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PREMIÈRE PARTIE

Avant d'étudier les principaux chefs-d'œuvre de Gœlhe, on essaiera de donner une idée d'ensemble de son caractère et de son génie, en le comparant aux deux hommes de lettres les plus illustres de T^Vllemagne, dans le dernier quart du xvin" siècle : à son grand précurseur, Lessing; à son grand contemporain, Schiller.

Le plus grand homme de l'Allemagne littéraire, Gœthe à part, est Lessing. Schiller a peut-être un nom plus illustre, surtout à l'étranger; mais, pour l'initiative originale, l'activité utile, l'influence, Schiller pourtant n'est pas son égal.

Lessing, prince des critiques, Gœthe, poète souverain, sont les vrais fondateurs de la littérature classique allemande.

L'inégalité de fortune, la différence des conditions

matérielles de la vie établit entre Lessing et Gœthe un premier contraste, qui ne doit point passer inaperçu, car il est de grande conséquence.

Lessing était pauvre; du commencement à la fin de sa carrière, il n'a cessé de sentir l'aiguillon de la nécessité, duris urgcns in rébus egesias. Le besoin de vivre le stimulait au travail et le métier d'auteur était son gagne-pain. La pauvreté est dure pour les natures fières, car elle contraint l'homme à dépendre des autres hommes, non seulement de ses égaux, mais souvent aussi de ses inférieurs, d'ignorants et de sots qu'il méprise. La licrté de Lessing eut beaucoup à souffrir de ce genre d'humiliation. De là une certaine amertume qui se mêle à sa force, une antipathie instinctive contre tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun par la seule vertu du hasard ou des préjugés, un tempérament révolutionnaire, une rudesse démocratique et plébéienne de caractère, de langage, de mœurs. Gœthe, au contraire, n'a jamais connu la fortune adverse. Il n'a jamais eu à peiner, à lutter, pour conquérir sa place au soleil. Dès le début, son existence s'annonce facile et heureuse, et bientôt l'amitié d'un prince vient l'accoutumer jusqu'à sa mort à traiter les grands d'égal à égal. La continuité de l'aisance, du bien-être, de même que la persistance du mauvais sort, ne peut manquer d'agir très profondément sur le caractère et Ihumeur. Aucun moraliste ne refusera de rattacher à ce train régulier et fortuné d'une vie passée presque tout entière dans l'intimité de personnes illustres une bonne partie au moins de

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la sérénité olympienne de Gœthe, de ses goûls arislocraliqucs, de son aversion pour la foule et pour les tumultes populaires.

Lessingestun combattant. Ses poésies elles-mêmes, drames ou fables, sontdes armes; je veux dire qu'elles n"ont pas en elles-mêmes leur fin, leur raison d'être, mais qu'elles sont des instruments au service de quelque idée qu'il a surtout à cœur de faire triompher. Gœthe est un artiste pur. Pour lui, l'art est la grande affaire. 11 envisage la réalité au point de vue poétique. De tout événement dont il est spectateur ou dans lequel il a été acteur lui-môme, il cherche à dégager le côté intéressant, propre à recevoir une forme artistique. Ses poésies, œuvres de circonstance, personnelles même pour la plupart à l'origine et par le sujet, deviennent impersonnelles par la largeur de l'expression qu'il donne à sa pensée et par l'objectivité dont il se pique. Il se délivre d'un sentiment qui l'obsède en faisant de sa passion une élégie, un roman, un drame, et, dans le cours delà composition, il en vient à se rendre indépendant de son œuvre, à s'en désintéresser, à s'en détacher à tel point qu'à la fin elle ne semble plus même le toucher. Au fond, Gœthe n'est ni indifférent ni insensible; mais il a toutes les apparences de la Iroideur, parce que sa plus grande préoccupation est d'être calme, de maintenir l'équilibre de sa propre nature, en communiquant à ses ouvrages cet air de majesté tranquille qui distingue ceux de la belle antiquité et où il fait consister le beau idéal. Bref, il y a cette première dif-

fcrence entre Lessing et Gœthe, que Gœthe est un homme arrivé, reposé, Lessing un homme en marche et en lutte.

« Il est curieux, disait un jour Eckermann à Gœthe, de voir comment Lessing, dans ses écrits théoriques, dans le Laoconn, par exemple, ne marche jamais droit vers un résultat, mais nous fait faire une sorte de course philosophique à travers les deux opinions contraires, puis à travers le doute... Nous assistons au travail de la pensée et de la découverte plutôt que nous ne recueillons de larges vues et des vérités propres à exciter notre propre méditation et à nous rendre nous-mêmes créateurs. » — «Vous avez raison, répondit Gœthe ; Lessing a même dit une fois que, si Dieu voulait lui donner la vérité, il refuserait ce présentet préférerait le travail delai^cherche... Lessing, fidèle à son naturel polémiqâcVmmait à s'arrêter dans la région des contradictions et du doute. Distinguer^ voilà son affaire, et il était merveilleusement servi dans ce travail par sa grande intelligence. Moi, vous me trouverez tout autre; je ne me suis jamais engagé dans les contradictions; j'ai toujours cherché à niveler les doutes qui s'élevaient en moi, et je n'ai exprimé que les résultats auxquels je parvenais. » Gœthe haïssait la polémique; Lessing s'y trouvait comme dans son élément, il s'y délectait et il en vivait.

