‹ Etudes sur Eugène MontfortChapitre 5 sur 8 · Les Marges, mai · texte numérisé non relu

Les Marges, mai

vement se crée, et si la renaissance de cet enseignement tient à des causes trop complexes pour qu'on puisse l'attribuer à l'effort d'un seul homme, du moins a-t-il pour sa part l'honneur d'v avoir contribué.

Comme critique M. Montfort se jserait assurément placé au tout premier rang de ceux qui font profession de l'être s'il en avait eu l'ambition et que d'autres soins ne l'eussent requis. Mais la poursuite de sa vraie vocation l'entraînant ailleurs, il n'a écrit sur les hommes et sur les œuvres que pour obéir à des impulsions momentanées. II semble que ce soit chez lui à de certaines heures un besoin de conscience d'exprimer son sentiment sur tel auteur vanté ou méconnu. Il le fait alors avec la véhémence que son tempérament commande. Qu'il haïsse ou qu'il vénère,tout sentiment chez lui se traduit avec passion. Pareillement enflammé par l'admiration qui l'anime ou par la condamnation qu'il décerne, il se répand en pages brûlantes qui mettent en relief les beautés ou les tares qu'il discerne dans les ouvrages dont il s'occupe.

Du critique de race il a ces qualités essentielles sans lesquelles il est inutile d'étudier les travaux d'autrui : une impartialité dont la robustesse n'est pas entamée par ce qu'il a de point de vue personnels et particuliers — une justesse de jugement à peu près sans défaillance — l'aptitude aux idées générales sans laquelle il ne saurait y avoir de largeur de vue ni de critique féconde — l'intelligence d'autrui, la faculté d'entrer dans des sentiments étrangers de façon à pouvoir les apprécier avec rectitude— enfin l'ample culture qu'il faut pour faire des rapprochements saisissants

et pour apercevoir à première vue la généalogie insoupçonnée des ouvrages qui lui sont soumis.

Certains de ses articles firent date dans la carrière des écrivains qui les inspirèrent. S'il s'était par exemple, il y a quinze ans, trouvé en possession de l'autorité qu'il détient aujourd'hui, les pages qu'il consacra à M.P.Claudel encore inconnu, eussent produit en leur temps une sorte de coup de théâtre, et ce grand nom mis par lui en lumière serait attaché au sien par le même lien qui unissait à celui de Mirbeau celui de M. Maeterlinck.

Non content de rendre justice aux talents qui la réclament il sait découvrir ceux qui hésitent encore dans les premiers tâtonnements de leurs débuts : la perspicacité de son attention équivaut la justesse de son jugement, et c'est une qualité critique qui ne le cède point à celles du plus éminent faiseur d'articles, bien au contraire.

La manière de M. Montfort critique est celle-là même que nous avons précédemment montrée. Elle fait voir au service d'une intelligence parfaitement équilibrée, mesurée avec précision, sereine même irons-nous jusqu'à dire, des moyens d'expression violents et tumultueux.

Sans doute la pensée exacte et fine, revêtue de paroles séantes et modérées possède un charme tout puissant, mais drapée d'expressions violentes jusqu'à l'excès qui contrastent avec sa sobriété et sa retenue, elle prend un autre caractère et gagne d'autres attraits pleins d'éclat. Ce caractère et ces attraits sont exactement ceux que l'on va reconnaître dans les romans de M. Montfort.

Ses romans forment l'essentiel de son œuvre. C'est l'art où il excelle, et l'on pourrait penser que nous avons singu-

lièrement tardé à en aborder l'examen si l'étude que nous avons faite des autres parties de sa production ne devait éclairer celle qui demeure.

On y retrouve en effet cette puissance et cette tristesse dont l'étrange union donne à tout ce qu'il imagine sa singulière couleur, car il semble au premier abord qu'il y ait une antinomie entre la puissance et la tristesse puisque la tristesse est une diminution d'être. On sait bien cependant que leur alliance se trouve réalisée, sinon souvent, quelquefois du moins, et par les artistes mêmes qui ont atteint les suprêmes sommets de l'art. On n'ose prononcer leurs noms à propos de qui que ce soit, tant sont redoutables certaines comparaisons, et l'on sait bien qu'il faut qu'un homme soit mort pour que l'on reconnaisse qu'il s'aventura lui aussi, par ces lieux vagues où l'on voit

iDes fantômes puissants qui dans les crépuscules Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts{i).

L'impression de puissance que produisent les écrivains tient à différentes qualités que l'on reconnaît chez eux. Les uns, Balzac, Hugo, Zola — noms que l'on s'étonnera peutêtre de voir réunis — tracent un tableau d'une incomparable ampleur où les évolutions de masses énormes de figurants n'empêchent pas que l'on aperçoive le mouvement des individus brassés par le tumulte qu'ils ont entrepris de dépeindre. D'autres, Stendhal, Flaubert, concentrent une lumière intense sur des figures isolées ou peu nombreuses : Mme Bovary, la Sanseverina.

