‹ Etudes sur GoetheChapitre 4 sur 25 · In jcdi'in Bclrachl and von allcn Scilcn · texte numérisé non relu

In jcdi'in Bclrachl and von allcn Scilcn

pagnie suffit pour comprendre combien ce serait chose absurde d'attendre de lui qu'il parle et agisse autrement qu'il ne fait; non que je lui conteste la faculté de se perfectionner encore, mais rien d'autre que ce qu'il est n'est possible avec sa nature, laquelle se développe elle-même comme la fleur croît, comme le grain germe, comme l'arbre épanouit ses rameaux dans l'air et se couronne. »

Gœthe n'est pas un grand homme de lettres seulement; son activité a eu toutes sortes de formes, et rien de ce qui est humain n'a été laissé par lui en dehors de ses expériences personnelles.

En 1792, il veut savoir ce que c'est que la guerre et il accompagne en France l'armée prussienne. Prenant l'épreuve au sérieux, il se transporte sur une hauteur balayée par la canonnade, regarde les boulets s'enfoncer autour de lui dans la terre, et analyse avec tranquillité l'impression nouvelle dont s'enrichit en ce moment son existence.

Associé, à Weimar, au gouvernement du grandduc, Gœthe a rempli des fonctions publiques. Les sciences physiques et naturelles ne l'ont pas moins occupé que la poésie; ses travaux sur l'optique sont célèbres; ses recherches en botanique, en ostéologie, en anatomie comparée, sont connues et appréciées des hommes compétents. Dans l'Italie même, terre des arts, la satisfaction du sens esthétique ne fait pas oublier à Gœthe l'étude scientifique de la nature; sur le point d'entrer à Rome, il considère en géologue le terrain sur lequel est bâtie la ville éternelle. Il pos-

30 CœiHE ET LA LITTÉRATURE DE SON TEMPS

sède des connaissances techniques en malièrc (Je beaux-arts, il goûte ceux-ci non en littérateur, mais en homme du métier; il dessine, il sculpte, il peint; ce sont les grands artistes plus encore que les grands écrivains de Rome et de la Grèce qui lui ont révélé l'antiquité.

Le sens plastique de Gœthe s'irritait même parfois contre l'écriture et la parole, formes trop immatérielles de la pensée. « Nous devrions, disait-il un jour, moins parler et plus dessiner. Pour moi, je voudrais me déshabituer absolument de la parole et ne parler qu'en dessins, comme la nature créatrice de toutes les formes. Ce figuier, ce petit serpent, ce cocon qui attend tranquillement l'avenir, posé sur la fenêtre, tous ces objets sont des signes d'un sens profond; oui, si nous pouvions bien déchiflrer seulement le sens de ces objets, nous pourrions bien vite nous passer de tout ce qui est écrit et de tout ce qui se dit ! »

En opposition directe avec cette profession de foi, rappelons ce que disait à Faust Wagner, ce type immortel du cuistre : « On se rassasie bien vite du spectacle des forêts et des champs, et je n'envierai jamais les ailes de l'oiseau. Mais être porté par les plaisirs de l'esprit de volume en volume, de feuillet en feuillet, quelle différence! Les nuits d'hiver en deviennent douces et belles, une vie bienheureuse réchauffe tous vos membres. Et s'il vous arrive de dérouler un vénérable parchemin, oh! alors le ciel tout entier semble descendre vers vous! » Ainsi parle

GŒTnR ET LESSING 31

Wagner; mais que répond Faust, c'est-à-dire l'homme, lliomme et non pas le simple lettré? « Un parchemin est-il donc la fontaine sacrée où la soif de notre ame s'élanchera pour jamais! Mon ami, les siècles passés sont pour nous un livre scellé de sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles n'est, au fond, que l'esprit de messieurs les auteurs, dans lequel les siècles se réfléchissent. Ce que Ton ignore, voilà précisément ce dont on aurait besoin, et ce que l'on sait, on ne peut pas s'en servir... Oh! que n'ai-je des ailes pour m'enlcvcr dans les airs! Que n'ai-je en ma possession un manteau magique qui puisse me transporter sur des plages lointaines ! »

Le mot homme a deux sens, distingués par la plupart des langues : vir et homo, àvrip et avOpwTtoç, iiian et mensch, la virilité et l'humanité.

