guerre n'a point de fin ; la victoire est des deux parts impossible. Ni la raison ne peut dompter les passions, ni les passions imposer silence à la raison. Quand nous surmontons une passion, ce n'est que par une autre passion ; ce qui conduit à penser que la vraie limite des passions serait dans une affection qui les contrepèserait toutes. C'est là la vraie

raison à opposer aux convoitises de riiomme naturel. € La guerre intérieure de la raison contre les pas- « siens a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix € se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu € renoncer aux passions et devenir dieux ;» les autres € ont voulu renoncer à la raison, et devenir bêtes. « Mais ils ne l'ont pas pu, ni les uns, ni les autres; € et la raison demeure toujours, qui accuse la bas- « sesse et Tinjustice des passions, et trouble le repos € de ceux qui s'y abandonnent ; et les passions sont € toujours vivantes dans ceux mêmes qui veulent y f renoncer. » (II, i, 2.)

L'homme est donc plein d'antithèses et de contrariétés. Et en résumé, il faut redire qu'il est grand et misérable; misérable, puisqu'il le sent (et qu'est-il rbesoin d'autres preuves?); grand, puisqu'il connaît , qu'il est misérable. Quand un mendiant se trouve J misérable en comparaison d'un riche , ce n'est pas signe de grandeur; mais souvent un homme enrichi de tous les avantages se trouve misérable, et c'est un signe de grandeur ; car son désir, son besoin s'étend dans le monde invisible. Ces deux attributs opposés, dérivant l'un de l'autre, se servent mutuellement de preuve. La misère de l'homme se démontre par sa grandeur, et sa grandeur par sa misère. En effet, sa misère consiste dans une déchéance, et sa grandeur dans le sentiment de cette déchéance.

Il est impossible, après l'examen de toutes ces contrariétés, de considérer d'un œil tranquille et incliffé-

9^ Dy EliA^ AÏ^RipyP A PASCAL

rent Tétat des hommps en ce monde. En vain voudrionsrnoifs recpurir à nps impressions journalières, et refaire qptte image de rhomi^e telle quq nous la fait l'habitude et l'opinion : cp faux portrait e§t effacé sans retour; l'insouciance disparait, pt l'on s'écrie avec Pascal :

a: Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous ç ptes h yous-mênie. ïlumiliez-vous , raison iippuis-

sante; taisez-vous, naturp^imbécile; apprenez que

l'hpmmp passe infiniment l'homme, et entende? de tf yotre maître yotrp çpnditipn vérj|a})le, que vpus « ignorez.

^ Car enfin , si l'I^piftme q'ayait jamais "été porff rompu, il jouirait de la vérité et de la félicité avec fi assurance . Et si Thomnie n'avait jamais. été que f corrompu, il n'aurait aucune idée, ni de la vérité, « ni de la béatitude. Mais malheureux que nous som- % pips, et plus que s'il n'y avait aucune grandeur dans f no^re condition, nous avons une idée du bonheur, f et pe pouvons y arriver ; nous sentons une iniage ^ dp la vérité, et ne poss^dpns que le mensonge : in* j capables d'iguorer absolument, et de savoir certaif nement ; tant il est manifestp que nous avons été Q dans up dPgr^ 4^ perfection dont nous sommes f lï^allipureusement j;pmbéfi I

4 Qu'est-ce done que nous crie cette avidité et cette « impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme € un véritable bonheur, dont il ne lui reste mainte- € nant que la marque et la Jrace toute vide , qu'il < essaya inutilement de remplir de tout ce qui l'envi-

« ronne , en cherchant dans les choses absentes le « secours qu'il n'obtient pas des présente^, et que le$ « unes et les autres sont incapables de lui donner, « parce que ce gouffre infini ne peut ptre rempli qup a par un objet infini et immuable? p (II, v, 3.)

Yoilà, en effet, ce que me crie l'expérience. Mais que dit-elle de plus? Que nous enseignent là-dessus les philosophes? Ont-ils rendu raison de ces contrariétés? Non. Ils n'ont pas même montré le nœud; ils n'ont pas rendu ces ténèbres yisibles. L'éqigme reste tout entière.

Ne pouvant concilier les deux éléments du problème , ils ont pris le par^i ^e n'en montrer qu'un seul. Tous leurs systèmes, quelque variés qu'ils soient, se réduisent, sur le sujet de l'hpmme , à pieux systèmes principaux, l'un qui, apercevant dans i'homme un principe de grandeur , lui impose les lois proportionnées à cette grandeur; l'autre qui, frappé de l'é- ^* ' lément vil de sa nature, lui ouvre une carrière facile et honteuse. Voilà pe qu'ils ont fait : pouvaient-ils davantage? çst-il au pouvoir de la raison humaine de conclure la paix entre les principes discordants que nous avons f eqonnuç ] Elle ne peut faire cessqr le combat qu'en éloignant l'un des combattants.

