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çoivent d'abord l'unité de l'Etre divin pour passer ensuite aux personnes, qu'ils expliquent volontiers par des analogies tirées des puissances de l'âme humaine ; en tout cas, ils vont de l'Unité à la Trinité. Les Grecs suivent le chemin inverse ; ils aperçoivent les trois personnes sans s'arrêter d'abord à la substance uni(|ue. u Le Grec, comme on l'a fort bien dit, contemple directement la divinité dans chaque hypostase, comme on contemplerait l'éclat et la phosphorescence d'une même liqueur dans trois vases différents. Le mystère est que ce soit identiquement la même substance dans trois contenants différents * . » Joachim, qui avait beaucoup fréquenté les Grecs, soit dans les couvents basiliens de Calabrc, soit en Orient, s'inspira visiblement de leurs enseignements-.
Remarquez que le concept grec se dégage sans grand effort de documents ou d'usages très respectables. En effet, le Symbole des Apôtres et celui de Nicée proclament la croyance des chrétiens en un seul Dieu, le Père tout-puissant, en Jésus-Christ, son Fils unique, et en l'Esprit-Saint ; ils montrent l'action distincte du Père créateur, du Fils rédempteur et de l'Esprit sanctificateur ; mais ni l'un ni l'autre de ces symboles ne nomment la Trinité. De même, dans les prières liturgiques qui remontent à l'antiquité, canon de la messe ou oraisons, l'Eglise n'invoque pas en propres termes la Trinité ni le Dieu triple et un ; elle s'adresse à une personne qu'on appelle Dieu et Seigneur, et cette personne est le Père^. Le Fils par qui l'Eglise prie, l'Esprit en l'unité duquel elle prie, apparaissent dans sa prière, mais sans qu'en la forme extérieure la prière leur soit adressée. En agissant ainsi, l'Eglise ne fait d'ailleurs que suivre la tradition évangélique de la prière adressée au Père. Quand il se rattachait à la théorie grecque, Joachim de Flore pouvait donc se flatter de s'accorder avec la plus haute et la plus vénérable antiquité.
Edifiant des raisonnements sur la base que lui fournit cette tradition, Joachim ne tarde pas à en exagérer les conséquences. Il en vient à voir dans la Trinité un groupe de trois personnes,
dogme; tome II, Théories scolastiques (Paris, 1892, in-8). Voir notamment toute la partie du premier volume où il est traité du concept grec de la Trinité.
' De Régnon, op. cit., I, p. 346.
■2 Voir la troisième étude.
■^ Cf. de Régnon, I, p. 494 et s. ; Ginoulhiac, Histoire du dogme catholique, 2" édit., t. II, livre VIII (p. 310 et s.).
unies seulement parce qu'elles sont informées par une même nature, la divinité; d'ailleurs, conformément à ses idées générales sur la distinction de la nature et de la personne, il enseigne que cette nature commune, ou cette divinité ne fait point partie de l'Etre divin. Le type d'unité qu'il applique à la Trinité est l'unité d'une collection, collection d'individus comme les premiers chrétiens, collection d'églises comme celles dont l'ensemble constitue l'Eglise catholique^ . \^isiblement il est l'écho de ceux des théologiens de son temps qui disent : Unitas est collectio trium personarmu. Ainsi il a sacrifié à l'idée de pluralité le dogme fondamental de l'unité divine ; sans s'en apercevoir, il est tombé dans le trithéisme.
J'ai montré ailleurs ce caractère de l'enseignement de Joachim-, en indiquant les liens étroits qui le rattachent aux doctrines développées dans le Liber de verâ philosophia; je n'y reviendrai pas ici. ]\Iais il s'en faut que ces idées soient demeurées chez lui à l'état d'un système de théologie dogmatique ; bientôt il prétendit s'en servir pour expliquer l'histoire et prophétiser l'avenir. Dans ces régions de l'Italie méridionale, plus d'un moine lui en avait donné l'exemple. Du ix^ au xii^ siècle, nombreux étaient les religieux grecs qui avaient trouvé dans le mysticisme l'inspiration prophétique, tels au x* siècle saint Nil ^ et saint Elie de Reggio*. Au temps où Joachim de Flore était enfant, ses compatriotes n'avaient pu oublier les prophéties du saint moine de Rossano, Barthélémy, qui, peu avant 1130, fonda le couvent grec de Saint-Sauveur, à Messine^. L'abbé de Flore ne manqua point de recueillir cet héritage du monachisme grec ^, comme il s'était inspiré des traditions théologiques de l'Eglise d'Orient.
Ainsi préparé par sa formation doctrinale et par des exemples encore vivants dans la mémoire de ses contemporains, Joachim de Flore essaie de résoudre la question qui remplit d'angoisse le
1 Cf. Denifle, op. cit., p. 138 et s.
- Voir la troisième étude.
3 Acta Sanctorum, septembre, t. VII, p. 283 et s. — Sur saint Nil, cf. G. Schlumberger, l'Epopée byzantine, t. I, p. 471, 481 et s.
■4 Acta Sanctorum, septembre, t. III, p. 843 et s. — Sur les moines byzantins et leur influence dans l'Italie méridionale, voir Jules Gay, L'Italie méridionale et l'Empire byzantin, p. 255 et s., p. 378 et s.
s Acta Sanctorum, septembre, t. VIII, p. 817.
^ M. Tocco {op. cit., p. 387-398) a montré que ces saints moines basiliens ont créé la tradition qu'a suivie Joachim de Flore.
cœur des croyants : quelles seront les destinées prochaines de la société chrétienne? Pour prévoir l'avenir, il étudie le passé. En maints passages', il a répété que, sans introduire aucune scission dans la divinité, on peut et on doit discerner diverses catégories d'actes divins : à côté de ceux qui, à raison de l'unité d'essence, doivent être rapportés communiter aux trois personnes, il en est qui. à raison de la propriété de chaque personne, doivent être rapportés, ceux-ci au Père, ceux-là au Fils, d'autres enfin à l'Esprit-Saint. Or, lorsqu'il jette un regard sur l'histoire de la religion, il constate sans peine que deux des personnes divines y ont exercé successivement une action caractéristique. La religion remonte au Père, créateur du monde et de l'homme et plus tard auteur de l'Ancien Testament. Elle a été transformée par l'œuvre du Fils, qui, apparaissant au milieu des siècles, a substitué une loi plus parfaite à la loi antique et à son interprétation littérale que les Juifs aveugles se refusèrent à abandonner-. ]\Iais il s'en faut de beaucoup que l'évolution religieuse de l'humanité soit arrivée à son terme. La lettre, qui régnait despotiquement sous l'Ancien Testament, pèse encore d'un poids trop lourd depuis la promulgation du Nouveau. L'œuvre divine ne peut s'achever qu'au prix d'un nouvel et définitif affranchissement des âmes : c'est naturellement à l'Esprit- Saint. dont l'action ne s'est pas encore manifestée, qu'il appartiendra de réaliser ce dernier progrès. Sans doute, l'Evangile du Sauveur l'emporte sur la loi ancienne par la nature des enseignements qu'il contient aussi bien que par l'hostilité qu'il témoigne à l'interprétation littérale; mais enfin c'est encore un livre, c'est-à-dire une œuvre dont la forme matérielle gêne et amoindrit la pensée qu'elle emprisonne. Un jour viendra où s'en dégagera la pensée vivante, durable, affranchie de la lettre, et ce sera alors la révélation de l'Evangile étemel, celui que Tange de l'Apocalypse porte à travers les cieux pour Jie présenter à toutes les nations de la terre 3. Ainsi, par l'action de l'Esprit-Saint, s'opérera la dernière régénération de la religion.
* Exemple : Expositio, fol. 13.
- Super IV Evangelia, fol. 191 v".
■* Apocalypse, XIV, 6. — Sur l'Evangile éternel et le sens que Joachim v attachait, voir les passages décisifs réunis et interprétés par le R. P. Denifle {op. cit., p. 52 et s.). Il est certain que pour Joachim, linterprétation spirituelle de l'Evangile, c'est-à-dire l'Evangile étemel, nest point susceptible d'être réduite à une œuvre écrite : « Ex quo doctrina ipsa spiritualis non est
Telle est la donnée fondamentale que Joachim de Flore a déduite de sa conception de la Trinité : désormais, l'histoire sera pour lui partagée en trois âges, ou, pour mieux parler son langage, en trois états : celui du Père, qui commence avec Adam et porte ses fruits depuis Abraham; celui du Fils, qui s'ouvre avec Ozias et se développe depuis l'Incarnation ; enfin, celui de l'Esprit, dont le germe est jeté depuis saint Benoit et dont la végétation ne peut tarder. Le premier est le temps des gens mariés ; le second, le temps des clercs, et le troisième, celui des moines. Et si l'on veut un symbole pour chacun de ces états, Joachim donne au premier la lumière des étoiles ; au second, celle de la lune ; au troisième, celle du soleil ^ .
Une conséquence se déduit naturellement de ces prémisses. Les trois états, qui marquent le développement progressif de la religion révélée, sont l'œuvre de chacune des trois personnes divines égales entre elles et unies par la divinité qui leur est commune ; donc ces trois états, si l'on ne tient pas compte de leurs différences spécifiques, doivent se ressembler au point que l'étude de l'un d'eux peut fournir l'explication des autres-. En
conscriptibilis ut claudatur uno magno volumîne, sicut scriptura prioris Testamenti et ipsa littera que concluditur aliquibus libris, sed sicut in hoc Evangelio continetur inferius : Qui biberit ex aqua quam ego dabo ei, fiet in eo fons aque salientis in vitam eternam... » Stiper IV Evangelia, fol. 214 v". — Un peu plus loin, dans le même ouvrage (fol. 216), il développe des idées analogues, à propos de saint Jean, iv, 13. Il dit d'abord que le récit des aventures du peuple hébreu à la recherche de la Terre promise, pris en lui-même et à la lettre, ne nous offre que peu d'intérêt. « Sed quia multa scripta sunt in Veteri Testamento que secundum superficiem littere non exhibent gaudia que promittunt, querit alla atque alla scire, scilicet quomodo perveniat ad id quod cupit, quodque non potest invenire aperte in ipsa littera, sitit iterum et quia certo circumscribitur termino, déficit mens ejus in siti, non valens invenire in ea sufficientem potum quo extinguatur sitis ejus, seu quia nirais
obscura seu quia insufficiens audire plurima sitienti Inde est ut qui habent
doctrinam spiritualem semper inveniunt quo reficiantur in via, qui autem non habent hanc doctrinam, versa eis lectione ipsius littere pre assiduitate in tedium, ad fabulas convertentur. »
1 Expositio, fol. 94 v°.
- Sur cette idée repose l'ouvrage où Joachim traite de la concorde des deux Testaments. Il écrit au début : « Concordiam proprie esse dicimus similitudinem aequae proportionis Novi ac Veteris Testamenti, aequae dico quoad numerum, non quoad dignitatem, cum videlicet persona et persona, ordo et ordo, bellum et bellum ex parilitate quadam mutuis se vultibus intuentur, utpote Abraham et Zacharias, Sara et Elisabeth, Isaac et Johannes Baptista, homo Jésus et Jacob, duodecim patriarche et numeri ejusdem apostoli, et quodlibet simile ; quod totum ubicumque occurrerit, non pro sensu allegorico, sed pro concordia duorum Testamentorum facere certum est ; unum vero spiritualem intellectum ex ulroque procederc. » Cf. Concordia, fol. 7.
d'autres termes, le nremier est le symbole du second, et tous deux font connaître par avance le troisième. Telle est la thèse de l'abbé de b'iore, notamment dans sa Concordance des deux Testaments et dans son commentaire sur l'Apocalypse. C'est ainsi (je ne cite que quelques exemples) f|u'à chacun des trois états il trouve un précurseur : Moïse pour le premier', Jean- Baptiste pour le second, Elie (qui doit réapparaître sur la terre) pour le troisième. C'est ainsi qu'en chacun des trois états il découvre une période de calme et de paix qu'il désigne sous le nom de période sabbatique 2. C'est ainsi qu'il distingue sept époques et sept persécutions dans l'un et l'autre Testaments ; c'est ainsi qu'il établit la correspondance des personnages bibliques et des personnages de l'histoire ecclésiastique^; c'est ainsi enfin que Rome et Constantinople, séparées par le schisme, font pendant, la première à Jérusalem et la seconde à Samarie *. Que toutes ces explications et que tous ces parallèles procèdent d'un esprit aussi fécond en ressources qu'il est peu difficile sur les analogies qu'il croit découvrir, c'est ce dont on se con-
' En cela il n'est pas difficile, puisque cet état commence à Adam et atteint sa maturité au temps d'Abraham. On trouvera que le précurseur vient un peu tard. Sur les trois états et leur durée, voir les passages de la Concordia cités dans le protocole d'Anagni, p. 102 et s. — Voir aussi VExpositio super Apocalypsim, fol. s et s. — On trouvera un résumé complet de la Concordia Veteris et Novi Tcstamcnti dans les Ahhandlungen d'Engelhardt, p. 99-135.