Pour poursuivre ma comparaison entre Goethe et Lessing, je trouve Lessing plus viril, et Goethe plus humain. Ily a du héros chez Lessing. Jamais vie plus vertueuse n'honora la carrière de la littérature. C'est, d'un bout à l'autre, une vie de courageux dévouement et de lutte énergique. Né pauvre, il resta pauvre, parce qu'il donna sans compter à de plus pauvres que lui et parce qu'il repoussa, en Silésie, la tentation de s'enrichir par des moyens qui semblaient licites à beaucoup d'honnêtes gens de son époque, mais que sa conscience réprouvait. Il n'y a qu'une opinion sur le caractère moral de Lessing : c'est un brave homme, dans toute la force du terme.

La vertu de Gœthe est plus contestée. Elle a des détracteurs amers et des admirateurs fanatiques. Je crois que Gœthe ne mérite ni tout le mal qu'on a dit de son cœur, ni tout le bien qu'on a dit de son caractère. Il a été, dans l'occasion, bienfaisant, charitable, actif même pour le service et le soulagement d'autrui. Mais, aux yeux d'une morale sévère, la charité de Gœthe est viciée dans son principe, parce qu'elle procède uniquement de l'égoïsme. Sa seule règle de conduite en ce monde était de faire de lui-même, selon son expression, « une plus noble créature », Il partait de sa personnalité comme centre et ramenait tout à soi. Méditant sans cesse sur son propre perfectionnement, il ne faisait du bien à autrui que pour s'améliorer lui-même. Jamais il ne s'oubliait; jamais il ne s'est donné à personne. Or le bien fait dans cet esprit ne justifie pas l'homme aux yeux du juste Juge et ne le rend pas même heureux sur cette terre. « Ceux-là seulement sont heureux, a dit avec profondeur Stuart Mill, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité... Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant. Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Poursuivez quelque fin étrangère au bonheur, et vous respirerez le bonheur avec l'air, sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question. » Est-ce pour avoir

GœTHE ET LESSING 33

méconnu cette grande vérité que Gœlhe, vers la fin de sa vie, faisait ce triste aveu : « Au fond, mon existence n'a été que peine et travail, et je puis affirmer que pendant mes soixante-quinze ans je n'ai pas eu quatre semaines de bien-être »? Ainsi parlait le vieillard dont l'existence avait été si facile et, en apparence, si heureuse.

Oui sait si Lessing, au contraire, moins fortuné aux yeux du monde, n'a pas eu plus de joies réelles? Tous deux ils ont subi de cruelles épreuves domestiques, et tous deux ils les ont vaillamment supportées, cherchant dans le travail une diversion à leurs peines ; mais, dans ses grands deuils, Lessing me touche davantage, parce qu'il me paraît plus simple, moins occupé de prendre une attitude et de faire de l'elTet. La force de caractère chez Lessing est incontestable et de bon aloi; on a trop vanté chez Gœthc, sous le nom de volonté, une prudence égoïste qui le faisait rentrer en possession de lui-même et qui l'arrêtait en temps utile sur la pente où l'entraînaient ses passions. La volonté de Gœthe l'empêchait de sacrifier son avenir à une amourette; mais elle ne l'empêchait pas de briser le cœur de Marguerite. Un homme qui n'a pour règle de conduite que son propre perfectionnement peut, en effet, trouver les intérêts de son génie et de sa destinée littéraire supérieurs aux injonctions du devoir.

