AU LECTEUR
La plupart des artistes qui se sont dévoués à l’art de l’horlogerie ont été séduits, dès leur entrée dans la carrière, par les apparences trompeuses que leur offraient des combinaisons telles que les remontoirs, l’isochronisme des oscillations du pendule par la suspension, ou par l’échappement, etc. Ils ont eu le tort de penser qu’il leur était réservé de trouver là des éléments de perfection , passés inaperçus sous les yeux de leurs devanciers. Au lieu de procéder sagement et de rechercher d’abord pourquoi des choses si séduisantes n’étaient pas pratiquées par les artistes expérimentés, ils se sont livrés à des recherches plus infructueuses les unes que les autres. Le temps seul est venu leur montrer leur erreur et l’inutilité de ces moyens. C’est alors qu’ils sont rentrés dans les voies plus sûres que suivaient leurs prédécesseurs, et dont ils avaient d’abord considéré l’emploi comme résultant de l’ignorance du progrès qu’il y avait à faire.
D’autres, ne poussant pas aussi loin les expériences, n’ont pas été édifiés sur l’inutilité de pareilles tentatives. Arrêtés dans leur marche par quelques forces majeures, ils ont eu le regret de ne pouvoir continuer, bien convaincus que le résultat les aurait amplement dédommagés.
Plusieurs générations d’artistes, après avoir fait les études nécessaires pour arriver à la vérité, ont négligé de publier
ce qu’ils avaient acquis ; ils ont ainsi laissé répéter les mêmes travaux à ceux qui les ont suivis dans les mêmes illusions, tandis que s’ils eussent publié les découvertes faites dans leurs recherches et les instructions utiles qui en dérivaient, ils auraient épargné à leurs successeurs des pertes de temps considérables. Qui sait si, pendant ce temps consumé en vains efforts, des hommes ingénieux, dirigeant leurs vues d’un meilleur côté, n’auraient pas fait des découvertes d’une grande importance?
Il est arrivé si souvent que des erreurs semblables se sont présentées successivement à plusieurs esprits, dans des conditions identiques, qu’il est très -probable que ce qui a eu lieu se verra encore, et que de nouvelles tentatives seront faites pour arriver aux résultats déjà cherchés et reconnus inutiles au perfectionnement ou impossibles à produire. En beaucoup de circonstances nos sensations, nos raisonnements nous trompent quand ils ne sont pas appuyés sur un savoir dont la source part toujours de l’observation des faits. C’est pourquoi, dans quelques-uns des chapitres qui composent ce volume, j’ai désiré porter à la connaissance des jeunes gens des faits peu répandus parmi les horlogers, et les mettre par là en garde contre eux-mêmes dans les espérances auxquelles ils pourraient se livrer. Si, par suite de ces avertissements, quelques-uns mettent plus de circonspection dans leurs entreprises , s’ils ne s’abandonnent pas inconsidérément à des illusions qui les tromperaient indubitablement comme elles ont trompé tant d’autres artistes, mon but sera atteint.
Lorsque j’ai commencé à m’occuper d’horlogerie, je me serais trouvé heureux de profiter d’avertissements tels que ceux qui sont ici ; c’est parce que j’ai par moi-même l’expérience de l’opportunité de certains avis pour ceux qui débuteront dans des conditions analogues à celles dans lesquelles je me suis trouvé, que j’ai cru devoir les leur donner.
Les arts feraient des progrès plus rapides si les artistes qui finissentleur carrière s’occupaient d’ouvrir les voies à ceux qui la commencent. Aussi les Egyptiens, convaincus de cette vérité, rendirent les professions héréditaires ; ils pensaient, avec raison, que, mettant à profit l’expérience acquise, le père de famille, après avoir travaillé pour lui dans la force de l’âge, préparait les progrès que devaient faire ses enfants et les succès qu’ils pouvaient obtenir. Ce peuple fut célèbre.
Les savante qui se sont occupés d’horlogerie ont vu cent fois les raisonnements les plus séduisants, les théories qui paraissent incontestables, tomber devant des faits trèsminimes qu’ils n’avaient pas prévus. Aussi maintenant ils veulent voir, examiner sous toutes les faces les choses présentées comme nouvelles , et surtout ils veulent interroger, soit l’expérience, soit les hommes spéciaux et expérimentés (1) pour savoir d’eux quelques-uns de ces secrets de métier qui sortent rarement du cabinet de l’artiste.
D’un autre côté, les hommes les moins initiés dans l’art de l’horlogerie ne demandent jamais qu’à des théories abstraites et à leur propre intelligence les lumières nécessaires pour décider les questions d’application les plus difficiles ; ils font fausse route, prennent le mauvais, caché sous des dehors flatteurs, pour le bon, etle bon leur semble mauvais, parce que l’étude ne leur en a pas révélé les propriétés.