Jl s'en f?iut que Pascal ait donné à cette partie d^ son travail le développepieqt dont elle était suscefvtible. Il n'a pa^ même distinctement marqué la plaqp qu'elle devait ^ occuper dans son ouvrage. Quelques indications éparses sont tout ce que nous offre, gur ' ce sujet, le recueil de ses Pensées^

xM-^*^"* '

Parmi les philosophes, « les uns ont pris à lâche c d'élever Thomme en découvrant ses grandeurs, et € les autres de l'abaisser en représentant ses misères. « Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que chaque parti « se sert des raisons de l'autre pour établir son opinion ; car la misère de l'homme se conclut de sa grandeur, et sa grandeur se conclut de sa misère. Ainsi les uns ont d'autant mieux conclu la misère, qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur ; et les autres ont conclu la grandeur avec d'autant plus de force, qu'ils l'ont tirée de la misère même. Tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c'est être d'autant plus misérable qu'on est tombé de plus haut : et les autres au contraire. Ils se sont élevés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu'à mesure que les hommes ont plus de lumière, ils découvrent de plus en plus en l'homme de la misère et de la grandeur. > (II, i, 5.) € Ont-ils trouvé le remède à nos maux? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme, que de l'avoir égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes , et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences? Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns : voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l'adorer ; vous pouvez vous rendre semblable à lui; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre. Et les autres disent : Baissez

DAKS LE LIVHJ^ DIS FKNSEES. 37

VOS yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon.

€ Que deviendra donc l'homme? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes ? Quelle effroyable distance ! Que serons-nous donc ?

€ ... Ils ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraientils donné des remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement connus. Vos maladies principales sont Torgueil, qui vous soustrait à Dieu, et la concupiscence, qui vous attache à la terre; et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins une de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre orgueil. Ils vous ont fait penser que vous lui êtes semblable par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention, vous ont jeté dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature était pareille à celle des bêtes, et vous ont porté à chercher votre bien dans les concupiscences, qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le moyen de vous instruire de vos injustices. N'attendez donc ni vérité, ni consolation des hommes (1). »

Que si l'homme oublie qu'il y a deux éléments dans sa nature actuelle, et que si, ne tenant compte que d'un seul, il donne sa confiance à l'une ou à l'autre de ces deux sectes de philosophes, il y sera ou déçu ou dégradé; déçu, s'il croit à une grandeur sans

(0 Voyez aiufl II, y, lO, et le parallèle entre Epictète et MonUigne. (Il, xi.)

o8 I>U PLAN ATTRIBUE A PASCAL

misère ; dégradé, s'il se persuade d'une misère sans grandeur; maïs si ces deux éléments le frappent ensemble, il cessera d'estimer les philosophes pour ce qui concerne la connaissance et la conduite de l'hom- -me, et comprendra, comme Pascal, que le plus grand mérite de la philosophie est de « conduire insensi- « blement à la théologie, oîi il est difficile de ne pas « entrer, quelque vérité que Ton traite, parce qu'elle « est le centre de toutes les vérités. » (I, xi, 4.)

Qu'oti se représente, et chacun le peut, l'état d'un homme qui a cherché, avec sa raison et avec celle des philosophes , la clef de ces grandes énigmes. Voici comment Pascal représente son angoisse :.

« Eh voyant l'aveuglement et la misère de l'homfl: me, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent « dans sa nature; et regardant tout l'univers muet, a et l'homme sans lumière , abandonné à lui-même, « et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans « savoir qui l'y a mis , ce qu'il est venu y faire , « ce qu'il deviendra en mourant, j'entre en effroi a comme un homme qu'on aurait porté endormi dans a une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait a sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen « d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre a pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois « d'autres personnes auprès de moi de semblable « nature : je leur demande s'ils sont mieux instruits a que moi, et ils me disent que non ; et sur cela, « ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, <r et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont

BANS tË tlVUÊ Î)ËS PEifiâéss. 39

« dohïléâ fet s'y sont attachéjs. Pour moi je n'ai pu c: m'y arrêter, ni nie reposer dans la socîëlé de ceâ « personnes semblables à moi, misérables coinhie tïioij « impuissantes comme moi. Je vois qU'ilà rtfe rtl'aide- « bàieiit pas S môuriî* : je mourrai sëiil; il Mt dbhd . « faire comme Si j'étais seul : ôr, si j'étais sëUl-, j'é hé d bâtirais pbitit dés maisons, je ne m'èriibabrdSsëMiâ « point dans les bcclipatiohs tUttiiiltûaîreë, je iië tMr^ « cherais l'estime de personne ; mais je tâcherais SèU- « lement de découvrir la vérité; i> (I, vu, 1;)