La popularité des grands écrivains étrangers dans notre pays dépend surtout de la façon dont ils ont

parlé de la France et de sa littérature; c'est un sentiment trop naturel pour qu'il soit tout à fait juste de le mettre sur le compte d'un excès de vanité nationale de notre part. Nous aurons toujours un faible pour Henri Heine, par exemple, à cause de sa grande tendresse pour la France, tandis que Guillaume Schlegel — quelques mérites qu'il puisse avoir d'ailleurs — ne cessera jamais de porter chez nous la peine de ses jugements passionnément injustes sur nos grands hommes.

Gœthe et Lessing sont aussi, par suite de leurs sentiments très différents pour notre littérature, très diiïéremment estimés du public français. Des paroles sur Molière comme celles qu'on a recueillies de la bouche de Gœthe, et que nous savons tous par cœur, suffisent pour nous rendre cher celui qui les a prononcées; le nom de Lessing, au contraire, demeure malheureusement associé dans notre esprit au souvenir des témérités de sa critique à l'égard de Corneille et des témérités plus grandes de sa poésie, le jour où il a prétendu en remontrer à La Fontaine dans l'art de composer des fables.

Ce qui, plus que tout le reste, nous charme et nous ravit chez Gœthe, c'est cette ouverture d'intelhgence, cette largeur de sympathie, cette curiosité universelle, ce don admirable de comprendre tout, d'aimer tout, de s'intéresser à tout, qui fait de lui non seulement un homme du xw" siècle, mais le poète du siècle par excellence, l'incarnation la plus parfaite du génie cosmopolite de notre âge. Lessing est beaucoup

plus loin de nous. C'est au xviir siècle qu'il appartient encore, étroitement, exclusivement, malgré toute la puissance et la pénétration de son esprit, malgré sa forte et salutaire action sur son époque, malgré le grand pas en avant qu'il a fait faire à ses contemporains. Il est le premier critique de son temps; Voltaire lui-même n'est pas de sa force; mais l'arme dont il se sert avec tant de supériorité est la même, il faut bien le reconnaître, que celle dont s'étaient toujours servis les grammairiens, les rhéteurs, les pédants, les abbés d'Aubignac, les P. Le Bossu de l'ancienne école et toute la postérité d'Aristotc : cette arme, c'est la méthode dialectique^ la définition, le raisonnement à outrance, appliqués aux choses de sentiment et aux questions de goût.

L'indépendance du jugement esthétique en face de toutes les formules, de toutes les théories, — ce grand principe que Kant devait logiquement établir et que l'auteur de la Critique de V Ecole des Femmes^ avait, en se jouant, éclairé d'une si vive lumière, — Lessing n'y a pas assez réfléchi. Il croit, lui, le libre penseur et le grand émancipateur des esprits, à des vieilleries bien gothiques : il ajoute encore foi à « la parole du maître », à l'autorité d'Aristote dictant pour la république des lettres un code définitif de lois ; luimême il dogmatise et pose des règles absolues en matière de goût. Il n'a pas eu la vision féconde do la diversité infinie des génies nationaux et de l'éternel renouvellement des formes de l'art. Trop intelligent pour n» pas comprendre que chaque peuple, que

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chaque âge doit avoir une poésie qui lui soit propre, Lessing n'a prêté à cette vérité si neuve et si riche qu'une attention superficielle et distraite : c'est à d'autres esprits que le sien qu'elle devait révéler toutes ses conséquences; c'est en d'autres mains que les siennes qu'elle devait faire une révolution, ruiner l'édifice vermoulu de la vieille critique et créer la critique moderne.

Dans ses jugements hostiles sur la littérature française, Lessing s'est montré mauvais historien et encore moins bon philosophe; mais ce qu'il faut se hâter de dire à la décharge de ce grand homme, c'est que l'heure où il écrivait était absolument inopportune pour porter sur nous le calme jugement de l'histoire et de la philosophie. On était en pleine guerre. L'Allemagne s'était révoltée contre la prétention insupportable du goût français de s'imposer à l'Europe entière et de lui faire la loi. Lessing était l'auteur et le chef de cette légitime insurrection. Que devait-il faire? une seule chose : chasser l'étranger. Il le fît. Si les articles de la Dramaturgie de Hamboxirg ne relèvent pas toujours de la grande critique, de la critique tranquille et sereine, à la façon des philosophes et des historiens de l'art, ils sont de la critique militante et de la meilleure qu'on ait jamais faite. En matière de critique militante, il n'y a qu'une question à poser : A-t-elle eu gain de cause? a-t elle vaincu l'ennemi?

Lessing est resté maître du champ de bataille; c'est assez pour sa gloire. La victoire obtenue, l'Allemagne

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mise en possession d'elle-même, Gœthe à son tour viendra, régnera en paix dans l'empire que Lessing lui a conquis, tendra la main aux Français, et sera juste.

