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Poèmes barbares, Kain

« Dorothée descendit avec Hermann au bas des larges degrés, et tous deux s'assirent sur le petit mur qui entourait la source. Elle se pencha sur l'eau pour puiser. Hermann prit l'autre cruche et se pencha comme elle. Et ils virent leurs images se balancer, réfléchies dans l'azur de la source, et s'incliner l'une vers l'autre et se saluer amicalement dans le miroir. Laisse-moi boire, dit le jeune homme gaiement. Elle lui présenta la cruche. Puis ils se reposèrent tous deux, familièrement appuyés sur les vases. »

Quand ils se lèvent pour partir, Dorothée prend les deux cruches par l'anse et monte les degrés. Hermann, obligeamment, offre d'en porter une. Elle refuse, pour deux raisons, l'une physique, l'autre morale : l'équilibre établi rend la charge moins lourde, et celui qui sera tout à l'heure son maître ne doit pas la servir.

Voilà, dans l'espace d'une douzaine de vers, cinq ou six tableaux différents; mais ce sont des tableaux poétiques par excellence : délicieux pour l'œil de l'imagination, ils ne plairaient pas autant s'ils étaient présentés matériellement aux yeux du corps.

L'image souriante des deux amoureux, réfléchie dans le miroir de l'eau, risquerait de faire, en peinture, une grimace ridicule; et comment un peintre ou un sculpteur pourrait-il nous donner la sensation de l'équilibre avec deux cruches de grandeur inégale, à moins de nous montrer moins d'eau dans la grande que dans la petite? que ferait-il de ce grand garçon montant l'escalier, à la suite de

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Dorothée, les bras ballants et les mains vides? Leconte de Lisle a pu, par exception, sculpter en vers de véritables statues; mais l'exception ne détruit pas la règle générale, et l'instinct plastique de Gœthe demeure subordonné à un sens de la poésie, grâce auquel son style ressemble à celui du statuaire par la puissance et l'éclat du relief, sans que. son art imite d'un art trop différent la méthode ni les formes.

Le poème à' Hermanyï et Dorothée emploie, nous

l'avons vu, beaucoup de tours et de mots que leur

grande conformité avec le langage naïf d'Homère a

fait taxer trop sévèrement d'imitation toute factice, de

pur et simple jeu d'esprit. J'ai dit plus haut la raison

d'être de cet artifice ingénieux. Avouons cependant

que la critique conserverait une partie de sa justesse

s'il y avait, dans l'œuvre de Gœthe, contradiction

entre le fond et la forme, entre les sentiments, les

idées, les faits, les caractères, et leur expression.

Cette contradiction choque dans la Louise de Voss.

Mais, ici, l'absolue simplicité du fond des choses,; leur vérité de tous les temps, leur humanité de tous les heux rendait naturel et presque nécessaire un style renouvelé du patriarche de la poésie.

Iphigénie en Tauride, Hermann et Dorothée sont les deux chefs-d'œuvre classiques de Gœthe. De tous les grands ouvrages de la poésie moderne, ce sont peutêtre les plus purs et par l'inspiration morale et par l'exécution. Aucune défaillance de l'Ame ni de la

main n'a souillé d'une tache ou du moindre défaut la chaste et ravissante beauté de ces deux marbres. Mais la sublimité morale d'Iphigénie repose sur une base trop étroite, et l'œuvre entière est trop raffinée pour pouvoir charmer d'autres lecteurs qu'un nombre extrêmement petit de délicats.

Le second poème est supérieur en somme, parce que, en faisant les délices de l'homme de goût, il a de quoi toucher — jusqu'à un certain point — la masse grossière et illettrée.

Infidèle une l'ois, par bonheur, à ce qu'il y avait de faux dans ses principes et de mauvais dans ses habitudes, Gœthe a écrit de suite et de verve les neuf chants à" Hermann et Dorothée, au lieu de les composer lentement par morceaux et de les reprendre à froid comme les chapitres de Wilhelm Meister ou les scènes de Faust; il n'a pas confessé dans cet ouvrage, comme dans ses autres productions, les faiblesses amoureuses de sa vie; enfin, il l'a rendu capable d'intéresser tout le monde, doctes et ignorants, philistins et artistes, lui, l'homme dédaigneux de la grande et large publicité, faisant son chef-d'œuvre le plus fin et le plus exquis d'un conte populaire qui parle au cœur des petites gens.

