INTRODUCTION
L'homme dont nous présentons ici la biographie, appartient à toute l'Europe protestante. Il est né en Italie , et c^mme il a été obligé de la qvitter à cause de ses opinions, nous pensons que nous ne pouvons mieux commencer notre triamiil, que par quelques observations sur les destinées du protestantisme italien.
On dit fort souvent que Tltalie , au commencement du seizième siècle , semblait être mieux préparée pour recevoir la réfcMrme, que beaucoup d'aulres contrées. On cite à Tappui de cette assertion l'horreur que devaient inspirer les énormes et scandaleux abus du dei^é et de la cour de Rome; la civilisation, polie des grands et des gens de lettres | les nomlnreux hérétiques qui de temps à autre s'étaient montrés en Italie , comme les Patarins et les Henriciens; les restes de ces sectaires encore secrètement répandu^ et confondus avec les Yaudois; les différens essais de réforme qui n'avaient pas été tentés sans succès, depuis l'iconodaste Qaude de Turin jusqu'au rq[>ublicain Savonarole; l'ardeur même, avec laquelle on reçut les premières nouvelles des événemens qui, vers 1&30, se passaient au«<leU des Alpes; la rapide pr(^>agation des ouvrages de Luther, de Melanchthon, deZwingli; les communes protestantes qui furaat oi^nisées dans la plupart des villes italiennes , — > tout
cela, dit-on, proitre suffisamment qu'en Italie ia réforme aurait dû trouT^ de nombreux partisans. Mais alors déjà ce malheureux pays n'était plus «pie la ruine de son ancienne grandeur; il est Trai que sur cette ruine avaient chanté les plus grands poètes des temps modernes, et qu'au milieu de ses débris s'étaient épanouis, comme des^ fleurs, les arts les plus sublimes; il est vrai que les;demiers sayans 4e la Grèce, de cette autre ruine d'un monde si beau , y avaient été reçus avec enthousiasme; mais qu'ont-iis pu faire contre le torrent de corruption qui avait englouti cette nation déchue?
Au temps dont nous parlons, cette corruption est à son comble; une effroyable anarchie s'est répandue sur tout le pays; celui-ci est divisé en une vingtaine de petits Etats, qui se haïssent, se font des guerres continudles, et ,sont autant de foyers de luxe, de volupté, d'oppression, de vices de tout genre* Cet infortuné peuple n'a plus même assez de force pour résister à l'invasion étrangère , le plus grand malheur qui puisse arriver à une nation ; les Français, les Allemands, les Espagnols en font le théâtre de leuni guerres, et les villes italiennes sont chaque fois la proie du vainqueur. Partout régnent la perfidie, l'ignorance, la superstition. Une fausse civilisation couvre encore de son éclat trompeur toute cette immoralité; l'enthousiasme pour les arts est encore dans tous les cœurs; Florebce est honorée du noin d'Athènes du moyen âge; de mauvais poètes sans nombre peuplent la patrie de Virgile;, on affecte un scepticisme railleur et spirituel à l'égard des choses les plus saintes; on vend des indulgences et on bâtit Saint-Pierre def Rome , mais quant à la religion , ^on ne s'en soucie plus.