2 Le sabbat du premier état fut le séjour des Israélites en Egj^pte. Celui du second état, « cessantibus historiis atque prophetiis », fut la période qui s'étend du prophète Malachie jusqu'à saint Jean-Baptiste. Le troisième sabbat aura lieu à l'époque où, après l'avènement de l'Esprit-Saint et la persécution qui se produira au début du troisième état, le diable sera incarcéré usque ad fincm seculi. Le premier sabbat a été précédé du jugement de Sodome, le second du jugement de Babylone ; le troisième sera précédé du jugement et de la chute de la nouvelle Babylone. Ces développements sont empruntés à VExpositio, fol. 14-16.
' Cf. Expositio, fol. 6, et passim. Comme exemple d'interprétation bizarre, voir les divers ordres religieux symbolisés par les fils de Jacob ; ibid., fol. 19 v". Ruben symbolise le premier ordre, institué par les apôtres dans l'Eglise primitive; Siméon, le second ordre, qui aurait été fondé à Antioche ; Lévi, l'ordre établi à Alexandrie et loué par Philon le Juif ; Juda, l'ordre fondé en Afrique par saint Augustin ; Issachar et Zabulon, les chanoines réguliers et en particulier les Prémontrés; Dan et Nephtali, tous deux fils de Bala, esclave de Rachel, représentent les moines grecs et les moines d'Occident ; Gad et Aser, fils de Zelfa, esclave de Lia, représentent les Hospitaliers ef les Templiers; Joseph, fils aine de Rachel, est le symbole d'un ordre nouveau, dont Joachim ne peut dire s'il est encore fondé; Benjamin signifie le peuple juif qui se convertira à la fin du temps.
' \'oir, sur ce dernier point. Super IV Evangelia. fol. 195.
vainc sans peine par la lecture de quelques pages des ouvrages de Joachim de Flore. Non seulement il connaît les modes divers d'explication du texte sacré qu'emploie l'herméneutique de son temps * ; bien plus, il s'est fait à son usage personnel des procédés d'interprétation aussi incertains dans leurs principes qu'arbitraires dans leurs applications et que subtils dans les rapprochements qu'ils produisent. Le sens des allégories change avec le caprice de l'écrivain : ici Elisabeth, la mère de Jean- Baptiste, représente la Synagogue ; quelques lignes plus loin, elle représente l'Eglise du second état, c'est-à-dire l'Eglise du Christ. Tantôt, sous les traits de la vierge Marie, l'auteur nous montre l'Eglise d'Orient où s'est développé le monachisme, tantôt l'Eglise des contemplatifs qui se répandra dans les derniers temps-. On pourrait multiplier ces exemples : il n'en est point de plus caractéristique que celui des interprétations multiples données aux personnages d'Agar et de Sara. D'abord, Agar figure la plèbe des Hébreux et Sara la tribu de Lévi ; plus loin, Agar est opposée à Sara comme les séculiers aux clercs. Ailleurs, toutes deux apparaissent comme le symbole de la Synagogue et de l'Eglise latine, ou encore de la Synagogue et de l'Eglise spirituelle, ou enfin de l'Eglise du second état opposée à celle du dernier état'^. Grâce à ces procédés, l'histoire ecclésiastique et l'histoire juive se répondent exactement à travers les siècles; tout au moins, jamais Joachim de Flore n'est à court quand il s'agit d'en établir le parallélisme.
De ces conceptions, (|ui embrassent l'histoire depuis la création jusques au jugement dernier, il est au moins utile de retenir, pour les exposer à grands traits, les vues prophétiques que Joachim de Flore prétendit ouvrir à ses contemporains sur les destinées de l'humanité '*. Il sait la durée des âges successifs entre lesquels se partagent les siècles, et aussi le compte des
■• Expositio, fol. 26.
2 On trouvera ces exemples et beaucoup d'autres dans la première partie du traité Super IV Evangelia, consacrée à l'enfance du Sauveur.
•5 Cf. Concordia, fol. 28 et 61. Voir là-dessus Tocco, op. cit.. p. 331 et s. — Joachim use d'une liberté extrême, dans l'interprétation des textes sacrés, passant sans aucun scrupule d'un système d'interprétation à un autre, quand le premier ne répond plus à ses vues.
'' On trouvera surtout les prophéties de Joachim de Flore dans son Expositio super Apocalypsim, notamment aux fol. 194 et s. du même ouvrage. Voir aussi le livre V de la Concordia Veteris et Novi Testameiiti. D'ailleurs, ses idées générales sont exprimées un peu partout.
j^cncrations (|ui corrcspuiulcut à cha(|uc cHat ou à chaque période. A l'époque où il écrit, c'est-à-dire dans les vingt dernières années du xii" siècle, le monde lui semble parvenu au moment où. doit être brisé le sixième des sept sceaux de l'Apocalypse; bientôt commencera le sixième des sept temps de l'histoire du Nouveau Testament. A ce moment, une redoutable persécution s'élèvera contre l'Eglise ; elle sera dirigée par un conquérant, sorti de l'Islam, qui fera couler le sang des martyrs comme au temps de Néron et de Dioclétien. Cependant, les élus ne seront pas seuls à souffrir des triomphes de ce prince ; alors Babylone sera ruinée par la coalition de dix rois choisis pour être les instruments de la vengeance divine. Or, Babylone, ce n'est pas l'Eglise romaine, (|Uoiqu'on ait imputé, bien à tort, à Joachim, de l'avoir affirmé; ce n'est même pas l'empire d'Occident pour lequel Joachim n'éprouve que peu de sympathie : c'est la multitude des réprouvés et des méchants qui, sur tous les points de la chrétienté, ne cesse de souiller de son contact corrupteur les enfants de Jérusalem S et à la tête de cette multitude, les mauvais prêtres et surtout les mauvais prélats -. En réalité, Joachim prévoit Uîi bouleversement général qui apportera l'épreuve aux bons et le châtiment aux méchants. Remarquez qu'il semble se consoler des maux qui menacent ceux-là par la pensée que les vices insolents de ceux-ci seront entîn punis : il entrevoit, en effet, la ruine des impies qui blasphèment, des puissants et des riches qui oppriment, des évêques ou des abbés qui prévariquent ; il entrevoit la revanche des humbles, des faibles, des pauvres, qui assisteront enfin à la chute de leurs tyrans ou de leurs bourreaux^. Quand cette œuvre de miséricorde et de justice aura été accomplie par
' Le procès-verbal de la commission d'Anagni (Denifle, p. 119) s'exprime ainsi : « Quod autem per regnum Babilonis intelligat dominium romane Ecclesie, coUigitur ex pluribus locis. » Le rédacteur invoque ici à l'appui de cette thèse divers passages de la Concordia Novi et Veteris Testamenti, qui ne me paraissent pas fournir un argument péremptoire. — Au contraire, au fol. 194 de VExpositio super Apocalypsini, on lit que Babylone. à son avis, est répandue « per totam aream christiani Imperii ; per omnem latitudinem disperse sunt palee reproborum ». Et ailleurs (fol. 23), la nouvelle Babylone est la « multiludo reproborum hominum que non cessât vitiis et corruptionibus fedare filios Hierusalem ». Ailleurs encore (fol. 129), Babylone est la « prophana multitudo populorvun qui se dicunt christianos esse, sed sunt synagoga Satané ». Ce sont les chrétiens mauvais ou indignes qui seront punis.
- Voyez, sur ce point, Expositio, fol. 202 : « Non solum nonnulli episcopi et sacerdotes implicantur negotiis Babylonis ut divites fiant, verum etiam nonnulli abbates et monachi atque alii religiosi. »
■^ Cf. Expositio, fol. 199.
les ministres inconscients de la Providence que recèle le monde musulman ou barbare, s'ouvrira pour la chrétienté régénérée la période sabbatique, c'est-à-dire une époque de calme et de paix tels que l'Eglise n'en a jamais connu de semblables ; cette période durera tant que le démon demeurera enchaîné par la puissance divine, en d'autres termes jusques à la persécution finale. Le prophète Elie apparaîtra comme le précurseur de ces temps heureux, où l'Esprit-Saint illuminera de sa lumière et réchauffera de sa flamme tout le peuple fidèle. Alors naîtra un ordre religieux dont les moines, depuis les jours de saint Benoît, ne sont que les précurseurs ; à cet ordre, comme semble l'annoncer un passage de Daniels sera donnée toute puissance sous le ciel, si bien qu'il régnera en esprit jusques aux derniers jours. Alors les Orientaux, et après eux les Juifs, reviendront, ceux-là à l'unité, ceuxci à la vraie religion-. Alors le sens* littéral des deux Testaments sera définitivement aboli pour être remplacé par l'interprétation spirituelle, comme l'eau fut changée en vin aux noces de Cana^ ; alors les fidèles seront étroitement unis à l'Esprit-Saint et se mouvront librement sous son action salutaire*; alors ils ne
i VII, 27.
- « Igitur et nunc antequam veniat tribulacio Antichristi incipient converti reliquie Judeorum et gentium in adventu Helie et erit ex hoc sollempnitas magna in oculis electorum, et quasi quedam arca visionis pacis. » (Super IV Evangelia, fol. 196 v°.) — Puis suivra la persécution de l'Antéchrist, comme la Passion du Sauveur a suivi les Rameaux. — L'annonce de la conversion des Juifs et des Gentils est répétée en de très nombreux passages des écrits de Joachim. Il va même jusqu'à dire que la foi repassera d'Occident en Orient, revenant ainsi à son berceau. « Spiritualis fervor religionis qui conceptus est per Spiritum Sanctum in primitiva Ecclesia velut in itinere, sea mox formatus manet in ecclesia latina usquequo plene innotescat ecclesie sanctorum episcoporum et Romano senatui, non quidem carnali, sed spirituali, et cum omnia erunt consummata que erant consummanda in latina ecclesia, revertetur iterum ad eamdem ecclesiam unde sumpsit exordium. >) {Super IV Evangelia, fol. 190 v".) De même on lit au folio 117 de la Coitcoràia : « Oportet transire Spiritum Sanctum ad gentes Graecorum, secundum spiritualem intellectum, cum aliquibus praedicatoribus egressis de latina Ecclesia. »
3 c( Cum venerit tempus illud, aqua Evangelice lectionis con\ertetur in vinura. » (Super IV Evangelia, fol. 203 r°.) — « Sicut evacuata est observatio agni paschalis in observatione corporis Christi, ita in clarificatione Spiritus Sancti cessabit observatio figure... dicente Domino, Spiritus est Deus, et eos qui adorant eum, in spiritu et veritate oportet adorare. » (Concordia, fol. 102 v".)
'i « Adhérentes Spiritui Sancto spiritales viri unus cum eo spiritus facti sunt, dicente Apostolo : Qui adheret Deo unus spiritus est. » (Ibid.) — Sur les antécédents montanistes de ces doctrines, aperçus par Newman dans son
connaîtront plus d'énigmes ténébreuses, niais ils commenceront à apercevoir plus clairement, et comme face à face, la signification des événements de l'histoire; alors la cité de Dieu sera reconstruite de pierres nouvelles sur les ruines de la cité du mal. Ainsi s'établira le règne de l'Eglise virginale, qui, jusqu'à ce jour, a reposé dans le désert avec les moines et les solitaires, mais qui surgira enfin dans tout l'éclat de sa resplendissante beauté, de cette Eglise où l'on honore moins l'étude des lettres et la science orgueilleuse des docteurs que l'austérité de la vie et la charité qui procède d'un cœur pur et d'une foi sincère • ; visiblement, Joachim n'y laisse guère de place à ses adversaires acharnés les théologiens et les scolastiques. Et cette Eglise (je continue d'analyser sa pensée), de stérile qu'elle était, deviendra féconde : ses enfants serviront Dieu jusqu'aux convulsions suprêmes que provoquera le réveil de l'esprit du mal. En effet, à la suite de ce sabbat mystérieux qui, d'après l'opinion de l'abbé de Flore, ne semble pas devoir être d'une longue durée, les destinées du monde chrétien s'achèveront par la lutte que l'Eglise soutiendra contre le dernier persécuteur ralliant à sa suite toutes les forces de Gog et de Magog ; c'est dire que tout ce qui restera d'infidèles au monde sera déchaîné contre les croyants. Après ces rudes combats, que couronnera la victoire définitive du Sauveur, l'humanité n'aura plus à attendre que les grandes assises du jugement dernier, prélude des sanctions suprêmes de la vie éternelle.