Observez , je vous prie , ique l'àhgoîssë dé tel holhme n'est pas Tahgoisse de là curiosité : de pluà grands intérêts sont enveloppés dans la solution dé ces questions; ce gratid déthirëmeht d^ soti être n'est pas un jproblënie seulement, ihais il pourrait être un danger ; si le sentiment de sa bafesësse lui fait tristement baisser les yeux vers la tei^rte, l'iiiVincible sentiment de sa grandeur les lui fait lever vel'S lé ciel ; la persistance dfe son être est l'objet de son âr* dent désir, et lé sujet dé ses ctaintes les plus vives; ôr, les ténèbres qui enveloppent sa nature s'étendent également sur son avenir. Vivra-t-il cômhie si cette question de l'avenir était résolue? s'ëmbàri'àssdnt peu si elle doit se résoudre à son profit oU à sa perte? Oubliera-t-il le danger pour que lé danger l'oublie ? Ce n'est pas l'avis de Pascal, et voici comme il s'ex'prime dans ces immortelles pages oii l'éloquence dépouillée de tout ornement étranger n'est belle qufe d'une sublime candeur :

« L'immortalité de Tâmé est une chose qui nous

, € importe si fort, et qui nous touche si profondé- ' c ment, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour « être dans Tindiffërence de savoir ce qui en est. \ c Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent € prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura € des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est im- « possible de faire une démarche avec sens et juge- « ment qu'en la réglant par la vue de ce point, qui « doit être notre premier objet.

€ Ainsi notre premier intérêt et notre premier de- € voir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend € toute notre conduite. Et c'est pourquoi, parmi ceux € qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême « différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs « forces à s'en instruire, et ceux qui vivent sans s'en € mettre en peine et sans y penser.

« Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux c qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le € regardent comme le dernier des malheurs, et qui, « n'épargnant rien pour en sortir, font de cette re- € cherche leur principale et leur plus sérieuse occu- « pation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans « penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par « cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux- « mêmes des lumières qui les persuadent, négligent « d'en chercher ailleurs, et d'examiner à fond si €c cette opinion est de celles que le peuple reçoit par « une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique € obscures d'elles-mêmes, ont néanmoins un fonde- « ment très solide, je les considère d'une manière

DANS LB LIJRB DBS PBNSEBS. 41

€ toute différente. Cette négligence en une affaire où € il s'agit d'eux-mêmes , de leur éternité , de leur « tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'é-.

< tonne et m'épouvante; c'est un monstre pour moi. t Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion « spirituelle. Je prétends, au contraire, que l'amour- « propre, que l'intérêt humain, que la plus simple

< lumière de la raison doit nous donner ces sentit ments. Il ne faut voir pour cela que ce que voient € les personnes les moins éclairées.

« Il nés, faut pas avoir l'âme fort élevée pour com-

f € prendre qu'il n'y a point ici de satisfaction vérita-

I « ble et solide; que tous nos plaisirs ne sont que

: c vanité ; que nos maux sont infinis ; et qu'enfin la

€ mort, qui nous menace à chaque instant, doit nous

< mettre dans peu d'années, et peut-être en peu de

< jours, dans un état éternel de bonheur, ou de mal- € heur, ou d'anéantissement. Entre nous et le ciel, « l'enfer ou le néant, il n'y a donc que la vie, qui est € la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'étant € pas certainement pour ceux qui doutent si leur âme « est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou

< le néant.

« Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus ter-

< rible. Faisons tant que nous voudrons les braves, c voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.

« C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de

*' t cette éternité qui les attend, comme s'ils pouvaient

l^t l'anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste mal-

f gré eux, elle s'avance; et la mort, qui doit l'ouvrir,

41 DU nÀ^ ATTftlBt^ A PASCAL

« les mettra irtfailliblement, dans pteu de temps, dans « rhorrible nécessité d'être éternellement ou anéah- « tis, ou malheureux.