Pour achever cette comparaison, Gœthe et Lessing étaient l'un et l'autre en dehors de toute croyance

34 OœTHE ET LA LITTÉUATURE DE SON TEMPS

religieuse particulière, sans que nous soyons autorisés à dire qu'ils fussent absolument sans religion.

Lessing était un grand critique en théologie comme en littérature. Son érudition immense s'étendait jusqu'aux ouvrages des Pères et des docteurs de l'Eglise chrétienne. Il a victorieusement comballu l'étroite orthodoxie protestante de son temps; il n'en fallait pas davantage pour que les protestants libéraux et môme les catholiques prétendissent faire de lui leur ami secret ou déclaré. Mais, s'il est aisé de savoir ce que Lessing ne croyait pas, il est beaucoup moins facile de savoir ce qu'il croyait. Le protestantisme libéral se flatte peut-être en prétendant remonter à ce grand homme comme à son fondateur. L'esprit net et droit de Lessing n'éprouvait au contraire que du dédain pour ces pâles compromis qui, sous prétexte de réconcilier la religion avec la philosophie, relranchent de la première ce qui en fait le nerf et la saveur. 11 avait plus d'estime pour l'orthodoxie qu'il combattait que pour la théologie nouvelle, « parce que l'orthodoxie contredit franchement la raison, au lieu que la théologie nouvelle essaie de la corrompre ». Dans la critique religieuse comme dans la critique littéraire, Lessing est un homme du xviii" siècle; il est aussi ennemi du mysticisme que du romantisme.

Ici encore la nature de Goethe est plus complexe. Comme artiste, il était païen, il haïssait la croix, signe du christianisme; car la croix lui rappelait l'origine de ce spiritualisme outré qui est la tendance

GCETHE ET LESSING 35

de tout l'art moderne, qui répugnait à son sentiment plastique et en face duquel il a tenté de relever la chair humiliée. Le jour où le grand sacrifice s'est accompli sur le Calvaire, l'harmonie parfaite de la matière et de l'esprit, qui avait imprimé à toute l'antiquité, hommes et œuvres, le sceau d'une beauté idéale, fut à jamais rompue, et cette rupture d'équilibre se traduisit dans les mœurs par le mépris du corps, dans l'art par la déchéance de la forme. Or, Gœthe a eu l'ambition téméraire et sublime de rétablir précisément l'équilibre que cette heure sanglante avait détruit.

Mais, s'il haïssait le christianisme en tant qu'artiste, il pouvait, comme homme, trouver dans l'Evangile une bonne nourriture morale pour son àme. « Avec les besoins multiples de mon être, écrivait-il à Jacobi, je ne puis me contenter d'une seule façon de penser. Comme artiste et comme poète, je suis polythéiste; panthéiste, au contraire, en tant que naturahste. Ma personnalité d'homme moral exiget-elle un Dieu, je sais aussi où le trouver. Les choses du ciel et de la terre forment un règne si vaste que, pour l'embrasser, ce n'est pas trop de tous les organes de tous les êtres réunis. »

A la différence de Lessing, Gœthe a eu ses moments de mysticisme et même de superstition.

Sans se rattacher dogmatiquement à aucun système, ils ont professé tous les deux une sympathique admiration pour la philosophie et pour la personne de Spinoza.

Un dernier trait de notre parallèle, c'est que ces deux grands hommes étaient, l'un et l'autre, dépourvus à un degré incroyable du goût de la politique et de l'histoire. L'indiftérence de Gœthe en matière politique n'a d'égale que celle de Lessing. Dans son théâtre, Lessing supprime l'histoire comme source d'intérêt; dans le sien, Gœthe la traite avec le sansgêne d'un poète trop convaincu peut-être des droits et de la souveraine liberté de l'art.