La littérature allemande n'a pris rang parmi les grandes littératures de l'Europe que fort tard, à une époque où la réflexion avait partout remplacé la naïveté. De là résulte cette conséquence générale, qu'en Allemagne, chez tous les auteurs d'imagination, la critique et la poésie régnent ensemble et se partagent l'empire à peu près également. Gœthe et Lessing sont donc à la fois grands critiques et grands poètes. Mais il y a entre eux cette différence, que Lessing, ne critique, est devenu poète par un acte de sa volonté, au lieu que Gœthe, né poèic^ est devenu critique par entraînement, par la force de l'exemple, et en suivant la pente du génie allemand en général plutôt que celle de son propre génie.

Par nature, Gœthe est un artiste, non point un philosophe. Sa fonction, sa joie est de créer, et créer, pour lui, c'est donner la forme; il a une antipathie instinctive pour les abstractions, pour les théories, pour la métaphysique. « Toute théorie est grise, dit Méphistophélès ; mais l'arbre précieux de la vie est vert... Un individu qui spécule est comme un animal promené par un génie malin sur une bruyère aride, tandis qu'à l'entour s'étend un gras pâturage. » Et le conseil que Méphistophélès donne à Faust est de se lancer dans le monde pour jouir de la vie.

Ainsi a l'ail Gœthe, au moins pendant les années de sa verte jeunesse et de sa belle activité créatrice. C'est durant cette époque d'heureuse fécondité que le poète pouvait dire : « Je préfère ignorer toujours les principes d'après lesquels je fais mes ouvrages; que mes compatriotes se replient sur eux-mêmes et pensent aux lois delà pensée, ce ne sont point là mes affaires. » C'est aux œuvres de cette glorieuse période que s'applique l'éloge d'un critique allemand : « Partout, avec Gœthe, vous marchez sur la terre ferme, nulle part vous n'errez sur la mer infinie. » Oui, dans Iphigénie en Tauride, dans Uermann et Dorothée, dans les belles et solides parties du premier Faust, dans la meilleure portion des poésies lyriques, bref, dans tous les purs chefs-d'œuvre de Gœthe, on met le pied sur la terre ferme, l'œil se repose sur des contours aussi nets, sur des horizons aussi lumineux que ceux de cette Italie et de cette Grèce classiques où le poète admire la réalisation de son idéal.

C'est le temps de son robuste paganisme, le temps où il adore la forme, où le réel lui suffit, où la nature sert de modèle à son art, où il se restaure et s'égaie sans s'enivrer à la coupe de la vie. Son talent alors est plastique; il a horreur de tout ce qui est vague, indéterminé, nuageux, comme ses maîtres les Grecs, qui faisaient de l'aspiration à quelque chose d'infini un motif de damnation et qui ont précipité dans le Tartare les puissances titaniques où la mythologie personnifiait l'absence de règle et de

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mesure *. Tel a élc Gd^the pendant la meilleure moitié de sa vie; mais tel il n'a point su rester.

Souarinfluence de Herder d'abord, puis de Schiller, ou plutôt sous l'influence de la Germanie tout entière, cet esprit l'ail de lumière et d'activité joyeuse est venu peu à peu pûlir et se refroidir dans les brouillards de la réflexion philosophique. On a beau s'asseoir à la table des Grecs, on a beau s'enfuir au pays où les citronniers fleurissent, on n'est pas né impunément en Allemagne Quand la réflexion, chez Goethe, eut commencé à prendre le pas sur l'instinct, elle fit en peu de temps des progrès si rapides qu'elle envahit bientôt toute la place. Le poète devint un critique. Il se livra à de profondes méditations; il découvrit « les principes d'après lesquels il faisait ses ouvrages » ; il réfléchit longuement sur l'art; « il pensa sur la pensée ». Bref, il prit beaucoup trop conscience de lui-même et de son œuvre, et il se mit à préférer aux fruits d'or, au feuillage vert de l'arbre de vie ces théories incolores dont Méphistophélès se moquait. A l'intuition artistique autrefois si merveilleuse chez lui, à ce don qu'il avait de voir et de saisir d'emblée l'aspect poétique des choses, succéda la froide allégorie, qui fabrique subsidiairement des images pour les idées métaphysiques et morales, et nous eûmes, au lieu des vivantes créations de la belle époque, la suite d'abstractions qui fait du second Faust un long tissu d'énigmes et de logogriphcs à deviner.

I. Voyez, sur ce sujet, les admirables pages de Hegel dans son Cours d' Esthétique .

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Lessing et Gœllic ont l'un et l'autre écrit pour le théâtre; ils ont l'ait des drames, et il est môme arrivé qu'ils se sont rencontres dans le choix de leurs sujets, puisqu'ils ont été tentés tous les deux par la légende de Faust.

