‹ Études sur Joachim de Fiore et ses doctrinesChapitre 4 sur 5 · LE LIBER DE VERA PHILOSOPHIA · texte numérisé non relu

LE LIBER DE VERA PHILOSOPHIA

Les historiens de la philosophie scolastique ont fait à plus d'une reprise le récit de la lutte qu'engagea, vers le milieu du XII* siècle, saint Bernard contre le célèbre évêque de Poitiers Gilbert de la Porrée'. Cette controverse fameuse ne doit être considérée que comme un incident assez ordinaire dans la vie de l'Eglise catholique : on sait, en effet, qu'à diverses époques des esprits distingués, pour expliquer le mystère de la Trinité, ont franchi les limites de l'enseignement chrétien et que l'autorité doctrinale a dû les y ramener. Les uns, frappés davantage de l'idée d'unité, avaient, comme jadis Sabellius, nié la distinction des personnes ; d'autres, avec Arius, plutôt que d'admettre l'égalité des personnes, avaient fait du Père le Dieu suprême et ne considéraient le Fils que comme le premier-né de toutes les créatures : Gilbert, qui passait pour l'un des hommes les plus

' Voir en particulier B. Hauréau, Histoire de lu philosophie scolastique. première partie, p. 447.

cultivés de son siècle *, n'avait évité ces écueils que pour tomber sur un autre : exagérant l'idée de trinité aux dépens de l'idée d'unité, il fut amené à enseigner un système que l'on accusa à bon droit d'être tritbéiste. sinon en un certain sens polythéiste.

Une Divinité qui ne se confondrait pas avec Dieu; des personnes divines si complètement distinctes les unes des autres qu'elles ne s'uniraient que par une forme commune, la Divinité ; ces personnes elles-mêmes distinctes de leurs perfections, tels étaient ' les points principaux de l'enseignement de Gilbert ; il n'était point difficile d'y reconnaître l'application de la théorie réaliste qui distinguait Dieu de la Divinité, comme elle avait distingué l'homme de l'humanité, l'as n'est besoin de longs discours pour montrer le j^éril que de telles propositions faisaient courir au dogme du Dieu unique et personnel qui est la base du christianisme. Certes il n'eût pas fallu s'avancer loin dans cette voie pour que la doctrine chrétienne se trouvât transformée en une théorie philosophique assez semblable à ces systèmes compliqués et obscurs que l'Orient n'a jamais cessé d'engendrer : tout au moins eiàt-on distingué quatre choses, la substance et les trois personnes divines ; peut-être, grâce à la distinction réelle que l'on établissait entre Dieu et ses perfections, eût-on introduit dans l'enseignement, non seulement une quaternité, mais, suivant l'expression de saint Bernard, une centénité 2.

L'abbé de Clairvaux. qui jadis n'avait point ménagé Abélard, ne se laissa arrêter ni par la science ni par l'autorité de Gilbert ; il le poursuivit jusqu'à ce qu'il eût réussi à obtenir la condamnation de ses doctrines lors de la tenue du concile réuni à Reims en 1148. sous la présidence du pape Eugène III. Les divers récits qui nous ont été conservés ne sont pas d'accord sur la portée des décisions de cette assemblée^; le document que je signale plus loin contient, comme on le verra, la version des partisans extrêmes de l'évêque de Poitiers. Gilbert discuta savam-

' Voir le témoignage d'un contemporain, auteur de VHistoria pontificalis, Monumenta Germaniae, Scriptores, t. XX, p. 522.

- « Verbi causa dicimus magnum, bonum, justum et innumera talia, sed riisi omnia unum in Deo et cum Deo considères, habebis multiplicem Deum. » S. Bernard, De consideratione, V, 7. Et encore, dans ce chapitre : rt Multa dicuntur esse in Deo... sed multa unum. Alioquin, si diversa putamus, non quaternitatem habemus sed centenitatem. »

^ Cf. Hauréau, op. cit., p. 474 et s.

ment ; théologien d'une érudition consommée, il tira parti de toutes ses ressources ; politique habile, il profita des sentiments de jalousie qu'inspirait à une fraction du clergé, notamment à la majc^rité des cardinaux, l'ascendant de saint Bernard sur le pape et sur l'Eglise de iM-ance. 11 sut ainsi se disculper d'imputations fausses et atténuer la gravité du coup dont il était menacé; il finit d'ailleurs par se rallier à une profession de foi rédigée sous rinfiucnce de saint r>ernard et observa jusqu'à sa mort, survenue en 1154, le silence (|ui lui avait été imposé sur ces questions.