Ils ont, l'un et l'autre, parlé du patriotisme comme d'un sentiment qui leur était étranger, et dont ils avaient un peu honte de ne point constater l'existence chez eux : leur excuse, s'ils en ont besoin, est surtout dans le morcellement de l'Allemagne au temps où ils vivaient. Lessing, saxon de naissance, célébrait dans des odes le roi de Prusse Frédéric II, envahisseur de sa province; Gœthe, conseiller et ami du grand-duc de Saxe-Weimar, était tout fier, après léna, des politesses que lui faisait Napoléon et gardait, suspendu dans son cabinet de travail, le médaillon du conquérant qui avait dépouillé Charles- Auguste de ses Etats.

Mais, dans l'ordre des choses littéraires, l'amour de la patrie, la haine de l'étranger ne manquaient point à Lessing; et le patriotisme, étant une limite en même temps qu'une force, ne pouvait pas convenir à un grand esprit comme Gœthe, chez qui le trait final, dominant, où viennent se fondre et se résumer tous les autres, demeure ce que nous appellerons encore une fois son éclectisme universel.

GŒTIIE ET SCHILLER

Entre toutes les amitiés célèbres de l'histoire littéraire, celle de Gœthe et de Schiller occupe le premier rang, non seulement à cause de l'éclat exceptionnel de ces deux noms, les plus illustres d'une grande littérature, mais parce que le monde, en ce genre, n'a réellement rien vu d'aussi remarquable.

L'antipathie naturelle et primitive de leurs caractères comme de leurs génies; les circonstances de leur rapprochement; le revirement soudain qui fit passer Schiller d'un sentiment voisin de la haine aux transports de la tendresse et de l'admiration; l'estime affectueuse de Gœthe pour son ami plus jeune, la profonde douleur que sa mort précoce lui causa et le culte qu'il rendit vingt-sept ans encore à sa mémoire ; la solidité d'une affection que n'altéra jamais aucune ombre d'envie, aucun retour de l'ancienne animosité; enfin l'influence que ces deux grands hommes eurent l'un sur l'autre et la glorieuse activité poétique qui fut le fruit de leur union, tout s'accorde pour donner

38 GœiHE ET LA LITTÉRATURE DE SON TEMPS

à l'histoire de l'amilié de Goethe et de Schiller un intérêt extraordinaire.

Le 2 février 1789, Schiller écrivait à un ami : « Etre souvent avec Gœthe me rendrait malheureux. Il n'a pour ses amis les plus intimes aucun épanchcment du cœur; il ne se laisse prendre à rien; je crois que c'est un égoïste au suprême degré. Il a le talent d'enchaîner les hommes, de s'acquérir par mille services des amis et des admirateurs; mais lui-même, il sait rester libre : s'il se fait connaître par de bonnes actions, c'est comme un dieu, sans se donner luimême. Je vois dans cette conduite un plan calculé pour se procurer les plus grandes jouissances d'amour-propre. Les hommes ne sauraient souflrir auprès d'eux une pareille nature. Je le déleste donc^ bien que j'aime son intelligence et que j'aie de lui une grande idée. Il a éveillé en moi un étrange mélange de haine et d'amour, un sentiment qui ne ressemble pas mal à celui que Brutus et Cassius éprouvaient pour César. »

« Je n'aimais point Schiller », écrit, de son côté, Goethe, parlant dans ses Mémoires des années antérieures à 1794; — « je n'aimais point Schiller, parce que son talent, plus vigoureux que mûr, continuait à propager avec une fougue entraînante les paradoxes moraux et dramatiques dont je venais enfin de m'affranchir. Le bruit qui se faisait à ce sujet en Allemagne, les applaudissements généralement donnés à ces produits bizarres non seulement par les étudiants

incultes, mais par les dames polies des cours, me causaient de l'effroi. Je craignais de voir tous mes efforts avorter. Volontiers j'aurais renoncé aux arts et à la poésie, car quel espoir avais-je d'enchérir sur ces œuvres de verve aux formes sauvages? J'évitais donc de rencontrer Schiller. L'apparition de son drame de Don Carlos n'était pas faite pour me rapprocher de lui. Je résistai à toutes les démarches des personnes qui avaient des rapports avec lui comme avec moi, et l'abîme qui séparait nos manières de voir alla s'élargissant chaque jour davantage. »