Si l'on se place au point de vue de la scène, — qui est sans doute le vrai point de vue pour juger les œuvres dramatiques, — on trouvera qu'en fait de composition théâtrale le meilleur artiste n'est point Gœlhe. Il n'a rien produit d'égal aux deux premiers actes de iMinua de Darnho.bn pour l'aisance et la clarté de l'exposition, ni à la tragédie entière d'Einilia Galotli pour la rapidité de l'action et la concentration de l'intérêt. Lessing avait une science profonde du théâtre. Il le connaissait et le pratiquait en homme du métier. Il savait ce que la scène comporte, ce qu'elle demande, ce qu'elle repousse, et il s'en préoccupait. Gœthc, bien qu'il fût directeur de théâtre, ne paraît pas s'être beaucoup soucié de ces questions techniques. II n'a point composé ses drames au point de vue de la représentation. Pourra-t-on les jouer? Ce qui est beau à la lecture aura-t il la môme valeur sur la scène? Ouestion secondaire aux yeux du poète, à laquelle l'expérience devait ultérieurement répondre, mais qu'il ne se posa jamais en écrivant. Gœtz de Berlicliinyen, Egmont, Ipidgénie, le Tasse, Faust, bref, toutes les tragédies de Gœthe sont de la poésie épique, lyrique, dramatique même quelquefois : c'est de la littérature, ce n'est point, à proprement parler, du théâtre. Gœthe ne se faisait pas illusion sur ce

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qui lui manquait de ce côté : « Je ne suis point né pour être un poète tragique, disait-il; ma nature est trop conciliante : de là vient qu'aucune situation réellement tragique ne peut m'intéresser; car toute situation tragique consiste essentiellement en un conflit non susceptible de conciliation. »

Ajoutons que le théâtre est chose démocratique par excellence : il s'adresse à la foule, il puise ses inspirations dans le grand courant des idées et des sentiments du jour. A cet égard, Lessing, rude plébéien, allant de ville en ville pour tenter la fortune et voyant toute sorte de monde, était peutêtre mieux préparé par sa carrière tumultueuse à deviner le génie du drame et les exigences de la scène que le conseiller intime du grand-duc de Saxe- Weimar. Le théâtre dont Gœthe était chargé devint, sous sa direction, une sorte d'académie, une école de littérature, où le public n'était admis qu'à la condition d'observer un religieux silence, d'écouter et de regarder sans mot dire les belles choses qu'on daignait lui faire voir et entendre pour son instruction. « Les étudiants d'Iéna, qui formaient la partie la plus indépendante du pubhc, s'étant permis un jour quelques manifestations bruyantes, Gœthe se leva au milieu du parterre pour annoncer à haute voix qu'il allait faire arrêter par les hussards de garde à la porte du théâtre tous ceux qui troubleraient l'ordre. Une autre fois, pendant une représentation de ïAlarcos de Schlegel, quelques applaudissements éclatèrent; mais, comme l'œuvre ne plaisait pas au gros des

Spectateurs, dans d'autres parties de la salle on se mit à rire pour protester. Gœthe se leva encore et dit tout haut : « Que personne ne rie ici * ! »

Une tyrannie si étrange est évidemment incompatible avec la notion même du théâtre, et ce serait une plaisanterie de venir parler de théâtre national à propos de ce petit musée dramatique où un poète de génie, revêtu de hautes fonctions dans l'Etat et maître souverain de la littérature, prétendait façonner à son gré le goût du public en le morigénant. Odi profanum vulgiis est une très mauvaise devise pour un poète dramatique; or, personne n'a eu pour le vulgaire plus de mépris que Gœthe. « La direction du théâtre, écrivait-il à un administrateur placé sous ses ordres, agit conformément à ses propres vues et n'a pas le moindre souci de se conformer aux demandes du public. Qu'il soit entendu une fois pour toutes que le public doit être dirigé, ivill determinirt sein. » Et, dans une lettre à Schiller : « Personne ne peut servir deux maîtres, et de tous les maîtres le dernier que je voudrais choisir est le public d'un théâtre allemand. »

L'homme qui pense et qui parle ainsi peut avoir une réelle supériorité sur son siècle; il peut puiser une véritable force dans la conscience orgueilleuse de cette supériorité ; il peut écrire des chefs-d'œuvre que les siècles futurs liront avec admiration, mais il n'exercera jamais d'empire au théâtre, non pas même dans la postérité. Car il faut qu'un ouvrage drama-

1. Devrient, Lewes; Mézières, les Œuvres de Gœthe expliquées par sa vie, t. II, p. 98.

tique ait ses racines dans le temps présent; c'est à cette condition seulement que l'arbre grandit dans l'avenir et que les hommes de toutes les générations peuvent goûter ses fruits et jouir de son ombre.

Gœthe le savait bien, et c'est pourquoi il disait : « Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires; celui qui pense le contraire et qui travaille à les rendre populaires, est dans l'erreur. Ils ne sont pas écrits pour la masse... » De là vient la faiblesse du théâtre de Gœthe comme tel. Mais Lessing a réellement tenté de fonder un théâtre national; et si le succès n'a pas couronné l'effort, l'effort au moins a été juste et grand.