Toutefois, les partisans de Gilbert (ils étaient plus ardents que nombreux) ne prirent pas facilement leur parti de la condamnation de leur maître. Saint Bernard, dans un de ses sermons sur le Cantique des Cantiques, leur rappelle les décisions qui réprouvent l'enseignement de Gilbert : « A Dieu ne plaise que l'Eglise catholique consente jamais à admettre une chose par laquelle Dieu soit et qui ne soit pas Dieu. » Le saint abbé continue en ces termes : (( Je ne parle pas contre l'évêque de Poitiers, car dans ce concile il s'est humblement soumis à la sentence des évêques et a lui-même formellement condamné ces propositions et d'autres dignes de censure. Je parle pour ceux qui, contrairement à l'interdit apostolique promulgué dans cette assemblée, copient et lisent ce livre ^ s'obstinent à suivre cet évêque en des idées qu'il a abandonnées et préfèrent en lui le maître qui enseigne l'erreur au maître qui leur apprend à se corriger-. »

La petite église des disciples de Gilbert de la Porrée devait survivre à son chef comme à saint Bernard ; elle existait encore à la fin du xii® siècle et n'avait point cessé de lutter pour esquiver les condamnations doctrinales dont elle avait été frappée et pour renvoyer à ses adversaires l'accusation d'hérésie. Les preuves de ce fait étaient maigres et rares ; le hasard des recherches que j 'ai été appelé à faire dans les manuscrits de la Grande-Chartreuse, déposés à la bibliothèque de Grenoble, m'a révélé un témoignage, que je crois encore inconnu, de l'activité et de l'obstination des partisans de l'évêque de Poitiers. Si l'on veut bien se rappeler de duelle im])ortance ont été les controverses trinitaires pour déterminer la notion de Dieu, on trouvera peut-être qu'il n'était point

' Sans doute le commentaire de Gilbert sur le traité De Triuitatc du pseudo-Boèce. Cf. Patrologia Latina, t. LXIV. 2 In Cantic, sermo LXXX.

inutile de signaler l'existence de ce document : les maîtres de l'histoire de la philosophie diront si cette publication ajouto quelques lumières à celles que nous possédons sur le mouvement intellectuel et les préoccupations théologiques du xii® siècle.

On conservait au xvii® siècle à la Grande-Chartreuse un manuscrit contenant, entre autres choses, plusieurs œuvres de Florus, le diacre lyonnais contemporain de Charles le Chauve, notamment son traité de la messe et son commentaire sur les épîtres de saint Paul, qui n'est qu'une compilation d'extraits empruntés aux Pères de l'Eglise. Sirmond, qui dès 1612 entretenait des relations scientifiques avec les religieux de la Chartreuse, avait tiré de ce manuscrit des fragments de saint Avit de Vienne qu'il avait le premier livrés au public ^ Plus tard, en une circonstance qu'il ne m'a pas été possible de préciser, Sirmond vint en Chartreuse, étudia le manuscrit de plus près et exprima le désir de le posséder. C'est alors que les chartreux se décidèrent à lui faire hommage du précieux texte ; dom J"ste Perrot, prieur de la Grande-Chartreuse, fit détacher du manuscrit les œuvres de Florus qu'il adressa au savant jésuite par l'intermédiaire du prieur de la Chartreuse de Vauvert. Sirmond y trouva des fragments inédits de saint Fulgence qu'il publia en 1643 sous ce titre: Excerpta Fulgentii contra Fahianuin'^ .

Qu'est devenu le manuscrit de Florus ? Il ne me paraît pas

1 Cf. Bellarmin-Labbe, De scriptoribus ecclesiasticis, t. I, p. 170 (édition de Paris, 1660).

- Une note écrite par un chartreux sur la première garde de la partie du manuscrit demeurée à la Chartreuse nous apprend que le P. Sirmond « avoit demandé ce manuscrit lorsqu'il vint en Chartreuse au temps que le Roy vint à Grenoble. Cela est, ajoute l'annotateur, dans une des lestres du R. P. D. Juste Perrot. » Ce renseignement ne s'accorde pas facilement avec les faits : Louis XIII vint à Grenoble en 1629 et 1630, mais alors Sirmond, n'étant pas son confesseur, ne suivait sans doute pas la cour. Il était vraisemblablement confesseur du roi en 1642, quand Louis XIII revint par la vallée du Rhône de l'expédition de Catalogne. Est-ce alors que Sirmond quitta le cortège royal à Valence ou à Lyon pour venir en Chartreuse ? Cela coïnciderait bien avec la date de l'édition des Excerpta Fulgciifii, publiée en 1643, mais il ne paraît pas que le roi soit venu à Grenoble à cette époque. On voit la difficulté, peut-être causée par une méprise de l'annotateur chartreux.

