CHAPITRE VI
De l’altération de l’Huile à la machine et des moyens de la prévenir nu moins en partie.
§ 1. — Diverses causes d'altération.
L’huile doit être placée dans les réservoirs avec soin, en évitant soit d’en mettre trop, soit de laisser traîner une partie sur le bord du réservoir, parce que, dans l’un et l’autre cas, on l’expose à s’extravaser et à laisser le pivot à sec.
La détérioration des parties frottantes, soit qu’elle résulte d’un cas fortuit, soit que la mauvaise exécution l’ait produite, amène toujours celle de l’huile. Ainsi, telle huile qui s’est bien conservée à l’un des pivots de la machine s’épaissit et se gâte en peu de temps au pivot opposé, et cependant la même huile a été mise partout. Il faut bien reconnaître que des circonstances différentes se sont rencontrées dans ces deux cas. La qualité du cuivre peut, à la vérité, y être pour quelque chose; mais la cause la plus ordinaire est la mauvaise exécution du trou ou du pivot. Si les horlogers avaient des microscopes convenables pour bien voir et juger les petits pivots après le travail du brunissoir, ils reconnaîtraient ce qu'on observe assez souvent sur les gros pivots faits par des personnes infidèles dans leur travail, c’est que les pivots ne sont pas ronds; ils sont souvent ovales, et même prismatiques, ce qui conduit à la destruction des trous et à la détérioration de l’huile.
On voit des pièces d’horlogerie dans lesquelles l’huile s’est gâtée et desséchée complètement en quelques mois, tandis
suit l'iiule EMPLOYÉE EN HORLOGERIE. 125
que la même huile, mise à d’autres pièces qui ne se sont pas trouvées dans le même lieu, s’y conserve bien. Il faut en conclure que l'air atmosphérique qui, dans son état de pureté, a déjà une action sur l’huile, en a une bien plus puissante encore quand il entraîne d’autres gaz avec lui. Quels sont ces gaz? Comment agissent-ils? Dans quelles circonstances? Ne se forme-t-il pas des courants électriques? Et ne se passe-t-il pas des phénomènes que les chimistes pourraient étudier pour nous les expliquer? Ce sont là des questions fort intéressantes dont nous désirons vivement la solution.
Julien Leroy a dit quelque part que, s’il le pouvait, il mettrait une bouteille d’huile à chaque pivot. Partant de là, beaucoup d’horlogers mettent beaucoup trop d’huile dans leur réservoir, ce qui a l’inconvénient de la faire extravaser, comme on l’a dit plus haut. Sans contredit, une grande quantité d’huile serait très-avantageuse si elle pouvait être placée dans les réservoirs d’une manière sûre. C’est sous ce rapport que la forme et la dimension des réservoirs et des contrepivots doivent fixer particulièrement l’attention des horlogers; on ne saurait trop les bien disposer pour que l’huile s’y maintienne avec sûreté et en quantité suffisante.
Dans les montres à roue de rencontre, surtout dans celles qui sont très-plates, on fait tourner le pivot supérieur de la verge du balancier simplement dans le coq, et comme celuici est toujours assez mince, on n’a pas la possibilité de le former en goutte de suif dans la partie qui est sous le coqueret d’acier. Souvent aussi la négligence fait omettre cette précaution.
§ 2. — Des trous rebouchés et de la forme des réservoirs.
L’une des opérations qui se font le plus fréquemment dans le rhabillage consiste à reboucher les trous devenus trop grands. Cette opération est souvent faite sans nécessité, parce qu’il faut plus de jeu dans les trous, vers les derniers mobiles surtout, que ne le pensent la plupart des horlogers.
D’un autre côté, elle est presque toujours faite sans les soins qu’elle mérite.
Il n’est pas possible de reboucher un trou sans enlever en partie la dorure qui l’avoisine, et le bouchon qu’on rapporte n’est pas doré, à moins qu’on ne fasse redorer la pièce, ce qui ne se pratique pas.