/<L Voilà uU doute d'une terrible conséquence ; et « c'est déjà assurément un très grand mal que d'êtt*e « dans ce doutb; mais 'c'est au moîrts un devoir « iîldièpensâble de chercher quand on y est. Ainsi « celui qui doute et cjuî ne cherche pas est tout en- « semble^ et bien injuste, et biéti malheureux. Que cr s'il est avec cela tranquille et satiisfeit, qu'il en fasse « profession , et enfin qu'il en fasse vanité , et que « ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de Sa « joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour « qualifier une si extravagante créature.

« Où peut-on prendra ces sentiments? Quel sujet <r de joie trouvie-t-on à n'attendre plus que des mi- <r sères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir a dans des obscurités impénétrables? Quelle consb- « lation de ïi'attendrè jamais de iconsolateiir?

a Ce repos , dans cette ignorance , iBst une chose « monstrueuse, et dont il fèul faire Sentil» l'extratfeo: gatice et la stupidité à ceux qui y passerit leur vîfe, « en leur représentant ce qui se passe en eùx-mêniies a pour les confoiidré par la vue de leur folîe : car « voici comment raisonnent les hommes, quand ils « choisisseiit de vivre dans cette ignorance dé ce <r qu'ils sont, et sans en recherchet* d'éclaircissement. ( « Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est « que îe monde, ni que moi-même. Je suis dans uhô « ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce

l que c'csl (Jlié mon borpé, IJue mes sens, qiie ittori

« âme : et cette partie ttieme d'e Woî qui pense ce

« qlie je dis, et qui fait réflexiori sur tout et feur elle-

« même, ne se connaît ri'on pliis que lé rtste. Je voiâ

i ces éflroyables e^spaces de TiiniverS qui m'ehforluént,

« et je ïne trouve attaché à Un coin de cette vaste

€ étendue, sans savoir ï)ourqtioi je suis plutôt placé

k eh ce lieu qu'en un autre , ni pourquoi ce peu dé

« temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce

* point blutôt qu'à un autre de toute l'étérriité 'qui

« m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je né

« vois que des infinités de toutes parts, qui m'englou-

« tissent comme un atome, et comme une ombre qut

! « ne dure qu'un instant sans retour. Tbitt ce que je

« connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce

« que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je

« ne saurais éviter.

« Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-jé

I « où je vais; et je Sais seulement qu'en sortant de

1 « ce monde je tombé pour jamais, ou dans le néant',

' « ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à

« laquelle de ces deux conditions je dois être éter-

« nellement en partage.

« Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse,

, « d'obscurité. Et de tout cela je co'nclus que jo dois

! '« donc passer tous les jours de ma vie sans songer

' « à ce qui doit m'arriver; et que je n'ai qu'à suivre

« mes inclinations sans réflexion et sans inquiétude,

« en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le

« malheur éternel, au cas que ce qu'on en dit soil

kk DU PLAN ATTMBui A PASCAL

véritable. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine ni faire un pas pour le chercher : et en traitant avec mépris ceux qui se travailleraient de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans rincertitude de Tétemité de ma conditron future.

c En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à étabhr ces deux choses, la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés. » (II, ii.) C'en est donc fait : il cherchera si Dieu, la source de toutes les vérités, la clef de tous les mystères, ne s'est pas révélé quelque part. De le chercher avec sa raison seule, il n'y a pas d'apparence : l'expérience qu'il a faite au sujet de la connaissance de l'homme, l'a rendu défiant sur les moyens de connaître Dieu. « Je regarde de toutes parts, et ne vois partout € qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit « matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais

€ rien qui marquât une Divinité, je me détermine-

€ rais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier,* et trop peu pour « m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où « j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu soutient la € nature, elle le marquât sans équivoque ; et que, si € les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle « les supprimât tout à fait; qu'elle dît tout ou rien, € afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu « qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et « ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, « ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à con- € naître où est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne « me serait trop cher pour cela. » (II, vit, 1.)

épaisse^obscurité de la raison humaine ! ou plutôt étrange aveuglement de l'âme ! Elle ne trouve plus dans la nature ce Dieu dont la présence étincelle dans chaque rayon de l'aurore , resplendit dans chaque , étoile du firmament, murmure dans chaque flot de l'océan, respire dans chaque souffle de l'air, s'exhale dans le parfum de chaque fleur. Pascal (écoutez-le bien) ne se sent « pas assez fort pour trouver dans la € nature de quoi convaincre des athées endurcis ; » (n, m, 2.) mais fut-il même parvenu à les convaincre, il ne serait guère avancé s'il ne pouvait les conduire plus loin. Supposons que l'homme dont nous décrivons, d'après Pascal, les pensées et les angoisses successives, ait en effet découvert Dieu, reconnu Dieu par la raison, c Quand un homme, dit Pascal,

« §erfiit persuîidé que le§ proportions des nombre^ « soiit des vérités immatérielles, éternelles et dépen- « dan tes d'une première vérité en qui elles subsistent, « et qu'on appelle Diew, je ne le trouverais pas beau- ^ coup avancé pour son salut. » (H, ni, 2.)

