‹ Études sur diverses questions d'horlogerieChapitre 2 sur 64 · DU REMONTOIR D’ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

DU REMONTOIR D’ÉGALITÉ

ET

DES ÉCHAPPEMENTS A REMONTOIR Ou à forte conslanlc.

Los remontoirs peuvent-ils donner aux pièces d’horlogerie une marche supérieure à celle qu’on obtiendrait par des moyens plus simples? et dans certains cas la supériorité de marche vaut-elle ce qu’elle coûte, soit en dépenses, soit en inconvénients de diverses natures?

Ce Mémoire a pour objet l’étude de celte question afin d’éviter aux jeunes gens de se lancer dans des recherches inutiles.

Entrons de suite en matière.

La première idée des remontoirs paraît appartenir à Huygens, en 1673. On l’attribue encore à d’autres auteurs ; le seul point qu’il nous importe de constater est que depuis près de deux siècles ces appareils ont été étudiés par le plus grand nombre des artistes ; que chaque année on voit faire de nouvelles tentatives pour arriver à un résultat satisfaisant sans que le butait été atteint. Toutes les conceptions de ce genre, qui prennent place aux expositions îles produits de l’indus-

G nu neuoNToin d'égalité.

trie, disparaissent et sont remplacées à l’exposition suivante par d’autres plus ou moins nouvelles destinées au même sort, nonobstant les espérances superbes de leurs auteurs. Comme fait, personne ne contestera ceci, nous en tirerons plus loin une conséquence.

Il est un autre fait tout aussi incontestable, mais moins saillant. Les conceptions de cette nature sont toujours produites par des artistes jeunes, ou par des hommes faits, mais qui, jusqu’alors, s’étaient peu occupés d’horlogerie sous le rapport des moyens propres à don ner lu plus exacte mesure du temps. Ainsi, par exemple, on peut être un excellent cadraturier, un des premiers faiseurs d’échappements, même un très-bon repasseur dans l’horlogerie civile, ou un habile pendulier du commerce, et n’être pas initié dans la théorie et la pratique des questions qui se lient à l’emploi des remontoirs. De tels hommes peuvent être considérés comme nouveaux toutes les fois qu’ils se livrent à une partie qu’ils n’ont point encore étudiée spécialement, quoique fort habiles dans celle qu’ils exercent.

Un troisième fait. Les artistes de premier ordre n’ont pas recours à de tels moyens, qui ne figurent jamais dans leurs œuvres ; cependant, si on va fouiller dans leur passé, on les a vus, jeunes encore, très-ardents pour découvrir ce qu’ils laissent maintenant il d’autres le soin de chercher.

Si les jeunes gens, au lieu de se laisser éblouir par l’espoir de faire quelque merveille, étaient assez raisonnables pour réfléchir sur ces faits, ils soupçonneraient bientôt qu’il y a dans la magie des remontoirs plus d’illusion que de réalité; ils iraient aux informations près des hommes expérimentés, et au lieu de se livrer à des travaux qui doivent être infructueux, ils abandonneraient des chimères pour rentrer dans le vrai.

En effet, si depuis près de deux siècles que les générations successives se sont occupées des remontoirs, rien n’est sorti de tant de travaux, et lorsque cette matière a passé entre les mains des Lepaute, des Janvier, des Ferd. Berthoud, des Rreguet, des Urbain Jurgensen, des Kessels et de tant d’autres.

nu r.nMONTOiR r’égai.ité.

le plus sage serait de se demander s’il n’y aurait pas quelque inconvénient capital inhérent au remontoir, et dont il est impossible de le séparer. Aussitôt qu’on se serait fait cette question, analysant un remontoir comme nous le ferons plus loin, on reconnaîtrait, en effet, que derrière l'admirable propriété il y a des vices qui sont incorrigibles parce qu’ils font partie intégrante des remontoirs.

Si les artistes célèbres, que nous avons cités, au lieu de s’en tenir simplement à renoncer aux remontoirs, avaient fait connaître le résultat de leurs recherches sur cette matière, les jeunes gens profitant de l’expérience acquise, et pouvant apprécier les vices réels du remontoir, ne se seraient pas fourvoyés dans de telles recherches. Ces artistes ont mérité un juste reproche pour le silence qu’ils ont gardé à cet égard, car c’est ce silence qui a induit tant d’autres à de vaines recherches. On dirait même que, soit pour voir d’autres errer comme ils l’ont fait, soit la petitesse de ne pas vouloir avouer qu’ils ont fait de mauvaises choses, il en est qui paraissent avoir cherché à engager les jeunes gens dans cette voie fausse.

