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JOACHIM DE FLORE

Joachim, abbé de Flore, naquit en Calabre, vers l'année 1132 : il y devait mourir en mars 1202. Issu d'une famille qui tenait dans ce pays un rang honorable, il fut amené, nous ne savons pour quelles causes, à entreprendre dans sa jeunesse un voyage en Orient. A Constantinople. où il arriva sans doute vers l'époque du traité de paix conclu en 11 58 entre son souverain, le roi Guillaume P^ et l'empereur Manuel Comnène, il se présenta non point comme un pauvre pèlerin, mais comme un voyageur noble et riche, accompagné d'amis et de serviteurs, et fort désireux de prendre sa part des plaisirs raffinés de la ville la plus fastueuse et la plus élégante qui fût au monde. Là se produisit l'événement, d'ailleurs mal connu, qui changea brusquement le cours de sa vie. Subitement convaincu de la vanité de toutes les choses humaines, il brise les liens qui le rattachaient au siècle pour se donner uniquement à Dieu. Il poursuit son voyage, mais ce voyage s'est transformé en un pèlerinage; le brillant cavalier ressemble maintenant à un frère lai qui aurait pris l'habit dans quelque monastère. Il revient dans sa patrie, où nous le voyons donner satisfaction à son zèle dévorant par les ardentes prédications qu'il adresse au.x foules. Plus tard il reçoit les ordres, devient moine cistercien et se met

à prêcher, non plus aux masses populaires pour les convertir, mais aux religieux de divers couvents pour les réformer. Abbé de Corazzo, il ne peut plier son humeur inquiète aux exigences de la vie stable et aux multiples besognes de l'administration d'un monastère. Il se décide à reprendre sa course, allant de couvent en couvent pour y servir la cause de la réforme, jusqu'à ce que, après s'être séparé des cisterciens, il se retire dans les montagnes les plus reculées de la Calabre pour y fonder une congrégation qui, du nom de son premier monastère, s'appela la congrégation de Flore'. En tous cas, depuis sa conversion, 11 n'y a plus chez lui de place pour les considérations de la chair et du sang ; frère lai, moine, prêtre ou abbé, Joachim nous apparaît animé d'un irrésistible amour pour la vie parfaite qu'il ne se borne pas à pratiquer, mais qu'il s'efïorce de propager.

Je ne m'aviserais pas d'appeler l'attention du public sur ce personnage, après les savants travaux qui lui ont été consacrés -

1 II ne paraît pas que les cisterciens aient vu avec plaisir Joachim se séparer d'eux. Cf. Martène et Durand, Thésaurus, t. IV, c. 1274, où l'on voit que le chapitre général des cisterciens, en 1192, considérait comme fugitivis et traitait comme tels Joachim et son compagnon Rajaiier.

■^ Sans prétendre donner la bibliographie complète de Joachim de Flore, j'indique ici quelques travaux sur ce personnage, en me restreignant aux écrits publiés depuis vingt-cinq ans :

R. P. Ehrle, article Joachim de Flore, dans le Kirchenlexicon de Wetzer et Welte (2" édition, 1889);

R. P. Denifle, das Evangelium Aeternum und die Commission su Anagni, dans VArcliiv fiir Litteratur- und Kirchengeschichte , t. I (1885J, p. 50 et s. ;

Felice Tocco, L'Eresia nel niedio evo. Florence, 1884, in-12. Voir surtout le chapitre i" du livre II, p. 261-409;

E. Gebbhart, L'Italie mystique. Paris, 1890, in-12. Voir surtout le chapitre II, p. 49-82 ;

H. Haupt, Zur Geschichte des Joachimismus, dans Zcitschrift fiir Kirchengeschichte, t. VIT, p. 372-425 ;

E. Schott, Joachim, der Abt von Floris, dans le même recueil, t. XXII, P- 343-361 ;

E. Schott, Die Gedanken des Abtes Joachim von Floris, dans le même recueil, t. XXIII, p. 157-186.

The prophei of Calabria, Joachim of Floris, and the Eternal Gospel, article anonyme de la Church Quarterly Review, t. LXV, octobre 1907, p. 17-47.

Sur Joachim de Flore, M. Renan a réimprimé, dans ses Nouvelles études d'histoire religieuse (Paris, 1884), sans y apporter de changements importants, des articles publiés en 1866 dans la Revue des Deux Mondes.

On consultera toujours avec intérêt le recueil de J.-G.-B. Engelhardt, Kirchengeschichtliche Abhandlungen, Erlangen, 1832, qui est en grande partie consacré à Joachim.