Telle est l'espérance de Joachim : on a déjà fait remarquer qu'à l'heure où il écrit, ces grands événements lui paraissent proches. Sans doute, l'abbé de Flore rappelle parfois, selon la parole évangélique, que l'homme ne saurait connaître les secrets desseins d'après lesquels Dieu fixe les temps et les époques ; alors il affecte de se tenir dans une réserve prudente-. Mais ailleurs
Essay on the development of Christian doctrine, voir l'article précité de la Church Quarterly Review, p. 20 et 21.
' C'est ainsi qu'il est dit {Expositio, fol. 83) que la Vierge-mère « significat ecclesiam que nescit virum, que requiescit in silentio heremi, ubi non sunt studia litterarum, non doctores ecclesiastice institutionis, sed caritas de corde puro et fide non ficta ».
-' Au fol. 84 de VExpositio, Joachim dit qu'il n'ose fixer une date à la fin du monde. Il y a mille ans, ajoute-t-il, que saint Jean écrivait : « Filioli, novissima hora est (/. Joan., 11, 18; cf. fol. 207, 210, et passim. — Voj^ez aussi des pensées analogues dans la Concordia Novi et Veteris Testamenti, fol. 134 et 135). Plus tard, au rapport de Salimbene, le frère mineur Hugues
il est plus explicite. Pour des raisons tirées de son système d'interprétation symbolique, il sait que le second état doit comprendre soixante-trois générations, dont vingt et une, antérieures au Christ, appartiennent à la période qui s'est ouverte avec le règne d'Ozias ; restent donc quarante-deux générations à compter depuis le christianisme. Or, Joachim déduit de motifs variés que chaque génération représente une durée de trente ans : c'est donc en 1260 que finira le second état pour faire place à la période réservée à l'action plus puissante de l'Esprit divin ' . En réalité, cette date de 1260 sera considérée comme la date fatidique par les disciples de Joachim, si bien qu'une fois l'année 1260 écoulée sans événement notable, Salimbene cessera, nous dit-il, d'avoir confiance aux prédictions du prophète de Flore-. D'ailleurs, Joachim fait aussi de fréquentes allusions à des événements qui se produiront au déclin de la quarantième génération : la période critique, d'après ses écrits, doit être évidemment celle qui sera comprise entre 1200 et 1260^. Peut-être, au moment où l'abbé de Flore compose ses écrits, le prophète Elie a-t-il fait son apparition '*: peut-être l'ordre des religieux spirituels qui doit concentrer toutes les forces de l'Eglise se formet-il dans quelque monastère ; peut-être le premier roi persécuteur se montre-t-il dans la personne du redoutable Saladin^, qui,
de Digne, intrépide joachite, défendait la mémoire de son maître et son renom de prophète, en soutenant qu'il n'avait pas fixé de date pour la réalisation de ses prédictions, « licet videatur quibusdam quod sic » (Salimbene, p. 103).
* Sur l'importance de l'année 1260, consulter Coiicordia, fol. 118 et 134. Voir, sur les diverses explications symboliques qui convergent vers 1260, Tocco, op. cit., p. 368. Voj^ez encore le texte de Salimbene (p. 267 de l'édition), où est résumée sur ce point l'opinion de Joachim d'après les textes. — Cette année 1260 fut marquée par l'apparition, en Italie, de fîagellants, dont sans doute l'imagination avait été enflammée par les rêveries de Joachim et de ses disciples (Cf. Salimbene, p. 123 et 124).
2 Après qu'il a vu l'année 1260 s'écouler sans bouleversement, Salimbene se dit incrédule : « Dimisi totaliter istam doctrinam et dispono non credere nisi que videro » (p. 131).
3 Plusieurs passages, provenant de la Concordia et indiquant comme terme la quarantième génération ou la fin de cette génération (c'est-à-dire l'an 1200), sont indiqués dans le protocole de la commission d'Anagni, op. cit., p. 112 et 113. — La quarantième génération commence avec l'an 1201 (Concordia, fol. 55). — A la fin de la quarantième génération, « compléta generatione hac quadragesima, commutandus est status iste ecclesise de Lya in Rachel, de verbi eloquentia ad spiritualem intellectum, de frondium pulchritudine ad suavitatem pomorum » (Concordia. fol. 31 v").
* Super IV Evangelia, fol. 198.
5 Fol. 197.
après avoir conquis la cité sainte, se préparc à lancer ses armées sur la société chrétienne ; peut-être l'Antéchrist grandit-il dans f|uclquc région inconnue'. Ce sont là des hypothèses qu'émet volontiers Joachim de More. Il importe d'ajouter qu'il n'en est pas réduit à de simples hypothèses ; il a connaissance de certains faits (|u'il envisage comme le commencement de la réalisation de ses prévisions. Un courant se matiifeste parmi les Eglises d'Orient qui les porte vers l'I^glisc romaine. Joachim a été informé que, dès 1185, le cafholicos des Arméniens, Grégoire, s'est montré disposé à adopter le rite des Latins et que, deux fois au moins, en 1185 et en 1189, il a reçu les communications des pai:)es Lucius III et Clément III : cet événement a vivement impressionné l'abbé de More, qui y revient à diverses reprises dans ses écrits-. Sans doute n'ignore-t-il pas que, peu d'années auparavant, en ii8i, les Maronites se sont réconciliés avec l'Eglise romaine''. Aussi pense-t-il c|ue l'Orient s'ébranle; c'est
I Fol. 133 et passi»t. — Dans ses entretiens avec Richard Cœur de Lion et Adam de Perseigne (voir plus haut, p. 461), Joachim émit l'opinion que l'Antéchrist était déjà né. Cela semble cadrer assez mal avec le texte de l'Apocalypse (xx, 2-7), qui suppose Satan enchaîné pendant mille ans avant les dernières épreuves et la lutte contre Gog et Magog. Mais Joachim (E.vpositio, fol. 211) ne se laisse pas embarrasser par ce texte. Les mille ans, dit-il, ne signifient pas, en fait, mille ans; on a pris le chiffre mille parce que millenarius numerus pcrfectissimus est et maximam plenitudinem désignât annorum. En réalité, il ne pouvait se résoudre à croire la fin du monde si éloignée.
- En beaucoup de régions de l'Orient, la foi est presque éteinte. « Manet lamen quasi modicus alitus in populo eodem, qui credunt in trinum et unum
Deum » Cependant il y a des symptômes de retour : « Et quidem de cre-
dulitate non parva jam tenemus precurrenlia signa quod episcopum Armenorum conversum ex magna parte ad ritum sancte Matris Ecclesie nuper sub Urbano papa ipso postulante didicimus. » (Super IV EvangcUa, fol. 218 v".^ Ce passage contient une allusion évidente à des négociations avec le Catholicos des Arméniens, Grégoire, qui motivèrent tout au moins une lettre de Lucius III en 1185 et une lettre de Clément III en 1189 : (Jaffé-Wattenbach, Regesta Pontificuiii Romanorum. n"' 15340 et 16463.) — Il est en outre question (fol. 197) des Arméniens qui, « nuper venientes ad Romanum Pontificem, petierunt sacrificare in azymis et ritui Sancte Romane Ecclesie conformari. « — En un autre passage de son traité sur les Evangiles (fol. 190), Joachim atteste son estime particulière pour la nation arménienne, « que, sicut ipsi vidimus Jerosolhimis, jejuniis et orationibus insistit et fidei romane pre ceteris illarum partium ecclesiis que latine non subsunt adherere cognoscitur ». Remarquez que Joachim a moins de confiance dans la plupart des églises grecques. « Nonnulle ecclesie Grecorum, sicut jam multis experimentis probatum est, facillime transeunt de dextera ad sinistram pro eo quod recesserunt ab unitate ipsius ecclesie. » (Expositio, fol. 192 v".)
•' La réconciliation se fit par les soins du patriarche latin d'Antioche.
le commencement de l'union qui doit bientôt se réaliser par l'action de l'Esprit-Saint. En même temps, les puissances du mal s'agitent. Lorsqu'il se trouvait à Messine, en 1 195 (probablement à la cour de l'empereur Henri VI), Joachim a appris de bonne source que les Patarins ont envoyé des ambassadeurs aux Sarrasins, afin d'organiser une action commune contre l'Eglise^. Voici donc que le persécuteur se prépare : la lutte ne peut tarder d'éclater et l'avènement de l'Esprit-Saint ne saurait être éloigné.
Ainsi Joachim a déduit logiquement de ses doctrines sur la Trinité toute une conception de l'histoire et de la prophétie. Toutefois, si hétérodoxes que fussent ses doctrines trinitaires et si étrange que parijt son système historique et prophétique, Joachim n'entendait à aucun prix se séparer de l'Eglise catholique; au contraire, il se piquait d'en être l'enfant dévoué et le zélé défenseur. Ce voyant, en qui de nombreux hérétiques devaient reconnaître leur chef, eût frémi d'horreur si lui-même se fiît entendu accuser de répandre un enseignement contraire à l'orthodoxie.
S'il est un sentiment dont l'expression éclate souvent dans ses œuvres, c'est celui d'un invariable attachement au siège apostolique. C'est par les conseils des papes Lucius III, Urbain III. Clément III, qu'il écrit son Expasition sur l'Apocalypse et sa Concorde des deux Testaments; c'est au pontife romain qu'à l'approche de sa fin il soumettra humblement tous ses ouvrages, déclarant accepter ce que le pape accepte et condamner ce qu'il condamne-. Il proclame hautement la nécessité de confesser la foi de l'Eglise pour avoir part aux dons de l'Esprit ; il compatit au malheur de ceux qui demeurent en dehors de cette Eglise et au malheur, plus grand encore, de ceux qui méritent
(Cf. Guillaume de Tyr, XXII, 8 : Historiens des croisades, Historiens occidentaux, t. I, p. 1076.)
1 Expositio, fol. 134. Ce bruit est parvenu à Joachim par l'intermédiaire d'un voyageur digne de confiance qui revenait d'Egypte.
- Voir la lettre de Joachim placée en tête de son Exposition sur l'Apocalypse,
d'être appelés les enfants de Babylone, parce qu'ils luttent contre l'Eglise fondée par Pierre. Et s'il sait que des prélats et des prêtres fornicateurs déshonorent l'Eglise, il ne se laisse pas ébranler un instant par l'objection que le vulgaire tire si facilement de l'indignité du ministre chargé de distribuer les dons divins. Commentant l'Evangile où est racontée l'adoration des Mages, il présente les princes des prêtres et les scribes du peuple qui indiquent Bethléem aux pieux pèlerins comme l'image de ces prêtres et de ces docteurs qui, bien qu'élevés aux dignités ecclésiastiques par des moyens entachés de dol (allusion évidente aux simoniaques), enseignent pourtant la vérité dont ils ont reçu le dépôt; ces mercenaires transmettent la doctrine comme le feraient des pasteurs désintéressés '.
C'est surtout lorsqu'il traite du schisme grec que l'occasion s'offre à lui de manifester sa fidélité à l'Eglise romaine, véritable Jérusalem dont s'est séparée bien à tort Samarie, c'est-àdire les Eglises d'Orient. Sans doute ces Eglises sont vénérables autant par l'illustration de leur origine que par les gloires de leur passé ; sans doute ( Joachim y revient souvent) c'est d'elles que la foi est venue à l'Occident -, c'est dans leur sein que s'est d'abord développée la vie monastique. L'abbé de Flore a conservé une vive sympathie pour les Grecs ; il désire ardemment la réunion des Orientaux à l'Eglise romaine ; il déplore l'acrimonie des relations entre les deux Eglises et les préventions réciproques qui éclatent toutes les fois qu'Occidentaux ou Orientaux se rencontrent ou se combattent ^; enfin, il semble avoir gardé une
• « Sane omnes illi qui pari concordia in Bethléem Juda natum annunciant esse Christum innuunt non esse despiciendam doctrinam eorum qui, llcet sint mercenarii, fidei tamen catholice assertores existunt. n (Super IV Evaniiclia. fol. i86 v°.)