C'est en vain qu'au quatorzième siècle déjà Dante Alighieri avait élevé sa voix pour flétrir les injustices papales , et pour jeter à ses compatriotes ses énergiques imprécations contre leurs crimes^ c'est en vain que Pétrarque avait gémi sur la Babylone d'Avignon ; c'est en vain que Laurent Valla avait reproché aux théologiens de son temps, leur. grossière ignorance, et que Poggio Bracciolini avait publié son éloquente et pathétique relation de la mort de Jérôme de Prague; c'est en vain que la philosophie était cultivée avec ardeur, et que Platon avait retrouvé de nombreux admirateurs chez ce peuple plein d'imagination et de poésie; c'est en vain que le moine de^Florence avait pecoué la nation italienne au nom de la' religion et de la liberté , et lui avait annoncé les plus grands malheurs^ si die persistait dans son avilissement; ni la poésie, ni l'éloquence, ni la
philoâophie, n'aTaient assez de forée pour combattre le sombre «itémon qui tenait enchaînée l'ancienne reine du monde. Elle ne produisait plus que quelques hommes de lettres qui, malgré leurs talens, obâssaient aux passions de leur époque et ne sacrifiaient qu'à leur intérêt particulier; on s'eflfbrçait de parler un bon latin 9 mais on ne pensait guère aux moeurs; le cardinal Bonbo est l'expression vivante de cette époque de honte et d'abaissement, qui a pu admirer un homme aussi infôme que l'Arétin 1
Quel succès pouvait donc attendre la réforme dans un parjrs comme celui-ci ? Ne pouvait-on pas prédire dès le commencement quelj serait son sort ? Presque tous ceux qui l'ont adoptée sincèrement en Italie ,' — car.là aussi il y avait dans la foule des cœurs purs et tourmentés du besoin de revenir à la vérité , — ont été obligés de se cacher d'abord, de fuir ensuite, et de.termhier dans l'exil une existence agitée et pleine d'amertume. Avec l'enthousiasme commun aux peuples du midi , beaucoup d'Italiens se déclarèrent pour Luther, et sa doctrine; ses écrits se répandirent avec rapidité, et bientôt les principales villes eurent des églises protestantes. La noble et pieuse princesse de Ferrare les prit même ouvertement sous sa protection , et fut imitée en cela par Marguerite de Savoie; des ecclésiastiques italiens correspondirent avec les réformateurs allemands, 'et traduisirent la bible en leur langue, et il semblait réellement ^que la nouvelle .doctrine dût être assez heureuse en Italie» surtout parce qu'elle s^appuyait sur 'les :éthdes classiques.
- Mais la première persécution lîit aussi la première épreuve du zèlede ces protestans; quelques-uns résistèrent et émigi^rent, d'autres tombèrent entre les •mains de l'inquisition et furent punis par elle; la plus grande partie se laissa effrayer et quitta l'hérésie aussi facilement qu'elle l'avait adoptée; de telle sorte que, dès l&7ft, la réformation fut preisque généralement éteinte en ItàHe. L'influence <)e l'empereur d'Allemagne, les persécutions des papes et l'indifférence 'des masses, accoutumées depuis long-temps à la vue. des abus et des vices du . dergé, avaient produit ce résultat. Peut-être que si les iiéformateurs italiens s'é- . taient davantage adressés à l'imagination de lieurs compatriotes ,' s'ils leur avaient parié plus souvent de la liberté politique, peut-être que dans. ce cas ils auraient ' eu des succès universels K Mais comme ils prêchaient avant tout la correction
1 8iimon4i , ffUtoire dès r^mbliques itéOieunes, Paris i819. t. XII. p. 04^ .
des mœura, rindépendance des opinioiiSy la résignation dans la aàBèrej la grande majorité du peuple ne comprit pas leur langage et les repoussa.
