CHAPITRE VIII
■te l'huile pouvant m fixer.
§ 1 . — Epaississement de l’huile.
Une huile qui aurait, indépendamment de toutes les autres qualités, celle de ne point se figer par le froid, serait préférable à celle qui n’aurait pas cet avantage. Mais comme on a beaucoup exagéré l’inconvénient résultant de la possibilité de se figer, nous essayerons ici de réduire cet inconvénient à sa juste valeur; elle est bien minime.
Quand on veu^examiner l’action du froid sur l’huile, il est essentiel de distinguer si l’huile est ou n’est pas conservée dans son état primitif. Il y a une grande différence dans ces deux cas, auxquels on prête peu d’attention. L'huile épaissie par le froid ne se présente pas dans le même état, lorsqu'elle était bien conservée, que lorsqu’elle était épaissie par sa nature ou par une altération qui lui donne une consistance sirupeuse. Cette distinction est importante, cardans le premier cas le froid agit beaucoup moins sur la marche de la pièce que dans le second; c’est ce que nous allons examiner.
§2. — L'huile figée.
L’huile d'olive non altérée, par aucunecause, étant exposée à un prompt abaissement de température, se trouble par la
fiS tONSIDÈlt \TIO.\S l'Il ATIClUES
formation d’une innombrable quantité de petits cristaux qui restent quelque temps en suspension. Ces cristaux, d’une densité plus grande que le reste du liquide, descendent lentement au fond du vase. D’autres cristaux se forment encore et viennent augmenter le dépôt qu’on remarque d’abord; et l’huile est dite figée lorsque tout le vase qui la contient n’en laisse plus une assez grande quantité fluide pour qu’en le penchant elle coule.
Par un abaissement de température plus grand et plus prolongé que celui qui produit l’effet ci-dessus, les cristaux ne descendent point au fond du vase, ils restent supportés les uns parles autres et ne présentent plus à l’oeil la fluidité qui existait avant.
Généralement, on croit alors que l’huile est passée à un état demi-solide, qu’elle a acquis une consistance sirupeuse, par exemple telle que celle que présente la mélasse. Tandis que la consistance de ces deux substances est un état bien différent.
A l’aide d’une forte loupe, examinant de l’huile figée, on distingue très-bien des cristaux liés les uns aux autres par une partie liquide; on remarque encore que, lorsque l’huile est exposée à un froid de plus en plus intense, la proportion des parties solides augmente et celle du liquide suit la raison inverse.
Le changement d’état physique de l’huile par le froid, tel que je viens de l'indiquer, se remarque très-fréquemment; c’est pourquoi il a été signalé d’abord. Quoique l’effet d’un abaissement de température soit toujours de cristalliser une partie plus ou moins grande de l'huile, la manière dont cette cristallisation s’opère varie beaucoup et présente à l’œil des aspects bien différents. Le premier des deux effets que nous venons de décrire ressemble à celui de la neige tombant lentement ; d’autres fois, on voit se former à la surface de l’huile, contre les parois du vase et dans le fond, de petits globules d'un blanc tirant plus ou moins sur le jaune; on les voit aussi tantôt plus, tantôt moins compactes, très-rares d’abord et se multipliant ensuite; d’autres fois, ils apparaissent tout
sur. u'huilk Kuri.ovÉE ea horlogerie. 159
d’abord en très-grand nombre; ils sont petits et durs; la nuance qu’ils affectent dans leur coloration est aussi trèsvariable ; enfin, l’huile d’olive, la seule dont nous parlions ici, en passant de la température de lo° environ à celle de 0, présente bien toujours ce résultat que la plus grande partie se solidifie ; mais ce changement d’état offre des aspects assez différents chaque fois, selon que l’abaissement de température est plus ou moins rapide et qu’une multitude d’autres circonstances modifient la cristallisation. Ainsi, j’ai remarqué que des huiles de quatre et cinq ans résistaient plus au froid qu’elles ne l’avaient fait à l’âge de un et deux ans, et que les cristaux étaient beaucoup plus blancs, beaucoup plus durs. Il est assez rare de voir deux bocaux d’huile se comporter rigoureusement de la même manière, quoique paraissant dans des conditions identiques pour l’abaissement de température.