Gœthe et Lessing sont deux admirateurs enthousiastes, deux disciples fidèles de l'antiquité, avec cette différence que les goûts classiques de Gœthe étaient plus larges, plus accommodants, plus flottants; ceux de Lessing, plus fermes et plus étroits.

Le classicisme de Lessing, très vif, très réel, très sincère, se complique, à la vérité, de deux sentiments ou de deux partis pris qu'on n'a point coutume d'y voir associés : d'une profession de culte pour Shakespeare, et d'une hostilité déclarée contre la littérature française du siècle de Louis XIV. Mais il est aisé de se rendre compte de cette attitude du grand polémiste. Elle lui était commandée parle patriotisme littéraire. L'influence conquérante et despotique du goût français, si menaçante pour l'originalité du génie national, était le grand péril du moment. Pour la combattre, tous les moyens étaient bons.

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Lessing était trop ami de la règle, de la mesure, de la raison, de Télégance, bref de toutes les qualités classiques, il s'y est lui-même trop soigneusement conformé dans les meilleurs de ses ouvrages pour qu'on puisse croire qu'il y fût insensible quand il les rencontrait dans les chefs-d'œuvre de Molière et de Racine. Malheureusement, ces grandes qualités, auxquelles notre théâtre tragique doit d'avoir pu passer pour l'héritier direct de celui des Grecs, se trouvent gâtées par certains défauts qui lui appartiennent en propre : le rôle excessif des confidents, par exemple, ou l'abus du langage de la galanterie. C'est à ces côtés anticlassiques de l'art français que le critique allemand s'est attaqué. 11 n'a nullement plaidé contre notre théâtre et notre poétique la cause de l'indépendance du génie ; Aristote et ses lois sont, au contraire, ce qui condamne nos poètes. Bien loin que Lessing les trouve imitateurs trop dociles des anciens, leur tort est, à ses yeux, de n'ôlre pas assez grecs, de n'avoir pas réellement compris les doctrines ni suivi les exemples de la pure antiquité.

En même temps, ce classique sévère loue Shakespeare très haut et fait grand bruit de son nom : simple manifestation belliqueuse contre la France. Exalter Shakespeare, c'était abaisser Corneille et Voltaire, Le retentissement de ce grand nom à travers la Dramaturgie n'a pas d'autre signification ; c'est un cri de guerre, voilà tout. Quand Lessing, ne se contentant pas de louer le plus grand génie dramatique de l 'Angleterre et des temps modernes, a essayé de le com-

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prendre, il s'est presque toujours mépris. Au lieu de voir en lui simplement, le poète d'une nation, d'une l'ace, et le représentant d'un art nouveau, il s'est ingénié à découvrir dans son théâtre l'observation inconsciente des lois d'Aristote : telle est sa constante préoccupation, j'allais dire sa monomanie.

Lessing était fermé à tout cet ensemble d'idées, de sentiments, d'émotions, de rêveries, de formes artistiques et littéraires qu'on désigne vaguement, mais très intelligiblement, sous la dénomination de romanlume. Il ne voyait dans l'architecture du moyen ûge qu'un amas informe de pierres accumulées sans goût. Quand parurent les premières œuvres de Gœthe, — Werther, roman sentimental, Gœlz de Berlichingen, drame imité de Shakespeare, — Lessing se moqua du roman et se fâcha contre le drame : « Le théûtre retourne à la barbarie, disait-il; voilà un homme qui met toute une biographie en dialogues et qui s'écrie : J'ai fait un drame! » On le voit, Lessing est un classique de la vieille roche, conséquent dans ses goûts malgré quelques trompeuses apparences, étroit et ferme, comme je disais.

A ce point de vue comme à tous les autres, Gœthe est bien plus divers, plus ondoyant, plus souple. Les Grecs sont aussi ses dieux; mais ce ne sont point des dieux jaloux. Gœthe n'a aucun fanatisme, pas plus d'admiration exclusive que de religion intolérante. Son culte pour l'antiquité ne le rend ni froid pour Shakespeare, ni injuste pour le IhéAtre français.

Enfant, il lit Homère dans une traduction illustrée

OÙ les hommes et les dieux de l'âge héroïque étaient revêtus de costumes modernes; il commence dès lors à aimer le vieux conteur; il le comprit plus tard. Homère est le seul poète auquel il soit resté invariablement fidèle toute sa vie. Dans sa jeunesse studieuse, il se prend d'une belle passion pour Pindare; il « se plonge » dans Xénophon et dans Platon; il « aborde » Anacréon, Théocrite. « Les Grecs, disaitil alors, sont mon unique étude », et cependant il- écrit Gœlz et Werther. A l'âge des rêves, Ossian, le barde apocryphe du Nord, fascine quelque temps son imagination.

Il y a des hommes qui naissent vieux, pour ainsi dire, qui n'ont pas de jeunesse; il y en a d'autres qui restent et gardent toute leur vie les défauts du jeune âge. Gœthe ne ressemble ni aux uns ni aux autres : le développement de son génie et de son caractère a suivi l'ordre de la nature. Au début de son activité littéraire se place la période de passions orageuses et de rêves infinis que tout jeune homme doit traverser, et, par une fortune singulièrement heureuse, cette période de son existence individuelle coïncide justement avec celle où la littérature allemande en général traversait la même crise.

