TROISIEME FAIT
Jugulation du croup.
Le 15 avril dernier (1875), je fus appelé auprès d'un enfant de 2 ans qui, me disait-on, venait d'être atteint subitement de croup, et qui se trouvait en danger de suffocation. Je rassurai la personne envoyée auprès de moi, en lui disant que, vu leur début subit, ces symptômes disparaîtraient rapidement. Mais arrivé auprès du petit malade, force me fut de changer mon pronostic : le faciès indiquait clairement que la maladie datait de plus loin. La grand'mère me dit, qu'en effet elle avait remarqué, depuis deux ou trois jours, que l'enfant était moins gai et ne jouait pas. A l'examen, je constatai un peu de gonflement des amygdales, qui étaient rouges, mais sans fausses membranes. Il y avait une toux croupale tantôt sèche, tantôt humide.
Vu la prostration de l'enfant, il y avait impossibilité de le faire vomir. J'ordonnai des révulsifs aux extrémités et une potion à l'hypophosphite de strychnine : 3 granules triturés dans 50 grammes de sirop de gomme arabique, à prendre par cuillerées à café, de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'à efïet. Il était alors II heures du soir. La réaction ne se fit pas attendre, et à une heure du matin, sous l'influence d'un vomitif, l'enfant rejetait de nombreuses fausses membranes striées de sang.
Pendant trois jours, il y eut de la fièvre, qui céda à quelques granules d'aconitine et de vératrine.
Le traitement fut , dès ce moment, continué comme suit :
Hydro-ferro-cyanate de quinine : I granule de demi-heure en demiheure. De temps en temps une cuillerée à café de la potion d'hypophosphite de strychnine, quand survenait un peu de prostration. Du sirop d'ipéca comme expectorant. Eau vineuse.
Les fausses membranes disparurent en quelques jours. Guérison complète en huit jours.
Le grand-père de l'enfant (charpentier) travaillait depuis quinze jours avec ses ouvriers, et sans rentrer le soir, dans un village où sévissait depuis un mois une épidémie de diphthérie, qui avait fait trois victimes : enfants de 7 à 10 ans; tous sont morts quinze jours ou trois semaines après le début de la maladie ; et, autant que j'ai pu comprendre par ondit — n'étant pas en relations suivies avec le confrère qui leur a donné des soins — morts par paralysie des premières voies, ou subitement.
Malgré mes recommandations, les voisins sont allés voir l'enfant que je soignais : en quelques semaines, 62 enfants de 2 à 10 ans, tant dans ma localité que dans le voisinage, furent atteints de diphthérie (angine couenneuse et croup).
Dans tous ces cas, l'hydro-ferro-cyanate de quinine et quelquefois l'arséniate du même alcaloïde, furent administrés dès le début, car je ne perds pas de vue qu'il ne suffit pas de détruire les fausses membranes (et elles n'ont pas toujours existé), mais il faut aussi attaquer le mal à sa source; le jus de citron, le sulfure de calcium, ainsi que les toniques et l'alimentation compensatrice complétèrent la cure.
D'' MoROT, au Bignon (Loiret).
Réflexions. — L'angine couenneuse et le croup sont frère et sœur ; mais il y a cette différence que les fausses membranes du croup se moulent dans les bronches, à peu près comme du vermicelle, rendant ainsi la respiration de plus en plus difficile. La prostration pouvant rendre les vomitifs dangereux, il faut les faire précéder de l'hypophosphite de strychnine. Il faut également combattre la tièvre d'accès, car on croit souvent l'enfant sauvé, quand survient une nouvelle attaque, qui l'entraîne. C'est pour cela qu'il faut recourir à la quinine (hydro-ferro-cyanate ou arséniate) souvent dès le début. Le sulfure de calcium agit ici autant comme antiparasitaire que comme modificateur de la séci'étion bronchique.