"^ Pierre fut amené au Seigneur par son frère André, qui devait être son inférieur. Ainsi les Latins ont été amenés à la foi par les Grecs. « Inde est quod non per Paulum introductus est Barnabas ad Apostolos, sed magis per Barnabam Paulus qui major est gratia, quia, ut jam dixi, non per Latinos Greci, sed magis per doctores Grecorum ad noticiam veritatis pervenere Latini. » (Super IV Evangelia. fol. 201 v°.) Cette idée est familière à Joachim de Flore. — Voir aussi plus haut ce qui a été dit de son estime pour les Arméniens.
■* Les Grecs sont comme l'aveugle sur le bord du chemin. « Plurimi autem Latinorum increpant illos ut taceant quia despiciunt eos ob cecitatem cordis sui, ignorantes quod ubi abundat delictum, superabundat gratia. » (Expositio. fol. 144 v°.) En d'autres endroits, l'auteur signale les préjugés des Grecs contre les Latins.
particulière prédilection pour l'Eglise de Constantinople, où il a vécu jadis, et qu'en plusieurs passages il désigne comme le lieu où se fera d'abord la réconciliation'. Mais il n'en rend pas moins responsable de la rupture l'orgueil immodéré des dignitaires de l'Eglise d'Orient-. Il répète souvent qu'à raison de cet orgueil, cette Eglise a perdu la grâce, qui a été transférée à d'autres dont les dispositions étaient plus humbles. « Le patriarche et les clercs de Constantinople, dit-il •\ enflammés de
' « Revertetur autem hac occasione (à cause du dédain des Latins pour les hommes spirituels) Spiritus ad Orientalem Ecclesiam unde venit, juxta id
Salomonis : Ad locum unde exeunt aque illuc revertuntur Quia Samaria
plurimam habet concordiam cum Constantinopolitana ecclesia, et ipsa ecclesia Constantinopolitana affinis est et conjuncta ab occidentali parte Latine, ordo ipse rationis expostulat ut plus ipsa percipiat spiritualem intellectum. et sic perveniat ad habitatores illarum partium unde isdeni spiritualis ordo iti exordio nascentis Ecclesie exivit. » {Super IV Evangelia, fol. 197 v°.) On lit aussi plus loin dans le même ouvrage (fol. 215 r°) : « Quia Constantinopolitana ecclesia cum tota illa parte Grecorum que juncta est Latinis média manet quodammodo inter duas, et utrique ecclesie, scilicet Occidentali et Oriental!, jungitur affinitate, ne aliqua pars generalis ecclesie remaneat expers a gracia Jhesu Christi, oportet eumdem Spiritum veritatis habere transitum per eamdem ecclesiam quatenus advenientem ad se Spiritum veritatis cognoscat et ipso eam que est in Spiritu veritatem significari. Et in Samaria Constantinopolitanam ecclesiam in libro Concordie Veteris ac Novi Testamenti digessimus ut, uti sub Veteri Testamento Samaria erat caput regni Israël, sub quo continebatur et Galilea, ita sub Novo Constantinopolitana ecclesia erecta est, non jure, sed tirannide, caput ecclesiarum Grecorum ; et sicut tune X tribus scisse sunt a domo David et separate per reges suos a templo Domini quod erat in Jérusalem, ita nunc ecclesie Grecorum scisse sunt a capitulo Pétri, utentes aliis decretis, et separate per reges suos a Romana Ecclesia. » L'auteur décrit le misérable état des Grecs asservis aux Sarrasins comme les dix tribus le furent aux Assyriens. Puis il continue : « Oportet ergo Dominum Jhesum euntem iterum in Galileam transire per Samariam, quia necesse est ut cum spiritualis doctrina appropinquare ceperit ecclesie Orientali, habeat transitum per illam ecclesiam que est quasi média inter Orientalem et Occidentalem ecclesiam, ut redeuntibus prius paucis ad intellectum spiritualem et unitatem Ecclesie etiam reliqua multitudo agnoscat gracie veritatem. » La pensée de Joachim est très claire ; en Orient, la rénovation religieuse commencera par TEglise de Constantinople, pour s'étendre de là aux autres églises séparées et aux communautés juives.
- « Perpendentes clerici Constantinopolitani — ipsi enim secundum quod ostendimus in libro Concordie sunt in spiritu Samaritani — quod dignitas spiritualis gracie conferenda erat Latinis, accensi zelo invidie, abjecerunt graciam Dei, nolentes audire verba Veritatis ab eis qui Romanam ecclesiam ceteris ecclesiis preferendam gratia ob promissum donum Petro apostolorum principi ne fides ejus deficeret, predicabant. » (Super IV Evangelia, fol. ig6 v° ; cf. fol. 207.) Cette idée est fréquemment exprimée.
^ Voir notamment Super IV Evangelia, fol. 216 v". On y lit ces lignes sur saint Jean, iv, 18 : « Quinque apostoli a principio destinati sunt ad ecclesiam Grecorum. Petrus scilicet et Andréas alter ad Antiochiam, alter ad Achaiam, Paulus, Barnabas et Johannes. Is autem quem habebat mulier non erat ejus
jalousie, ont refusé de recevoir l'enseignement des maîtres qui leur rappelaient la primauté de l'Eglise romaine fondée sur la promesse faite à saint Pierre, prince des apôtres. Et maintenant le patriarche n'est plus l'époux de son Eglise, mais son complice dans l'adultère ; hors d'état de fonder sur aucun texte, sur aucune tradition apostolique ses prétentions à être le chef des Eglises grecques et à s'intituler le pontife universel, il ne peut s'appuyer que sur la puissance matérielle de l'empereur de Constantinople, jadis maître du monde, mais aujourd'hui réduit à une extrême faiblesse. Ainsi cette Eglise grecque peut bien dire, comme la Samaritaine : Je n'ai point de mari, et celui avec lequel je vis n'est point mon mari. En vain les Grecs rappellent avec orgueil que les conciles généraux de l'antiquité ont été célébrés en Orient; si pour ce motif ou pour d'autres ils se refusent à accepter les décrets des pontifes romains, ils ne savent ce qu'ils font; au contraire, les Latins, en s'inclinant sous l'autorité du pape, savent ce qu'ils font'. Aussi les Orientaux doivent être reconnaissants au pontife romain d'avoir témoigné à leur égard une inépuisable patience, en ne prononçant point contre eux l'excommunication-, afin que, touchés de tant de longanimité, ils reviennent enfin à l'unité du troupeau ^. » A ces citations, on en
vir, quia carnalis sensus quem habet aniraalis plebs non est legitimus sed adulterinus, cum nec patriarca bizanteus alicujus apostolici viri auctoritate obtinuit ut sibi vendicaret primatum in tôt ecclesiis Grecorum ut se aliquando presumeret scribi universalem pontificem, sed fretus potencia alterius régis Egipti, Constantinopolitani scilicet imperatoris cui aliquando subjecta erat universitas orbis. Vere ergo potest dicere ecclesia Grecorum que recessit a Petro principe Apostolorum et ab universali pontifice qui retinet locum ejus : « Non habeo virum », quia sic habet Constantinopolitanum quasi non haberet, quia nulla ejus doctrina, nulla sapientia fecundatur. »
1 « Quod enim Greci non suscipiunt décréta Romanorum pontificum nesciunt quod faciunt ; quod autem Latini subjecti sunt universali pastori et sancte ejus Romane ecclesie sciunt quod faciunt. » (Ibid.)
- « Spirituales Christi discipuli sepe accensi sunt zelo contra Grecos qui nolunt usque hodie accipere spiritualem doctrinam, ut dicant unam uxorem sacerdotis ecclesiam, et sabbatum observandum in spiritu, non in littera, et hec similia. Sed tamen patiencia ejus qui tenef locum Christi patitur eos usque ad presens ut non excommunicati generaliter pereant, sed longanimitate expectati redeant aliquando ad unitatera gregis et revertantur ad pastorem animarum sanctarum. » (Super IV Evangelia, fol. 196 v°.)
^ Dans la pensée de Joachim, ce retour des Orientaux se fera par l'action des hommes spirituels, dont saint Benoît fut une des premières manifestations. Dans la Concordia (fol. 48), il fait remarquer que, comme Elisée fut médiateur entre Juda et Israël, de même saint Benoît est médiateur entre les moines grecs et les latins (Joachim est fort porté à tout ramener aux
— -ÎO —
pourrait joindre beaucoup d'autres, toutes empreintes des mêmes sentiments. Si j'insiste sur ce point, c'est qu'au milieu du xiii® siècle, on accusait formellement Joachim de Flore d'avoir enseigné que le schisme des Grecs était conforme aux inspirations de l'Esprit-Saint et qu'il valait mieux adhérer à l'Eglise grecque qu'à l'Eglise romaine ^ Ces imputations, plus d'une fois répétées dans des ouvrages historiques, sont précisément le contraire de la vérité.
Si Joachim est l'adversaire du schisme, il ne l'est pas moins de l'hérésie. J'ai montré plus haut^ les sentiments non équivoques d'implacable hostilité qu'il nourrissait à l'endroit des sectaires les plus redoutables de son temps, je veux parler des Manichéens, si répandus alors dans le midi de la France et en Italie sous le nom de cathares ou de patarins. Un auteur récent a cru à l'existence d'un lien étroit entre la doctrine de Joachim et celle des cathares ^ ; mais l'existence de ce lien ne me paraît rien moins que démontrée. L'ascétisme de l'abbé de Flore procède non point des principes manichéens, mais des enseignements de l'Evangile; au surplus, si austère qu'il soit, Joachim ne connaît pas les étranges exagérations oîi tombent les cathares lorsqu'ils réprouvent le monde matériel et estiment la création des corps une œuvre diabolique. D'ailleurs, j'imagine que l'abbé de Flore, dans sa Concorde des deux Testaments, eut en vue non seulement de développer sa thèse fondamentale, mais de réfuter indirectement les docteurs manichéens qui
moines). En effet, saint Benoît suit la foi de Pierre et se conforme aux traditions monastiques qui viennent des Orientaux.
> Voir la liste des hérésies attribuées à Joachim, dans Matthieu Paris, éd. Luard, Chronica majora, t. VI, p. 336-337. Sur les erreurs dont fourmille cette liste, cf. Denifle, op. cit., p. 76 et suiv. J'estime que l'ensemble des idées émises par Joachim sur ce point et de très nombreux passages de ses œuvres doivent nous amener à écarter l'accusation analogue formulée par les commissaires d'Anagni {Ibid., fol. 120), quoique ces commissaires soient généralement bien informés. A mon sens, il est certain que Joachim fut tout à fait orthodoxe quand il apprécia la situation des schismatiques grecs. Les qualifications sévères reviennent très fréquemment sous sa plume à ce propos.
2 Voir ci-dessus, p. 13 et s.
^ Tocco, op. cit., p. 402. A rencontre de cet auteur, Dollinger ne s'est pas mépris sur les sentiments de Joachim à l'endroit des Cathares : « Non sans raison, dit-il, l'abbé de Flore les considérait comme les plus redoutables ennemis de l'Eglise, pour le temps présent et pour l'avenir. » J'emprunte ces lignes à deux pages intéressantes que Dollinger a consacrées à Joachim dans ses Beitraege ziir Scktcngcschichte des Mittelaltcrs, t. I, p. 125-126.
opposaient le Nouveau Testament à l'Ancien. J'imagine aussi que, lorsqu'il présente avec insistance la Babylone de l'Apocalypse comme la multitude des méchants répandue à travers le monde', il entend contredire en cela les cathares, pour lesquels Babylone n'est autre que l'Eglise romaine. En réalité, pour l'abbé de More, les cathares sont les plus dangereux, des ennemis intérieurs de la société chrétienne.