Si cet opuscule passe sous les yeux de quelques-uns d’entre eux, si le hasard leur fait parcourir ces pages où ils verront des questions sur lesquelles je crois avoir établi qu’on s’est trompé si souvent, peut-être leur viendra-t-il la
(1) Je dis les hommes , parce que sur des questions do quelque importance il ne faut pas toujours s’en rapporter à l’avis d’un seul; et, sur d’autres matières très-délicates qui exigent une étude, des expériences spéciales, il arrive au contraire, que c’est le petit nombre qui est dans le vrai, tandis que la majorité même des hommes capables, dominée par des préjugés, est dans l’erreur. Il faut donc la plus grande circonspection pour statuer sur certaines question» difficiles.
bonne pensée de ne se prononcer qu’avec réserve lorsqu’ils seront appelés à examiner des œuvres d’horlogerie.
Vous, artistes consommés, qui savez toutes ces choses, vous regarderez ce travail comme inutile... pour vous, soit; mais votre heure arrivera, d’autres jeunes encore travaillent à vous remplacer. Leur aider à franchir ces premières difficultés de l’art, leur indiquer quelques écueils à éviter, c’est hâter le moment de leur succès. Si vous avez un goût sincère pour votre art, vous devez concourir à le faire grandir non-seulement pendant votre existence, mais encore après vous.
Le véritable juge de ce travail serait un artiste, aimant le progrès, doué d’une imagination vive, ayant déjà entrepris l’étude de ces questions, et qui, séduit par le prestige d’idées assez généralement répandues, aurait cherché à en faire l’application sans avoir eu la moindre pensée qu’il pouvait errer.
Je le supposerais, par exemple, avoir construit une pendule qu’il regarde comme étant dans les meilleures conditions possibles, ayant employé pour cela un remontoir, un échappement libre, une suspension qu’il aura cherché à rendre isochrone, choses aussi magnifiques dans son imagination que puériles dans la pratique. Il croira dès lors avoir fait un chef-d’œuvre, et les simples machines des Bréguet, des Lepaute, des Vulliamy, des Kessels, qui ont donné de si beaux résultats, ne seront rien auprès dè son trésor.
Que mon travail tombe entre ses mains au moment où il vient d'achever la pièce qui fait l’objet de son enthousiasme et de tout son espoir, il ne croira d’abord pas un mot de ce qu’il lira. A mesure qu’il continuera de choyer son œuvre, s’il l’observe rigoureusement, il verra bientôt qu’elle ne répond pas à ses soins, il reconnaîtra peu à peu que cette pièce donne moins de précision que les machines
simples qu’il avait cru laisser bien loin derrière la sienne. S’il a le courage de poursuivre ses observations, il s'assurera des faits que nous avons signalés ; peut-être alors regrettera-t-il de n’avoir pas été averti plus tôt.
D’autres, sous les yeux desquels cet opuscule aura passé, avant qu’ils se livrent à de semblables entreprises, réfléchiront, j’en ai l’espoir, et seront plus réservés. S’il en est ainsi , mon travail a son utilité : je ne demande pas d’autres suffrages sur quelques-uns de ces chapitres.
Sur la question des huiles , sur celle des causes de destruction par le frottement, il reste beaucoup à désirer, je le sais. Certes , s’il eût existé un travail de quelque valeur à ce sujet, j’aurais gardé le silence. En l’absence de toute notion écrite , j’ai fait une partie du chemin pour attirer l’attention sur des matières trop négligées.
Dans plusieurs points, on trouvera peut-être ce livre incomplet, parce qu’en parlant d’une matière je n’aurai fait que citer certaines choses sans les développer. Ce dernier fait m’a déjà été reproché pour d’autres écrits; me serait-il permis de répondre à cela en passant? Lorsqu’on traite une matière quelconque, il est impossible de le faire sans avoir à parler de faits, de principes, de choses qui s’y rapportent; s’il fallait à chaque pas suspendre le fil de l’objet principal pour s’arrêter aux détails incidents , on s’engagerait dans un dédale dont jamais on ne pourrait sortir. La forme dans laquelle je me suis exprimé a peut-être rendu plus sensible dans les miens ce qui est passé inaperçu dans d’autres écrits.
Lorsque j’ai parlé de choses bien constantes, et reconnues comme telles par les hommes dont l’expérience et le savoir sont incontestés, je n’ai pas hésité à prendre la forme affirmative contre les erreurs généralement admises; mais, dans les questions où il manque de données, dans celles surtout où je n’ai que mes recherches personnelles, je
m’en suis tenu à l’énoncé de ce qui est constant pour moi. Sans avoir la pensée de faire autorité, je puis bien communiquer des faits que j’ai observés et soumettre au lecteur les conséquences que j’en ai déduites : il en fait le cas qu’il juge convenable.