Il faut donc que cet homme connaisse, pon-seulen}p|i|; que Dieu pst, mais quel il est ; non quel il est en lui-même , mais quel il est par rapport à l'homme. Et comme la raison et la philosophie sont l^Qrs d'état de le luj dire; comme, au contraire, l'obscurité qui couvre la condition de l'homn^e, couvrp ^ussi, par une cpnséquence nécessaire, les intentions de Dieu, ces intentions, si elles ont été révélées, u'oqt pu l'être que d'une manière extraordinaire, par une voie surnaturelle ; ce qui porte l'attention de cet homme sur les diverses religions qui couvrent la surface de la t0rre, religions qui toutes prétendent reposer sur une révélation, contenir une révélation.

Il va donc passer en revue les diverses religions. Mais, en supposant qu'une d'elles ait été donnée de Dieu, à quoi la reconnaîtra-t-il ? Et plus généralement, quelles sont les conditions qui ne peuvent lui manquer ?

Ici, une idée se présente aussitôt. Une religion positive a la prétention de suppléer ou (le remplacer la raison, et même de la réduire au silence. Or,. CQi|iine c'est la raison qui va procéder à cet examen, il faift prévenir par quelques explications un ponflit fâcheux et jntern^inable. *

Et d'abord, il faudra s'attendre que la vraie reli-

gion renfermera des choses au-degsus dp la raison. Pourquoi cherchons-nous parmi les religions positives, sinon parce que nous avons reconnu Timpuispance de la raispn à se faire elle-même une religion î Nousi cherchons donc quelqup chose au delà dp la raison. Notre démarche renferme cet aveu. Il nous faut, 011 prouver que toute religipq révélée pst par sa nature menie une impossibilité, ou reconnaître, que toute religion révélée doit renfermer des mystèfesi. Une religion qui n'en renfermerait pas ne serait pi|s révélée.

Néanmoins, avec quel instrument cherchons-nous '\ cette religion? Avec notre rjiison. C'est avec notre raison que nous devons la reconnaître. Dieu a donc fiû entQUfer sa révélatioii (s'il a révélé quelque chose) de preuves qui fussent accessibles à notre raison. De plus, si "les vérités qu'il nous déclare surpassent notre raison, elles ne doivent pag la contredire. Voilà deux conditions que nous devons faire, ou plutôt que nous ne pouvons pas ne pas faire : une révélation dpnt l'authenticité spit susceptible de démonstration suivant les moyens ordinaires ; une révélation dont le contenu ne rpnferipe rien de contraire à la raison; mais ce dernier point demande à être déterminé «

Rien ne nous est plus ordinaire que de déclp.rer contraire à la raison tout ce qui étonne la nôtre, tout ce qui lui est nouveau. Cet abus, si blâmable dans les jugements qui se rapportent aux choses finies, l'est bien davantage dans ceux qui se rapportent au

rf

domaine religieux. Pour s'en garder, il faut se fixer sur deux points essentiels : l"* L'esprit, à lui seul, n'est pas juge compétent dans les choses du cœur. 2** Quand nous disons que la raison doit être appelée au discernement de la vraie religion, nous n'entendons pas par raison l'ensemble de nos notions acquises, mais les principes élémentaires, essentiels à l'orga- ^^"^ nisation de l'esprit humain, et bases de toutes ses

**^,.v- opérations, qui prouvent tout et que rien ne prouve.

Et pour atteindre sûrement le plus haut point d'évidence et d'universalité, pour arriver à une base immobile, nous disons que ce qui est contraire à la raison, c'est le contradictoire, la réunion de l'affirmation et de la négation dans une même proposition. Tout ce qui est en deçà peut être admis, en tant que l'authenticité de la révélation est d'ailleurs prouvée.

Pascal a donné fort peu de développement à ces idées. On les retrouve en germe dans les passages suivants : « Si on soumet tout à la raison, notre re- « ligion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. « Si on choque les principes de la raison, notre € religion sera absurde et ridicule. > (II, vi, 2.) « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais € jamais le contraire. Elle est au-dessus, mais non € pas contre. > (H, vi, 4.)

Il a insisté davantage sur la valeur réelle et sur la légitimité de la foi de ceux qui croient sans avoir examiné les preuves extérieures, c Le cœur a ses « raisons, que la raison ne connaît pas. > (II, xvii, 5.)

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