figurer dans le catalojj;uc des manuscrits qui formaient une part si importante de la bibliothèque des jésuites du collège de Clermont ; on sait que cette collection fut vendue lors de la suppression de l'ordre. Cependant il en faisait partie ; car, d'après des renseignements que je dois à J'obligeance de mon confrère M. Omont, le manuscrit de Florus, provenant du collège de Clermont et entré dans les collections de Routh, a été vendu en juillet 1855, avec les autres manuscrits de Routh; il a pris place dans la bibliothèque de sir Thomas Phillips sous le n° 14036. L'autre ]mrtie du manuscrit, qui n'avait pas été envoyée à Sirmond, figura juscju'à la Révolution, sous le n° 173, dans la bibliothèque de la Grande-Chartreuse à laquelle elle appartenait sûrement depuis le xv® siècle et vraisemblablement depuis le XI 11^^ ; elle constitue maintenant le n° 290 (ancien 1085) des manuscrits de la Bibliothèque publique de Grenoble-. Le

' On trouve la mention de cet ouvrage dans le catalogue de la Bibliothèque de la Grande-Chartreuse, dressé entre 1450 et 1500, et publié en 1887 dans le Bulletin de l'Académie Delphinale, 3^ série, t. XXI, p. 370. Sur sa présence à la Chartreuse au xiii' siècle, voir la note qui suit. Le manuscrit contient des corrections et des additions intéressantes ; peut-être est-ce l'autographe de l'auteur.

2 Date des environs de 1200; parchemin, 135 feuillets, plus à la fin dix feuillets en papier blanc remplaçant des feuillets coupés : on voit aussi que des feuillets ont été enlevés au début du manuscrit; 212 sur 150 millimètres ; initiales à l'encre rouge. Reliure en basane, du xvii' siècle. Sur la première garde, on trouve des notes des bibliothécaires de la Chartreuse au xvii^ siècle, et en écriture du xiii*^ siècle, très analogue à celle du manuscrit, la lettre suivante, d'où l'on peut inférer que le ms. appartenait déjà aux chartreux dès le début du xiii*^ siècle. « Dilecto suo dulcissimo G. pauperculo Cartusie novicio frater Ar., jugum Christi suaviter sentire et onus ejus usque in finem portare cum amore. Sit nomen Domini benedictum, qui vos vocavit in admirabile lumen suum. Quid retribuetis Domino pro omnibus que retribuit vobis? Cum enim seculum vobis rideret, quis posuit in visceribus vestris ut risum deputaretis errorem et gaudio diceretis ; quid frustra deciperis? Quis fuit ductor itineris vestri ut vos adduceret in montem. nisi spiritus Domini ? Ille namque veraciter ascendit in montem, qui vitam proponit arduam tenere et propter verba Dei vias duras custodire. Sit igitur apud vos gloriosum pariter et jocundum abjectum esse in domo Dei vestri et recumbite in novissimo loco, ut cum venerit qui vos vocaverit dicat \obis : Amice, ascende superius. Sapienter fugit naufragia qui tendit ad humilitatis portum. Et quid opus est plura dicere ? Benedictio Domini super caput vestrum, qui, ut credimus, ante vos Deum et post tergum posuistis seculum ; Salutat vos dominus noster prior et fratres nostri et vestris orationibus nos pariter commendamus. >> Un chartreux du xvii'' siècle suppose que cette lettre a pu être écrite par Armand, profès de Portes ou de quelque maison de Bourgogne, qui fut ensuite prieur de la Chartreuse de Sélignac, où il mourut en 1220, après avoir été l'ami de saint Hugues de Lincoln. Je ne

premier des traités que Ton y trouve est une œuvre anonyme, intitulée Liber de vera philosophia, transcrite vers la fin du XII* siècle. C'est sur ce traité que je voudrais attirer l'attention du lecteur : c'est pourquoi j'essaierai de donner quelques renseignements tant sur l'auteur anonyme que sur les caractères de son œuvre.