— parmi lesquels il faut citer la brillante étude de M. Gebbhart

— si la découverte que j'ai faite, dans les manuscrits de la bibliothèque de Grenoble, d'une œuvre théologique inédite du dernier quart du xii* siècle, ne m'avait permis de discerner nettement certains courants d'ordre intellectuel qui me paraissent avoir exercé une profonde influence sur le développement des doctrines du célèbre mystique. Montrer comment se sont formées les idées de l'abbé de Flore et comment son système de théologie dogmatique a réagi sur la conception qu'il s'est faite de l'histoire et des destinées de la société chrétienne, déterminer la situation de Joachim vis-à-vis de la foi orthodoxe et apprécier l'influence qu'il a exercée, telle est la tâche que je m'efforcerai d'accomplir dans le présent mémoire.

Les éléments de cette étude, d'ailleurs sommaire, ont été empruntés aux écrits authentiques de Joachim de Flore. J'ai eu recours d'abord à trois ouvrages imprimés au xvi^ siècle, l'Expositio in Apocalypsim, le Psalterium decem chordarum et la Concordia Novi et l^cfcris Tcstamenti '. En outre, grâce à l'extrême obligeance de AI. Schnorr de Carolsfeld, directeur de la Bibliothèque royale de Dresde, j'ai pu user de fragments du traité Super IV Evangelia ou Concordia Evangeliorum contenu dans le manuscrit A 121 de cette bibliothèque-. Cet

* Les deux premiers ont été imprimés, en un même volume, à Venise en 1527; le troisième a été imprimé à Venise en 1519.

- M. Renan {op. cit., p. 240) a nié l'authenticité de cet ouvrage sans d'ailleurs donner les motifs de son opinion. A mon avis, il ne faut pas hésiter à en attribuer la paternité à Joachim. C'est un écrit qui date, sans contredit de la fin du xii"^ siècle, et qui cadre admirablement avec les ouvrages authentiques de Joachim, par exemple la Concordia Novi et Veteris Testainenti, que l'auteur cite à diverses reprises comme ses propres œuvres. Aussi l'opinion de M. Renan n'a point trouvé d'écho. Le R. P. Denifle n'a pas hésité à insérer le traité sur les Evangiles dans la liste des œuvres authentiques de Joachim, dont il indique les manuscrits (article cité, p. 95). Le manuscrit de Dresde, par lequel je connais le traité Super IV Evangelia, s'ouvre par un abrégé de la Concordia Novi et Veteris Testamenti. incomplet au début (fol. 1-55); il se continue .(fol. 56-03) par le Psalterium. Viennent ensuite (fol. 87-96) les tableaux explicatifs, avec figures, du système historique et prophétique de Joachim ; peut - être est - ce ce que Salimbene appelle, en plus d'un endroit, le Liber figurarum. (Je reconnais notamment une parfaite analogie entre la figure du fol. 96 du manuscrit de Dresde et la figure du Liber figurarum, dont parle Salimbene). Suit VEnchiridion in Apocalypsim, abrégé du commentaire sur l'Apocalypse, qui finit au fol. 131. Les fol. 132-175 sont occupés par les Postillae super Jeremiam, œuvre faussement attribuée à Joachim de Flore. Au fol. 176 commence le traité Super II' Evangelia, qui s'étend jusqu'au fol. 221.

ouvrage de Joachim, incontestablement authentique, est encore inédit. Des renseignements ont été aussi fournis par le protocole de la commission cardinalice dite commission d'Anagni, chargée par le pape Alexandre IV d'étudier les œuvres de Joachim afin d'en éprouver l'orthodoxie. On trouve d'importants et caractéristiques extraits de la plupart des œuvres de Joachim dans ce protocole, publié il y a quelques années par le R. P. Denifle'.

Si absorbé que fût l'abbé de Flore par la théologie, l'ascétisme et le mysticisme, il s'en fallait de beaucoup qu'il eût le regard constamment tourné vers le ciel. Il est apôtre, et partant il ne perd point de vue ses semblables, au milieu desquels il veut propager le règne de Dieu. C'est pour cela qu'il s'intéresse aux événements qui se déroulent sur la scène du monde. Remarquez qu'il est bien placé pour les apercevoir et s'en former une idée d'ensemble. Elevé en Calabre, c'est-à-dire dans un pays où l'on rencontre, auprès des églises et des monastères latins, des couvents basiliens et des églises de rite grec 2, il a sûrement connu de bonne heure le christianisme oriental ; plus tard, il a vu les

Vient ensuite un court traité de Septem sigillis (fol. 221-22^) ; puis le traité de Joachim, Contra Judeos (fol. 223-235) ; le traité de Ultiinis tribulationibus (fol. 235-237; cf. Tocco, op. cit.. p. 315) et (fol. 2^7) ïJntroductorium Angeli amicti nube in Apocalypsivi, qui me paraît un extrait du texte contenu dans les dix premiers feuillets de VExpositio super Apocalypsim tel que le donne rédition. Sur le manuscrit de Dresde, voir la note de M. Schnorr de Carolsfeld dans le Katalog der Handschriften der Bibliothek su Dresden, I, p. 57.

' Voir l'article indiqué ci-dessus.