Vers l'année 1770, l'Allemagne eut en effet son 89 littéraire. A la voix de J.-J. Rousseau et des autres hérauts de la nature et de la liberté, elle s'enthousiasma pour l'indépendance du génie et pour tout ce qui lui semblait primitif, plus ou moins barbare et sauvage, sans frein, sans loi, sans mesure, sans règle. La

jeunesse de Gœthe s'est trouvée naturellement en harmonie avec l'eflervescence révolutionnaire de cette époque; Lessing, au contraire, déjà sur le retour, n'a eu que delà mauvaise humeur contre tous ces jeunes romantiques, qu'il regardait comme autant de cerveaux brûlés.

Le 14 octobre 1771, jour choisi pour fêter l'anniversaire de Shakespeare, Gœthe, âgé de vingt-deux ans, prononça un discours, à Francfort, en l'honneur du poète anglais.

J'ai encore peu médité sur Shakespeare, disait le jeune déclamateur; l'entrevoir, le sentir dans de sublimes passages, voilà tout ce que j'ai pu faire. La première page que j'ai lue de lui m'a fait son homme pour la vie, et, quand j'eus terminé une de ses pièces, je me trouvai comme un aveugle de naissance auquel une main miraculeuse vient de donner soudainement la vue. Je vis, je sentis de la manière la plus vive que mon existence s'était infiniment agrandie; tout me parut nouveau, une lumière inaccoutumée blessait mes yeux... Je n'hésitai pas un instant à abandonner le drame classique. L'unité de lieu me sembla aussi étoufi"ante qu'une prison; les unités de temps et d'action me parurent des chaînes pesantes pour l'imagination; je m'élançai en plein air et, pour la première fois, je m'aperçus que j'avais des mains et des pieds. Et aujourd'hui que je sens le tort que les liommes de la règle m'ont causé du fond de leur donjon, et que je vois combien d'âmes libres y croupissent encore sous leur joug, mon cœur se briserait si je ne leur déclarais la guerre, si je ne m'efforçais sans trêve d'abattre leurs bastions... Tous les écrivains français et les Allemands infectés de leur goût se sont fait peu d'honneur en cette occurrence comme en bien d'autres. Voltaire, qui dès le principe a fait profession de vilipender toute grandeur, s'est montré ici un vrai

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Tliersite. Si j'étais Ulysse, son dos frémirai l sous mon sceptre. La plupart de ces messieurs condamnent surtout les caractères de Shakespeare; et moi je m'écrie : La nature ! la nature ! rien d'aussi naturel que les personnages de Shakespeare... Il a rivalisé avec Prométhée et foi'mé des hommes, trait pour trait, mais de stature colossale... Et comment notre siècle oserait-il juger ce qui est naturel? D'où pourrions-nous connaître la nature, nous qui depuis l'enfance ne sentons en nous et ne voyons rien chez les autres qui ne soit guindé et chamarré?... Debout! messieurs, sonnez l'alarme, faites sortir toutes les nobles âmes de l'Elysée du soi-disant bon goût, où elles demeurent assoupies dans un ennuyeux crépuscule, et au elles passent leur vie comme des ombres à se traîner et à bâiller entre des buissons de myrtes et de lauriers.

A ces jeunes emportements de la sève montante et bouillonnante succède, chez Gœthe, la période de pleine floraison et de maturité du génie. C'est celle qui vit éclore Iphigétiin et les purs chefs-d'œuvre. Gœthe, à ce moment, est classique. Son voyage en Italie a fait do lui un adorateur de l'antiquité. A prendre au pied de la lettre quelques-unes de ses boutades, on pourrait même croire qu'il est devenu exclusif et intolérant. Mais il a beau parler de Dante et du moyen âge avec un mépris alTecté, il ne s'en montre pas moins l'unique émule du grand Italien dans l'épopée fantastique, et il écrit le seul ouvrage de la poésie moderne que l'on puisse comparer à la Divine Comédie. C'est même à Rome, dans un jardin de la villa Borghèse, qu'il composa la moins grecque, la moins antique des scènes du premier Faust, celle qui a pour titre : Cuisine de So^rière. Renonçant aux

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louanges vagues et superficielles, il définit, — pour la première fois en Allemagne, — dans son roman do Wilhclm Meister, le génie de Shakespeare avec précision et profondeur.

En 1794, Gœthe contracte avec Schiller une amitié féconde qui dura jusqu'à la mort de Schiller; son intelHgence, si ouverte, s'ouvre davantage encore; son horizon, déjà si large, s'élargit. La troisième et dernière période de son activité littéraire commence ; l'idéalisme classique de Gœthe se complète par un éclectisme universel. L'injure faite à la littérature française par la folle jeunesse de 1770 est magnifiquement réparée. Gœthe traduit pour la scène de Weimar le Mahomet de Voltaire, et l'auteur des Brigroid.s félicite on beaux vers son illustre ami d'être allé choisir en France de nobles modèles pour l'art, dégradé par les excès et les orgies d'une révolution poétique où ils avaient trempé tous les deux.