En voici un exemple assez frappant; nous le puisons chez les sommités artistiques et scientifiques :

Janvier, dans son Manuel chronométrique, édition de 1815, page 109, transcrit un Rapport fait par de Lalande à l’Académie des sciences, le 14 février 1789, sur une de ses horloges planétaires. On trouve dans ce Rapport le passage suivant :

« Le moteur est un ressort qui fait dix tours et demi, et dont un quart de tourseulement se développe. 11 est remonté tous les quarts d’heure par un grand ressort dont les inégalités ne peuvent influer sur le mouvement. Un remontoir de cette espèce a autant d’uniformité qu’un poids même pourrait en avoir, et l'on n’a pas l’inconvénient des cordons. Le barillet est fait de manière que le ressort ne puisse jamais se développer au-delà d’un quart de tour, que le remontoir ne puisse le reployer que de cette quantité et que les cheville* d’arrêt, venant même à casser, il n’en puisse résulter aucun dérangement pour la mesure du temps. Celte méthode sera

Dl' REMONTOIR n’ÉCAI.ITÉ.

utile pour les petites horloges astronomiques propres à transporter en voyage et même pour de grandes horloges qui ont beaucoup de fonctions à remplir, etc. »

On remarque, dans ce passage, que le rapporteur place le remontoir à l’égal du poids sans dire mot des inconvénients qu’il peut avoir, et cependant rien n’en est exempt. Ceci est dit par le célèbre de Lalande, au nom d’une commission composée de MM. Legentil, Leroy, Cassini et de Lalande; on doit croire que la confiance absolue que M. de Lalande avait en Janvier, et l’amitié toute particulière qu’il lui portait, l’a empêché de se servir d'une forme moins affirmative usitée ordinairement par MM. les rapporteurs.

Combien de jeunes gens laborieux, amateurs de leur art, n'ont-ils pas dû être enthousiasmés pour les remontoirs lorsque l’œuvre du célèbre Janvier était ainsi rehaussée par l’approbation de de Lalande et confirmée par l’Académie des sciences! pour notre part îious y avons eu la plus grande confiance; il a fallu bien des travaux, bien des études, pour reconnaître l’erreur.

Voyons maintenant un jugement porté sur les remontoirs par des savants et des hommes pratiques réunis. Voici dans quelles circonstances. En 1792, époque à laquelle la préoccupation du système décimal dominait peut-être trop, on voulut changer la division duodécimale double du jour pour employer la division décimale. Un concours fut ouvert, de nombreux travaux furent présentés à la Commission chargée d’en faire l’examen, et tout cela n’aboutit à rien. Voici un passage de ce Rapport, il est relatif aux remontoirs :

Extrait d’un rapport sur les questions relatives au nouveau système horaire, fait par le jury nommé par le décret de la Convention nationale, du 4 fructidor an II, et remis au comité d’instruction publique le 14 frimaire an III, imprimé en pluviôse an IV. Ce rapport est signé par MM. Mathieu l’ainé, Lepaute, A. Janvier, de Belle, Charles, Lagrange, Lepine jeune, et Ferdinand Berthoud.

a Nous ne pouvons approuver l’usage des remontoirs dans

I>1' ItCMIIMOlK D'ÉGALITÉ. 'J

aucune pièce d’ horlogerie, parce que c’est une augmentation de travail qui est au moins inutile et plus faite pour en imposer aux ignorants que pour procurer une justesse réelle, car nous sommes intimement persuadés qu’une horloge astronomique ayant un régulateur ou pendule bien établi et exécuté, le reste de la machine, rouage et échappement bien faits et mus par un ressort égalisé par une fusée; qu’une telle machine égalera au moins la justesse d'une pendule à remontoir telle qu’on la propose, et a plus forte raison sera-t-elle exacte si le moteur est un poids (1), et ceci est également conforme aux principes et à l’expérience. Un sait d’ailleurs que dans les machines à remontoir même, il reste le frottement variable, soit des pivots de la roue d’échappement, soit de la roue sur laquelle opère le remontoir; et c’est justement le frottement de cette roue qui, à raison de sa grande vitesse, éprouve le frottement le plus nuisible, et dont la somme égale au moins celle du reste du rouage par son influence sur le régulateur.