L'auteur de cet ouvrage est évidemment un supérieur ecclésiastique, probablement un abbé ou un prieur qui écrit pour l'instruction de ses moines ; en effet, il nous l'indique par ces mots :

« Omnis homo semper débet tota mente exquirere quis eum

fecerit, et ad quid et de quo ; unde prelatis omnibus ecclesia-

rum precipue a Deo injunctum est quod rudes semper hec doceant et prudentes ad hec exerceant. Inde est quod sic facere modo et nos licet minus periti, intendimus*. »

L'œuvre a été écrite après 1179, date du concile de Latran, qui y est mentionné en un passage que j'aurai l'occasion de citer plus bas^. L'auteur nomme comme des contemporains les écrivains du

puis ni défendre, ni combattre cette hypothèse consignée dans une note ajoutée au manuscrit.

Le Liber de vera philosophia commence au fol. 3 de la pagination actuelle : (( Incipit liber de vera philosophia. Vita cuilibet est summum bonum, sicut mors cuilibet est summum malum ; » tel est le début du prologue. L'ouvrage comprend douze parties, qui seront énumérées ci-dessous ; la douzième est le résumé de la collectio auctoritatum. dont j'aurai occasion de parler. Suit, au fol. 100 v", une autre collection d'extraits des Pères sur la Trinité, qui semble ajoutée au Liber; elle commence brusquement par ces mots : « Item Flores prime partis collecte. Boetius libro de Trinitate ; in universalibus personas dici non potest... » La seconde partie de cette collection s'ouvre, au fol. 102 r°, par ces mots : « Flores ultime partis collecte; Rabanus super Genesim. In principio Genesis primitus misterium Trinitatis agnoscitur... » Les feuillets iio et m sont remplis de citations sans ordre apparent, d'une autre écriture. A partir du feuillet 112, le manuscrit ne comprend plus que des sermons anonymes, sans ordre méthodique. Voici Vincipit du premier : « Diligite justiciam qui judicatis terram. Quid est diligere justiciam nisi diligere Christum... ? » Voici Vincipit du dernier : « Sion in judicio redimetur et reducent eam in justiciam. Syon ea est que speculari debemus, alta, profunda et dulcia Dei... »

Au Liber de vera philosophia ont été ajoutés, dans les marges et dans les blancs, de très nombreux renvois aux textes des recueils théologiques cités et de nombreuses notes, les unes de l'écriture du manuscrit, les autres d'une écriture différente, mais contemporaine.

1 Fol. 31 r",

2 Voir ci-dessous, p. 75.

xii" siècle, Abélard, saint P.ernar(l. Guillaume de Gjiiches, Pierre I^onibard ; il est familier avec les événements qui ont marciué l'histoire des doctrines au milieu du xii® siècle; on ])eut donc conjecturer ([u'il appartient à la t^énération arrivée à la maturité au plus tard vers i iTxd et qu'il a dû écrire entre 1180 et 1190, plutôt au commencement c|u'à la fin de cette période.

A quelle réj^ion appartient notre auteur? Là-dessus nous avons quelques indices : dans l'énumération des faits surnaturels (|u'il invoque à l'apinii du do.qine de la présence réelle, il semble iiréférer ceux qui se sont produits dans le Midi, par exemple à Saint-Culles et à Narbonne ; de plus, il nous apprend qu'il était en. relations d'amitié avec un chanoine de Saint-Ruf ; enfin il voyaj^ea en Espagne ec fut aux environs de Valence témoin d'un miracle eucharisti(|ue '. Il paraît donc légitime de conclure que l'écrivain inconnu était peut-être un religieux de la Provence ou du Languedoc.

A coup sûr, il était très savant ; on en peut juger par la variété de ses citations. S'il connaissait bien les lettres profanes, il n'était pas moins versé dans l'étude de la littérature sacrée. Ses pérégrinations dans les pays d'Orient l'avaient mis en contact avec les Grecs, de l'opinion desquels il se préoccupe toujours ; il savait le grec, il cite saint Athanase, saint Chrysostome, Didyme, saint Grégoire de Nazianze. Théodoret, Sophronius, saint Jean Damascène. à côté des Pères de l'Eglise latine, saint Augustin, saint Grégoire, saint Jérôme, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Léon, saint Fulgence. Boèce, Cassiodore, Bède le Vénérable, etc. ; il n'ignore d'ailleurs ni les lettres des papes, ni les décisions des conciles ; il connaît la polémique que soutint au commencement du xii* siècle, contre les docteurs de Byzance, l'archevêque de Milan, Pierre Grosulan-, au sujet de la procession du Saint-Esprit. Toutefois, malgré cette immense érudition, il tient en défiance la science humaine, surtout la science contemporaine. S'il dit en un passage : <( Religionis et fîdei sectande caput est historia et philosophia^», il ne manque pas, en d'autres endroits, de rabattre les tendances rationalistes de la science mondaine : « Sapientia hujus mundi stulticia est apud Dominum: item prudentia carnis mors est, quia naturas rerum

• Fol. 52 r".