§ 3. — De l’huile épaissie par le temps; causes et effets.
Lorsque l’huile est épaissie aux pivots d’une machine, par suite de la détérioration des parties frottantes ou par toute autre cause, le froid augmente l’épaississement, et l’huile présente alors une grande résistance au frottement, ce qui fait varier et souvent même arrêter les pièces d’horlogerie.
La différence qui existe entre ces cas et le précédent, dans lequel nous avons considéré une huile figée sous l’influence d’un froid arrivé graduellement, est que, dans celui qui nous occupe, le froid agit sur la totalité de l'huile et l'épaissit, tandis que lorsqu’elle est bien conservée, c’est un mélange de parties durcies et d’une partie fluide; cette dernière vient aider aux frottements.
Il en résulte que tel degré de froid auquel sera soumise une machine lorsque les huiles sont fraîches aura fort peu d’action sur elle, tandis que, plus tard, si les huiles se sont , épaissies, surtout aux derniers mobiles, ce même degré de froid fera varier ou arrêter la pièce.
L’observation de ce fait montre qu’on s’est souvent mépris sur le mode d’action des changements de température sur la
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marche de la pièce, en imputant au système do correction porté par le balancier ou le pendule, ce qui n’était que l’effet du changement d’état des huiles. Il m’a quelquefois été bien difficile de faire admettre, même par des hommes très-instruits, qu’un chronomètre étant bien réglé comme il doit l’être, soumis ii des températures différentes, ne l’était plus également après deux ans de marche, par les mômes différences de température. Ces observateurs pensaient que le balancier pouvait à lui seul tout corriger, tandis que les écarts amenés par le temps, lorsqu’ils se trouvent dans le changement d’état de l’huile, ne peuvent plus être corrigés par le balancier compensateur.
Cela est si vrai, que, si 1’- ■ »ge les huiles, qu’on re-
mette la pièce dans son état ,j. .tif, sans loucher au balancier, on retrouve les effets de correction tels qu’on les avait obtenus d’abord.
Puisque l’huile épaissie altère la marche de la pièce et la fait varier, non-seulement par la plus grande résistance qu’elle oppose, mais encore parce que cette résistance est plus variable que celle de l’huile restée fluide, c’est un motif de plus pour demander à l’huile, comme qualité principale, de conserver sa fluidité longtemps. Aussi, nous avons dit en commençant ce travail que celte qualité l’emportait sur toute autre à nos yeux. Si tout le mérite d’une huile était de ne pas se figer, il sérail bien facile d’en obtenir d’excellente; il existe des huiles qui ne se figent qu’à de basses températures, et des moyens pour empêcher celle d’olive de se figer.
Pendant l’automne qui précéda l’hiver très-rigoureux de 1820 ou 1821, époque à laquelle je m’occupais déjà de l’huile pour l’horlogerie, j’avais traité de l’huile par l’alcool à 80 degrés pendant quelque temps; ayant séparé l’alcool de l’huile, je la conservais dans un bocal qui fut placé dans le pavillon d’un jardin où se trouvaient beaucoup d'autres bocaux contenant différentes huiles que j’étudiais. Au milieu de cet hiver très-froid, le thermomètre était à 7 ou 8° au-dessous de zéro dans ce pavillon. Le bocal dont je viens de parler n’était pas figé; il était le seul.
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ïfàiis la parfumerie on a des moyens d’empêcher les huiles de se figer. Ainsi, une petite quantité d’huile essentielle, par exemple, ajoutée à l’huile, produit cet effet. Mais tous ces moyens rendent l’huile impropre à l’horlogerie.
En général , comme on a entendu dire que l’huile qui se fige ne vaut rien pour l’horlogerie , on le répète en se gardant bien d’étudier le pourquoi et les distinctions à faire. J’ai vu , au contraire , des artistes très-capables n’admettre que l’huile qui se figeait, non pas à la température de JO à 12", mais à celle de 4 ou 5° au-dessus de zéro.