C'est ainsi que dans cette belle et nudbeureuse Italie, le cri d'émandpation jeté par Luther et Calvin n'a trouvé que si peu d'échos , et que jusqu'aujourd'hui elte ne s'est pas encore relevée de son abaissement. Et pourtant le sol italien a été constamment fertile en grands et profonds penseurs! Tant il est vrai que la nature humaine conserve sa dignité au milieu même dés ténèbres, de l'esdavage et de la superstition I Mais presque toi|8 «es hommes sont atissi devenus des martyrs, et n'ont recudlli sur leur passage que des Couleurs et des persécutions, et plus d'une fois leur carrière s'est terminée sur un édiafaud. On n'a qu'à penser à Dante, mangeant si souvent le pain amer de l'exil; au Tasse, enfermé dans uft hôpital de fous; à Macchiavel , défendant la liberté expirante de sa patrie, et en butte à la haine de ses tyrans; à Savonarole, passant à travers les flammes d'un bûcher pour entrer dans l'église triomphante; à tant de prot^tans brûlés par l'inquisition, comme Fanini et Cameseca, ou dierchant un reiuge sur la terre étrangère," comme Yermigli, Zanchi, Oddno, Laie Sodn; à cet infortuné Giordano Bruno, qui a eq)ié sur le bûdier le tort d'avoûr rêvé l'identité de Dieu et de la nature ; à Y ico enfin , essayant la solution du problème des destinées humaines , et mourant dans la misère 1 Qu'a fait l'Italie pour tous ces hommes ? Comme jadis le peuplé d'Athènes, die en a dressé à (pielques-vns des statues, et leur a payé un tardif tribut d'hommages et de E€^;rets. Mais d'autres sont encore là qui attendentleur réhabilitation ; leur patrie ne la leur accordara pas encore. C'est donc à nous , étrangers, à nous, dont lés pères les ont fait asseoir à leurs foyers , et qiii profitons encore des fruits de leur vertu et de leur enseignement, c'est à nous à râiabiliter leur mémoire et à tâcher de leur élever un monument. Quelque faible qu'il soit, il témoignera toujours de notre pieuse vénération pour les grands noms qui y seront inscrits.
Nous nous sommes souvent étonné en voyant que le caractère distinctif de pr^que tous les réformateurs italiens, était une douceur et une modérati<m auxqudles on ne s'attendrait pas de la part d'hommes nés sous le ciel brûlant qui couvre-leur patrie. Ils n'ont m l'héroïque audace de Luther ni l'ardeur passionnée de quelques réformateurs français; ce qui leur est particulier, c'est un esprit doux et bienveillant qui recherche partout l'union et la fraternité, et qui s'applique à condlier toutes les discordes. Il parait que ces âmes fortement tren^pées ,
éprouvées par les malheurs et les persécutions, aTaient déposé tout ce qu'elles avaient de trop violent, et étaient arrivées aiiisi i ce degré de foi et d'amour ^jue l'on atteint si difficilement, et où l'on prie même pour ses ennemis. De nos jours encore, nous avons vu un touchant exemple de ce genre; Silvip Pellico, ce caractère si pur, nous a montré quel effet l'oppression produit sur le chrétien , et a prouvé en même temps'que sa pauvre patrie, qui aura sans cesse toutes nos sympathies, n'est pas encore morte tout-à-fait.
On nous demandera peut-être si nous plaignons l'Italie de ce que la semence de la réforme n'y soit tombée que sur des rochers où dans des broussailles; nous répondrons de cœur et d'âme : Oui, nous la plaignons profondément. Mais nous ne pouvons savoir quel a été le plan de la Providence, en permettant que cette semence y fillt étouffée, et quel sort elle a réservé à ce peuple. Toujours est-il que lui aussi, il reconnaîtra un jour la vérité; mais il n'est donné à aucun mortel de dire quand cette époque arrivera. D'ailleurs , comme c'est Dieu qui mène l'humanité , la question du temps est inutile et même impie ; l'éternité est à Lui , et comme il a tout créé, il ne manque pas de moyens pour accomplir ses suprêmes volontés. Si le présent nous attriste quelquefois , si le spectacle de ce qui se passe autour de nous nous accable, si nous croyons entendre connue un bruit lointain de nouveaux bouleversemens qui s'approchent, prétons aussi notre oreille à ces voix qui s'élèvent de toutes parts pour demander le retour à Dieu , et souvenonsnous que dans les temps les plus obscurs, sa parole a suffi pour produire la lumière. Notre devoir est de prêcher cette parole, sous toutes les formes, afin d'agrandir le règne fondé par le Christ et d'écarter tout ce qui pourrait en troubler ta paix. Le travail que nous soumettons aujourd'hui à' l'examen de nos maîtres vénérés, n'a pas été écrit dans un autre but^ car pour nous, l'histoire n'est qu'une sorte de prédication»