- Fol. 79 r".

3 Fol. 29 r".

sequitur, et nichil piitat Deum posse prêter quod in naturis rerum videt*. » Au surplus, c'est un esprit vigoureux, mais étroit- ; il s'est enfermé dans une petite école qui n'a point d'avenir et accepte sans hésiter l'extrémité où il se trouve réduit de frapper d'anathème l'immense majorité des hommes de sa génération •'' .

Le but qu'il se propose avant tout, c'est de faire connaître la vrai foi tombée dans un oubli presque universel. Là-dessus il s'explique nettement dans son prologue.

Après avoir établi l'importance de la philosophie, qui, en faisant connaître Dieu, assure aux hommes la vie éternelle, il continue en ces termes : « In hac ergo vita a nobis cognoscendus est Deus, saltem per fîdem cum non possimus per speciem. Quare et in hac philosophia semper omnes debemus intendere si mortem eternam volumus evadere et vitam eternam acquirere, quam nuUo modo aliter possumus optinere. Hoc autem cum aliquibus familiaribus meis diligentissime persuaderem, responderunt hoc verum esse, sed vix aut numquam fieri posse ut fidem rectam aliquis de Deo possit habere, et non recta facit hereticum et sacrilegum esse. Nam de fîde recta nulli sanctorum adhuc leguntur seriatim scripsisse quicquid fuerat nobis necesse *. »

1 Fol. 8 v".

- Il donne parfois de singuliers arguments, qui décèlent quelque originalité. En voici un exemple : quand il disting-uait de Dieu les attributs divins, on lui objectait : Dieu n'a donc pas été seul de toute éternité, puisque ses attributs existaient avec lui. Voici ce qu'il répond : « Ego autem miror viros sapientes hanc impericiam pro ratione posuisse, quia si hoc est verum quod dicunt, nichil est solum in mundo toto, nec fuit, nec erit unquam. Unde secundum eos mentimur quoties dicimus religiosos solitarios solos habitare in cellulis quia solitarii dicuntur, quia forte catus, vel mus, vel aragnes, vel pulex, vel pediculus, vel vermis in ventre, vel vestis in dorso, vel capilli, vel cicatrix, vel corona, vel calvicium, vel pes, vel albedo in oculo, vel aliquis lapis, vel ligna, vel tegule, vel ostium, vel proprietas aliqua sive sua sive cellule sue sive cujuslibet alterius rei est in domo cum eis. » Fol. Tj r°.

3 II n'est pas inutile de relever un détail qui, peut-être, est de nature à permettre de reconnaître l'auteur du Liber de vera philosophia. Il a écrit un traité sur la manus arida, c'est-à-dire, sans aucun doute, sur le miracle évangélique rapporté par saint Mathieu (XII, lo), par saint Marc (XIII, i) et par saint Luc (IV, 6). Au fol. 7 v°, il écrit : « Diximus cum de manu arida tractaremus... » Il en parle encore au fol. 29. Je n'ai point identifié cet écrit.

'' Fol. 3 r°.

Sans doute on a bii-n ccrit ({{:>< traités sur des sujets particuliers, mais ils sont troj) nombreux pour (|ue les fidèles puissent trouver le temps de les lire ou triompher de l'ennui qu'ils engendrent. Ce qu'il faut, c'est un abrégé solide de la doctrine. On a tenté de l'écrire, mais en vain : « Hoc tamen nonnulli modernonmi conati sunt facere, quorum quidam non satis in his exercitati, in multis convincuntur errasse, tum in eo quod ex suo multa suspitiosa visi sunt addidisse, tum ex eo quod dicta sanctorum aliter quam se haberet intellectus auctorum creduntur interprétasse ; unde tantum scisma inter ipsos modernos, etiam Latinos, exortum est, ut alii alios ad invicem scribendo improbent hereticos. His igitur obstaculis a fide recta prepedimur, et cui parti favere debeamus penitus ignoramus'. n

L'auteur a donc formé le projet d'écrire un livre court et précis tjui soit une réponse à tant d'âmes qui se demandent : où est la vraie foi? que faut-il croire? Déjà le prologue manifeste une défiance profonde à l'égard des opinions généralement reçues et des doctrines émises par les contemporains dans leurs écrits. Cette tendance, comme on le verra, ne fera que s'accentuer dans la suite du traité.

