INFLUENCE EXERCÉE PAR VAN HELMONT SUR LA PRATIQUE MÉDICALE
A ce point de vue, les services que le médecin flamand a rendus à l’humanité souffrante sont immenses, comme on a pu s’en convaincre en lisant les diverses parties que nous avons consacrées à l’exposition de sa thérapeutique. L’époque à laquelle il parut, est une des plus tristes périodes que la médecine ait traversée. Le galénisme du moyen âge régnait en souverain sur le terrain pratique comme sur le terrain doctrinal. L’observation du malade — seule base sérieuse de toute thérapeutique — était complètement reléguée sur l’arrière plan au profit d’idées théoriques
INFLUENCE EXERCÉE PAR J. B. YAN HELMONT
systématiques qui faisaient violence à toutes les observations, pour les façonner à leur convenance. La science des indications n’existait que de nom ; car la plupart des maladies reconnaissant pour cause les mucosités sécrétées dans les catarrhes dus à l’intempérie du foie ou d’autres organes, les Écoles dirigeaient tout leur traitement vers ce but suprême : l’élimination des mucosités. Pour remplir cette indication, elles recouraient aux saignées, aux scarifications, aux bains, aux sudorifiques, aux cautères ; en un mot in corporis cttque virinm climinulionibus sive catarrhorum exsiccalionibus (i). Elles ne cherchaient même pas à justifier ce traitement par des raisons spécieuses; elles se bornaient à en appeler à l’autorité des maîtres, lorsqu’on osait douter de l’efficacité de leur thérapeutique. Car ce qui manquait surtout aux Écoles du moyen âge, c’était l’esprit scientifique critique qui seul permet d’approcher de la vérité, et ce vice capital les maintenait dans l’immobilité la plus complète; il aboutissait en effet fatalement au déplorable résultat que Yan Helmont a formulé dans les termes suivants : Inscitia causarum, modifiendi, remedii et coaplationis (2).
La thérapeutique des Écoles était systématique; il ne pouvait en être autrement; négligeant dans le malade l’élément clinique le plus important, la vie, les Écoles ne considéraient chez lui qu’une série de phénomènes accessoires, qu’elles traitaient toujours par les mêmes moyens; elles n’avaient pas égard aux modifications de l’organisme vivant.
Yan Helmont a réagi contre cette tendance exclusive de la manière la plus énergique; pour lui, comme nous l’avons démontré plus haut, la thérapeutique ne peut jamais être systématique; l’être malade — ens œgrum — diffère dans chaque cas; la médication à instituer doit varier et se conformer aux indications fournies par le cas spécial que l’on traite. Tandis que les Écoles ne voyaient que des symptômes à combattre, Van Helmont basait toujours sa médication sur la nature de la maladie; l’élément symptomatique est tout à fait accessoire; car il disparaît quand on a réussi à surmonter la maladie même.
Gomme conséquence de la médecine des symptômes, la polypharmacie
(1) Cat. delir ., 16, p. 348.
(2) De Lit/i., V, I.
régnait dans toute sa splendeur; les confections renfermaient parfois jusqu’à 64- ingrédients (î). Ici nous trouvons encore le réformateur employant tour à tour la raillerie et le raisonnement pour démolir un système aussi absurde.
Les moyens préconisés par les Écoles consistaient surtout dans la saignée — générale et locale — , les purgatifs, les cautères, les vésicatoires, etc. En un mot, c’était le traitement antiphlogistique systématiquement appliqué et appliqué dans toute sa rigueur dans presque toutes les maladies. Il suffira de relire l’histoire de la gale dont Yan Helmont fut atteint dans sa jeunesse, pour se faire une idée des excès auxquels les Écoles se laissaient entraîner sous ce rapport. Un des plus beaux litres de gloire du réformateur flamand est à coup sûr son opposition à cette règle systématique. Il faut lire dans son traité des fièvres les passages qu’il consacre à la critique de cette thérapeutique spoliative,pour pouvoir bien l’apprécier comme méde-cin-pralicien. Il n’a écrit nulle part des pages plus remplies de vérités aussi utiles à méditer par tous ceux qui s’occupent de la pratique médicale.
En opposition avec ce système, Yan Helmont en a proposé un autre, qui consiste dans l’emploi plus fréquent de médicaments stimulants. Nous renvoyons le lecteur, pour l’exposition de ses idées à ce sujet, à la partie que nous avons consacrée plus haut au traitement des fièvres (2).
Par suite de l’opposition aveugle qu’on lui faisait, le réformateur n’eut pas le bonheur de voir introduire de son vivant dans la pratique médicale les principes qu’il défendait; après sa mort seulement, la médecine put en retirer quelques fruits.
L’abus de la saignée ne disparut pas immédiatement du terrain de la médecine pratique; mais les indications de cet agent thérapeutique se trouvèrent cependant considérablement amoindries par suite des attaques de Yan Helmont. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les œuvres de Deleboe, de Baglivi, de Boerhaave et des autres médecins des xvn® et xvme siècles.