Sous ce premier rapport, un trou rebouché dans une montre est moins propre à la conservation de l’huile que le trou primitif; mais, de plus, il est fort rare de voir des trous rebouchés aussi proprement que le font les finisseurs dans les fabriques. Les ouvriers rhabilleurs, après avoir rebouché un trou, fraisent des deux côtés avec des fraises qui, au lieu d’étre de forme appropriée aux circonstances, sont, le plus souvent, mal formées, en mauvais état, et mal gouvernées. Elles laissent, dans toute la partie qu'elles touchent, des sillons concentriques ; d’où il résulte que le laiton présente à l’huile une plus grande surface que s’il était coupé, lisse et poli ; mais pour cela il faudrait des fraises bien faites, et c’est ce dont s’occupent peu la plupart des rhabilleurs.
Quelques horlogers, par excès de zèle, lorsqu’ils repassent une montre neuve, rebouchent tous les trous, lors môme qu’ils ne sont ni mauvais, ni trop grands. Ils donnent pour motif que le laiton qu’ils emploient est meilleur que celui dont la montre est faite.
Cette précaution est plus ordinairement nuisible qu'utile. Voici pourquoi : d’abord, si vous demandiez à l’horloger qui le fait par quel essai comparatif il s’est assuré que son laiton soit meilleur que celui dont la montre est faite, il vous dirait de bonne foi : « Aucun, mais je crois qu’il est meilleur. » 11 vous ajouterait « que le cuivre des fabriques est mal écroui, » ce qui est vrai, mais n’est pas suffisant pour justifier l’opération.
Dans cette manière de procéder, il y a substitution d’un laiton à un autre, sans motif suffisant, et dépouillement de la dorure qui protège l’huile. C’est donc une faute réelle que de reboucher un trou sans nécessité, parce qu’il n’est pas démontré qu’on gagne quelque chose du côté de la matière,
sir l'iiuile employée en HORLOGERIE. 127
Pt qu’il est certain qu’on sacrifie l’avantage de la dorure. C’est moins la dureté de la matière que la perfection dans l’exécution des trous et des pivots qui est un sûr moyen de conserver les parties frottantes et l’huile. Ainsi, j’aime mieux un trou et un pivot bien faits qu’un trou mal fait dans du laiton plus dur. La plupart des personnes faisant le rhabillage n’ont pas été appelées à fixer leur attention sur l’exécution des trous et des pivots et sont dans la sécurité la plus complète à cet égard, croyant faire l'un et l’autre tels qu’ils devraient être, tandis qu’il s’en faut de beaucoup. En tenant compte des recommandations faites en différentes parties de ce Mémoire et dans celui qui traite des causes de destruction des parties frottantes, l'huile se conservera mieux qu’elle ne lo ferait sans ces précautions.
§ 3. — Des réservoirs dam les pendules.
La forme des réservoirs des pendules est peu propre à la conservation de l’huile ; s’ils sont remplis, elle s’extravase facilement ; s’ils ne le sont pas, l’huile, attirée par la partie concave du réservoir, ne présente plus à l’air une surface plane, mais bien une surface concave en contact avec l’air; cette surface est très-grande, proportionnellement à la quantité d’huile. En posant avec précaution l’huile dans le fond, on éviterait qu’elle prît cette forme. Il y a en ce point quelques difficultés que l’on ne pourrait vaincre qu’en changeant la forme des réservoirs; mais une telle réforme est bien difficile à introduire dans la fabrication de la pendule. Quand on aura des trous à reboucher et des réservoirs à faire, il sera bon de les tenir étroits, afin que l’huile présente moins de surface à l’air et qu’elle ne s’extravase pas.