« Nous insistons sur cet objet atin d’engager les artistes à proscrire cet inutile travail, et à ne pas se laisser séduire par des avantages apparents qui n'ont aucune réalité. Mais si dans les horloges astronomiques même, cette addition de travail est inutile, à plus forte raison l’est-elle dans les horloges publiques, machines qui ne peuvent ni exiger, ni comporter la précision requise pour celles destinées à l’usage des observateurs. »

Remarquez les dates : En 1789, approbation du remontoir par l’Académie des sciences, ou, pour être plusdans le vrai, par M. de Lalande, sous l’influence de Janvier; en l’an lit (5 ans après), condamnation par une commission composée de membres de l’Institut et des artistes les plus éminents de l’époque, Janvier étant du nombre. Cette condamnation est en termes généraux formels. On doit cependant reconnaître

(I) En effet, depuis bien des années ou ne citerait pas une horloge astronomique avec pendule A seconde, construite par un artiste en réputation ni en franco ni ailleurs ayant un remontoir, l'ius loin nous parlerons de la pendule sidérale de l’Observatoire de Paris.

du nEMOivroin d'égalité.

qu’elle porte dans ses termes une certaine aigreur qui pouvait bien avoir été inspirée par des sentiments particuliers.

Cinquante ans d’expérience, depuis la prononciation déco jugement, l'ont pleinement confirmé, sauf les cas rares dont nous parlerons plus loin.

Malheureusement ce Rapport est resté dans l’oubli, et peu de personnes en ont eu connaissance, tandis que le Manuel chronométrique (1) de Janvier a passé dans toutes les mains ; plusieurs éditions ont eu lieu et nous avons un reproche grave à faire à Janvier, qui devait avoir reconnu plus tard son erreur sur les remontoirs, c’est d’avoir laissé subsister le Rapport tel sans aucune note, et d’avoir ainsi induit en erreur sur le mérite des remontoirs. Tout au moins aurait-il dû dire, sous forme dubitative, ce que dit le Rapport qu’il a signé. Le mérite de sa pièce s’en serait trouvé affaibli aux yeux du lecteur, mais Janvier pouvait plus que tout autre avouer qu’à vingt-cinq ans de distance il s’était trompé.

Aucun ouvrage d’horlogerie ne traite la question des remontoirs, aussi il en est résulté que les jeunes gens, amateurs de leur art, espérant trouver dans ce principe des moyens nouveaux, ont fait d’énormes sacrifices de temps, d’argent et d’imagination pour arriver à zéro de progrès.

Dans ce Mémoire, nous essayerons de démontrer qu’il y a dans les remontoirs des vices inhérents à leur nature qu’on peut réduire, mais non pas faire disparaître en totalité; que ces vices se cachent aux yeux inexpérimentés tandis que le beau côté des remontoirs brille pour tout le monde et est bien facile à saisir; que c’est pour cette cause que les artistes les plus éminents, qui se sont occupés de cette question, ont abandonné ce moyen pour porter leurs études sur des points plus essentiels. Nous n’avons ni l’espoir ni la prétention d’empêcher de tomber dans cet écueil certains esprits exaltés. Mais peut-être quelques jeunes gens réfléchiront-ils

(1) Ce petit volume n’est pas entièrement de Janvier, comme on le croit géralcment; la plus grande partie est tirée des Etrennes chronométriques de Le Roy.

DU IIEHOXTOlll D'ÉGALITÉ. 11

avant de se lancer dans cette carrière aventureuse, et auront la sagesse de se dire que, quand les artistes que nous avons nommés plus haut, et tant d’autres, sont d’un avis unanime sur une telle question, il y a folie de la part de celui qui, nouveau dans la matière, prétend' arriver à priori au résultat que tous ces artistes reconnaissent impossible en se fondant sur une longue expérience de la matière.

Qu’on se livre à des études expérimentales, à des recherches, rien de mieux ; fnais qu’on ne prétende pas avoir résolu la question par cela seul qu’on a fait une pièce à remontoir marchant bien.

Les artistes que nous avons cités ont reconnu que, s’il est vrai que des pièces à remontoir ont bien marché, il est au moins aussi vrai que dans la plupart des cas on pouvait obtenir des résultats supérieurs par des moyens plus simples, et que, dans d’autres, la supériorité de marche ne valait pas ce qu’elle coûtait. Toute la question est donc là. Les remontoirs peuvent-ils donner une marche supérieure à celle qu’on obtiendrait par des moyens plus simples ? Dans certains cas exceptionnels, la supériorité de marche vaut-elle ce qu’elle coûte, soit en dépense, soit en inconvénients de toute nature?

L’est ce que nous allons examiner dans les pages suivantes, et nous espérons que le lecteur prononcera, comme nous le faisons d’avance, en condamnant l’emploi trop fréquent des remontoirs.

Des remontoir* <lan* le rouage.

Il y a entre les divers remontoirs un caractère distinctif qui les divise en deux classes; les uns sont placés dans le rouage même, et agissent sur la roue d’échappement ou sur celle qui la précède; quelquefois encore on fait agir le remontoir sur un mobile plus éloigné de l’échappement. Ces remontoirs sont ceux dont nous nous occuperons d’abord. Quant à l’autre classe* d’invention plus récente, dans laquelle

Page 1