2 Voir, sur les Grecs en Calabre, quelques renseignements intéressants dans un article de M. E. Jordan, Monuments byzantins en Calabre, dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole de Rome, t. IX (1889). Cf. Jules Gay, Etude sur la décadence du rite grec dans l'Italie méridionale à la fin du XVP siècle, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. II (1897), p. 481 ; voir aussi Notes sur la conservation du rite grec dans la Calabre et dans la terre d'Otrante au XIV^ siècle, par Jules Gay, dans la Bycantinische Zeitschrift, t. IV, p. 59, et Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, t. II, p. 594. Sur l'hellénisme au xi° siècle dans ces régions, consulter l'ouvrage bien connu de M. G. Schlumberger, l'Epopée byzantine, et l'ouvrage de M. Jules Gay, l'Italie méridionale et l'Empire byzantin (90*^ fascicule de la Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome).

merveilles de la civilisation byzantine sous le règne de ce Manuel Comnène dont on a pu dire qu'il fit revivre, par plus d'un trait, la fière image des empereurs romains. Sa dignité abbatiale et sa réputation de sainteté le mirent en relations avec les rois normands, que d'ailleurs il avait servis dans sa jeunesse; parfois il fut appelé à aider de ses conseils leur héritière, la reine Constance, qui, par son mariage avec l'empereur Henri VI, porta l'une et l'autre Siciles à la maison de Souabe. A plusieurs reprises il parut à la cour pontificale, alors comme en tout temps centre des informations les plus étendues et rendez- vous des hommes qui comptaient dans l'Eglise ^ En Sicile, il vit passer Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion à la tête des armées qu'ils conduisaient à la croisade ; il s'entretint longuement avec le roi d'Angleterre qu'intéressaient les révélations prophétiques où Joachim prétendait faire connaître les événements prochains-. Au surplus, la vie de l'abbé de Flore s'écoula tout entière dans ces régions méditerranéennes où Latins, Byzantins et Musulmans se disputaient l'empire du monde, où s'enchevêtraient les fils de leur diplomatie, où se heurtaient leurs armées

1 C'est là que, vers 1195. il rencontra l'abbé Adam de Perseigne. L'historien Raoul de Coggeshale donne un récit de leur entretien, dont le principal objet fut les prophéties de Joachim (Cf. éd. des Reriim Britannicarum inedii œvi scriptorcs, p. 67 et s.). On peut se demander si un développement oratoire d'Adam sur le Psalterium decem chordarum (Patrologia latina, t. CCXI, col. 723 et s.) ne lui a pas été inspiré par le titre de l'ouvrage auquel Joachim, retiré à l'abbaye de Casamari, travaillait dès 1182 ou 1183. D'autre part, il n'est pas inutile de remarquer que l'on a conservé à l'abbaye de Casamari un manuscrit du Mariale d'Adam (Ibid., col. 699). L'abbé de Perseigne avait des sympathies pour Joachim dont il partage certaines tendances, notamment l'aversion pour les savants ; mais la rencontre de ces deux personnages ne parait pas avoir développé leur sympathie.

2 Sur cette entrevue, voir Roger de Hoveden, éd. des Reritm Britannicarum medii œvi scriptorcs, t. III, p. 75-79 et Benoît de Peterborough, même collection, t. II, p. 150-154. Joachim aurait prédit la victoire des croisés pour la septième année après la prise de Jérusalem par Saladin, c'est-à-dire pour 1194. — Les opinions de Joachim, telles qu'elles sont rapportées dans les récits des entretiens mentionnés ici et à la note précédente, ne concordent pas toujours avec ce qui est dit dans ses ouvrages. Ainsi, d'après Roger de Hoveden, Joachim aurait affirmé que la Babylone de l'Apocalypse n'était autre que Rome, affirmation qui ne se retrouve pas dans ses écrits. De même, Joachim ne se serait pas borné à dire que l'Antéchrist était déjà né, opinion qu'il émet à plusieurs reprises dans ses écrits : il aurait ajouté que l'Antéchrist était né à Rome et qu'il monterait sur le siège pontifical ; il aurait dit aussi qu'Innocent III serait le dernier pape. Il est permis de penser que les divers narrateurs ont exagéré ou défiguré la pensée de l'abbé de Flore.

et leurs flottes, où se pénétraient toutes les races et toutes les civilisations, où parvenaient les échos des rives les plus lointaines. Essayons de déterminer par quelques traits l'idée que Joachim se fit de la société chrétienne dont les destinées semblaient se jouer sous ses yeux.