La simplification thérapeutique que Yan Helmont préconisait avec tant
(1) Voir plus haut, page 202.
(2) Voir plus haut, page 134, etc.
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d’ardeur, fut admise avec moins de difficulté que la médication tonique qu’il proposait de substituer à la saignée. A ce point de vue, il suffit de comparer les prescriptions de Deleboe à celles des Écoles antérieures à Van Helmont, pour apprécier l’immense influence exercée par le médecin flamand. A partir de Van Helmont on eut recours aux diverses préparations obtenues à l’aide de la chimie, et la matière médicale se trouva ainsi débarrassée d’une quantité de substances inertes dont on isola, au moyen de la chimie, la partie médicamenteuse active. Les confections disparurent peu à peu de la matière médicale, pour êtreâremp!acées par des teintures alcooliques qui joignaient à l’avantage d’être moins complexes, celui de déterminer leurs effets à des doses beaucoup moins fortes et par suite généralement mieux supportées par l’estomac.
Un autre effet des doctrines de Van Helmont consiste dans l’introduction de substances médicamenteuses minérales presque complètement négligées jusqu’à lui; et parmi elles nous citerons surtout l’antimoine et le mercure dont il a réussi à faire admettre de nombreuses préparations (fleurs d’antimoine, diaphorétique antimonial de Van Helmont, purgatif antimonial de Van Helmont, Arcanum corallinum , etc.). Ses successeurs le suivirent dans cette voie et ne lardèrent pas à accorder dans leurs médications une très-large part à ces agents thérapeutiques, dont les alchimistes — qui cependant les connaissaient — n’avaient su tirer aucun parti.
Si nous cherchons à préciser l’influence que les doctrines de Van Helmont exercèrent sur la pratique médicale, nous pouvons la résumer sous les quatre litres suivants :
1) Simplification thérapeutique substituée à la polypharmacie du moyen âge. Les formules de Deleboe qui succéda immédiatement à Van Helmont, sont là pour le prouver.
2) Emploi modéré de la saignée et des autres agents débilitants.
3) Confiance plus marquée dans l’emploi de la médication tonique.
4) Emploi beaucoup plus général qu’antérieurement des substances médicamenteuses minérales.
Chose étrange : deux questions de médecine pratique ont le privilège de passionner les esprits dans deux pays voisins. La première soulevée par le
docteur Todd, en Angleterre, se rapporte à l’indication de la saignée générale dans le traitement des maladies aiguës. Elle a donné lieu à la fameuse Bleeding controversy , qui divisa les praticiens anglais de 1857 à 1861. Le docteur Todd s’est élevé contre les saignées générales avec une énergie qui nous a rappelé les pages consacrées par Van Helmont dans ses ouvrages à exposer la même opinion. Ce n’est pas tout : à l’emploi de la saignée générale, Todd a opposé le traitement par les stimulants, et notamment par les stimulants alcooliques (eau-de-vie, vin de Porto, porter, etc.). Cette opinion, reprise et défendue avec le plus grand talent après la mort de Todd par le docteur Hughes Bennett, le professeur de clinique médicale à l’Université d’Édinbourg, a fini par triompher en Angleterre ; et le traitement généralement adopté dans ce pays pour les maladies aiguës, consiste dans l’abstention de saignée générale et l'administration de stimulants alcooliques. Nous n’avons pas besoin, pensons-nous, de répéter ici que les idées développées par Todd se trouvent déjà exposées dans l’immortel traité de Febribus de Van Helmont.il nous suffira de rappeler au lecteur ce que nous avons dit plus haut à ce sujet (î).
La seconde question thérapeutique agitée à l’époque contemporaine, a été soulevée par l’École de Vienne. Elle se rapporte à la simplification des formules médicamenteuses. Skoda, professeur de clinique médicale à Vienne, dans la campagne qu’il avait entreprise pour introduire cette réforme, s’est malheureusement laissé entraîner dans l’excès contraire, et il prêche aujourd’hui la thérapeutique expectante dans toutes les maladies aiguës. Mais la génération médicale actuelle ne l’a pas suivi dans l’excès où il est tombé, ainsi qu’on peut s’en assurer facilement. Elle a admis comme un progrès la simplification thérapeutique, mais sans aller, comme Skoda, jusqu’à nier l’efficacité d’un traitement par les agents médicamenteux. On se rappelle qu’un des plus grands mérites de Van Helmont, c’est d’avoir considérablement simplifié la thérapeutique en usage aux xvi8 et xvne siècles.
Ces deux questions ont donc été résolues aujourd’hui dans le même sens que le faisait Van Helmont il y a plus de deux cents ans. C’est ainsi
(i) Voir page 156.
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que la postérité médicale se réservait de venger le malheureux solitaire de Vilvorde des dédains et du mépris dont l’accablèrent ses contemporains et de vérifier les lignes suivantes, qu’il écrivait dans ses heures de découragement : Ætas mea, quia perversorum ingeniorum ferax, para doxum hoc cum aliis multis ridebit. Quod tamen sequens poster itas lubens amplexabilur (i).