L'œuvre est divisée en douze parties. \'oici en quels termes le plan est indiqué dans le prologue :

« Petimus ergo (ce sont les disciples qui parlent à l'auteur, leur maître), ne pro abscondito talento puniaris, ut hoc modo nos instruas quomodo Deus est trinus et unus (livre i, fol. ii) ; indè de Incarnatione Yevhi (1. ii, fol. 31) ; indè de corpore et sanguine Domini (1. m, fol. 46); deindè ne sophiste garruli nos in aliquo conturbent si que auctoritates predicte doctrine videantur obviare, eas addas, et per alias auctoritates ad concordiam compendiose reducas (1. iv: de concordia contmricti(niui, fol. 57, v°). Postea modernis ex sententia sua, non ex auctoritatibus sanctorum recte fidei resistentibus auctoritates eos redarguentes opponas (1. V, fol. 60) ; proeterea ipsas auctoritates quibus ad fovendum errorem suum abutuntur ipsi moderni, ponendo per alias auctoritates exponas, et errorem suum aperiendo destruas (1. vi :

' Fol. 3 r".

incmifcstatio Sabcllianc licrcsis, que hodie ferc iihiqnc regiiat, et exploratio aiictoritatum que imperitis videnUir ei f avère, fol. 62). Inde, Grecis mentientibus quod Spiritus Sanctus non procedit à Filio, qualiter obviemus non pretermittas (I. vu : de processionc Spiritus Sancti contra Grccos, fol. 79). Hic quoque qualiter Judeis opponamus vel respondeamus inseras ; ad cautelam quoque nostram docere ne différas quid sit hereticum esse (1. viii : quomodo sit disputandum cum paganis, Judeis, Manicheis, Arriànis, Sabellianis, fol. 81, v° ; 1. ix : que et quoi sint hereses, fol. 87). Moderni quoque si que docuerint que possint simplicitatem fidei in aliquo turbare, rogamus ut ea quoque ne différas notare (1. x : que videntur suspitiosa in scriptis inodernorum, fol. 88). Postmodum vero de membris Domini subjungas (1. xi : de meuibris Doinini contra anthropomorphitas, fol. 98). Ad ultimum, quia copia librorum ex quibus predicte auctoritates sumpte sunt non facile potest legi vel etiam haberi, ne vim alicui auctoritati videaris fecisse, compendiosam collectionem aliquarum auctoritatum predictam doctrinam corroborantium concordando iïiûre J]broiTm]i j[unspe^^ ', rogamus, adnectas (I. XII : de collectione auctoritatum, fol. 98, v°) ; et sic per XII partitiones omnia ista discernas, ut. cum aliquid in qualibet earum querere necesse videatur, facile inveniatur - . »

On a pu le voir par quelques expressions, l'auteur est hanté l)ar cette idée que partout l'hérésie sabellienne triomphe et que bientôt elle fera disparaître la véritable foi. Ecoutez-le plutôt :

« Sabellius enim jam resuscitatus modo ubique fere régnât, qui ab orbe universo quasi leprosus olim ejectus fuerat, quod heresim scelestissimam predicabat eu jus virus incautis letaliter infundebat ; modernis vero temporibus, universo génère humano fidem Dei negligentibus. suscitavit Sabellium diabolus et dédit ei régna omnia mundi ut suam confusionem ubique predicando et incessanter omnes secum trahat ad Tartara... Inde est quod

' Il n'est pas inutile de faire remarrivier cette allusion à la méthode des jurisconsultes, qui a trouvé, au xii'' siècle, son expression la plus complète dans le Décret de Gratien.

- Fol. 3 r° et V».

