DIX-HUITIEME FAIT
Jugulation d'une névralgie rhumatismale du plexus solaire.
Femme 0... âgée de 54 ans, d'une forte constitution, d'une complexion assez sèche; tempérament bilioso-nerveux. Les règles ont cessé depuis quatre à cinq années seulement, sans troubles de la santé. Tout ce qu'elle se rappelle avoir eu, en fait d'infirmités, avant la double maladie qui l'accable actuellement, ce sont, à de rares époques, des douleurs dans un des côtés de la tête, attribuées à'^des coups d'air.
Le 5 janvier dernier (1873), nous voj'ons cette malade, alitée et en proie à des douleurs, assez intenses, de névralgie trifaciale, à droite. Mais ce n'est point là l'aifection qui fait son désespoir et lui fait réclamer nos soins. Depuis trois mois, au moins, malgré une quantité de potions, de poudres, de pilules et l'application de nombreux vésicatoires, elle souffre d'un point douloureux dans le creux de l'estomac se répétant plusieurs fois dans la journée et à des moments variables. Des douleurs vives, lancinantes ou constrictives irradient, du creux de l'estomac, dans les hypocondres. Il y a peu d'appétence et les aliments paraissent à la malade à peu près insipides. Fréquemment il y a des nausées, du pyrosis, et, plusieurs fois par jour, des vomissements glaireux. Les selles sont rares et difficiles, les douleurs de tête reviennent périodiquement et paraissent se substituer aux crampes de l'estomac. Il y a insomnie absolue. La malade se sent d'une faiblesse fort grande et incapable de rester levée. Elle a beaucoup maigri, depuis un mois. Nous constatons que le pouls est assez vite, petit et dépi'essible, et que la peau est à sa température normale. Le palper de l'épigastre et de l'hypocondre droit réveille immédiatement la douleur. En ce dernier point, nous constatons, à la palpation et à la percussion, une augmentation légère du volume du foie.
Nous croyons voir là suffisamment de symptômes subjectifs et objectifs pour diagnostiquer une névralgie rhumatismale du plexus solaire, avec fluxion hépatique secondaire, et promettre à la malade, qui se croyait irrévocablement perdue, une guérison prochaine. Il s'agissait donc ici de combattre la douleur et de relever l'état fonctionnel de l'estomac.
Nous nous adressâmes à l'hyosciamine : 1 granule de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'à soulagement, quand se déclareraient les crampes abdominales ou les élancements violents dans les rameaux du trifacial, et
en l'absence d'accès, 2 granules du même alcaloïde, matin et soir. Tel nous semble être le moyen rationnel d'obvier aux spasmes et aux vomissements, et même à la constipation.
Nous ordonnons en sus, pour satisfaire à la deuxième indication, la quassine, à la dose de 6 à 8 granules par jour, et une alimentation tonique et réglée d'après le besoin de manger.
Ce traitement est complété par un lavement quotidien de sel de cuisine et de savon noir, et par des frictions stimulantes sur l'abdomen et tout le long de la colonne vertébrale.
Après cinq jours de cette médication, on nous écrit : 1° que la malade éprouve encore une pesanteur à l'épigastre, mais qu'elle n'a plus" eu de fortes crampes ; 2° qu'il y a encore un peu de nausées, mais que les vomissements ont disparu ; 3° que l'appétit est devenu meilleur ; 4° que le ventre est libre; 5° qu'elle a eu du sommeil, environ un quart de la nuit; 6° qu'il est encore survenu des douleurs de tête, mais qu'elles ont été supportables ; 7° que ses forces semblent renaître.
Le lendemain, nous visitons la malade et constatons que le foie est resté congestionné et qu'il y a encore de la gastrodynie. Nous instituons la médication suivante : trois fois par jour, avant le repas, 2 granules arséniate de strychnine, 2 de cicutine et 1 de narcéine.
Le 22 janvier, on nous apporte des nouvelles de la malade. Il y a deux jours, nous dit-on, qu'elle a été prise de douleurs violentes dans le côté droit de la tête et de la face, lesquelles ont déterminé une fluxion considérable de la joue. Tout, à part encore un léger point douloureux dans le creux de l'estomac, commençait à aller fort bien de ce côté.
Nous recourons de nouveau à la cicutine, à donner à la dose de 8 granules par jour, et, en cas de paroxismes violents, coup sur coup, de quart d'heure en quart d'heure jusqu'à diminution sensible de douleurs. Je prescris, en même temps, l'arséniate de quinine, 2 granules de deux heures en deux heures.
Le 24 janvier, on nous informe qu'il y a une légère recrudescence dans les symptômes abdominaux : il est survenu de nouveaux élancements à l'épigastre et aux hypocondres, l'appétit a faibli, le ventre est moins libre. Ajoutons à cela une diminution de sommeil et un eudolorissement presque constant de la tête.
