DU LIVRE DE M. COUSIN
plus graves , le mot flétrissant d'infidélité , il faut bien se dire que les devoirs d'un éditeur n'étaient pas compris alors comme ils le sont aujourd'hui. La forme extérieure d'un auteur passait si peu pour sacrée qu'on modifiait sans scrupule , pour les rapprocher du public, des écrivains chez qui la forme était presque tout, était le fond même. D'éditeur en éditeur, Joinville laissait tomber quelques lambeaux de ce qu'on appelait alors dédaigneusement le vieux gaulois ; Marot, en éditant Villon, le faisait, ou peu s'en faut, contemporain du roi-chevalier. On a été pendant longtemps à mépriser le vieux français, et, généralement, à faire d'autant moins de cas de la forme d'un livre que le fond en était plus substantiel ou plus grave. Il y a pour nous bien des faisons, heureuses et malheureuses , d'y regarder de plus près ; mais on peut être assuré que les contemporains de Louis XIV n'auraient éprouvé que peu de scandale et peu de surprise à la vue de la plupart de ces altérations, sacrilèges à notre sens , qu'a subies l'ouvrage de Pascal. Il en est quelques-unes, pourtant, qu'ils n'eussent pu approuver. Pour nous , public du dixneuvième siècle , toutes , ou peu s'en faut , sont des énormités ; et je reconnais tout le premier qu'à part le petit nombre de celles que M. Cousin lui-même a cru pouvoir absoudre, il ne fallait s'en permettre aucune.
Quoi qu'il en soit , après avoir lu le livre nouveau , je considère avec tristesse mes deux exemplaires des Pensées, en me disant : je n'ai donc plus Pascal. Je ne
puis plus, vraiment, le lire ni l'ouvrir ; j'attends que M. Cousin, ou quelque autre ami des lettres françaises, nous ait donné le nouveau texte : jusque-là ce livre fameux est dans nos bibliothèques sans y être, et il en disparaîtra quand l'édition nouvelle aura paru. N'exagérons pourtant pas : nous n'avions pas les Pensées de Pascal, mais nous avions certainement sa pensée. Elle se dessinera mieux dans l'édition qu'on nous fait espérer ; les contours en seront plus tranchés et plus vifs; mais voilà tout. M. Cousin a bien pu, à l'occasion de sa découverte, écrire de fort belles pages sur le pyrrhonisme des Penséesy et contre le pyrrhonisme en général, et il a pu dire à ce vieil ennemi de la philosophie :
La place m*est heureuse à vous y rencontrer;
mais , à parler vrai , tout ce qu'il en dit , il eût pu le dire longtemps auparavant, A l'en croire, on ne voyait que quelque ombre du pyrrhonisme de Pascal dans les anciennes éditions, et ce pyrrhonisme paraît pour la première fois à découvert dans les fragments qui viennent d'être publiés (Préface, p. XVIU). Ce n'est pas notre avis : le Pascal du duc de Roannez, le Pascal de l'abbé Bossut n'est ni plus ni moins pyrrhonien que le Pascal du manuscrit. On dirait pourtant, à la chaleur qu'y met M. Cousin, que le pyrrhonisme de l'auteur des Pensées était profondément enseveli dans le manuscrit autographe, jusqu'à ce que de nouvelles fouilles l'en aient exhumé. Mais, quoi qu'il en soit, on n'est pas fâché de voir un si vaillant champion