On eût pu s'attendre à le voir moins hostile aux Vaudois. En effet, la cause de leur séparation d'avec l'Eglise est surtout la répulsion que leur ont inspirée les richesses et les vices du clergé : or c'est là un sentiment dont l'abbé de Flore est profondément pénétré. Mais entre les Vaudois et Joachim existe une différence profonde. L'abbé de Flore croit de toute son âme à l'autorité de l'Eglise visible ; il reconnaît la légitimité de cette autorité, même quand elle est exercée par des prélats indignes-. S'il aspire à la réforme, il veut que cette réforme s'accomplisse par l'action des chefs de l'Eglise ou tout au moins d'accord avec eux, sauf à les convertir d'abord si cela est nécessaire. Voilà pourquoi, demeurant catholique soumis, il ne se laisse aller à aucune tendresse pour les \'audois et n'hésite pas à leur reprocher leur orgueil qui les a poussés à secouer le joug de toute puissance légitime. Puis il y a dans les doctrines vaudoises des propositions qui heurtent son bon sens. Par exemple, il arrive souvent aux docteurs vaudois de répéter que ceux qui mènent la vie parfaite ne doivent point travailler, sans doute à l'exemple des lis des champs qui ne filent point ^. Lorsque Joachim commente la parole des Juifs dans l'Evangile : Non licet tibi tollere grahatum tiinm, il saisit l'occasion de proclamer, à l'encontre des pauvres de Lyon, que le travail est légitime quand il a pour but
' Voyez, par exemple, Expositio, fol. 23 : La nouvelle Babylone, c'est la foule des méchants qui, par leurs vices et leur corruption, ne cesse de souiller les fils de Jérusalem. — L'auteur revient encore longuement sur ce point dans le même ouvrage, au fol. 194, à propos de la meretrix du chapitre xvii de l'Apocalypse. Babylone est dispersée « per totam aream christiani Imperii ; per omnem latitudinem disperse sunt palee reproborum ». Cependant, s'il faut en croire Raoul de Coggeshale, Babylone ne serait autre chose que la ville de Rome (texte cité ci-dessus, p. 5). L'Antéchrist y serait déjà né ; il monterait bientôt sur le trône pontifical. Rapprochez ce récit de celui de la conversation de Joachim avec Richard Cœur de Lion rapportée par Roger de Hoveden, éd. des Reniin Britannicarum scriptores, t. III, p. 78 (V. ci-dessus, p. 5, note 2).
- Voir plus haut, p. 27.
^ Bernard Gui, Pmctica Inquisitionis, éd. Douais, p. J49.
d'assurer à l'homme des moyens d'existence, de lui permettre de faire la charité ou de mettre en fuite les ennemis de l'âme ' . On reconnaît ici le réformateur qui aime à rappeler aux religieux les dangers de l'oisiveté et qui se défie de la fausse spiritualité et du faux mysticisme.
Non seulement Joachim lutte contre les schismatiques et les hérétiques ; il dirige aussi sa polémique contre les non-chrétiens et surtout contre les juifs. Il a écrit un traité, encore inédit, où il s'efforce de convaincre les enfants d'Israël et de les amener à la foi chrétienne. Il les combat par les argimients classiques de l'apologétique chrétienne. Il établit contre eux la divinité du Christ et revient à la Trinité pour montrer les relations qui existent entre les deux mystères, et comment ils n'excluent pas l'unité divine.
Ainsi Joachim de Flore nous apparaît comme un infatigable champion de la foi chrétienne. Chose étrange, cet apologiste a enseigné sur la Trinité des doctrines hétérodoxes ; ce fut la conséquence des idées préconçues au service desquelles il avait mis son tempérament fougueux et son ardente imagination. Pour l'abbé de Flore, philosophes et théologiens scolastiques tra- 1 vaillent depuis un demi-siècle à substituer l'hérésie à la vraie foi sur un point fondamental. A la conception de la divinité qui lui fait apercevoir d'abord et surtout les trois personnes. ils semblent opposer la conception « d'une substance divine absolue, ou qui, du moins, appliquait le nom Dieu, d'une manière assez vague, aux trois personnes à la fois-». Ils voient en Dieu, avant d'en venir aux personnes, une sumiiia qiiaedain rcs qui est à la fois le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ; ils passent ensuite de l'Unité à la Trinité. C'est précisément la diffusion de ces doctrines qui, aux yeux de Joachim, fait courir à la vraie
1 f( Quia otiositas inimica est anime cum pauperes Lugdunenses circa
lioc exerceant omnem disputationem suam et omnino dicant fideies Christi
non debent operari cibum qui périt » {Super IV Evangelia. fol. 198.) La
même idée est développée plus amplement, et toujours à l'encontre des opinions des Vaudois, dans le même ouvrage, fol. 220 v".
- De Régnon, op. cit.. t. I, p. 494.
foi un ])éril extrême. En efîfet, à son avis, de tels enseignements suppriment le fondement de la révélation chrétienne, c'est-àdire l'existence et l'action des trois personnes divines, pour le lemplacer par une unité trompeuse et incohérente, où se confondent les notions les plus certainement distinctes, si bien que les trois personnes ne lui paraissent plus être que des mots dépourvus de réalité. En cette évolution, Joachim aperçoit le triomphe de l'hérésie sabellienne, la même qui avait déchire l'Eglise primitive * ; il eût dit sans doute, s'il eût employé notre langage moderne, de l'hérésie rationaliste, qui s'efforce d'atténuer les mystères, car telle est bien la tendance qu'il croit rencontrer chez nombre de théologiens ses contemporains. Il a la conviction très profonde que le sabellianisme est par excellence l'hérésie des esprits cultivés de son temps, pour lesquels le dogme de la Trinité est une pierre de scandale, tout comme il l'est pour les docteurs juifs ou mahométans. Inspirés d'idées rationalistes, les maîtres de la théologie, et surtout Pierre Lombard, lui semblent glisser sur cette pente-. Or remarquez qu'à son avis, l'anéantissement du dogme de la Trinité est le but poursuivi par tous les ennemis de la foi : quand une alliance sera conclue entre les chefs des Sarrasins et les faux prophètes du catharisme, ce sera pour nier effrontément la Trinité, sous l'inspiration directe de Satan, le père du mensonge 3. C'est donc la position capitale
' Ainsi, dans l'introduction à l'Exposition sur l'Apocalypse (éd. de Venise, 1527, fol. 13), Joachim se défend contre les accusations des Sabelliens, c'està-dire de ceux « qui Sabellianum virus occultant in pectoribus, metuentes in Scriptura divina aliquid proferre quod distincte referatur ad personas singulas, ne videantur scissionem facere in unitate Deitatis, non attendantes quod sicut vere in personis proprietas est et in essentia unitas, ita quaedam sunt quae propter proprietatem personarum proprie ascribantur Patri, quaedam quae propriè ascribantur Filio, quaedam quae propriè Spirituo Sancto (fol. 71). — Voyez encore le passage du Psaltcrium (fol. 229 v° de l'éd. de 1527) dirigé contre Sabellius, Arius et Pierre Lombard, qui a été reproduit dans les protocoles de la collection d'Anagni (Denifle, op. cit., p. 136).
"■' Je ne puis m'empêcher de rapprocher deux faits séparés par sept siècles. Pour Joachim de Flore, le mot sabellianisme avait certainement le sens que nous attachons au mot rationalisme ; malheureusement, Joachim distribuait l'épithète de sabellien à tort et à travers. Au milieu du xix'' siècle, un personnage du célèbre ouvrage de Newman, Loss and gain, voulant montrer la décadence de la foi chrétienne chez un grand nombre de membres de l'Eglise anglicane que travaillait le rationalisme, y constatait les progrès du sabellianisme (livre II, eh. vu). Il va de soi que je ne veux établir aucun parallèle ni entre ceux qui, à ces deux époques, ont formulé l'accusation, ni entre ceux contre lesquels elle a été formulée.
3 « Legem bestialem a pâtre mendacii eis traditam profèrent, quasi Trinitas nihil est. » {Expositio, fol. 167 v".)
que, d'après Joachim, se disputent partisans et adversaires du christianisme ',
Aussi est-ce sur la défense du dogme de la Trinité, telle qu'il la comprend, c|ue Joachim voudrait concentrer toutes les forces de l'Eglise. Malheureusement, il se trompe sur la portée de l'enseignement qu'il prête aux docteurs catholiques qu'il appelle ses adversaires ; bien plus, pour mieux les réfuter, il se met à l'école d'un théologien de doctrines justement suspectes, Gilbert de la Porrée, à la- suite duquel, comme on l'a déjà dit, il accentue la distinction des personnes au point de fausser la notion de l'Unité ^. En même temps il entreprend une campagne vigoureuse contre Pierre Lombard, le porte-parole des théologiens scolastiques. C'est à ces préoccupations de Joachim qu'est due la publication du traité, aujourd'hui perdu, qui était spécialement dirigé contre le Maître des Sentences. En réalité, pour éviter le prétendu sabellianisme dont le fantôme hantait ses rêves, Joachim se jeta dans le trithéisme, tout au moins aussi dangereux pour l'enseignement chrétien, si bien que son traité contre Lombard mérita d'être solennellement condamné par Innocent III au quatrième concile de Latran, treize ans après la mort de l'abbé de Flore.
Il n'est pas inutile de faire remarquer que les ouvrages purement dogmatiques de Joachim semblent antérieurs à ses traités exégétiques et prophétiques ; on a des raisons de croire que dans les vingt dernières années de sa vie, sans abandonner son système sur la Trinité (on en trouve des traces dans les écrits de cette période, notamment dans le Psaltcrium decem cliordaruin), il ne s'adonna plus guère à la théologie dogmatique. Je me figure que si les papes de son temps l'encouragèrent dans ses travaux d'exégèse, ce fut pour le détourner plus sûre-
^ Si Joachim de Flore revient souvent sur cette idée que l'orthodoxie est menacée d'un côté par l'hérésie de Sabellius, il signale aussi le péril qu'il aperçoit du côté d'Arius. Les Sabelliens sont, à son avis, les théologiens en vogue au xii" siècle; les Ariens, pour lui comme pour ses contemporains, sont sans doute les Cathares (sur ce nom d'Ariens donné aux Cathares au xii' siècle, voyez l'article du R. P. Delehaye, boUandiste, sur Pierre de Pavie : Revue des questions historiques, t. XLIX (1891), p. 41, note i). Ainsi, pour Joachim de Flore, les orthodoxes doivent se préserver aussi bien des doctrines suspectes, telles que celles de Pierre Lombard, que des doctrines cathares.
"2 Dans les deux études qui suivent, l'on trouvera l'exposé de ses doctrines, analogues à celles du Liber de verà philosophia.
ment des polémiques contre l^icrrc Lombard, qu'Alexandre III et ses successeurs jup^eaicnt intempestives et inopportunes, en attendant qu'Innocent 111 dût ouvertement les réprouver. Joachim était un saint homme, mais par certains côtés un esprit exalté et faux ; il n'était pas inutile de l'écarter de la théologie dogmatique pour l'absorber dans un travail qui semblait inofïensif. Le malheur est que ce travail ne fut pas inofïensif, et que les visions apocalyptiques de Joachim laissèrent après lui des germes de trouble et d'inquiétude dont les efïets se firent sentir pendant deux siècles.
On vient de faire remarquer qu'à force de distinguer les personnes dans la Trinité, Joachim ébranlait la notion de l'Unité divine. Or cette doctrine hétérodoxe ne devait pas disparaître avec l'abbé de Flore. Un parti qui lui survécut au moins jusqu'au milieu du xiV siècle maintint énergiquement son enseignement en cette matière d'intérêt primordial. Ce parti dut se montrer particulièrement actif vers le temps du quatrième concile de Latran, célébré en 121 5; c'est la seule considération qui puisse expliquer la condamnation dont Innocent III frappa alors le livre dirigé longtemps auparavant contre Pierre Lombard par Joachim, mort depuis treize ans quand le concile se réunit. La sentence du pape ne termina point la polémique.