D’autre part, quand on polit un mouvement de pendule, on est dans l’usage de bien nettoyer les réservoirs avec la craie, ce qui en enlève la légère couche d’oxyde formée et qui aurait évité qu’une oxydation se formât et accélérât l’altération de l’huile ; aussi voit-on l’huile mise au mouvement de pendule se gâter très-promptement.
Sans la déplorable manie de l’époque actuelle, à laquelle
le public veut tout à des prix tellement bas qu'il est impossible de faire tout ce qu’on voudrait pour la perfection des ouvrages de mécanique, on pourrait dorer l’intérieur de ces réservoirs.
g 4. — De la propreté.
Savonner une pièce d’horlogerie démontée, la passer à l’esprit de vin, ne suffit pas; il faut essuyer les trous et les réservoirs; l’esprit de vin, en s’évaporant, laisse un résidu qui ne doit pas rester dans les trous, il contribuerait à l'altération de l’huile qu’on y mettrait. On essuiera les trous en y passant une pointe de bois de fusin dans les petits et de peuplier ou de saule dans les gros trous.
Pour bien essuyer les réservoirs, on se servira d’un morceau de peau convenable et d'un bois taillé dans la forme du réservoir.
Beaucoup d’horlogers sont dans l’usage de hâler sur une pièce et de lu brosser; c’est un moyen qui facilite pour faire briller les parties visibles, mais qui, le plus souvent, laisse une humidité nuisible dans les trous et les réservoirs ; c’est une mauvaise pratique.
§ S. — Ves courants d’air et de la détérioration de l’huile aux pivots de secondes.
L’huile se gâte assez promptement aux pivots de secoudes par deux causes particulières à ces pivots, indépendamment de celles qui sont communes à tous.
première cause. — Lorsqu’une montre passe d’une basse température à une température plus élevée, l’air qui se trouve dans l’intérieur de la boîte se dilate, occupe un plus grand volume que lorsqu’il était plus froid ; comme il n’est pas comprimé, il y en a une quantité qui sort nécessairement de la boîte de la montre ; cette quantité est égale à la différence du volume.
Cet air sort par tous les points ouverts, quelque petits qu’ils soient ; le trou des pivots de secondes, dans le cadran, fait l’effet d’un détroit qui sépare deux mers, et dans lequel
sun l'huile employée en horlogerie. 129
il y aurait nécessairement un courant si le niveau de l'eau s’élevait plus dans l’une des deux mers que dans l’autre. De même dans une montre : dès qu’il y a élévation de température il y a des courants d’air dans différentes directions, et les trous faits au cadran doivent nécessairement être un passage pour une proportion notable d’air.
Ce qui se passe lorsque la température d’une montre s’élève a également lieu quand la température s’abaisse, seulement les phénomènes ont lieu en sens inverse.
11 a été expliqué que l’huile exposée à l’action de l'air se détruisait plus promptement que quand elle en était à l’abri. Sous l'influence d'un courant, l’action sera encore plus grande, et comme le réservoir du pivot de secondes est exposé à un courant presque continuel, il est bien constant qu’il y a là une cause majeure de détérioration (1).
Indépendamment de l’effet que produit le courant d’air par son action comme agerit chimique, ces courants ont un autre effet mécanique qui n’est pas moins dangereux. Dans une montre, surtout dans celles que l’on porte dans le gousset, il y a de la poussière qui commence à s’introduire dès le premier jour que le propriétaire la porte; cette poussière se compose en grande partie du duvet produit par les vêtements; elle est très-mobile, et les courants d’air la transportent d’un point à l’autre dans l’intérieur de la boîte. Lorsque cette poussière vient à passer près du pivot de secondes, si elle en approche assez près pour toucher à l’huile, elle s’y fixe et ne peut plus être entraînée par les nouveaux courants d’air. Telle est une des causes qui apportent un prompt épaississement à l’huile, en ce point de la machine; elle joue le même rôle vers les autres pivots, contribue en outre à faire extravaser l’huile par un effet de capillarité qui se produit bientôt.