C'est dans cette famille d'auteurs et non dans la première

i. Baudelaire, Les Phares,

qu'il conviendrait de placer M. Montfort. Un petit nombre de personnages suffit pour occuper la scène de ses romans. Parfois, même, dans la Turque par exemple ou dans la Belle-Enfant, le livre entier tourne et se développe autour d'une seule figure dressée en son centre. Les épisodes et les événements mettent successivement en valeur ses différentes caractéristiques comme une lampe tournant autour d'une statue qu'elle éclaire y dessine de grands pans d'ombre et de lumière déplacés selon son mouvement.

Cette manière de faire donne aux œuvres où elle s'emploie une majestueuse simplicité. L'art de M. Montfort tend d'ailleurs toujours à la simplicité. Son récit s'élance parfois d'un mouvement si allègre et si juste que le lecteur doute s'il est séparé des personnages auxquels il s'intéresse par l'interposition d'une sensibilité étrangère à la sienne. Les premiers chapitres des Noces Folles offrent un exemple typique de cet incomparable ton narratif. Par des pages limpides et transparentes ils vous introduisent dans un récit passsionné dont le dessin a cette sobriété, cette netteté dans les contours qui forment le signe de parenté auquel se reconnaissent entre elles les conceptions de M. Montfort et qui les lient les unes aux autres.

On pourrait toujours résumer en une ligne les thèmes psychologiques sur lesquels s'établissent ses romans. Les Cœurs Malades, Les Noces Folles montrent la naissance, l'exaltation et le déclin d'un amour. La Chanson de Naples dépeint l'amour d'une fille pour un homme indigne d'elle, qui la délaisse, ce dont elle meurt. La Belle-Enfant fait voir — fatalité de la passion — une femme insensible aux amours qu'elle provoque pour suivre éperdument celui qu'elle ne peut atteindre. Sujets qui, par leur simplicité, atteignent la grandeur.

L'on reconnaît les grands sujets — et c'est une idée sur laquelle il faut insister — à ce qu'ils peuvent se réduire en quelques mots essentiels ; et lorsqu'ils sont dépouillés jusqu'à n'être plus qu'une ligne incolore, ce qui en reste se trouve encore si frappant qu'il émeut. La preuve au contraire qu'un ouvrage est de moindre qualité c'est quand on trouve en le dégarnissant*de ses développements, une ligne à l'arabesque difficile et contournée. Voilà ce qui explique que le roman d'aventures, quel que soit le talent ou le génie qui s'y puisse manifester, fasse figure d'un genre secondaire — aussi longtemps du moins qu'il demeure pur roman d'aventures, (à la Dumas par exemple) et que les événements qu'il rapporte n'y enroulent point leurs épisodes auteur d'une grande donnée simple comme c'est le cas dans les romans de Stendhal — ou bien, pour revenir à notre auteur, comme c'est le cas dans la Belle-Enfant.

Un être en aime un autre qui ne l'aime point. Deux amants s'aiment ou cessent de s'aimer : thèmes éternels, sujets infinis, consubstantiels à toute littérature et dont seuls peuvent s'emparer pour les revêtir de chair les écrivains du premier ordre.

Outre la simplicité de leur sujet les romans de M. Montfort présentent encore ce caractère commun d'être des romans d'amour, non point toutefois de l'amour sentiment ni du mol attrait des âmes. Il ne faut point chercher ici l'étude complexe des détours du cœur ou l'analyse des lents développements d'une émotion qui s'impose peu à peu à un esprit qu'elle dominera. Non, c'est le sounie d'une sensualité débordante qui circule dans ces pages pour y répandre sa chaleur et son âpreté. Les personnages que l'on

y rencontre sont tous esclaves de leurs sens, depuis l'adolescent réservé qui anime le Chalet dans la Montagne de ses brûlantes aspirations, jusqu'à ce farouche Ecartelance que l'on voit dévoré dans la Belle-Enfant de désirs qu'il ne parvient à assouvir que dans le sang.

La recherche ou l'usage d'une volupté frénétique mêle en des postures douloureuses ces êtres qui pensant pouvoir découvrir dans l'enivrement de leurs sens une consolation se dessèchent, se corrompent et se voient ensuite, comme des damnés inaptes à tout bonheur (i).

Des damnés, c'est des damnés que nous montre M. Montfort nous guidant à travers un paysage d'enfer. Au cours de cette tragique exploration il a contemplé l'infernal des passions. Que l'on s'étonne après cela que son œuvre soit imprégnée d'une telle désolation ! Il a fallu la pitié que lui inspirèrent ces tortures humaines pour mêler une sorte de funèbre enchantement à ces romans atrocement voluptueux.