(udci facti sunt Sal)clliaiii, sic et gentiles etiam nniversi necnon oinncs fere Christiani, et, ut videtur, specialiter omnes Latini ; c|Uod nt iteriim compleatiir quod scriptum est : Confiindam sapientes in sapientia sua. ità oinncs fcre qui huic niundo videntur esse sapientes diabolus vencnata sue potionis confusione inebriavit. quod nisi confusioncni Sabelli, cum de fide Dei agatur, nullus fcre eorum docere vel loqui novit. Inde etiam est ad cumulum confusionis tocius gencris humani quod facti sunt hoc tempore intiniti Sabelliani, cum olim non nisi unus fucrit qui hanc zizaniam superseminaverit^ que et semen et messem Dei pêne totam hoc temi^ore suffocat ne fructus débites reddat ; hii enim ctsi non sint SabelHus in persona. sunt tamen SabelHus in spiritu et in hcresi SabelHana. Inde quoque et ilhid est malorum omnium pessimum, quod si quis forte perrarus est catholicus, pre multitudine. pre potencia, pre mundana scientia non audet eis eciam in vcrbo une obviare, timens ne, si eis displiceat, graciam eorum et etiam forte se ipsum amittat, phis metuens homincs aut verens quam Dcum-. »

Aussi, s'il combat juifs, manichéens et ariens, c'est aux sabelliens que notre écrivain inconnu réserve tout le poids de sa polémique ; il accable d'invectives les philosophes et les savants qui, d'après lui. sont conjurés pour propager cette hérésie. Il leur reproche de falsifier les écrits des saints Pères pour appuyer leurs erreurs ; voyez avec quelle vivacité il s'en prend aux auteurs, si nombreux au xii^ siècle, de livres de Sentences :

« In hac secta discipulos erroris gignunt qui et ipsi magistri hujus erroris fere omnes hodie stmt; errorem enim suum nomine S entent ie palliant, qui olim a sanctis doctoribus heresis et secta et scisma et supersticio dicebatur ; sicque périt orbis universus, cum sibi stare videatur, propter negligentiam inquirende veri- , tatis dominice fidei que ex culpa nascitur magistrorum populi : qui^cum lux debent esse^ episeopi, fuerint ténèbre. Nam omnes pêne tam ceci facti. omnes cecos factos post se trahunt; unde omnes précipites in f oveam cadunt ^ . »

C'est pour porter remède à cette lèpre répandue partout que l'auteur tente de montrer l'identité des erreurs modernes avec

' Allusion qui parait se rapporter à Abélard. - Fol. 62 r" et v".

•' Tbid.

l'hérésie sabellienne : il espère ainsi rappeler à la raison et à la foi ceux qui, par ignorance ou par calcul, ne cessent de s'en éloigner. A vrai dire, tel est le but réel de son œuvre.

Après avoir exposé les croyances des sabelliens de l'antiquité, il résume à sa manière la doctrine des modernes :

\ltrQ a Modernij^^multi jam scripserunt permulta et prolixa valde

volumina quod tota Trinitas, scilicet Pater et Filius et Spiritus Sanctus, est una numéro substantia simplex, et quod natura divina, scilicet Divinitas, que una tantum numéro est, Deus est ; et quod hec eadem est Pater et Filius et Spiritus Sanctus. Item scripserunt quod Pater et Filius et Spiritus Sanctus est unum numéro, et quod unus Deus est et Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et quod una substancia est et Pater et Filius et Spiritus

Sanctus Item scripserunt quod très persone non sunt tria, et

quod proprietates quibus ipse persone distinguuntur à se invicem sunt ipse persone. Item scripserunt quod divina natura que una est numéro est Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et quodhec est incarnata ; item sicut Deus est ita ^ unus est ; item vguod^ quidquid est in Deo Deus est ^. »

L'auteur du Liber de vera philosophia s'acharne à combattre toutes ces propositions comme hérétiques ; cependant il ne peut écarter de son souvenir les décisions de Reims, ouvertement contraires à sa propre opinion, et la profession de foi de saint Bernard et des évêques français, si manifestement favorable aux doctrines qu'il réprouve. Aussi, pour paralyser l'argument qu'en peuvent déduire ses adversaires, il raconte à sa manière le concile de 1148 et la condamnation de Gilbert de la Porrée. Après avoir fait allusion au fameux principe sur lequel se fondent ses adversaires : Quidquid est in Deo Deus est, il ajoute :

« Super verbo quippe isto, contra quemdam episcopum qui hoc verbum non concedebat (cet évêque est évidemment Gilbert de la Porrée), mota fuit aliquando questio in Remensi concilio coram papa Eugenio ; cui judicio ejusdem domini pape in eodem

tuc^

' Fol. 63 r". Cette dernière proposition : Quicquid est in Deo Deus est, est celle que l'auteur combat avec le plus d'énergie et qui lui semble résumer l'ensemble de doctrines qu'il appelle sabelliennes.