Lorsqu’il s’agit des œuvres des contemporains, je n’en parle qu’avec la plus grande circonspection ; mais je me réserve toute latitude sur les principes qui appartiennent à l’art et à son histoire, sans m’occuper si les choses bonnes ou mauvaises en elles-mêmes ont été approuvées ou critiquées par tel ou tel artiste vivant ; alors je considère les choses seules et non les personnes, non plus que les opinions qu’elles ont pu émettre. Si j’ai laissé subsister des répétitions, en voici le motif : chacun de ces mémoires est un travail séparé, indépendant des autres ; il sera lu et examiné seul, sans que le lecteur puisse tenir compte d’observations contenues dans ce qui précède ou dans ce qui suit. Alors il n’y a plus de redite, ces répétitions sont presque indispensables.
Ici , comme en beaucoup de circonstances , tel passage qui n’est pas entendu à une première lecture l’est à la seconde. Des matières semblables ne se lisent pas comme un roman , elles exigent une méditation qui explique ce qu’une lecture rapide ne saurait enseigner.
Que mon travail n’ait qu’une minime importance, j’y consens très-volontiers ; mais j’en appelle au lecteur intelligent, amateur de son art, il m’accordera du moins le mérite d’avoir révélé des choses restées secrètes dans les cabinets des artistes qui les avaient connues, et d’avoir appelé l’attention sur des questions d’une grande utilité pour l’art de l’horlogerie; il m’accordera encore une sincérité qu’on ne rencontre pas chez tous ceux qui ont écrit.
En attaquant des préjugés aussi enracinés que le sont quelques-uns dans l’esprit des horlogers, je suis sûr de dé-
plaire au plus grand nombre et de m’être exposé à la critique de ceux qui ne savent que répéter ce qu’ils ont entendu dire. Qu’ils De se gênent nullement, qu’ils attaquent de toutes manières, je tiens beaucoup à l’bonneur de ne pas être de leur bord ; autant je me trouverais honoré de l’approbation d’un petit nombre d’hommes de goût, d’artistes judicieux, autant je serais confus d’être approuvé par la classe que je ne veux ni désigner ni qualifier. J’appelle volontiers la critique sur mon œuvre, cette critique sage, modérée, qui montre l’erreur en enseignant à mieux faire; elle est toujours .sur la réserve, faisant la part du mal et celle du bien. Quant à l’envie, je m’en soucie fort peu ; lorsqu’elle prend le masque de la critique, elle a des allures si différentes, que, malgré tous ses efforts, elle n’en n’impose pas à l’homme de bien : c’est la dent du serpent qui se brise contre la lime.
A la fin de ce volume, j’ai placé plusieurs rapports trèshonorables pour moi; voici le motif qui m’a porté à les présenter : dans toutes les classes de la société, il est de ces gens qui n’ont jamais voulu tourner vers le travail l’aptitude dont la nature les avait doués, et qui, rongés par l’envie que leur inspirent des réputations acquises dans des existences toutes d’étude , les attaquent, les calomnient de toutes manières ; chaque époque en a vu un grand nombre d’exemples.
Un peu de succès que j’avais obtenu à quatre expositions consécutives, les plus hautes récompenses qui m’avaient été décernées pour mes travaux d’horlogerie, l’ordre de la Légion-d’Honneur que j’ai reçu en 1847, pour le dévouement que j’avais mis et les résultats auxquels j’étais arrivé dans mes recherches sur les montres marines, tout nouvellement mes appareils cosmographiques déjà adoptés par les sommités de l’enseignement , c’en était assez pour inspirer à certains esprits des attaques auxquelles
on est dispensé de répliquer dans un travail comme celui-ci , lorsqu’elles partent d’hommes qui n’ont jamais rien produit. 11 m’a paru suffisant de mettre sous les yeux du lecteur l’énoncé de quelques-unes de mes œuvres.
La publication de cet opuscule n’a d’autre motif que de répandre des faits trop peu connus, d’y joindre ceux que j’ai observés moi-même, ainsi que de prémunir contre des illusions qui ont longtemps entravé les progrès de l’art, en absorbant le temps précieux des hommes que leur activité naturelle portait aux recherches. Si je n’ai pas atteint mon but, si j’ai laissé une grande distance à parcourir pour arriver à ce résultat, j’ai du moins l’espoir d’avoir fait un pas, et le plus vif désir de voir un homme habile achever l’ébauche d’un faible artisan.
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