Des deux éléments dont cette société est composée, les laïques et les ecclésiastiques, il est facile de constater que Joachim s'intéresse surtout aux ecclésiastiques. Il ne parle pas sans une compassion dédaigneuse de ces jeunes filles si préoccupées de plaire à leurs fiancés, de ces jeunes hommes que la sollicitude aveugle de leurs parents empêche de se consacrer au service de Dieu ^ . On sent que, pour lui, les laïques sont des gens à l'esprit grossier, qui, s'étant mis un bandeau sur les yeux, ont eu le grand tort de ne point choisir la meilleure part. « Ils ne font aucun état des biens célestes, quand, ils les comparent aux biens de la terre. » On peut dire d'eux « qu'ils ne distinguent pas leur main gauche d'avec leur main droite ». Leurs occupations et leurs préoccupations sont également étrangères à Joachim de Flore : il ne les mentionne que pour flageller leurs vices. « Les grands et les riches, dit-il, s'abandonnent pour la plupart aux inspirations de l'orgueil le plus dur ; quand, accablés sous le poids de la servitude, les pauvres serfs se permettent quelques murmures, leurs maîtres n'y répondent que par les plus grossiers outrages. » Ceux-là seulement qui traitent leurs sujets avec la tendresse et la compassion de pères à l'égard de leurs enfants arriveront à posséder le royaume de Dieu ; or, on en compte bien peu parmi les puissants de ce monde. Et Joachim laisse clairement entrevoir que, dans la lutte de classes qui, plus ou moins, divise la société, ses sympathies sont acquises aux faibles et aux opprimés-.

Le clergé séculier se rapproche davantage de l'idéal de l'abbé

' (( Quid tu respondes ad ista, o virgo delicata, que pro carnis tue corruplore tanta sollicitudine coarctaris ?... Hoc si scire posses, adolescens insipiens, qui amore delinitus materno, prepediris accédera ad obsequium Dei, quam gloriosius duceres habere genitricem reginam celorum ! » (Expositio in Apocalypsim, fol. 56 v°). — Innombrables sont les passages des écrits de Joachim qui établissent ou supposent la supériorité de la vie contemplative sur la vie active. En revanche, Joachim a parfois reconnu que la vie active n'est pas digne de tout mépris (fol. 74 v°).

- Voir les textes cités et d'autres dans Y Expositio in Apocalypsiui. fol. 151 v" et 199.

(le Flore ; mais, s'acquittât-il scrupuleusement de tous ses devoirs, il demeurerait bien au-dessous de la perfection chrétienne que poursuit Joachim. Entre le clergé séculier et le clergé régulier, il y a la dififérence de la lune au soleil *, ou encore du paisible palefroi, dont l'humble rôle se borne à transporter quotidiennement le roi, au fougueux destrier qu'il monte aux jours de bataille pour se précipiter sur l'ennemi 2. Les séculiers sont représentés par saint Pierre ; les réguliers, par saint Jean : or le Seigneur préféra Jean à Pierre"^.

Sans doute, en tout temps, les clercs séculiers eussent été considérés par Joachim comme fort inférieurs à l'ordre monastique auquel il leur reproche amèrement de refuser leur sympathie^. Mais, à plus forte raison, il ne déguise pas le dédain qu'il nourrit à leur endroit, parce qu'il vit en un temps où beaucoup d'entre eux sont infidèles à leur vocation. Qu'il en soit ainsi à la fin du xii® siècle, c'est là un mal que Joachim ne cherche pas à dissimuler^. S'il manifeste une aversion profonde pour le mariage des prêtres qu'il a vu pratiquer comme un usage canonique dans l'Eglise d'Orient^, il déplore aussi qu'un

' Expositio in Apocalypsim, fol. ii8.

î Ihid., fol. 185.

3 Voir Super IV Evangclia, fol. 193 v°. Il y est dit notamment : Christus Jcsus Petrum genuit ex odiosa, Johannem ex dilecta. Je trouve encore, dans cet ouvrage, le clergé régulier comparé au pin, et le clergé séculier au sapin : « Pinus, qui ardentissime natvire est et in modum cere ignem suscipit et lumen eflfundit, significat ordinem monachorum, qui ardet pre ceteris caritate Dei et e.xemplo bonorum operum, quia in eis operatur Spiritus Sanctus, fugat odii tenebras a corde multorum. Abies que expansis ramis inferius protegit confugientes ad se significat ordinem clericorum qui ad hoc constitutus est ut protegat oves sibi commissas. » C'est dans ce même passage (fol. 187 v°) que les laïques sont comparés au buis.

"* Voyez notamment Concordia, fol. 84, où se trouve un passage caractéristique sur la jalousie des séculiers à l'égard des moines.

5 « Vita clericorum que primo radios lucis effundere solebat in populo, in sanguinem versa est. Nihil enim in ea spirituale, nihil celicum, sed totum pêne lubricum, totum carnale, totum caro et sanguis et evisceratio spiritus. Ubi lites, ubi scandala, ubi rixe, ubi invidie, ubi emulationes ? Nonne in ecclesia clericorum ? » {Expositio, fol. iig.)