Si M. Montfort s'est de la sorte attaché à la peinture de cette passion c'est qu'il a vu en elle, sommes-nous enclins à penser, l'expression la plus intense de la vie. Tout ce qui la manifeste, fût-ce d'une manière moins immodérée,attire et retient son avide curiosité. Il ne se détourne d'aucun spectacle s'il doit en augmenter l'expérience du monde qu'il élabore pour lui, et de cette vie qu'il aime si ardemment, il restitue les aspects avec une exactitude singulière. Ses meilleures pages rendent un son si véridique qu'il déchire : une main chirurgienne a recueilli ces larmes et ce

r. Les Cœurs Malades, p. 168.

sang, un œil de peintre a fixé ces gestes et ces décors changeants.

Poursuivant l'insaisissable réalité il se dépayse sans cesse. Soit sous des ciels nouveaux, soit à travers les classes de la société, il voyage, recherchant derrière les manifestations essentielles et les gestes de la passion quelque chose qui lui échappe sans cesse. Une étrange inquiétude, un besoin de mobilité qui ne saurait s'apaiser le mène et le conduit.

Ce qu'il poursuit, c'est une beauté idéalement vierge, une humanité plus alerte, moins civilisée, dont la vie serait plus différenciée et que le progrès n'aurait pas uniformément standarisée.

J'aime le souvenir, semble-t-il dire, de ces époques nues dont Phébus se plaisait à dorer les statues.

Il a ressenti d'une façon poignante cette anxieuse nostalgie baudelairienne

L'homme, élégant, robuste et fort avait le droit d'être fier des beautés qui le nommaient leur roi. -

et ce sentiment a de quoi surprendre chez un homme épris par ailleurs de modernisme qui trouve au lieu de ce qu'il cherchait

des visages rongés par des chancres du cœur et qui lui aussi les chérit singulièrement.

Ainsi, il va et vient sans cesse de ce qu'il y a d'extrême dans la civilisation de notre temps à ce qui peut demeurer dans notre époque de spontanéité native — et qu'il va

rechercher aux confins du Maroc, dans les campagnes d'Italie ou d'Espagne, dans quelque ilôt perdu sur l'océan. Pareil à un matelot que tourmente en mer l'appétit des escales et que le large appelle lorsqu'il revient à terre, une passion alternative, un double goût le torturant sans fin déterminent la tristesse incurable qui s'exhale de son œuvre. Bien irrémédiablement, ^n effet, puisqu'en dernière analyse ce qui opprime ses personnages, aussi bien la Turque pitoyable que Lina des Noces Folles ou que Didier Cassenoir, c'est l'excès de cette civilisation à quoi l'on ne peut échapper et dont on ne peut pas plus remonter le cours que celui des jours.

Il est dur de ne pouvoir supporter le présent.

Le seul soulagement qui s'offre aux âmes de cette sorte c'est d'aiguiser des traits acérés, c'est de railler le train du monde avec une cruauté qui confine à la méchanceté — ou bien encore d'observer la seule des passions humaines dont la sauvagerie soit indisciplinable, l'amour, et de prendre un malin plaisir quand éclate aux yeux du monde scandalisé un érotisme irréductible, qui fait craquer le vernis des conventions sociales et qui se montre sournoisement comme le pied obscène d'un Satan déguisé. Ah ! basfonds de Montmartre ou de Marseille se peut-il que votre odeur complexe puisse seule consoler certaines [âmes sevrées des souffles du désert ou de l'océan!

La rudesse de l'œuvre de M. Montfort tient à l'union contraire de ces éléments. En peut-on lier de si éloignés d'une manière exactement unie ? Le devrait-on même ? Ne faut-il pas, dût-il en résulter un grincement, que cette nostalgie passionnée et cette inquiétude de la réalité soient

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mises en contraste ? Elles le sont en effet, avec un art sobre, large, simple.

La technique de M. Montfort est exempte d'apprêt et d'affectation. Ses façons de mettre en lumière les traits essentiels de ses compositions semblent spontanées et instinctives. Là encore son tempérament se révèle dans son art ; à la puissance correspond une écriture massive, où la trouvaille étincelle parfois comme une brisure luisante dans un bloc de minerai. La tristesse corrosive détermine un style sombre alors même qu'il est coloré, et des harmonies gémissantes alors même qu'elles sont reposées.

L'esprit caustique se traduit en saillies dont le sel tient à la rencontre des idées, non pas aux ingéniosités de la forme. M. Montfort méprise les mièvreries du jeu d'esprit ou du jeu de mots : sa robustesse n'en a que faire.

Ce n'est point par hasard qu'il a désiré voir un de ses ouvrages illustré par le peintre Marquet. Entre leurs créations se découvrent toutes les analogies et les parentés que peuvent admettre des œuvres appartenant à des domaines aussi étrangers l'un à l'autre que le sont la peinture et la poésie.

C'est la même couleur violente et rude, le même dessin sûr et résumé, là même façon de se poser en face de la nature avec une savante ingénuité. C'est une âme complexe qui prend le masque de la simplicité. C'est un art enfin qui n'a jamais cherché à séduire, qui a méprisé tous les moyens de plaire, et dont on remarque tout à coupqu'il s'est, depuis longtemps, imposé.

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