deuxième cause. — Le pivot de secondes est toujours plus gros qu’il ne le serait s’il ne devait porter l’aiguille; sa vitesse angulaire n’est pas diminuée en proportion ; il y a
(1) On fait bien d» placer sur la platine ou le pont qui porte le pivot de seconde un canon pour éviter cet effet ou tout au moins pour le réduire.
donc des surfaces plus étendues qui frottent l'une contre l’autre que s'il n’y avait pas d'aiguille de secondes, et de là une action destructive plus grande, en tant qu’elle provient du broiement de l’huile et de la poussière qu’elle contient, par le pivot contre la paroi du trou.
D’autre part, quelques personnes pensent que le poids de l’aiguille détermine une flexion dans le pivot, surtout lorsque la montre est verticale, et que cette difformation augmentant les frottements, contribue à l’altération de l’huile et du pivot.
§ 6. — Des contre-pivots.
Les contre-pivots ne sont employés ordinairement que pour diminuer la résistance qui aurait lieu et qui serait plus grande si le mobile s’appuyait sur une portée, ou, comme on est dans l’usage de l’exprimer en hoÿbgerie, pour réduire le frottement (1). Ils présentent de l’avantage pour la conservation de l’huile ; s’ils étaient bien étudiés à ce point de vue, si le réserv oir était bien combiné, si la partie de la pièce qui est près du contre-pivot était formée dans de bonnes conditions pour maintenir l’huile, ils seraient d’un grand secours pour sa conservation.
Dans l’ouvrage qui fera suite à ce volume, nous nous occuperons de ces différentes parties, qui sont du ressort de l’exécution et qu’il n’est pas possible d’aborder ici, où nous ne nous occupons que de la question de l’huile.
§7. — Pourquoi l'huile se conserve moins bien aux mouvements de pendules neufs qu’aux anciens ? Par quel moyen remédier à cet inconvénient ?
Tous les penduliers observateurs ont remarqué ce fait; ils en ont demandé l’explication.
Les mouvements de pendules neufs sont remontés à l’instant où ils sortent des mains de la polisseuse; lorsque le lai-
(I) Nous employons cotte expression vicieuse pour être plus facilement entendu de tous.
SUR l'huile employée eh horlogerie. 131
ton vient d'être poli, il est très-oxydable; du jour au lendemain , sa couleur est changée par l’action de l’air; dans cet état, il s’oxyde aussi très-promptement par le contact de l’huile, et l’action réciproque des deux corps amène une prompte altération de l'huile. Tandis que lorsque les réservoirs sont tapissés d’une ancienne couche d’oxyde formée par la succession du temps , sous l’action de l’huile, cette couche, interposée entre le laiton et l'huile, conserve l’un et l’autre; les faits qui se passent ici sont analogues à ceux auxquels on attribue la conservation des anciens objets en bronze trouvés dans la terre , notamment en Égypte.
Il est plusieurs moyens d’éviter cet inconvénient; le plus simple consiste à chauffer les platines , avant de les donner à la polisseuse, assez pour que la couleur du laiton change, puis éviter que la polisseuse, après son poli fait, ne nettoie les trous et les réservoirs avec du blanc, comme elle le fait ordinairement. L’horloger fera cela en savonnant avec une brosse très-douce. Il faut ensuite essuyer avec une peau introduite dans les réservoirs au moyen d’un bois façonné pour cela. On voit que ce procédé a pour objet de tapisser les réservoirs d’une légère couche d'oxyde. Si l’on avait quelques jours à pouvoir sacrifier, il serait mieux de mettre de Yhuile à bronzer ci-après désignée dans tous les réservoirs; et laisser la cage ainsi autant que possible , dans un lieu très-chaud , pendant 6 ou 8 jours au moins, puis à faire polir en ménageant les réservoirs, comme il vient d’être dit.