Lorsque, plus tard, une sci.-sion dont je n'ai pas ici à raconter l'histoire partagea l'ordre franciscain en deux partis, celui des modérés et celui des rigoristes, on sait que ceux-ci s'attachèrent avec ardeur aux écrits de Joachim, où était proclamée avec tant d'énergie la nécessité d'une réforme qu'ils voulaient austère au point de la rendre irréalisable ; ils allèrent jusqu'à faire des écrits de Joachim cet Evangile éternel que lui-même croyait impossible d'exprimer en une forme matérielle et sensible. En même temps qu'ils adhéraient à ses vues sur l'histoire et l'avenir de l'Eglise chrétienne (ce fut au milieu du XI 11^ siècle le trait caractéristique des Joachites), ils adoptaient aussi ses doctrines théologiques ; mais quand il s'agit de les défendre, tous ne suivirent pas une conduite identique. Les uns, comme Jean de Parme, général des Franciscains de 1247 à 1257 et joachite avéré, déclaraient conforme à l'orthodoxie la
doctrine de Joachim sur la Trinité. A les entendre, l'écrit de Joachim, frappé par la sentence d'Innocent III, n'avait point été condamné à raison des doctrines qui y étaient contenues, mais parce qu'il attaquait le Maître des Sentences ; au surplus, ajoutaient-ils, l'abbé de Flore avait eu bien tort de s'en prendre à Pierre Lombard, qui enseignait exactement la même doctrine que lui '. Les autres, comme le Frère mineur Hugues de Digne, l'un des principaux Joachites du milieu du xiii^ siècle (souvent cité par la chronique de Salimbene), défendaient Joachim en poursuivant la campagne par lui commencée contre Pierre Lombard. C'est ainsi que Hugues avait rédigé un écrit où il signalait huit passages erronés dans la Somme du Maître des Sentences-. En tout cas, la doctrine trithéiste de Joachim n'était pas abandonnée par ses héritiers. Une note ajoutée au manuscrit de Dresde, au xiv" siècle ou peut-être à la fin du xiii^, énonce, sous la rubrique Pcrfidia, la proposition suivante : « Essentia est quaedam summa res communis tribus personis, nec ingenita, nec genita, nec procedens. » C'est, en termes presque identiques, la proposition que Joachim avait si amèrement reproché à Pierre Lombard d'avoir formulée 3. Nous savons d'ailleurs que le franciscain Pierre-Jean d'Olive, qui conservait à la fin du XIII® siècle la tradition des Joachites et fut le chef de la secte des Spirituels, passait pour accentuer outre mesure la distinction des trois personnes divines ; d'après les religieux de son ordre qui, longtemps après sa mort, à la veille du con-
1 Voir VHistoria tribulationum ordinis Minoruin, d'Angelo de Clarino, publiée par le R. P. Ehrle dans VArchiv fiir Litteratur- und Kirchengeschichte, t. IL Le passage concernant Jean de Parme est à la page 2y6. L'auteur nous dit que Joachim étayait ses assertions de très nombreux textes qu'il empruntait aux Pères de l'Eglise grecs et latins ; il cite notamment saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, Didyme, saint Maxime, saint Jean Damascène, Bède, Raban Maur, saint Anselme, Richard de Saint- Victor. Je ne puis m'empêcher de remarquer que ce que dit Angelo du mémoire de Joachim de Flore contre Lombard rappelle bien la manière de faire de l'auteur du Liber de vera philosophia et son érudition.
2 Salimbene, p. 103. Frère Hugues de Digne, tout Joachite qu'il fût, n'hésitait pas cependant à reconnaître, dans ses conversations avec Salimbene, que la condamnation dont avait été frappé, en 1215, le traité contre Pierre Lombard, avait porté un rude coup à l'autorité et à la réputation de l'abbé de Flore.
3 Cf. ms. de Dresde A. 121, fol. 89, et rapprochez ce texte de ce que la constitution d'Innocent III, placée en tête des Décrétales de Gi'égoire IX, dit des propositions de Pierre Lombard critiquées par Joachim.
cile de Vienne, se firent ses accusateurs, il affirmait qiiod csscnfia diz'iua in tribus pcrsonis est triplicata; il ajoutait, afin de contredire plus complètement les propositions de ses adversaires, que chez le Père l'essence est gcnerans, qu'elle est gcnita chez le Fils et producta chez le Saint-Esprit '. Evidemment il visait, pour la contredire formellement, la proposition que Toachim de Flore avait imputée à Pierre Lombard : QiiO)iia)ii quacdam summa rcs est Pater et Filins et Spiritns Sanctns, et illa non est gênerons, neque genita, neque procedens.
Les Joachites qui défendirent la mémoire de Pierre d'Olive, et parmi eux L'bertin de Casale, le firent en attestant sa foi au dogme de l'unité et de la simplicité de l'Etre divin ; ils essayèrent de sauver l'enseignement de leur confrère par une distinction entre Vessentia quae stat eomuniniter et ahsolute et Vessentia in quantum est propria hujus et illius-. A plus de cent trente ans de distance, ces polémiques semblent un écho fidèle de celles qui s'étaient produites entre l'abbé de Flore d'une part, et d'autre part les disciples de Pierre Lombard et des théologiens scolastiques du xii* siècle.
Au surplus, la théologie du dogme de la Trinité était moins menacée encore par les doctrines tirées des écrits de Joachim de Flore que ne Tétaient les principes essentiels de la constitution de l'Eglise. Lors du triomphe des contemplatifs, annoncé comme prochain, quel devait être le sort de la hiérarchie cléricale, de ses chefs, et en particulier du pape? Sans doute une réponse nette à cette question ne se dégage pas des écrits de Joachim ; ce prophète n'aime point la précision. Mais voici un certain nombre de propositions que les théologiens orthodoxes durent estimer, et en fait estimèrent très suspectes ^ :
' Voyez ce reproche dans l'accusation formulée en 131 1 par les Frères Mineurs demeurés orthodoxes contre les Spirituels : Ehrle, Zur Vorgescliichtc des Concils von Vienne, dans VArchiv fiir Litteratur itnd Kirchengeschichte, t. II, p. 369.
- Ibid.. p. 389. Rapprochez les Articuîi prohationum dirigés par Bonagratia contre Ubertin de Casale : Baluze, Miscellanea. t. I, p. 298 et 299.
3 Voir les importants extraits donnés sur ce sujet dans le protocole de la commission d'Anagni, p. no et suiv.
1° L'Eglise romaine, forte d'ailleurs des promesses qui lui ont été faites d'une aide qui durera jusqu'à la fin, assistera à la naissance de l'ordre nouveau des Spirituels, comme le vieillard Siméon a assisté à l'avènement du Sauveur. Quand cet ordre se sera manifesté dans l'Eglise de telle façon qu'il puisse succéder à l'ordre des évêques, comme Salomon a succédé A David ^, les papes seront heureux de le saluer et de le confirmer par leur témoignage, annonçant qu'en lui s'achèvent les oracles des prophètes et commence le royaume des saints du Très-Haut qui doit s'étendre sur toute la terre. Et ils ne pourront pas se plaindre super dissolittioncin siiam, car ils sauront qu'ils subsisteront sous la forme de successeurs meilleurs qu'eux 2. Heureuse et réconfortée, la hiérarchie sera prête à subir les tourments dont l'accablera l'Antéchrist.
2° La doctrine du Christ et des apôtres sur les sacrements est transitoire ; ce qui est éternel, c'est la vérité signifiée par les sacrements. Or, l'avènement de l'Evangile éternel, c'est la fin des sacrements^.
3° La hiérarchie cléricale est désignée par l'apôtre Pierre; l'ordre des contemplatifs, par l'apôtre Jean. Or, dans l'office de l'apostolat on ne vit jamais Pierre sans Jean; mais Jean survécut longtemps à Pierre. Ainsi, dans les derniers jours, la hiérarchie cléricale, chargée de la croix, marchera à la suite du
' Cf. protocole d'Anagni, p. m.
2 Neque enim super dissolutionem suam poterit dolere, cum se in meliori
successione permanere cognoscet Sed num, qui talem inluetur fructum
sibi succedere, dolere potest quia desinit in se esse particularis perfectio ut succédât universalis ? Absit, absit, absit hoc. (Ibid., p. m et 112; extrait du traité Super IV Evangelia.) Cf. ms. de Dresde, fol. 187 v".
3 A propos de l'Evangile éternel tel qu'il le comprend, Joachim dit : « Sed quare vel a Domino dicitur Evangelium regni vel a Johanne {Apoc, xiv, 6) Evangelium aeternum, nisi quia illud quod mandatum est nobis a Christo vel Apostolis secundum fidem sacramentorum quantum ad ipsa facramenta transitorium est et temporale, quod autem per ea significatur aeternum ? » {Super IV Evangelia, fol. 189.)
Plus loin, l'auteur déclare, contrairement à la doctrine de faux religieux (falsi religiosi) qui jouent le rôle des Pharisiens, que les traditioncs humane designate secundum litteram ne suffisent point au salut ; ce qui est nécessaire, c'est la charité de corde puro et fide non ficta (Ibid., fol. 197 v"). Ajoutez ce
passage du même ouvrage (fol. 216 v") : A tempore illo omittent homines
zelari pro illis institutionibus que facte sunt pro tempore et ad tempus
unde et nonnulla cum tempore mutanda censuerunt, dicente Apostolo : Ex parte cognoscimus et ex parte prophetamus. Cum autem venerit quod perfectum est, e^acuabitur quod ex parte est.
Sauveur, étendant ses mains pour être conduite là où elle ne veut pas aller. Au contraire, cette portion des élus que représente Jean, ad qnam oportet transire totam Pétri successioncm, demeurera ]x)ur jouir de la paix donnée à ceux c|ui aiment le Christ '.
4° En d'autres passages des écrits de Joachim, la hiérarchie cléricale est désignée par Rachel. l'ordre contemplatif par son fils Joseph. Lors de la conversion du peuple juif, qui doit marquer le troisième âge de l'Eglise, il faudra cjue Rachel s'efïace pour faire place à Joseph-. En d'autres termes, il faudra que la vie de l'ordre clérical arrive à sa consommation (sans doute à sa fin), tandis que la vie de l'ordre monastique s'épanouira en une brillante floraison 2.
De ces passages, et de beaucoup d'autres analogues, on est en droit de conclure que bientôt l'heure va sonner où la hiérarchie cléricale, composée du pape et des évêques, devra céder la place au nouvel ordre des moines spirituels. Sans doute c'est justice de placer en regard de ces fragments d'autres extraits qui paraissent en atténuer la portée. Joachim dit parfois que la succession d'un ordre à un autre n'entraîne pas nécessairement la disparition de celui-ci^ ; ailleurs, il laisse entendre que l'Eglise de Pierre sera non point détruite, mais transformée au point de resplendir d'une gloire nouvelle ^ A lire seulement ces passages, on serait amené à penser, avec M. Gebbhart, que, selon Joachim, l'ordre des clercs n'était pas destiné à disparaître, mais seulement à s'effacer devant les moines, comme jadis les laïques s'étaient effacés devant les clercs''. Je concède qu'on
' Expositio, fol. 77 ; junge fol. 22 et passiin. Par exemple, l'auteur fait remarquer (fol. 47 v°) que Pierre n'a jamais été in officia suo sans Jean, mais que la proposition contraire ne serait pas exacte. Ailleurs (fol. 83), on lit : Consummabit(ur) quod designatum est in Helysabeth (par le contexte, c'est l'Eglise des clercs) ; manebit usque in finem quod designatum est in Maria (c'est l'Eglise des contemplatifs).
- « Oportet in conversione Israël deiîcere religionem illam que designata est in Rachel, ut statuatur illa que significata est in Joseph. » Expositio, fol. 19 v" et 20 r".
•' Rapprochez de ces textes le passage de l'entretien de Joachim avec l'abbé Adam de Perseigne, où il est rapporté que, d'après les dires de Joachim, le pape Innocent III n'aurait pas de successeur.
■* Exemple : Expositio. fol. 71 v".
^ Cf. protocole d'Anagni, p. iio.
^ Gebbhart, Italie mystique, p. 79.
peut interpréter en ce sens quelques pages de l'abbé de Flore; mais à coup sûr beaucoup d'autres pages décèlent une opinion plus radicale. Peut-être serait-il quelque peu puéril de chercher à concilier les deux thèses ; l'abbé de Flore lui-même, qui ne se piquait pas d'un excès de logique, ne songeait sans doute pas à les mettre d'accord, mais se bornait à passer de l'une à l'autre suivant les caprices de son imagination. Tantôt il annonçait la fin de la hiérarchie cléricale, tantôt il se bornait à la reléguer à l'arrière-plan, sauf à exprimer par des paroles aussi vagues que sonores la décadence de l'Eglise romaine, réduite à devenir un accessoire de l'ordre monastique. En tout cas, quelle que fût l'interprétation qui devait prévaloir, les organes essentiels de la société chrétienne étaient gravement menacés et sa constitution sapée jusque dans ses fondements : discrédités par l'annonce du sort qui les menaçait, le pape et les évêques ne conservaient plus qu'un pouvoir discuté et éphémère.