Le Faust de Gœthe a sa source dans une légende du xvi^ siècle d'une grande simplicité.

Un homme, un savant docteur, a fait un pacte avec le diable : aux termes de ce pacte, il aura le diable à son service pendant vingt-quatre ans pour satisfaire tous ses désirs; de son côté, il s'engage à renoncer à Dieu. L'échéance arrivée, il meurt et devient la proie de l'enfer.

Cela est net, à la portée de toutes les intelligences; l'imagination peut varier à l'infini les détails de l'histoire, mais l'histoire elle-même est des plus simples, et ce qui achève de lui donner la naïveté parfaite d'un récit populaire, c'est qu'e//e est vraie. Le docteur Jean Faust a réellement vécu. On cite les dates, les lieux de sa naissance, des prodigieux ou scandaleux exploits de sa vie, et de sa mort terrible.

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L'aventure peut aussi, sans devenir moins claire et moins satisfaisante, recevoir une conclusion heureuse. C'est ainsi qu'elle s'est terminée pour le clerc Théophile, héros de la littérature du moyen âge, qui avait vendu son âme au diable, mais qui se repentit et fut sauvé. La damnation par le péché, ou le salut par la repentance : point d'autre conclusion pour la droite logique du peuple chrétien.

La plupart des lecteurs du chef-d'œuvre de Goethe appartiennent naturellement à cette honnête moyenne d'esprits qui, ayant hérité des croyances traditionnelles, raisonnent encore instinctivement comme raisonnaient leurs pères. Comment ne seraient-ils pas déconcertés lorsque, après avoir lu la première partie de Faust, qui n'est qu'un fragment interrompu, ils parcourent la seconde pour voir comment cela finit, et qu'ils arrivent à l'étrange conclusion de tout le poème? Faust pèche, ilneserepentpas, et il est sauvé! On a beau prétendre que la philosophie n'a rien à faire dans l'interprétation de Faust, il faut évidemment expliquer avant tout ce paradoxe étonnant, aucune intelligence — même sommaire et superficielle — du poème, et par suite aucun plaisir de l'esprit, n'étant possible sans cette première et indispensable clarté.

Goethe avait rejeté le christianisme, n'en gardant que la partie poétique, la mythologie. Il se faisait du monde une idée plus voisine du système panthéiste que d'aucun autre. On sait, d'une part, que la lecture de Spinoza l'avait souverainement éclairé et calmé; d'autre part, on comprend qu'il ne faut point attendre

d'un amateur tel que notre poète une doctrine philosophique rigoureusement enchaînée dans toutes ses parties. La morale de Fichte pourra donc très bien se marier à la métaphysique de Spinoza dans sa pensée. Dieu, pour lui, c'est l'activité créatrice répandue dans tout l'univers. Le bien est la loi et le but du monde; le mal n'a point d'existence positive, il n'est, dans l'ensemble de l'œuvre divine, que la négation passagère et finalement impuissante du bien, le retard ou l'obstacle d'un jour opposé à sa réalisation, une sorte d'antithèse nécessaire pour donner au bien sa réalité et son prix, de môme que, sans les ténèbres, la lumière n'aurait ni valeur ni sens^ Et voilà pourquoi Goethe ne pouvait pas prendre au sérieux son diable, comme les vieux poètes des siècles de foi. Quel que soit l'apparent succès du Tentateur dans l'entreprise de la perdition de Faust, et ce succès eût-il môme paru encore beaucoup plus triomphant, il était de toute impossibilité que la victoire restât réellement au mal, c'est-à-dire au néant.

Méphistophélès a parfaitement conscience de son impuissance radicale et définitive en face de l'universel progrès du monde, puisqu'il se nomme luimôme « une partie de la force qui en voulant le mal fait le bien », et puisqu'il dit à Faust : « Il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. Ce qui s'oppose au rien, le réel, quelques peines que je me sois données, je n'ai jamais pu l'entamer. Flots,

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