Les drames de la jeunesse de Schiller, auxquels Gœthe fait allusion dans ce passage, — les Brigands^ la Conjuralion de Fiesque, Intrigue et Amour, — appartenaient par la violence des doctrines, des passions et du style, à une espèce de littérature que Gœthe avait actuellement en horreur, mais à laquelle il avait lui-même contribué autrefois : la littérature d'orage et d'assaut, Sturm und Drang, comme on la nommée en Allemagne.

L'auteur de Werther et de Gœtz, essentiellement mobile et variable, attentif à se perfectionner luimême par un continuel progrès, curieux d'expériences nouvelles, d'idées nouvelles, de formes nouvelles, avait bientôt abandonné les premiers errements de sa jeunesse : il s'était épris de beauté classique; il avait, dès avant son voyage en Italie, conçu et presque rédigé sa magnifique tragédie antique d'iphigénie en Tauride; le voyage d'Itahe ne fit que parfaire une évolution déjà commencée.

40 GœilIE ET LA LITTÉRATURE DE SON TEMPS

Si, dès cette époque de sa vie, Gœthe avait eu atteint le haut degré de sagesse qui lui faisait dire beaucoup plus tard : « La jeunesse doit toujours reprendre les choses par le commencement ; le monde, dans son ensemble, a beau progresser : chacun doit traverser comme individu les phases diverses de la civilisation du monde; il y a longtemps que cela ne m'irrite plus... Schiller était très jeune quand il a écrit ses premières pièces ; ce qui est écrit par un jeune homme sera toujours du goût des jeunes gens »... si, dis-je, à l'âge de quarante ans, Gœthe avait pu avoir cette sereine équité, il n'aurait pas trouvé mauvais que Schiller, à son tour, fît oeuvre de jeune homme et passât par une phase ou par une crise qu'il avait traversée lui-même. Mais, à son retour d'Italie, ivre de la belle antiquité, plein de mépris pour la littérature tapageuse et violente qui, depuis une quinzaine d'années, restait à la mode en Allemagne, Gœthe éprouva, en voyant le succès des premiers drames de Schiller, le dégoût aristocratique d'un homme que ses voyages ont initié à une civilisation, à une philosophie, à un art supérieurs, et qui retrouve ses pauvres compatriotes continuant de gaieté de cœur à s'enfoncer dans la barbarie.

« Je n'aimais point Schiller », écrit donc l'auteur d'Jphigénie; « je déteste Gœthe », écrivait l'auteur de Don Carlos, plus ardent, comme toujours, dans l'expression de son sentiment.

Ce que la nature expansive et enthousiaste de

GOKTHE ET SCHILLER 41

Schiller détestait dans la personne de Gœthe, c'était cette possession étudiée de lui-même qui réprimait tout mouvement naïf et spontané du cœur. Non que Gœthe lui parût un méchant homme; mais il eût préféré mille fois un démon ennemi du genre humain à ce dieu impassible qui communiquait la lumière et la chaleur au monde sans perdre, en se donnant, un seul de ses rayons; qui excellait dans Tart de s'attacher les hommes par des services faciles en conservant lui-même toute sa liberté. Schiller, en l'année 1788, avait été personnellement l'objet d'un de ces actes souverainement aisés de la munificence de Gœthe sans qu'il se fût cru obligé envers son bienfaiteur à la moindre gratitude. Ministre du grand-duc de Saxe- Weimar, Gœthe avait procuré au. jeune poète, désireux d'entrer dans l'enseignement après avoir successivement essayé de la médecine et de la magistrature, la chaire d'histoire de l'université d'Iéna.