Dès le début du xiii^ siècle, nous retrouvons chez les disciples d'un hérésiarque français, Amaury de Chartres, des croyances qui sont vraisemblablement inspirées par les prophéties de Joachim de Flore. Comme Joachim, ces hérétiques partageaient l'histoire en trois périodes, celle du Père, celle du Fils et celle de l'Esprit. Comme lui ils attendaient l'avènement prochain de l'Esprit; d'ailleurs, ils annonçaient sans détour qu'à cet avènement seraient abolis les sacrements de la loi nouvelle, ainsi qu'à l'avènement du Christ avaient été abolis les sacrements de l'ancienne loi. Je laisse de côté diverses opinions fort contraires à la morale que sûrement ils n'avaient pas tirées des écrits de Joachim^. Ces hérétiques furent condamnés à Paris, en 1210, et leur doctrine fut de nouveau anathématisée en 121 5 par le concile de Latran.
Pas n'est besoin de dire cjue les Franciscains rigoristes, soulevés au milieu du xiii^ siècle contre l'autorité ecclésiastique, s'accommodaient trop bien des idées fondamentales de Joachim : désir d'une réforme sévère et annonce d'une transformation complète et prochaine de l'Eglise, pour ne pas travailler à ré-
1 Voir, sur Amaury de Chartres, le texte de Guillaume le Breton, Historiens de France, XVII, p. 83 ; cf. Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique, IP partie, t. I (Paris, 1880), p. 96: C. Jourdain, Amaury de Chartres et David de Dinan, dans les Mcnioires de l'Acadciuie des inscriptions et belleslettres, t. XXVI, p. 478; l'article précité de la Chnrch Quarterly Rez'iew,p. 31.
paiulro partout ses écrits. En réalité, c'est à cette circonstance que Joachim de Flore doit sa grande notoriété : les mécontenta de l'ordre franciscain furent trop heureux de s'abriter sous le patronage d'un saint homme qui, à la fin du xu* siècle, avait fondé une congrégation monastique. Ils puisaient une belle assurance dans les écrits de l'abbé de Pylore, qu'ils colportaient sous le nom d'Evangile éternel, non sans les faire précéder de l'Introduction écrite par un Joachite de marque, Gérard de San- Donnino * ; ils se donnaient comme les artisans de l'œuvre de régénération spirituelle annoncée par Joachim. Grâce à cette propagande, ils attiraient à eux non seulement ceux qui partageaient leurs rancunes, mais encore les hommes avides de merveilleux, dont le nombre est grand à toutes les époques de l'histoire.
Il y avait bien là de quoi inquiéter les graves théologiens de la commission d'Anagni, qui, en 1255, entreprirent l'examen des œuvres de Joachim de Flore. Dans le procès-verbal de leur enquête, ils ont donné une large place aux extraits contenant les vues de l'abbé de Flore sur ces matières, notamment à ceux qu'ils tirèrent du traité sur les Evangiles, où est annoncée, avec la dissolution de l'ordre clérical, la substitution des disciples de l'apôtre Jean à ceux de l'apôtre Pierre. Sans doute, à cette époque les écrits de Joachim échappèrent à la censure : le pape se contenta de frapper l'Introduction à l'Evangile éternel qui était l'œuvre de Gérard de San-Donnino. Mais il me paraît exagéré de croire que l'Eglise ait alors reconnu l'orthodoxie des écrits de Joachim ; tout au plus peut-on dire qu'elle épargna une condamnation nouvelle à la mémoire d'un homme vénérable par sa sainteté et fondateur d'une congrégation monastique. Quelques années plus tard, au concile d'Arles, présidé par l'archevêque Florent, qui jadis avait rempli les fonctions de secrétaire de la commission d'Anagni. les œuvres de Joachim furent formellement condamnées et l'usage en fut interdit-.
Cette sentence tardive ne devait point arrêter le développement des idées joachites. Non seulement, vers 1260, les saccati de Provence, les flagellants d'Italie, les faux apôtres de Gérard
' Sur l'Evangile éternel au xiii* siècle, cf. l'article cité du R. P. Denifle, das Evangelium Aetcrnum und die Commission su Anagiti, p. 57 et s. 2 Sur ce concile et sa date, voir Denifle, op. cit., p. 90.
Segarelli * en sont, sous diverses formes, la manifestation grossière et populaire ; en outre, sur ce point comme sur les autres, Pierre d'Olive recueille, en la transformant, la pensée de l'abbé de Flore. Pour lui, ainsi que pour le maître, l'histoire de l'humanité se divise en phases, dont chacune appartient à l'une des trois personnes divines. Avec Joachim, il enseigne que le temps est venu de la phase gouvernée par l'Esprit-Saint. Or il la conçoit à peu près comme Joachim de Flore, avec cette différence que la personne de saint François d'Assise prend dans ses opinions une importance extraordinaire et que l'ordre des spirituels, destiné à répandre la doctrine du pur amour, n'est autre que l'ordre franciscain ; c'est pourquoi il tient tant à ce que les Frères mineurs demeurent fidèles à l'esprit primitif d'absolue pauvreté que leur a légué leur saint fondateur. En ce qui touche le caractère de la transformation que subira l'Eglise, Pierre d'Olive est plus net, et partant plus révolutionnaire que ne l'avait été Joachim de Flore. Ses prédictions laissent l'impression que l'Esprit-Saint détruira l'Eglise charnelle, comme le Christ a détruit le judaïsme. Or cette Eglise charnelle, corrompue par les richesses et souillée par le péché, est précisément l'Eglise romaine : son crime capital est d'avoir barré la route, comme eût fait un fleuve impur, au mouvement qui devait régénérer la chrétienté. C'est ainsi que les partisans extrêmes de la pauvreté franciscaine se vengeaient des supérieurs ecclésiastiques qui, en modérant l'application de certains principes, avaient rendu possible et pratique le développement de l'ordre franciscain : c'est ainsi que les idéalistes purs punissaient les prélats des moyens termes auxquels se résignent facilement les hommes éclairés par la pratique de la vie-. En tout cas, ces apprécia-
' Dolcino, exécuté en 1307, après qu'il eut recueilli la succession des doctrines de Gérard, avait enseigné que l'apparition de son maître ouvrait pour l'Eglise une ère nouvelle qui se terminerait à la fin du monde. La tradition ne s'en perdit pas : encore en 1440, on vit à Bâle un hérétique qui annonça devant le concile l'avènement de l'Esprit-Saint et son règne prochain. Ainsi la pensée d'une rénovation de l'Eglise par l'action de l'Esprit divin ne tomba point dans l'oubli au xiv*^ et au xv'' siècle.
2 Consulter, sur les opinions de Pierre d'Olive, les documents insérés dans le travail cité plus haut, du R. P. Ehrle (Zur Vorgcschichte des Concils von Vienne), et le tome I" des Miscellanca de Baluze, p. 213 et s. Voir aussi les extraits de ses Postillae super Apocalypsim recueillis par un théologien orthodoxe et imprimés dans l'ouvrage de Dollinger, Beitraege ciir Sektengcschichte des Mittelalters. t. II, p. 527-585.
tiens si dures devaient être recueillies et aggravées encore, s'il est possible, par les disciptes d'Olive. Dans le cercle des adhérents à cette secte qui, par l'intermédiaires d'Olive et de [ean de rarnie. prétend se rattacher à Joachim de Flore, on répéta couramment, pendant la première partie du xiv* siècle (et c'est une affirmation contre laquelle Joachim eût vivement protesté), {|ue l'Eglise romaine n'est autre que la Babylone nouvelle, la grande courtisane de l'Apocalypse ^ ; elle sera bientôt condanmée et rejetée comme l'a été la Synagogue, parce que, suivant l'exemple des Juifs, elle crucifie le Christ en poursuivant les malheureux Frères franciscains qui veulent reproduire exactement sa vie pauvre et humiliée-. On voit que les héritiers indirects de Joachim de Flore ne se bornent pas à garder la tradition de ses doctrines sur la Trinité ; ils s'emparent de son système historique et en exagèrent encore les traits, afin de le mettre au service de leurs opinions et de leurs passions. Lorsque deux siècles plus tard, Luther écrira que le siège romain surpasse en corruption Babylone, et que le vrai roi de la Ville éternelle, c'est Satan, il ne fera que s'inspirer de la tradition et des exemples du groupe extrême des Franciscains spirituels.
Ainsi Joachim de Flore, si dévoué qu'il fût à l'Eglise dont il tenait à honneur d'être le fils obéissant, laissa après lui un héritage de propositions hérétiques assez considérable pour alimenter pendant longtemps nombre de sectes condamnées par l'autorité ecclésiastique. C'est là un sort assez fâcheux pour un fondateur d'ordre : on sait cependant que Joachim, après s'être séparé des Cisterciens, avait fondé une congrégation qui fleurit pendant trois siècles en Calabre. Sur un autre terrain, l'action de Joachim de Flore fut-elle plus efficace? A-t-il réellement frayé le chemin aux deux ordres de saint François et de saint
' On a vu plus haut que, d'après quelques chroniqueurs, Joachim de Flore aurait lui-même émis cette opinion dans ses conversations.
- Voir Bernard Gui, De orticulis erroueis Beguinorum, dans la cinquième partie de la Practica Inquisitionis (éd. Douais), p. 274 et passiui.
Dominique, qui ont si puissamment contribué à régénérer l'Eglise du moyen âge ?
Au milieu du xiii^ siècle, aucun doute n'existait sur ce point chez les Dominicains : Joachim de Flore avait prévu la fondation de leur ordre. Si Vincent de Beauvais n'en fait pas une mention explicite ^ à la même époque, Gérard de Frachet, qui raconte la vie des premiers disciples de saint Dominique, ne manque pas de le rappeler. Bien plus, il se fait l'écho d'une légende d'après laquelle Joachim aurait prédit aux religieux de son monastère la visite des membres de l'ordre nouveau, qu'il leur aurait recommandé en même temps de recevoir honorablement. Aussi tout le couvent vint-il avec la croix et l'encens au-devant de ces hôtes quand il arriva qu'un jour ils se présentèrent à Flore-. Près de cent ans plus tard, Galvagni de la Flamma, qui écrivait vers 1330 la chronique des Frères Prêcheurs, répète, avec quelques variantes, les assertions de son prédécesseur 3.
Au temps où cette croyance était répandue chez les Dominicains, une légende analogue se formait chez les Franciscains. Le bon frère mineur Salimbene, dont la naïve chronique est un des monuments les plus précieux de l'histoire de ce temps, est convaincu que Joachim de Flore a aperçu dans l'avenir les deux ordres frères ; lui-même nous dit qu'il en a fourni la démonstration dans plusieurs traités. Et s'il est très défiant à l'endroit des prétendus apôtres qui se sont groupés autour de Gérard Segarelli, c'est qu'à son avis, s'ils venaient de Dieu. Joachim ne les eût point passés sous silence dans ses prophéties*. Ainsi, Joachim de Flore, mort en 1202, aurait connu à l'avance la fondation des Frères Mineurs, qui date de 1208, et celle des Frères Prêcheurs, qui eut lieu en 12 15.
Malheureusement, c'est là une légende qui est dépourvue de tout fondement solide. Les textes précis qui s'appliqueraient sans ambages aux ordres de Saint-François et de Saint-Dominique figurent dans des ouvrages qui ont sans doute été attribués à Joachim de Flore dès le xiii® siècle, mais que l'on sait aujourd'hui être apocryphes et avoir été composés longtemps
' Spéculum historiale, XXXII, c. 105.
2 Voir, dans les Monumenta ordinis Fratntm Praedicatorum historica, l'édition des Vitae fratrum, par le R. P. Reichert, p. 13.
■'' Edition Reichert, dans la même collection, t. II, fasc. I. p. 9. ' Cf. Salimbene, p. 118, 1:21, 338 et 389.
— 4? — après sa mort. Tel est le cas, notaninient, du célèbre commentaire sur Jérémie. pul)lié sous son nom' .