" « (Graeci) nolunt usque hodie accipere spiritualem doctrinam ut dicant unam uxorem sacerdotis ecclesiam... » {Super IV Evangclia, fol. 196 v°). —

On lit un peu plus loin : « In secundo statu quasi média pars

ecclesie, hoc est Orientalis ecclesia, secuta est sollempniter eos qui pro tempore ambulant secundum carnem, jungentes sibi uxores in matrimonio sicut et layci, ita ut eonun mores sequantur multi Latinorum, dantes operam voluptati usque in presentem diem » {Ibid., fol. 198). Voir les mêmes idées dans V Expositio, fol. 83 ; cf. Concordia, fol. 82 et 100.

nombre trop grand de membres du clergé latin vivent enchaînés dans les liens charnels, dantcs opcram voluptati iisqiic in praescntcm diem^. Il s'étend longuement sur la simonie. Entre les nombreux passages qu'il lui a consacrés, qu'il me soit seulement permis d'en citer un tiré d'une de ses œuvres inédites : c'est la page de son Exposé sur les Evangiles où il traite de l'expulsion des marchands qui déshonoraient le temple de Jérusalem.

« Si je craignais les hommes plus Cjne Dieu, dit-il, je devrais omettre de commenter ce fragment du saint Evangile ; car, en disant la vérité, je paraîtrai importun à ceux qui la trahissent; mais la charité du Christ me presse, en même temps que l'exemple donné par lui me contraint à parler. D'ailleurs, les bons ne peuvent se scandaliser, car il n'est pas question d'eux; malheureusement, grâce aux progrès du péché, si nombreuse est la multitude des méchants que le reproche adressé à quelques-uns paraît s'appliquer à tous. . . Sans doute, ceux qui sont animés du zèle de l'Esprit divin aiment à se retirer dans le secret de leur cœur, poussés qu'ils y sont par la vertu d'humilité qui leur est familière ; mais, quand ils voient mépriser Dieu et les dons de son Esprit, profaner les sanctuaires du Christ et violer les droits du Très-Haut, ils s'élancent d'un bond vers les régions où l'esprit est libre; ils se présentent au grand jour comme les champions de la justice. Il le faut bien, puisque ceux à qui incombe le devoir de la proclamer et de la défendre, non seulement se taisent, mais ne craignent pas de la violer. . . C'est que l'Eglise de Dieu est devenue une maison de commerce ; on n'y cherche plus le bien des âmes, mais tout y est discussion sur l'importance des revenus qu'on en peut tirer. . . Les prêtres et les clercs sont vendus de leur plein gré ; ceux qui élisent comme ceux qui sont élus participent au même crime . . . Les hommes, en grand nombre, se précipitent vers la cléricature ; or, tout cet empressement tient à ce qu'ils sont avides d'avantages corporels. . . Il est à craindre que Dieu, dans sa justice, ne chasse tous ces trafiquants et n'entreprenne lui-même de purifier les fiils de Lévi, qui sont engraissés de la substance du Crucifié; déjà, comme il nous a été donné de le voir avec une grande douleur, sa vengeance a éclaté dans le lieu même où

I Cf. Chalandon, op. cit., t. II, p. 581.

autrefois s'était produit le fait rapporte dans le Nouveau Testament » (allusion évidente à la prise de Jérusalem par Saladin, survenue en 1187').

Avec la simonie, pénètrent dans le sanctuaire l'amour des jT^randeurs et la bassesse de l'âme. De là ces prélats superbes et lâches-, prudents seulement pour le mal, qui forniquent avec Babylone. quand, sans se soucier des intérêts de leur peuple, ils cherchent nuit et jour à plaire aux princes de ce monde. Ceux-là n'ont désiré l'épiscopat que pour vivre dans l'opulence; ils veulent être non les pères des orphelins et les protecteurs des veuves, mais les amis des riches et les alliés des grands -^ Ce sont ces ministres indignes de leur mission, véritables membres de la synagogue de Satan, qui annoncent et préparent l'avènement de l'Antéchrist.

Les moines sont les prémices des disciples de l'Esprit-Saint. Tandis qu'aux laïques convient la crainte, et aux clercs le souci du prochain, les moines passent en ce monde le regard tourné vers Dieu, que leur profession est d'aimer parfaitement* ; leur mission est de contempler et non d'agir. Malheureusement, le clergé régulier n'est point demeuré à l'abri de la contagion du mal, et c'est grand dommage, car nul n'est aussi orgueilleux et aussi avare, qu'un rnauvais moine 5. Or, si la vie religieuse est née dans l'Eglise d'Orient, voici maintenant qu'elle y est en pleine décadence*"'.

Quant à l'Eglise latine, encore qu'elle puisse montrer avec fierté nombre de religieux fervents"', il en est d'autres qui n'ont

' Je résume ici, en empruntant les phrases de Joachim, les idées qu'il développe dans son traité Super quatuor Evangelia. fol. 209 v° et 210, et qui se retrouvent souvent dans ses écrits.

- Sur ces prélats, voir YExpositio, fol. 194. Joachim les y oppose aux boni prelati, simplices et humiles corde.

