DU LIVRE DE M. COUSIN
rompre une lance en Thonneur de la philosophie, attaquée aujourd'hui par d'autres que Pascal. Le deèsein est honnête et la passe d'armes brillante ; toutefois on n'eût point osé dans les anciens tournois proclamer le nom du vainqueur et le promener, la visière haute, le long des échafauds, s'il n'avait combattu dans toutes les règles. Le moderne chevalier de la philosophie ou de la libre pensée les a-t-il toutes observées ? Je ne sais.
Qu'il soit allé toucher du fer de sa lance le bouclier du pyrrhonisme, le défiant comme un chevalier félon (félon néanmoins en un seul cas, je veux dire lorsque, au nom du doute absolu, il conclut au dx)gmatisme absolu), je ne puis qu'applaudir. « Je fuis un effronté « qui prêche la pudeur, » et je hais c à l'égal des « portes de l'enfer » le pyrrhonisme qui dogmatise. La conclusion qu'il se permet, quelle qu'elle soit, est exorbitante, monstrueuse, car c'est une conclusion; sa foi n'est, à le bien prendre, qu'un coup de désespoir, un accident, une catastrophe : entre le pyrrhonisme et la foi, il y a tout un infini. C'est une étrange témérité que de commencer par briser tous les échelons de l'échelle par où l'on prétend se hisser au faite; c'est une étrange insolence que de vouloir prouver quoi que ce soit après avoir anéanti tous les éléments de la preuve. Les modernes pyrrhoniens, dogmatistes au fond du cœur, ont inventé et mis en réserve un 'élément de certitude, un seul : le consentement universel ; mais cet élément même ils n'ont pu l'obtenir qu'en faisant usage de tous les autres , et
par conséquent en les supposant tous. Je n'ai pas besoin, après cela, de chercher avec quel succès ils ont constaté, sur un point quelconque, le consentement universel. Je ne cherche pas si leur système, inventé, disent-ils, dans l'intérêt du christianisme (1), n'est pas un démenti donné à cette religion, qui a fait de la vérité le secret du petit nombre, et pour tout le reste une folie. Je ne cherche pas enfin si la doctrine du consentement universel n'est pas l'attaque la plus meurtrière, quoique la plus indirecte, à la dignité de l'homme, à la sainteté de Dieu, à la morale même. Encélade écrasé sous sa montagne fumante en dit plus que je n'en pourrais dire. Le pyrrhonisme s'est jugé lui-même.
Pascal était-il pyrrhonien à la manière de la nouvelle école ? Pascal était-il pyrrhonien ? Cielui qui a dit que « la nature confond les pyrrhoniens » n'avaitil pas trouvé contre l'excès du doute un asile que lui eût certainement refusé le pyrrhonisme illimité?
Qu'est-ce que le consentement universel, sinon Ve^pace et la durée? Si ce n'est pas l'espace et la durée, si ce n'est pas la fatalité, Tesclavage, l'imbécillité, cette théorie n'a de poids qu'en vertu d'un raisonnement , tel à peu près que celui-ci : Dieu n'a pas pu tromper ou laisser tomber dans l'erreur l'universahté des hommes. Bon ou mauvais, ce raisonnement se réfère à un principe qui est autre chosQ que le con-
(i) On ne peut s'empêcher de remarquer que les apologètes protestants n'ont fait aucun usage de celte arme, qu'jl faut saisir par le M^ancbant parce qu'eUe n'a ni poigoée ni garde.
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sentement universel, et voilà dès ce moment la grande thèse abandonnée. Le consentement universel, dans sa pureté, c'est le préjugé érigé en dogme , c'est la force brutale mise à la place de la loi , c'est t espace et la durée. Or, l'auteur des Pensées^ même dans le manuscrit autographe , ne veut pas que l'homme c se € relève de l'espace et de la durée, • mais de la pensée, dans laquelle, ajoute-t-il, c toute sa dignité con- € siste. » Je rappelle ici ce paragraphe célèbre dont il y a (c'est M. Cousin qui nous l'apprend) trois versions successives dans le manuscrit. Quand je vois Pascal, en cet endroit comme en bien d'autres, se fatiguer à chercher à sa pensée la forme la plus accomplie et la plus solennelle, cet illustre labeur me remet en mémoire deux beaux vers du dix-huitième siècle :
Dans les flancs des rochers la nature immortelle Épure avec lenteur les feux du diamant,
et je sens, en même temps, que Pascal a pris ses sûretés contre l'accusation dont il est aujourd'hui l'objet. Une fensie qui serait inutile à l'acquisition de la vérité (et c'est l'hypothèse du pyrrhonisme) ne constituerait pas la dignité de l'homme, et il pourrait tout aussi bien se relever de l'espace et de la durée.
Après cela, on pourra être surpris d'entendre M. Cousin déclarer que c le fond même de l'àme de € Pascal est un scepticisme universel, contre lequel € il ne trouve d'asile que dans une foi volontaire- € ment aveugle ; » (p. 156.) c que les difficultés qu'il € a rencontrées, sa raison ne les a pas surmontées,
€ mais sa volonté les a écartées, et que sa dernière, sa € vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant, » etc. (p. 162.) Ces assertions sont-elles exactes?
La foi de Pascal serait, en effet, volontairement aveugle, un caprice de sa volonté plutôt qu'une détermination de sa raison, s'il était, comme le prétend M. Cousin, le sectateur ou la victime d'un scepticisme universel, c Donnez-moi, criait Archimède, un € point, un seul point d'appui, et je remuerai le mon-
< de ; » mais ce point unique aurait manqué à Pascal, et sa foi n'aurait été qu'un accident, un événement imprévu, une espèce de fait brutal ; car, ainsi que le lui disait fort bien M. de Saci, c ce qui renverse les
< fondements de toute connaissance, renverse par € conséquent ceux de la religion même. » Il eût été chrétien sans en avoir le droit, et à parler exactement, il n'aurait point cru; car la croyance implique l'examen, et c'est au comique Andrieux qu'il faut laisser dire avec son filet de voix voltairienne :
. l\ n'examinait rien : il était fait pour croire*
Est-ce ainsi que Pascal a cru ?
Ne nous préoccupons que de la vérité ; acceptons, les yeux bandés, les résultats d'un examen sévère.
Voici l'extrait, la quintessence (mais textuelle) d'un chapitre de Pascal intitulé : Faiblesse de V homme ; incertitude de ses connaissances naturelles.
€ Rien, suivant la seule raison, n'est juste de
< soi. Qu'est-ce que nos principes naturels , sinon
< nos principes accoutumés? La vie est un songe un