L'antipathie des deux natures morales était complétée par celle des intelligences et des talents; il est rare, d'ailleurs, qu'on puisse séparer deux choses aussi étroitement dépendantes l'une de l'autre que le génie et le caractère.

Schiller était un idéaliste. L'œil fixé sur le monde de sa propre pensée, il n'observait point la réalité ou l'observait mal; il ne voyait pas les choses telles qu'elles existent, il les reconstruisait d'après quelque idée préconçue, les rêvant toujours plus belles ou, au contraire, plus laides qu'elles ne sont, et ne les regardant qu'au travers de ses rêves. « Nous portons

dans notre cœur, disait-il lui-môme, un autre monde que celui qui existe. Ce que nous connaissons, c'est l'idéal et non la réalité. »

Stoïcien dans la pratique de la vie, Schiller était disciple de Kant, le philosophe du devoir et de la liberté, le moraliste sublime qui disait éloquemment : « Il y a deux choses que je ne me lasse pas de contempler avec admiration : le ciel étoile au-dessus de ma tète, et la loi morale au fond de mon cœur. » Penseur non moins profond que poète élevé, théoricien de l'art autant ou même plus qu'artiste, il avait un goût dominant pour les abstractions, pour les idées pures; une bonne moitié de son œuvre se compose d'écrits philosophiques.

Dans la famille des poètes di'amatiques, assez nettement divisée en deux branches : les âmes éprises de grandeur héroïque (ce sont les aînés, qui fondent le drame), et les esprits curieux de vérité humaine (ce sont les cadets, qui le perfectionnent), Schiller appartient très évidemment à la branche aînée; il est de la lignée d'Eschyle et de Corneille, non point de celle d'Euripide et de Racine. Faire grand lui paraît plus beau que faire vrai. Les personnages de son théâtre ont de nobles sentiments, disent de belles paroles et font de grandes actions; c'est par là qu'ils sont admirables, ce n'est point par l'exacte analyse des passions générales du cœur ni par la peinture fidèle de caractères particuliers observés dans la nature et minutieusement étudiés. Les Vies des hommes illustres, par Plutarque, étaient une des lectures

GCETHE ET SCHILLER 43

favorites de Schiller; les récits d'héroïsme, les faits et gestes des héros, voilà bien l'aliment qui convenait à sa grande âme.

Le caractère révolutionnaire des trois premiers ouvrages dramatiques de son exubérante jeunesse explique très suffisamment la répugnance qu'ils soulevaient chez Gœthe. Les Brigands sont un défi jeté à la société, la Conjuration de Fiesquc un réquisitoire contre la monarchie, Intrigue et Amour une dénonciation de la noblesse, signalée à la colère et aux vengences d'un peuple robuste et vertueux, comme infâme et pourrie de vices. Gœthe, cela est clair, n'était pas homme à aimer ces violences ; mais il me paraît intéressant de chercher ce qui peut lui avoir fait envelopper dans la même désapprobation Bon Carlos, dont l'inspiration est déjà différente, plus sereine et plus élevée. Pourquoi donc a-t-il dit de ce drame, dans le passage de ses Mémoires que j'ai cité tout à l'heure : « L'apparition de Don Carlos n'était pas faite pour me rapprocher de Schiller »?

Ce qui déplaisait d'abord à Gœthe dans le drame de Don Carlos, c'était la prétention que l'auteur continuait d'avoir et d'afficher toujours de prêcher aux hommes, du haut de la scène, une morale et même une doctrine. Les poètes dramatiques dont la grande ambition est de représenter non la nature humaine, mais quelque idéal sublime dhéroïsme ou de vertu, sont logiquement amenés à considérer le théâtre comme une sorte d'école destinée à moraliser et à instruire, et Schiller le définissait en effet une chaire

laïque. Professeur d'histoire et de philosophie, il avait voulu faire dans Don Carlos un cours, à sa façon, de morale sociale et politique.