Le procédé que j’emploie dans mes pièces marines consiste à les faire marcher pendant tout le temps du réglage et des épreuves avec une mauvaise huile qui ne peut servir qu’à cet usage, et qui oxyde autant le laiton en deux mois qu’une bonne huile l'oxyderait en deux ans. Lorsque je veux livrer la pièce, je change les huiles avec toutes les précautions que le cas exige, nettoyant les réservoirs et les trous, mais sans les blanchir. L’huile dont je me sers pour bronzer ainsi les réservoirs , est un résidu de la préparation de mes huiles : il est sans valeur et à la disposition de mes confrères.
La dorure et plusieurs autres procédés que j’ai essayés pour
parvenir au même but , ne me paraissent pas meilleurs que
celui-ci.
§ 8. — De l'huile Colorée en rouge et en noir.
Indépendamment de la couleur verte dont nous avons parlé et qui est la seule que l'huile présente dans certaines expériences faites en dehors de l’application à l’horlogerie, elle en prend deux autres dans la marche d’une machine, sous l’influence des frottements. Tantôt elle devient rouge , d’autres fois elle devient noire. La couleur rouge résulte de la destruction d’une partie d’acier qui passe à l’état de protoxyde de fer. Ce n’est pas l’huile qui devient rouge , comme on est dans l’usage de le dire, c’est l’oxyde de fer qui se mêle avec elle et qui lui donne cette couleur. Cela est si vrai , que lorsqu’un pivot a marché sans huile, on y trouve de l’oxyde de fer semblable à du rouge à polir.
La couleur noire peut être attribuée soit à une destruction de l’acier qui n’est pas passé à l’état d’oxyde rouge de fer, ou bien à une destruction d’une partie de cuivre. Très-souvent aussi cette coloration en noir résulte d’un manque de propreté de la part de l’ouvrier qui a remonté la pièce.
Nous manquons de moyens pour déterminer, d’une manière rigoureuse, la cause de coloration en noir; toutefois, comme cette question est peu importante pour le sujet traité ici, nous ne nous y arrêterons pas; pour nous, il est constant que la malpropreté ou la destruction du laiton en sont les causes les plus ordinaires.
§ 9. — Pourquoi une même huile tantôt se conserve et tantôt se détériore-t-elle? Des frottements.
S’il fallait examiner tous les cas de détérioration de l’huile que cette question embrasse, la liste en serait longue ; ici , nous dirons seulement un mot de deux de ces cas, la nature du métal et les conditions du frottement.
Dans une même montre , l’huile est souvent détériorée à l’un des pivots d’un mobile et non à l’autre, la nature ducui-
sur l’hiile employée en horlogerie.
vre peut agir (le laiton fondu dont on fait des ponts en pendule, altère promptement l'huile). Mais ee sont surtout les mndilion.s dans lesquelles les frottements ont lieu qui, agissant d’une manière différente , produisent sur l'huile des effets divers, et l’imperfection de l’exécution contribue à rendre les frottements plus ou moins propres à détériorer les métaux et l’huile.
Je me borne à énoncer ici ce fait ; son explication entraînerait un peu loin, elle serait difficilement comprise par ceux qui n’ont pas fait d’études, tandis que ce simple énoncé suffit à ceux qui sont observateurs. Le mémoire suivant sur les causes de destruction des parties frottantes fera comprendre plusieurs cas de destruction toujours suivis d’altération de l’huile.
§ 10. — Des émanations.
Un cas très-remarquable et dont on se préoccupe peu, est celui de l’atmosphère dans lequel est placée l’huile. Il y a une cause majeure de conservation ou de détérioration dans la nature des émanations auxquelles l’huile est exposée. Plusieurs horlogers ont remarqué que les montres de certaines personnes avaient les huiles bien plutôt épaissies que celles d’autres. La nature de la transpiration, surtout pour les montres d’hommes portées dans le gousset, en est la cause; nombre de faits observés m’ont convaincu que l’huile pouvait éprouver des altérations plus ou moins grandes par faction qu’exercent sur elle les émanations des corps qui l’environnent, et quelques-uns de mes confrères sont de mon avis. Cette opinion, reposant sur des faits très-répétés et très-palpables, trouve cependant des contradicteurs.