Le traitement suivant a été institué : tous les matins, une cuillerée à café Sedlitz Chanteaud, dans du café noir. Matin et soir : 2 granules cicutine et hyosciamine; h chaque repas, 1 granule d'arséniate d'antimoine.
Le S février, on ikius apprend que l'état général de la femme est telle-
ment relevé, qu'elle s'est remise aux travaux du ménage, et qu'elle n'a plus le moindre mal de tête; que la gastrodynie est insignifiante; qu'il y a goût pour toutes sortes d'aliments, que les selles sont régulières et que le sommeil dure toute la nuit. Le foie est revenu à son état normal.
Nous engageons la femme 0... à continuer quelque temps encore l'usage du Sedlitz Chanteaud, de deux jours l'un, et de prendre chaque soir 2 granules d'hyosciamine, et à chaque repas 1 granule d'arséniate de soude.
Voyons maintenant si nous pouvons donner rationnellement la raison de notre manière d'agir.
Il y a quelques années, lorsque nous avions à rendre compte dans le Scalpel, de Liège, d'un mémoire sur le rhumatisme et la diathèse rhumatismale par le docteur Desguin, d'Anvers, nous avons dit que la pathogénie de M. le docteur Liégard, sur le rhumatisme et les névralgies, nous paraissait fort séduisante. On sait que ce médecin attribue ces affections à la répercussion du fluide nerveux de la peau vers les filets ou les troncs nerveux de l'une ou de l'autre partie du corps, ou vers les centres nerveux eux-mêmes.
On sait, en outre, que le docteur Liégard, considère, comme étant d'indication première après avoir écarté les causes occasionnelles, de combattre et d'anéantir la douleur, et que, à cet etfet, il propose une mixture calmante composée avec les extraits des principales solanées vireuses, de la jusquiame, entre autres. Or, l'hyosciamine , l'alcaloïde, le principe actif de cette dernière plante, est incontestablement supérieure à tout extrait, alors même que ce dernier aurait été préparé d'après le procédé indiqué par M. Liégard.
D'autre part, par le fait de son administration dosimétrique, l'hyosciamine avait plus de chances d'arriver au résultat désiré, sans aucun risque d'intoxication.
La viscéralgie stomacale ayant perverti singulièrement les fonctions de l'organe, en troublant ses sécrétions et en déterminant l'atonie digestive, la quassine convenait parfaitement pour relever l'appétit et assurer les digestions, par suite de l'action galvanisante que la quassine partage avec les strychnées, et par son mode plus aisé d'ingestion, que tous les amers de la médecine traditionnelle.
Dans notre deuxième prescription, la cicutine était indiquée par son action décongestionnante sur la glande hépatique. Cette action devait éti'e favorisée encore par le sel de strychnine, qui a cet autre avantage d'être un sédatif et un tonique de l'estomac, dont il modifie les sécrétions et favorise la régularité des mouvements péristaltiques.
On connaît, en outre, les bons effets de la strychnine dans le rhumatisme rebelle, et plus spécialement encore quand elle est associée à l'arsenic. La narcéine, par suite de son action calmante — en quelque sorte spécifique — sur les nerfs abdominaux, devait nous venir en aide conti'e la gastrodynie, et pour éviter l'acidité permanente des sucs de l'estomac, conséquence de l'agacement des nei-fs de cet organe.
Quelque temps après, on nous voit employer de nouveau la cicutine pour calmer les élancements qui se produisent dans le trijumeau droit, et hâter la résolution de l'état congestif des parties atteintes.
L'arséniate de quinine a été donné en vue de rompre la périodicité des forts accès de douleur.
Enfin, en présence de la recrudescence à laquelle les rhumatisants sont exposés, principalement par les modifications atmosphériques, nous avons eu recours à l'arséniate d'antimoine, préparation qui semble la mieux appropriée à la dyscrasie rhumatismale.
Le Sedlitz Chanteaud a permis d'éviter l'état sahurral des premières voies, et pour favoriser l'enlèvement des matériaux de la dénutrition. L'hyosciamine a fait cesser l'éréthisine nerveux et, par là même, la prédisposition aux congestions qui en sont la conséquence ordinaire.
D' Droixhe (Huy).
L'observation si complète, si bien rédigée qu'on vient de lire fait voir que la dosimétrie est, non un système, mais une méthode de traitement, en un mot toute une gamme thérapeutique que les médecins doivent s'appliquer à se mettre dans l'esprit. C'est un instrument multicorde qui s'applique à toutes les expressions morbides; avec lui, le médecin n'est jamais à court ou désarmé.