« Un tel sujet, écrivait-il, paraîtra peut-être à beaucoup de personnes trop abstrait et trop sérieux pour le théâtre; et, en effet, si elles ne s'attendent à rien de plus qu'à la peinture d'une passion, j'aurai trompe leur espoir. Mais il m'a semblé que c'était une entreprise digne d'être tentée que de transporter dans le domaine des beaux-arts des vérités qui doivent être sacrées pour quiconque veut du bien à l'espèce humaine et qui n'ont été jusqu'ici que du domaine de la science, de les montrer animées de lumière et de chaleur, introduites comme des mobiles actifs et vivants dans l'âme de l'homme et y soutenant une lutte énergique contre la passion. Si le génie de la tragédie s'est vengé sur moi de ce que je n'ai pas respecté ses limites, j'aurai du moins déposé dans ce drame quelques idées qui ne sont pas sans valeur. Le lecteur honnête saura les y trouver, et il ne sera peutêtre pas désagréablement surpris de voir confirmés et appliqués dans une tragédie certains principes qu'il aura retenus de Montesquieu *. »

Gœlhe — au moins à l'époque où Schiller publia Don Carlos, qui coïncide avec celle de la pleine floraison de son propre talent — n'avait aucun goût pour la poésie qui se fait didactique afin d'ajouter l'utilité d'une leçon de morale pratique ou de philosophie à

1. DixièiîK! lettre sur Don Carlos. Tradiicliou de M. Bosscrt.

ragrément de la fable. Il aimait mieux « créer qu'édifier ou instruire »; il cherchait à « mettre des illusions dans nos yeux plutôt que des conseils dans nos âmes » ; il se souciait peu de diriger les cœurs pourvu qu'il enchantât les imaginations, — à la différence de Schiller, qui jamais « ne choisit un sujet pour kii-meme, pour l'intérêt poétique qu'il y trouve et les grâces qu'il se promet d'y répandre, mais pour l'idée, le sens moral, la noble et grande vérité dont cette matière peut devenir la transparenle enveloppe '■ ».

Les prétentions didactiques du drame de Don Carlos n'étaient pas la seule chose qui déplût à Goethe dans cette pièce. Le marquis de Posa, personnage principal dans l'œuvre de Schiller, est un héros, pis que cela, le héros d'une idée, d'une idée chimérique, dont la réalisation est si difficile et si lointaine, que le noble penseur fait lui-même cet aveu : « Le siècle n'est pas mùr pour mon idéal ; je suis concitoyen des hommes qui vivront un jour. » Or Gœthe, par une lacune singulière de sa riche nature, n'éprouvait point de sympathique admiration pour les héros, notamment pour les héros de cette espèce, rêveurs sublimes offrant leur vie en sacrifice aux chimères que leur grand cœur s'est forgées.

Un homme qui a connu Gœthe intimement, Jean Falk, a constaté la froideur du poète à cet égard dans un passage significatif et d'une grave portée :

1. Ernest Lichtenherger, Etudes sur les poésies lyriques de Gœthe.

« Tous les personnages en qui éclate la manifestation de l'infini, écrit cet ami de Goethe, tous ceux qu'une grande idée transporte au-dessus des limites de notre être, le héros, le législateur, le poète inspiré, enthousiasmaient Herder (Falk aurait pu dire : Schiller aussi) et laissaient Goethe indifîerent. La sublimité le touchait si peu que des caractères comme Luther et Goriolan lui causaient un certain malaise; il sentait une contradiction secrète entre leur nature et la sienne. » Sainte-Beuve connaissait-il ce passage de Falk? Je ne le pense pas, et, avec Saint-René Taillandier, j'attribue à la seule sagacité de ce merveilleux critique le jugement bien remarquable qu'il a porté sur Gœthe dans un sens tout pareil. « Gœthe comprenait tout dans l'univers, écrit Sainte-Beuve, tout, excepté deux choses peut-être : le chrétien et le héros. Il y eut là chez lui un faible qui tenait un peu au cœur. Léonidas et Pascal, surtout le dernier, il n'est pas bien sûr qu'il ne les ait pas considérés comme deux énormités et deux monstruosités dans l'ordre de la nature. » Parmi les grands hommes peu sympathiques à (}œthe, Falk cite Goriolan et Luther; Sainte-Beuve, Léonidas et Pascal. Les noms sont différents, la pensée est la même. G'est toujours le héros et le chrétien que Gœthe ne pouvait comprendre *.