Quant aux ouvrages authentiques de Joachini, ils ne contiennent aucun passage suffisamment explicite pour qu'on puisse y voir l'annonce de la fondation des deux ordres mendiants. San; doute, en maints endroits, Joachim fait prévoir l'établissement de l'ordre des spirituels, dont la diffusion doit assurer le triomphe des contemplatifs; mais on conviendra qu'il serait difficile d'entendre ces passages, conçus en termes très généraux, de l'institution des Dominicains et des Franciscains. Parfois, il est question de deux ordres : mais ici encore les prévisions de Joachim s'accordent mal avec l'histoire véritable. Ainsi, quand il s'agit d'interpréter le verset 3 du chapitre xi de l'Apocalypse, Joachim dit que peut-être, par les deux témoins Cjui y sont mentionnés, l'apôtre entend deux personnages, ou encore deux ordres d'hommes spirituels, dont la vocation sera de combattre la bête sortie des profondeurs de l'abîme-. Ailleurs (en commentant le verset 11 du même chapitre), il aperçoit d'abord un ordre des justes auxquels il est donné d'imiter la vie du Fils de l'homme par la pratique de toutes les vertus et surtout de la pauvreté. Il voit ensuite un ordre d'ermites cjui, par la sainteté de leur vie, seront les émules des anges ; ils seront vêtus de noir et leur vêtement sera maintenu par une ceinture ; cet ordre paraîtra nouveau et ne le sera pas. Plus doux et plus suave, il travaillera à recueillir les épis, c'est-à-dire les élus, tandis que le premier, plus farouche et plus ardent, s'appliquera à faire l'i vendange, c'est-à-dire sans doute à combattre les réprouvés^.* Rapprochez ce passage de l'interprétation que donne Joachini, dans la Coiicordia Veteris et Novi Testamenti, des deux anges envoyés à Sodome : ils représentent deux types différents d'hommes spirituels, chargés par Dieu de prêcher au milieu du monde,
' L'authenticité de cet ouvrage n'est de nos jours soutenue par personne. Voir le texte, emprunté au Commentaire sur Jérémie, que cite Vincent de Beauvais, loc. cit.
■^ Expositio, fol. 146 v°.
•'' Ibid., fol. 146 et 147. Rapprochez de ce texte un passage du traité Super IV Evangelia, où la restauration de l'autel par Elie après la mort des prêtres de Baal est donnée comme la figure de la restauration prochaine du praedicatorum ordo. De cet ordre, il est dit : « Restaurabitur sane sive aitare sive templum in diebus ejus, hoc est predicatorum ordo qui nunc dissipatus agnoscitur sub dominio Babilonis » (fol. 190 v°). Voyez aussi Expo sitio, fol. 17s et 176.
l'un qui s'établira au désert, l'autre dont les membres, suivant l'exemple d'Elie, vivront solitaires au milieu des hommes, sans se grouper dans des couvents ^ Ailleurs, il est question des sept ordres qui procéderont des hommes spirituels et correspondront aux sept dons de l'Esprit-Saint'^. On pourrait signaler quelques passages analogues, qui, tous, laissent au lecteur la même impression incertaine quant à la signification précise de ces (( ordres » qu'annonce Joachim^.
Sans doute, il est plusieurs de ces textes qu'avec un peu de bonne volonté on pourrait être amené à considérer comme prophétisant la fondation des ordres de saint Dominique et de saint François, mais certainement aucune de ces prophéties n'est claire ; dans chacune d'elles, à côté de traits qui parfois s'accommodent aux instituts créés au commencement du xiii® siècle*, il en est qui leur conviennent médiocrement. Tout ce qu'on
1 Concordia, fol. 76. — En outre, à propos du verset 9 du même chapitre, Joachim annonce que la septième époque sera celle des prêcheurs (tempus praedicatoruni), qui annonceront le règne des hommes spirituels {Expositio, fol. 152).
2 Expositio, fol. 22.
3 Cf. Concordia, fol. 80 : « Duo filii qui orti sunt ex eis, duos novissimos ordines designare puto, quorum unus erit laicorum, alius clericorum, qui et ambo reg-ulariter vivent, non quidem secundum formam monachae perfectionis, sed secundum institutionem fidei christianae, immo secundum regulam illam generalem Actuum apostolorum de qua et dicitur : Multitudinis credentium erat cor unum et anima una. Quae videlicet credentium régula in tantum conveniebat universitati eorum ut nec etiam conjugatos excluderet. » J'estime que, dans la pensée de Joachim, ces ordres seront composés
*de convertis; mais ceux qui les convertiront et dirigeront le mouvement sortiront de l'ordre monastique.
^ Exemples : le nom de pracdicatores, qui devint celui des Dominicains ; l'ordre formé de laïques, notion qui répond bien à celle de la première fraternité de saint François. Il convient aussi de remarquer que les spirituels du troisième état ne devaient rien posséder, au dire de l'abbé de Flore : « Necesse est quippe ut succédât similitude apostolicae vitae, in qua non acquirebatur possessio terrenae hereditatis, sed vendebatur potius. » {Concordia, fol. 59 v".) On lit aussi dans VExpositio super Apocalypsim : « Qui, sciens paupertatem Régis sui, erubescit egere, nonne Christum ofîendit in praesepio ? » (fol. 180 v° : cf. Tocco, p. 384 et 385.) Remarquez que tous ces traits s'expliquent fort bien par l'état des esprits de la fin du xii'' siècle, c'està-dire de l'époque où écrit Joachim. Bien avant lui, Richard de Saint-Victor, dans son commentaire sur l'Apocalypse, a fait allusion à l'avènement d'oràines praedicatoruni destinés à exercer une action profonde. La notion des fraternités laïques était répandue en Italie à cette époque : les Vaudois et les Humiliés ont précédé les Franciscains ; M. Paul Sabatier {Régula antiqua fratrum et sororum de Paenitentia, dans Opuscules de critique historique , fascicule I, Paris, 1901, p. 15) fait justement remarquer que l'ordre « trop peu connu » des Humiliés était, dès 1220, à l'apogée de son zèle et de son
en peut induire, c'est que J^achim attendait à bref délai, chez les laïques comme chez les clercs, un intense accroissement de la vie religieuse ; c'était d'ailleurs la conséquence nécessaire des oracles par lesquels il annonçait l'avènement prochain du Saint- Esprit.
S'il n'est nullement démontré que Joachim ait nettement entrevu la fondation des Frères Prêcheurs et des I^Yères Mineurs, faut-il croire que l'écho lointain des prédications de l'abbé de Flore ou la lecture de ses écrits ait pu exercer quelque influence sur l'initiative de l'un ou de l'autre des saints qui les ont fondés? L'affirmer me semble téméraire. Remarquez que le caractère de saint Dominique et de saint François, et surtout les circonstances de leur vie, suffisent parfaitement à expliquer leurs œuvres. Dominique, prêtre zélé qui est amené, à la suite de son maître Diego d'Osma, à lutter pied à pied contre l'hérésie albigeoise dans le midi de la France, s'efforce d'approprier à cette lutte l'institution des chanoines réguliers à laquelle il appartient; la règle des chanoines réguliers forme le noyau des constitutions primitives de l'ordre qu'il établit'. François est un simple laïque qui, sachant de quel poids les. richesses pèsent sur le chrétien, en a secoué allègrement le joug; désormais affranchi de toute entrave, il se livre avec joie, dans la candeur de son âme, à la vie pauvre et humiliée, accueillant les compagnons qui s'offrent à lui et en formant une fraternité purement laïque à ses débuts, mais fort éloigné de la pensée de créer un nouvel ordre religieux, encore moins de régénérer le clergé et la société chrétienne tout entière-. En tout cas, il n'y a rien de monastique dans les origines premières des Franciscains, non plus que dans celles des Dominicains : celles-ci sont cléricales, celles-là sont
action. Enfin, quant à l'amour de la pauvreté, il sera le trait caractéristique de saint François; mais beaucoup d'âmes, à cette époque, se lévoltaient contre les abus engendrés dans l'Eglise par les richesses.
' « L'ordre dominicain était et est un ordo clericorum ; en réalité, il appartient à la famille des chanoines réguliers, dont ils portaient l'habit au début ; ils portent encore cet habit modifié. Saint Dominique n'a point renoncé à son premier état de canonicus regnlaris; il l'a seulement élargi. » Denifle, die Cotistitutioiten des Prediger-Ordens von Jahre 1228, dans l'Archiv fiir Litteratur- tend Kirchengeschichte , t. I, p. 169 et passim.
2 Voir le mémoire du R. P. Mandonnet, O. P., les Origines de l'Ordo de Paenitentia, dans le Compte rendu du quatrième congrès scientifique international des catholiques (congrès de Fribourg) ; sciences historiques ; Fribourg, 1898. p. 183 et suiv.
laïques. Ceci est certain en ce qui concerne les Frères Mineurs ; quant aux Frères Prêcheurs, ils se présentèrent comme des chanoines réguliers, qui sont essentiellement distincts des moines; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler toutes les polémiques du xii^ siècle au sujet des différences entre monachi et canonici. Or, Joachim de Flore était avant tout un moine, qui n'avait guère d'estime que pour les moines. Son idéal était la contemplation, et non l'action : l'ensemble de ses écrits montre qu'à son avis, c'est du monachisme que doit sortir le mouvement qui assurera le triomphe de l'Eglise spirituelle et contemplative. Visiblement, cela s'accorde assez mal avec l'œuvre de saint François et de saint Dominique. Il me semble d'ailleurs qu'il y a une différence profonde entre la figure simple et aimable du patriarche d'Assise, tout pénétré d'une tendresse qui déborde jusque sur la nature inanimée, et en même temps défiant à l'endroit des savants et des lettrés, et la figure grave et austère de l'abbé de Flore, morigénant sans cesse ses auditeurs ou ses lecteurs, les terrifiant de l'annonce des catastrophes prochaines, et d'ailleurs soucieux plus cjue personne de théologie et d'exégèse, et employant une érudition abondante à combattre les scolastiques. A dire vrai, il me paraît certain cjpe l'influence de Joachim. de Flore ne s'est exercée directement ni sur la genèse des Frères Prêcheurs, ni sur celle des Frères Mineurs. Mais s'il fallait choisir, ce serait encore l'ordre dominicain qui, à mon sens, s'éloignerait le moins des aspirations de Joachim de Flore; les tendances du prophète calabrais cadrent mal avec l'idéal libre, clair et joyeux du pauvre d'Assise, qui, probablement, au moment de sa conversion, n'avait jamais entendu parler de lui. La grande influence des écrits de Joachim sur une portion de l'ordre franciscain ne commença que plus tard, vers le milieu du xiii® siècle, lorsque les rigoristes, disposés à exagérer l'importance de la personne et de l'œuvre de saint François pour mieux défendre la tradition de la pauvreté absolue, s'efforcèrent de les faire pénétrer dans le système historique et prophétique créé par l'abbé de Flore. C'est alors vraiment que Joachim devint leur patriarche; c'est alors qu'ils adoptèrent son enseignement aussi bien sur la Trinité que sur les destinées de l'Eglise ; c'est alors enfin que, pour consolider ce système, quelques-uns d'entre eux imaginèrent de placer à côté des écrits authentiques de Joachim des écrits apocryphes plus nettement appropriés aux besoins de la polémique de leur temps.
Toutefois, il serait i)uéril de le méconnaître, l'œuvre de Joachim de l'"lore est une preuve nouvelle d'un état d'esprit caractéristique qui était celui d'une foule de chrétiens, clercs et laïques, à la fin du xii* siècle ou au commencement du xiii'. Beaucoup voyaient, avec l'abbé de Flore, dans les richesses surabondantes du clert^é. la principale cause de la corruption de l'Eglise ; beaucoup étaient convaincus, comme lui. de la nécessité d'une réforme profonde qui ne pouvait être cju'un retour à la pauvreté; beaucou]), comme lui. attendaient je ne sais quelle manifestation de l'Esprit divin qui susciterait à la vie parfaite de nombreux adhérents ; beaucoup encourageaient la fondation de ces associations religieuses, populaires et laïques, d'ailleurs empreintes « d'un caractère très marqué d'ascétisme » et portées « vers les formes de la vie pénitentielle * », qui semblent avoir inspiré quelques passages des écrits de Joachim où il est traité d'ordres nouveaux comprenant les laïques. En réalité, les prédications et les écrits de Joachim furent une manifestation, et non des moindres, non seulement d'opinions qui lui étaient tout à fait personnelles, mais aussi de tendances fort répandues à son époque ; aussi ne purent-elles passer inaperçues dans l'Italie méridionale, et durent-elles attirer l'attention des papes et de leur entourage, surtout dans les premières années du pontificat d'Innocent III. Ainsi Joachim de Flore a pu. par le retentissement donné à quelques-unes des idées qui lui étaient chères, contribuer à préparer le terrain aux ordres nouveaux. C'est par là sans doute qu'il a servi le plus efficacement la cause de l'Eglise, dont il fut d'ailleurs un auxiliaire aussi dévoué que dangereux.
' J'emprunte ces expressions au mémoire précité dvi R. P. Mandonnet, p. 185.
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