Cependant l'éclectisme universel du poète ne va pas sans quelques défaillances du jugement, du talent, du goût. Gœthe tombe, à la suite des tragiques français qu'il imite, dans le vice principal du faux classicisme : l'abus de la généralisation dans les sujets, les caractères, les sentiments, le style ; la recherche du mot noble et de la périphrase, sous prétexte de tout idéaliser. La Fille naturelle, tragédie de Gœthe, est écrite dans un style renouvelle'' du siècle de Louis XIV, auprès duquel celui de Racine paraît bourgeois et familier, et qui est douI>lement choquant par son affectation d'un pseudo- archaïsme en plein sujet

moderne. En même temps, Gœthe corrige Shakespeare; c'est la plus fâcheuse preuve qu'il ait donnée que son goût si libéral, si intelligemment curieux, n'était pas toujours sûr, et que le génie dramatique lui faisait essentiellement défaut. Il arrange — il dérange — à la mode néo-classique Roméo et Juliette, changeant des scènes, supprimant des rôles entiers, imprimant une majesté factice à une œuvre toute pleine du mouAcment tumultueux de la jeunesse et de la passion. Instruit à son école, Schiller refait Macbeth, substitue aux sorcières de Shakespeare je ne sais quelles déesses de la Destinée... et le directeur du théâtre de Weimar choisit, pour remplir ce terrible rôle, de fraîches jeunes filles parées de costumes élégants! Telles ont été les erreurs de l'éclectisme de Gœthe, môle d'une prédilection toujours croissante pour la beauté classique.

Vers la fin de sa vie, le noble vieillard, qui s'intéressait à tout, témoigna une sympathie des plus vives pour la grande rénovation qui, de 1820 à 1830, acheva de s'accomphr dans la littérature française. Il parle de nos poètes et de nos romanciers les plus en vue, notamment de Mérimée et de Victor Hugo, avec une intelligente admiration. Quoi d'étonnant s'il lui est arrivé parfois de se tromper dans la fonction si difficile de juger les contemporains, et si cet octogénaire a pu prendre quelques méchants auteurs pour des génies, quelques ouvrages mort-nés pour des chefs-d'œuvre?

En somme, Gœthe, classique aussi fervent que

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Lessing, mais sans étroitesse ni roideur, a compris, aimé, goûté les beautés les plus diverses : Homère et Ossian, Racine et Shakespeare, Pindare et Byron, Sophocle et Victor Hugo. Dans les fluctuations de ses goûts, il a successivement méprisé le siècle de Louis XIV, détesté le moyen âge, dénaturé Shakespeare; mais jamais, non pas même au temps de l'insolente jeunesse, il n'a renié l'antiquité. Homère, première lecture de son enfance, est resté, sa vie durant, son auteur favori; dans son extrême vieillesse, il le relisait encore et y trouvait des charmes nouveaux.

Ce n'est pas seulement par la richesse des goûts, c'est aussi par la variété des aptitudes et des talents, que Gœlhe l'emporte sur Lessing.

Plus exclusivement homme de lettres, Lessing n'avait au fond qu'une passion, celle des livres et de l'érudition qu'on puise dans les livres. Il était né bibliothécaire; il était, par nature,

... De ces rats qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents.

Un artiste ayant offert de le peindre lorsqu'il était enfant, il exigea qu'il y eût dans son portrait « des livres, une masse de livres », et le peintre dut représenter le petit homme tenant un gros volume ouvert sur ses genoux, pendant que l'index de sa main droite montrait une pile d'ouvrages entassés à ses pieds.

Lessing savait fort bien qu'un lettré qui n'est que

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lettré, eùl-il lu et retenu tout ce qui a été publié depuis l'invention de Fimprimerie, est un homme fort incomplet. Il a écrit ceci quelque part : « L'expérience qu'on acquiert par les livres s'appelle le savoir; l'expérience qu'on acquiert au contact du monde s'appelle la sagesse. Le plus petit capital de celle-ci vaut mieux qu'une fortune à millions de celui-là. » Dans une lettre adressée à sa mère lorsqu'il était jeune homme, il fait l'aveu suivant : « J'ai découvert que les livres pouvaient faire de moi un savant, mais qu'ils n'en feraient jamais un homme. Je me suis hasardé à sortir de ma chambre et à fréquenter mes camarades. Bon Dieu! quelle inégalité j'ai sentie entre moi et les autres! Une timidité rustique, un maintien roide et gourmé, une complète ignorance des manières polies, un air rogue qui faisait croire à chacun que je le méprisais : telles me sont apparues mes belles qualités. >->

Ainsi Lessing avait parfaitement conscience de ce qui lui manquait, et, comme il était doué d'une volonté énergique, il résolut de combler les lacunes de son éducation première. Il apprit la danse, l'escrime, l'équitation; il se jeta dans le tourbillon du monde, se mêla à toutes les sociétés, et, recherchant par une préférence de sa raison les hommes qui n'étaient pas de purs littérateurs comme lui, il fréquenta surtout des officiers et des comédiens. Quand le gouverneur militaire de Breslau eut besoin d'un secrétaire, Lessing accepta sans hésiter l'offre qui lui fut faite; il ne voulut pas manquer cette occasion de voir de près les

camps, les bureaux, les casernes et loules les choses de la guerre. Lorsqu'un fils de famille, désireux de l'aire son tour du monde, chercha un compagnon de route, Lessing fut enchanté qu'on s'adressât à lui; il saisit avec empressement cette chance unique pour sa bourse mal garnie d'acquérir rinslruclion générale que donnent les voyages et particuhèrement de visiter les principaux musées de l'Europe.