Naturellement Gœthe appartient, dans la famille des poètes dramatiques, à la branche que j'ai appelée

1. Voyez Correspondance entre Gœthe et Schiller. Edition de Saint-René Taillandier, t. II, p. 188.

la branche cadelLe, celle des poètes qui ont à cœur de peindre la vérité humaine plutôt que la grandeur héroïque. A l'inverse de Schiller, faire vrai lui paraissait plus beau que l'aire grand. Bien d'autres ont été du même avis, ont eu la même tendance; mais Gœthe, dans cette voie, est allé singulièrement loin. Dans la transformation qu'il a fait subir à certains personnages du monde réel pour en faire des héros de roman, il lui est arrivé maintes fois de leur ôter ce qui les élevait au-dessus de la moyenne de l'humanité et de li'U'r ajouter des imperfections., afin de ramener ces personnes trop rares, trop éminentes, — si réelles qu'elles fussent, — à notre commune stature et à nos sentiments médiocres.

Si nous ne connaissions Charlotte que par le roman de Werther, nous aurions d'elle une idée moins haute que celle où celte noble femme a droit de prétendre par sa raison, sa simplicité et sa droiture parfaites, pures de toute sentimentalité et de toute coquetterie. L'homme qui a été l'original d'Albert était une nature généreuse, sensible, délicate, certainement supérieure au gentleman distingué mais flegmatique que Gœthe a représenté dans son roman. Gœthe luimôme, à vingt-trois ans, valait mieux que Werther. Ainsi le poète, loin d'embellir la réalité, lui a fait perdre une partie des avantages qui nous la rendaient estimable : c'est le contraire de la tendance de Schiller et de tous les idéalistes. Dans sa préoccupation excessive du vrai, dans sa défiance exagérée de tout ce qui lui paraissait trop grand, Gœthe est

môme allé jusqu'à dépouiller de leur auréole certaines figures de héros parfaitement authentiques que lui offrait l'histoire.

Rien de plus instructif sur ce procédé de son génie que la critique du drame d'Egmont.

Gœthe et Schiller, chacun de son côté, bien avant leur rapprochement et leur entente, étaient d'accord avec Lessing pour laisser à la poésie toute latitude possible dans la représentation des personnages et des événements historiques, et ils avaient l'un et l'autre souverainement usé de celte liberté dans Egmont et dans Don Carlos. Mais quand les poôîes dramatiques corrigent l'histoire, c'est généralement pour ajoutera ses tableaux des traits ou des couleurs qui en augmentent l'etret; ainsi l'ont entendu Aristole, Bacon, Lessing, Hegel et tous les grands théoriciens de l'art; ainsi l'ont entendu Schiller, Corneille, Shakespeare et tous les grands poètes; ainsi l'entendait enfin Gœthe lui-même lorsqu'il disait à Eckermann : « Pourquoi donc y aurait-il des poètes, s'ils ne venaient rien ajouter aux récits de l'historien? Le poète doit aller au delà et, quand il le peut, reproduire une nature plus élevée et meilleure. » Mais, dans le personnage d'Egmont, ce n'est point une nature plus élevée et. meilleure, c'est une nature inférieure à tous égards que le poète a reproduite,

L'Egmont de l'histoire est un grand caractère. Il avait le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande, et toutes les vertus dont se fait un grand homme*. C'était

Page 1