^ Ils sont figurés par Hérode : Super IV Evangelia, fol. 186 r".

^ Cf., pour l'éloge des moines, Concordia, fol. 83 ; Super IV Evangelia, fol. 187 v" et passim. Pour l'éloge particulier des cisterciens, Concordia. fol. 84. Sur l'importance qu'il y a pour les moines à demeurer dans la vie contemplative et à s'abstenir de l'action, voir Concordia, fol. 93 et s., où Joachim se montre peu favorable aux moines qui se chargent de paroisses, notamment aux moines de Cluny.

5 Cf. Concordia, fol. 109 v".

^ M. Chalandon constate, dans l'Italie du Sud, à la fin du xii^ siècle, une certaine réaction contre les moines grecs {op. cit.. t. II, p. 588).

' « Quod zelati eam (monasticam disciplinam") fuerint Latini et zelantur multi usque ad presens testatur ipse rigor qui ad resecanda genimina viciorum usque in hodiernum diem in latinis cenobiis exercetur » {Super IV Evan-

— iode leur état que l'habit et non les vertus. Il est des monastères où la règle de saint Benoît ne compte pas plus que si elle n'avait jamais existé. Là, les moines ont voulu amasser des trésors et rechercher toutes les délicatesses, alors qu'ils étaient voués à la pauvreté : maintenant, ils se traînent dans la vie spirituelle, comme des infirmes qui, incapables d'une nourriture substantielle, ne peuvent supporter que le lait. Parfois même, on a déploré des désordres plus graves et plus scandaleux qu'un simple relâchement des mœurs. Le travail des mains, l'austérité de la vie, l'abstinence régulière, la grossièreté des vêtements, un séjour éloigné des villes, tels sont les moyens que Joachim de Flore recommande aux religieux soucieux de demeurer fidèles à leurs vœux^ C'est parce que ces moyens ont été négligés qu'on peut répéter à propos de l'ordre monastique la parole de Jérémie : « Ouomodo obscuratum est aurum, mutatus est color optimus-.? »

Il est pour Joachim de Flore un autre fléau dans l'Eglise du xii^ siècle : c'est l'orgueil des docteurs et des savants. Plusieurs d'entre eux, parce qu'ils ne comprennent pas les faits surnaturels, estiment Dieu assujetti aux lois de la nature; d'autres ont entrepris d'expliquer rationnellement les mystères fondamentaux du christianisme. Et si la plupart ne vont pas jusqu'à mériter ce reproche, il n'en est pas moins vrai que la tendance des scolastiques est d'établir l'harmonie entre la foi et la raison ; leur théologie a été justement nommée « le christianisme selon la science^)). C'est une sorte de christianisme qui n'est point pour plaire à Joachim ; très fréquemment, dans ses ouvrages, il oppose ceux qu'enfle la doctrine scolastique, qui scolasfica inflaiifiir disciplina''', aux hommes spirituels qui doivent régé-

gelia, fol. 202). Les moines latins ont, par la grâce de Dieu, remplacé les religieux grecs. Cf. Chalandon, îoc. cit.

1 Expositio, fol. 80 v".

- « Ordo ille preclarus qui letus et ylaris esse debuit splendore lucidus et candore, accidentibus contra votum contrariis, pro merito pravitatis sue tristis efficitur et obscurus. Obscuratur aurum, cum splendor vite contemplative in ordine monastico inanescit, mutatur et color optimus cum hii qui positi sunt ad speculanda celestia, inhiare incipiunt lucra terrena. » {Expositio, fol. 118 v° et 119.) « Non solura nonnulli episcopi et sacerdotes implicantur negotiis Babylonis ut divites fiant, verum etiam nonnulli abbates et monachi, et alii atque alii religiosi. » (Expositio, fol. 202.)

•^ Rémusat, Abélard, t. II, p. 149.

* « Mistice vero discipuli revertuntur ad Dominum et mirantur quod Deus

ncrcr I'EstHsc ; il s'exprime en termes amers sur ces théologiens contemporains qui méprisent toute doctrine autre que la leur ^\ il ne ménage pas ses critiques à Pierre Lombard qu'il combat avec un acharnement ])articidier. (( Elle n'est point sans cause, ajoutc-t-il, la cérémonie symboli(iuc (|uc l'Eglise tolère le jour de la fête des saints Innocents, c|uand elle permet que l'élu des enfants occupe la chaire épiscopalc et remplisse dans une certaine mesure l'office du prêtre-. » Pour lui, l'évêque des enfants est la figure de ces ignorants auxquels Dieu a souvent communiqué son esprit de préférence aux savants, de ces simples que Jésus a choisis pour porter son Evangile à toutes les nations '^. Ainsi Joachim prend un plaisir extrême à abaisser la superbe de l'intelligence humaine, surtout lorsqu'elle s'efïorce lie découvrir les secrets ou d'expliquer les mystères de la divinité; il tient à rappeler aux scolastiques que les choses cachées aux sages et aux prudents sont révélées aux petits*. Malheureusement, en réagissant contre ceux qui exagèrent l'importance de la science, Joachim en exagère la vanité et le néant : c'est ainsi qu'il n'a pas su rendre justice au grand mouvement intellectuel du XII® siècle^.