Les horlogers qui demandent qu’une huile se fige à cette température, pensent t, dans ce fait une preuve que
c’est bien de l’huile d’olive fa point été dénaturée pour lui donner une qualité qu’ils i. considéraient pas comme indispensable. Ce sont ceux i ai , avec raison , repoussent l’usage de l’huile animale dans la petite horlogerie.
Une des mauvaises pratiques que je dois signaler est celleci : les horlogers qui appréhendent que l’huile se fige, exposent en hiver un tlaeon d’huile en dehors d’une fenêtre pour voir ce quelle deviendra. C’est un excellent moyen pour la détériorer et un fort mauvais pour la juger, parce que la manière dont se comporte l’huile sous l’intluence du froid est bien différente, lorsque le froid arrive subitement comme cela a lieu dans ce cas, et lorsqu’il arrive lentement et progressivement comme il agit sur nos pendules, par exemple. En laissant une huile exposée aux changements de température très-fréquents, on la détériore.
En résumé, une huile qui commence à se figer lorsque la température s’abaisse à 4 ou 5° au-dessus de zéro, n’est pas mauvaise par cela seul et peut être employée sans inconvénient. Pour les premiers mobiles de mes pièces j’emploie une huile qui se fige à 15°, sans y avoir trouvé le moindre inconvénient, depuis bien des années, j’en ai même employé qui restait encore figée à 20". Je le dis ici pour ceux qui ont le goût de leur art ; ils essaieront et verront ; mais non pour ceux qui, n'ayant jamais rien étudié sérieusement, rien ob-
SUS L’ lit II. K KM1M.OVÉK K.N IIOIU.OGERIE. 1 (S
tique, pour distinguer ce qu’il contient de vrai cl ce qu'il y a d’erroné.
Les expériences et le réglage ne doivent pas être faits en dehors des limites dans lesquelles la pièce peut se trouver.
Les pièces d’horlogerie sont à l’usage des hommes dans des lieux habités par eux, dans lesquels il est rare de voir la température au-dessous de i ou 5° ; on ne trouvera certainement pas un cas sur mille où il en soit autrement.
Les grandes horloges de clocher sont les seules qui soient exposées aux plus grands froids et aux plus grandes chaleurs; mais il est facile de leur donner la force nécessaire pour résister au froid, et d’ailleurs on ne regarde pas à la seconde avec ces machines.
Dans les pays septentrionaux tels que le Danemarck, la Suède, la Nonvège, etc., je conviens très-volontiers que l’épaississement de l’huile par le froid peut produire des effets bien plus grands que dans les latitudes inférieures. Laissons aux habitants de ces régions le soin de traiter la matière en raison de leur localité; ils sont dans le cas exceptionnel. Tous les autres climats sont dans la règle générale, et c’est de ces derniers que nous nous occupons principalement.
Quand on aurait une huile qui ne se figerait pas à 10° audessous de 0, à quoi servirait-elle dans l’usage ordinaire, puisque nos montres et nos pendules ne sont point sujettes à y être exposées. Est-ce parce que, dans des voyages au nord, des navigateurs ont supporté des froids excessifs? Ce sont des cas trop rares pour s’en occuper, et d’ailleurs leurs montres dans leurs goussets ne se sont point aperçues de cette température. Les montres marines peuvent et doivent être garanties des grands froids par la chaleur d’une lampe; rien n’est plus facile. Quant aux pendules, on n’en porte pas dans les voyages de découvertes.
Je le répète, si l’on s’est autant préoccupé de l’influence du froid sur l'huile, c’est parce qu'on n’a pas fait la distinction entre les huiles qui étaient détériorées et épaissies, et qui dèslors ne doivent plus être considérées que comme le serait une pièce de la machine détériorée et qui doit être changée; et
14i COMSIDÈIUTIONS PRATIQUES
les bonnes huiles, bien conservées dans leur état normal, ne seront point un obstacle à lu marche, nonobstant la propriété de se figer dans les limites que nous avons indiquées. Vouloir en toute chose une perfection idéale qui ne se rencontre nulle port dans les arts, ni dans la nature, est une aberration d’esprit que l’expérience, l’étude, la méditation peuvent seules corriger.