Je citerai un fait, parmi bien d’autres, que je pourrais donner à l’appui de ce que je viens d’énoncer. En juin 1842, je livrai à la marine trois chronomètres qui furent embarqués à Toulon, sur la corvette de charge le Rhin, commandée par M. Berard, capitaine de vaisseau, allant à la Nouvelle- Zélande. Dix-huit mois après environ, M. le commandant Lavaud, qui avait été remplacé par M. Berard, rentrant en
France, rapporta deux de ces pièces, les N 0 ’ 74 et 92. Il me dit qu’il avait su qu’elles avaient bien marché en allant; niais que pendant son voyage pour revenir elles avaient fort mal marché; qu'au reste je n’étais pas plus malheureux dans cette circonstance que les autres horlogers, car il avait plusieurs pièces à son bord, que pas une n’avait donné des résultats satisfaisants.
Ayant démonté ces pièces, je les trouvai dans le plus mauvais état : les cuivres étaient très-oxydés, les huiles trèsépaisses et ne permettant plus ce qu’on peut appeler une marche. 11 était bien évident pour moi que ces pièces avaient été détériorées par des émanations qui avaient pénétré dans les mouvements, et même oxydé le cuivre bien plus que cela ne se voit de coutume.
La troisième pièce revint lors du retour de M. Berard, plus de trois ans après, dans l’état où une pièce peut être après avoir tenu la mer pendant trois ans. Que s’était-il passé? Les pièces rapportées par M. Lavaud avaient été exposées à des émanations particulières, altérant le laiton et l’huile. Il serait à désirer que des chimistes entreprissent une série d’expériences pour reconnaître quels sont les gaz qui peuvent produire ces altérations; mes occupations ne m’ont pas permis de suivre un travail que j’avais commencé dans cette vue.
D’autre part, une dame porte sa montre avec des cassolettes contenant des odeurs, dans l’atmosphère desquelles elle la laisse constamment exposée. Les gaz qui s’échappent de ces cassolettes pénètrent dans la montre et peuvent agir sur l’huile. La nature de la transpiration est très-différente chez les hommes selon les tempéraments, les habitudes d'alimentation, etc.; elle est donc encore capable de vicier plus ou moins les huiles.
Si l'on pouvait suivre de point en point toutes les conditions dans lesquelles est mise une huile, on trouverait bien des causes de son altération indépendantes d’elle-même (1).
<t) Les hommes qui n’ont rien étudié disent tranquillement : faites une huile qui résiste à tout.
SUR l'huile employée es horlogerie.
Ainsi l’on verra que l'horloger qui a remonté la montre a l’habitude de hfller sur ses pièces pour les brosser et les faire briller; qu’un autre ne met aucun soin pour son huile, la laisse à la lumière et à la poussière; qu’un troisième passe entre ses lèvres, pour la nettoyer, la petite broche dont il se sert pour poser l'huile, et que mille autres négligences de ce genre sont commises journellement.
Quand on considère ainsi toutes les conditions dans lesquelles se trouve une huile, depuis l’instant où elle sort des mains du préparateur jusqu’à ce qu’elle ait deux ou trois ans de service dans une machine, la chose la plus étonnante est qu’il y en ait qui ait pu résister.
§ 11. — Des ressorts de pendule.
Je dois signaler ici une pratique très-vicieuse, et pourtant presque générale, chez les penduliers. Lorsqu’ils ont retiré le ressort de dedans le barillet ils le tendent, l’essuient pour enlever toute huile ancienne et ordinairement desséchée, puis le remettent dans le barillet et versent de l’huile qui coule entre les lames. Ne parlons pas maintenant de l’inconvénient qu’il y a à ouvrir ainsi une lame de ressort, c’est une question d’horlogerie ; l’huile seule nous occupe.