loquitur cum muliere, quia cum hii qui scolastica inflantur disciplina vident spiritales viros habere cum simplicibus vel extraneis a catholica fide spiritale colloquium, mirantur admodum et obstupescunt, dum id quod vendicabatur sibi quasi juris in proprium apud despicabiles crimini esse contendunt. » (Suider IF Evangclia, fol. 217, à propos de saint Jean, IV, 27.) Des idées analogues sont développées en maints endroits des écrits de Joachim.

1 « Sunt aliqui infra sinum Latine ecclesie aut futuri sunt qui omnem prêter suam fastidiunt doctrinam. » Ceux-là résisteront à l'enseignement des hommes spirituels {Ibid., fol. 197 v°).

- « Et fortassis ad rem pertinet et non est absque causa misterium quod patitur ecclesia in festo Innocentium, sedere puerorum electum in sede episcopali et frui in aliqua parte officio sacerdotis. » Ce passage est extrait du Super IV Evangelia, fol. 189 v°. Je remarque qu'il est cité dans la chronique de Salimbene (p. 119 de l'édition des Monumenta de l'histoire de Parme et de Plaisance). Au surplus Salimbene connaissait le traité Super IV Evangclia et l'attribuait à Joachim de Flore (cf. ibid.. p. 124). Si d'ailleurs cette attribution ne pouvait être démontrée que par le témoignage de Salimbene, elle demeurerait fort douteuse. Mais elle s'établit par d'autres raisons : notamment elle ressort nettement de la lecture de l'ouvrage lui-même.

3 « Simplices et ydiotas. » Super IV Evangclia. fol. 215 v".

■* Maith.. XI, 25.

s Joachim ne semble pas d'ailleurs s'être aperçu que pour réfuter les théologiens qui lui déplaisaient, il a lui-même emprunté l'attirail souvent lourd et pédantesque des scolastiques. Nous savons que dans son traité contre Pierre Lombard, il procédait à grand renfort de citations. Certes Joachim n'a point un style ailé ; parfois on se sent tenté de dire, avec M. Tocco

Joachim n'est pas plus sympathique au droit canonique qu'à la théologie scolastique. Au xii^ siècle, un livre s'est répandu qui, remplaçant tous les recueils de textes antérieurs, eut la fortune de devenir la base de l'enseignement : c'est le Décret de Gratien, qui formera la première assise du Corpus juris canonici. Joachim est animé, à l'endroit du Décret, de sentiments à la vérité fort naturels aux mystiques quand il s'agit de juristes. Ecoutez plutôt ce qu'il dit au cours d'une véritable invective contre l'enseignement des écoles : « J'omets les autres arts soidisant libéraux, par lesquels on exerce l'esprit des jeunes gens, comme si, grâce aux procédés qu'on leur fait connaître, on les mettait en état de discerner le vrai du faux ou du douteux. Considérons le livre des Décrets, où l'on a réuni les maximes des saints Pères, et voyons quelle distance il y a entre la science qu'il contient et la science nécessaire en tout temps, mais surtout à une époque où la fin du monde approche. . . A la vérité, nous ne désapprouvons pas la science du Décret, mais nous en préférons une autre. Sans doute, elle est juste la règle qui, entre deux maris qui se disputent une femme, détermine celui auquel elle doit appartenir; mais j'aime mieux le conseil de l'Apôtre : « Que celui qui n'est point marié ne prenne point de femme, que « ceux qui sont mariés vivent comme ne l'étant pas, que ceux qui « usent de ce monde vivent comme n'en usant pas ; car la figure « de ce monde passe. » Sans doute, elle est nécessaire la règle d'après laquelle on décide lequel, de deux clercs, doit le premier, lequel doit le second obtenir un bénéfice ecclésiastique ; mais ceux-là sont, à mon sens, plus heureux qui, préférant l'Evangile, peuvent dire avec Paul : « Mieux vaudrait pour moi mourir que (( de ternir ma propre gloire en réclamant des fidèles que j'évan- « gélise le salaire de ma peine ^ » Je ne blâme pas ce qui est réglé sur la possession juste ou injuste des choses temporelles; mais je proclame heureux celui qui a tout laissé pour suivre le Christ et ses disciples. » Et plus loin, à propos de la simonie, Joachim critique ces maîtres aux pensées ambitieuses, toujours occupés à se justifier, qui, dans l'Eglise latine, jouent le rôle des Pharisiens ; tandis qu'ils se préoccupent de se garder d'excès de

(p. 288), que c'est un commentateur quelque peu lourd. Mais nombre de pages de Joachim sont inspirées par un sentiment puissant ; on y sent circuler une vie intense et une passion ardente. 1 /. Cor., VIII, 29-31 ; IX, 15.

zèle, ils énervent la parole divine pour faire observer des traditions d'origine purement humaine'. Ainsi, qu'il s'agisse du droit ou de la théologie, Joachim fait, avec la même verve, le procès de la science et des docteurs.