Par malheur, le voyage à peine commencé dut être interrompu, et l'éducation artistique de Lessing resta fort incomplète. Autant l'érudition littéraire déployée dans le Laocoon est étendue, profonde, originale, autant les connaissances du grand critique en matière de beaux-arts sont bornées et de seconde main. Il demeure essentiellement homme de bibliothèque, malgré ses etforts toujours louables et quelquefois heureux pour se rendre accompli en toutes sortes de culture.

Ce que Lessing avait voulu être, ce qu'il s'était efforcé de devenir, — un homme vraiment complet, — (jiœthe l'a été sans effort et comme naturellement. Jamais, depuis l'antiquité païenne, toute la fleur de l'humanité, pour ainsi dire, ne s'était à ce point épanouie dans un même individu. Semblable dans sa jeunesse au dieu Apollon (c'est le témoignage de ses contemporains), il avait cette beauté physique qui résulte chez l'homme du plein développement de toutes ses forces et du parfait accord de toute sa nature. (l(ct]io n'est pas un de ces esprits purs tristement captifs dans la prison du corps et aspirant

à s'en délivrer; aucune lutte intérieure ne vient mettre un pli sur son front ni déranger les lignes de sa sérénité inaltérable. L'esprit et la chair sont en harmonie chez lui comme ils Tétaient dans la plus belle des races humaines, aux jours les plus glorieux de la florissante Grèce. Poète, il a rendu au réel son autorité, il a rappelé au culte et à l'étude delà nature l'art qui tendait à se perdre dans les nuages de l'idéalisme; homme, il a montré dans sa personne phy.sique et morale l'équilibre antique du corps et de l'àme.

Nous venons d'entendre Thumiliant aveu de Lesslng à sa mère sur sa rudesse et sa gaucherie naturelle; écoutons maintenant la mère de Goethe parlant de ^on fils :

« Un matin (c'était pendant l'hiver de 1773, Gœthe avait alors vingt-quatre ans), Wolfgang entra dans le salon où je me trouvais avec quelques personnes : « Mère, s'est-il écrié, tu ne m'as jamais vu patiner, et il fait aujourd'hui si beau! » Un moment après, je sonne ma femme de chambre, je demande ma pelisse de velours rouge à agrafes d'or et nous montons en voiture. Arrivés sur le Mein, j'aperçois mon fils lancé comme une flèche et se frayant un passage à travers les nombreux groupes; le froid colorait ses joues d'une teinte pourprée et la poudre que ses beaux cheveux bruns secouaient entourait sa tête d'un nuage. Dès qu'il aperçoit ma pelisse rouge, il fonce de notre côté et le voilà devant la portière me souriant de son air le plus câlin. « Eh bien! qu'est-ce encore, dis-je, et que me veut-on? — Mère, vous avez chaud

dans la voiture; si vous me prêtiez votre mante? — Et tu aurais le front de t'en affubler? — Pourquoi pas? » J'ôte ma pelisse, il Fendosse, ramène sur son bras les plis flottants et repart tel qu'un demi-dieu. Ah! Bettina, si tu l'avais vu! Qu'il était beau ainsi! Je me sentais ravie d'aise el battais des mains comme une folle. Je le vois encore tournant les arches du pont avec une grâce flexible, une élégance! tandis que le vent fouettait derrière lui ses draperies. Ta mère, Bettina, était là sur la glace, et c'était à elle qu'il voulait plaire. »

En 1776, Wieland écrivait : « Je viens de passer neuf semaines avec Gœthe. C'est bien, à tous égards et par tous les côtés *, la plus grande, la meilleure, la plus splendide nature que Dieu ait créée... Il n'y a plus de vie possible pour moi sans ce merveilleux enfant, que j'aime comme un fils unique; et, comme il convient à un vrai père, j'éprouve une joie intime à voir qu'il est si beau, qu'il grandit si bien, qu'il me dépasse de la tête, qu'il est déjà ce que je n'ai pu devenir... Non, jamais, dans le monde de Dieu, un tel fils de l'homme ne s'est levé, unissant en lui toute la bonté et toute la puissance de l'humanité. »

Au témoignage de Wieland, ajoutons celui de Jacobi : « Plus j'y songe, plus il me semble impossible que quelqu'un qui n'a ni vu ni entendu ce Gœthe puisse écrire un seul mot de juste sur cette extraordinaire création du bon Dieu. Une heure passée dans sa com-

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