En versant de l’huile sur le ressort dans le barillet, il fâut en mettre beaucoup plus qu’il n’est nécessaire, afin qu’elle pénètre partout. L’huile en excès a l’inconvénient de couler en dehors du barillet, de salir la pièce et de laisser entre les lames beaucoup plus d’huile qu’il n’est nécessaire à l’usage. Lorsqu’elle vient à s’épaissir, elle détermine une très-forte adhérence des lames les unes contre les autres, ce qui fait pelotonner le ressort, altère la marche et cause même des arrêts.
Ceux qui voudront bien faire, procéderont autrement. Ils se borneront à verser sur la lame du ressort, bien nettoyée préalablement, quelques gouttes d’huile et l’étendront en passant la lame entre le pouce et l’index; ayant ainsi bien étendu cette huile, de manière à ce que tous les points de la lame soient couverts d’une légère couche, il s’en trouverait
13G CONSIDÉRATIONS PRATIQUL3
encore plus qu’il n’est utile; on enlèvera ce qu’il y a «1e trop en passant légèrement un petit linge, de manière à ne laisser à la lame que ce qui ne peut couler.
En effet, l'objet «lu'on se propose, en mettant de l’huile au ressort, est d’éviter l’oxydation qui se formerait par le frottement des lames s'il avait lieu à sec, et de faciliter ce frottement lorsqu’il a lieu. Pour atteindre ce but, il ne faut pas une très-grande quantité d'huile, la plus légère couche à la surface suffit.
Ce qui vient d’être conseillé aux penduliers est pratiqué par les artistes qui tiennent le premier rang dans l’horlogerie supérieure ; leur exemple sera sans doute suivi par les jeunes gens jaloux de bien faire.
§ 12. — Précautions pour la conservation de l’huile.
Comme il est très-important pour l’horloger de conserver la bonne huile dans son état primitif, j’indiquerai ici les principales précautions; les motifs sont faciles à trouver dans les détails donnés dans ce Mémoire. La lumière, la chaleur, l’humidité, l'air, ont chacun en particulier une action nuisible à la conservation de l’huile ; d’où il résulte que, pour la bien conserver, il faut la tenir dans un lieu sec et frais, les flacons parfaitement bouchés. Une application judicieuse de ce que nous avons dit plus haut en parlant de l’action de quelques agents sur l’huile contribuera encore à sa conservation. On prendra, en outre, les précautions suivantes :
1° Tenir le flacon dans une boîte de bois ou de carton pour qu'il soit dans l’obscurité, et la boîte elle-même dans un meuble où la lumière ne pénètre pas;
2“ Le flacon sera toujours droit pour que l'huile ne touche pas au bouchon. Lorsqu'on reçoit un flacon et qu’on l’ouvre pour la première fois, il est à propos d’essuyer l’intérieur du goulot et le bouchon, même de couper une tranche mince du bouchon et de le remettre avec précaution pour qu’il ne prenne pas l’huile ;
3° Pour prendre de l’huile et la placer dans le godet qui sert à l’usage ordinaire, il ne faut pas verser avec le flacon.
St II L'HUILE EMPLOYÉE EN IIOKI.OEEIIIE. 137
on mettrait de l’huile au goulot, on serait obligé de l’essuyer; c’est difficile et on ne le fait pas toujours très-bien. En plongeant une petite tige d’acier très-propre et en la retirant un peu vivement, elle emporte avec elle quelques gouttes d’huile qu’on laisse tomber dans un godet. Outre ces précautions, la plus grande propreté est indispensable dans l’emploi. Cette condition n’est pas toujours remplie, nous sommes même obligé de dire qu'il est peu d’horlogers qui y mettent tous les soins nécessaires.