Pendant qu'une fraction importante du clergé est infidèle à sa vocation, pendant que les docteurs se livrent à leurs spéculations trop souvent creuses ou vaines, le schisme et l'hérésie font chaque jour des progrès. Dans les pays d'Orient, la foi est languissante, desséchée qu'elle est par l'orgueilleuse révolte qui a séparé les chrétientés de ces contrées du siège apostolique ; le clergé est alourdi par le fardeau de la vie conjugale; ce n'est pas une Eglise vivante qu'on y trouve, mais les débris d'une Eglise autrefois glorieuse et vénérable. En Occident se développent des sectes redoutables. A plusieurs reprises, Joachim se préoccupe des Vaudois, qu'il appelle les pauvres de Lyon, pour combattre leurs doctrines ou blâmer leur orgueil qui les pousse à secouer le joug de l'autorité ecclésiastique. Mais il semble plus inquiet encore des progrès de l'hérésie des Manichéens, qu'il désigne sous leur nom vulgaire de Patarins. « Ils sont, dit-il, la lie de tous les hérétiques ; ils condamnent les mariages légitimes et les aliments créés par Dieu pour que les fidèles en usent après, lui avoir rendu grâces. Ils disent avoir un pape auquel tous obéissent : ce pape ne saurait être qu'un lieutenant de l'Antéchrist, à l'armée duquel ils fournissent un contingent important-. » Et Joachim décrit tout au long les procédés par lesquels les chefs de cette secte pernicieuse font d'innombrables recrues. Il sent bien, d'ailleurs, que leurs meilleurs arguments leur sont fournis par la corruption des mœurs d'une portion notable du clergé, qu'il flagelle avec une éloquence passionnée.

Ce n'est pas seulement l'ennemi intérieur qui menace la chrétienté; jamais le péril extérieur n'a été plus redoutable. Vers le nord, les Germains se sont mesurés avec les païens, sans doute avec les Slaves, et de cette guerre ils ont rapporté des récits effrayants. Mais le danger imminent apparaît du côté de l'Islam, maître de l'Afrique du nord et d'une grande partie de l'Espagne^. Son plus redoutable champion, Saladîn, a reconquis la cité

' Super IV Evangelia, fol. 217 v".

^ Expositio, fol. 132 v" et 133. — Voir tout le passage sur les Patarins, fol. 130-133.

3 Sur les Musulmans, cf. Expositio, fol. 164 v" et s.

sainte ; Texpédition conduite en Orient par l'empereur Frédéric a tristement échoué * ; la persécution sévit contre les chrétiens d'Orient.

L'âme de l'abbé de Flore vibre à la pensée des douleurs qui accablent ces régions où il a passé sa jeunesse : « Que de milliers de chrétiens, s'écrie-t-il, sont tombés entre les mains des mécréants ! Combien en est-il que les ennemis de la foi affligent de tortures en haine du Crucifié ! En vain les croisés ont remporté sur eux de glorieuses victoires : il semble que la bête n'ait pu mourir sous leurs coups-. « Et Saladin lui apparaît comme le successeur de cette lignée de tyrans fameux qui, depuis Néron jusqu'à l'impérial adversaire de Grégoire VII, ont mené la guerre contre le Christ et son Eglise. Voici maintenant les Sarrasins plus que jamais ardents au carnage et à la dévastation. Un jour, eux et les Manichéens uniront leurs forces contre celles de la chrétienté. Quand cette ligue sera conclue entre l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur, ce sera le moment pour l'Eglise de répéter la parole des Livres saints : « Le glaive a frappé au dehors, tandis que la peste et la famine régnent dans la cité^ . ))

En présence d'un tel spectacle, qu'assombrit encore l'ardente imagination de Joachim de Flore, d'autres que lui se seraient laissés aller au plus noir pessimisme. S'il fut tenté de s'y abandonner, la tentation ne dura pas longtemps. Bientôt il s'attacha à l'espoir d'une prochaine régénération de l'Eglise qui se réaliserait par l'avènement de l'Esprit 'divin. Il faut voir comment ce rêve sortit fort naturellement de principes théologiques qui lui étaient familiers.

C'est un fait bien connu que le concept de la Trinité chez les théologiens grecs se distingue du concept que s'en sont formé les Latins*. Saint Augustin et la plupart des Occidentaux con-

' Expositio, fol. 134 v".

2 Expositio, fol. 164 v".

3 Ezechiel, VII, 15.

•4 Voir sur ce point le remarquable ouvrage du R. P. de Régnon, S. J. : Etudes de théologie positive sur la sainte Trinité, tome 1". Exposé du

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