concilio Dominus taiitaiii sapientiani contulerat quantam nulli contulerat temporibus illis ; de qua pi^ multos dies inter solos pM^ cpiscopos sufficienter dispiitatuni est; sed prorsus nichil indc diffinitum est ; quia omnino sine judicio, prudenti tamen consilio, dimissa est in dubio/Hoc enim verbum tune manutenebat bonis / T^ clericis, nt dicebatur, sempcr invidiosus, quidam sub quo fuerat

• nionachus papa tcrows lùi.i;enius (évidemment saint Bernard) et alii quamplures tum favore istorum, tum invidia episcopi et suorum, tum quia non erant in hac doctrina diu exercitati, sicut

, sepe contigit, ut in confessione Berengarii patet coram Nicolao papa in Romano concilio. et in Boetio de Trinitate, un questione. Qui cum vidèrent episcopum non solum rationibus irref ragabilibus, sed etiam expressis auctoritatibus per omnia viriliter rcsistentem. auctoritates tam multas non ausi sunt dampnare, ne ^<s^; sic ipsi se ipsos manifeste probarent hereticos ; si autem et quod dixerant ipsi hue usque contra eum dampnarent, quod vix ali- ^ '^/^ quis facit, similiter se ipsos evidentissime ostenderent hereticos fuisse ; quapropter médium iter utrumque tenentes, nichil prorsus 1 h't.i^ inde diffiniendo utramque partem prorsus reliquerunt intactam, rogantes episcopum ut infirmis mentibus profunda Dei profunde non predicaret, sed condescendens humilibus prout oportere videret sapientiam suam ut proficeret sapienter temperaret. Si enim dominus papa et concilium super hoc aliquid decrevissent, sicut alia eorum décréta scribuntur sic scriberetur et istud et sub pena observandum preciperetur'. » C u t^t y^/ tV a /^^^-^^' ^'^

Tel est le récit qut notre anonyme donne du concile de Reims ; / ' ^ à l'entendre, il n'y a pas eu à proprement parler de condamnation régulière en la forme contre l'évêque de Poitiers ; très embarrassés de sa résistance énergique, les prélats prièrent poliment Gilbert de garder le silence sur ces matières, afin de ne s'exposer point à scandaliser les faibles et les ignorants.

Ce récit doit être rapproché de divers témoignages contemporains, celui de Geofïroi d'Auxerre, celui d'Otton de Freisingen et celui de l'auteur anonyme de VHistoria pontificalis, qui luimême assistait au concile de Reims -. Si quelque érudit se livre à

' Fol. 90 v°. — <?/

* Geoffroi d'Auxerre fut secrétaire de saint Bernard et est naturellement son partisan dévoué. Consulter son Libelliis contra Gilbertum Porrct et sa lettre à Albinus, cardinal d'Albano. Patrologia Latina, t. CLXXXV, col. 595 à 587. On trouvera les deux autres récits dans les Monumenta Germaniae,

ce travail, je serais fort étonné qu'il n'en tirât point les conclusions suivantes :

i" Une profession de foi en quatre articles, contraire à la doctrine de Gilbert, fut rédigée par Geofifroi d'Auxerre, le secrétaire de saint Bernard, au nom d'un groupe important d'évêques Français ; au premier abord, elle fut assez mal accueillie par les cardinaux, qui y virent une tentative de l'abbé de Clairvaux et de l'Eglise gallicane en vue d'imposer à l'Eglise romaine une déclaration doctrinale ;

2° Cependant cette profession de foi fut publiée à Reims, dans la salle de l'archevêché dite salle du Tau^ ;

3° La régularité en la forme de cette déclaration, qui valait condamnation des principales propositions de Gilbert de la Porrée, fut contestée par les partisans de l'évêque de Poitiers. Ils la considérèrent comme suspecte, parce qu'elle ne se retrouvait ni dans les actes du concile ni dans le registre d'Eugène III ; làdessus VHistoria poiitificalis s'accorde avec le théologien inconnu dont je viens de citer le témoignage. UHistoria pontificalis ajoute que la déclaration ne fut publiée que quinze jours après la fin du concile, en présence seulement d'un certain nombre de prélats de diverses provinces retenus à Reims pour terminer cette affaire : cette circonstance explique que la profession de foi ne figure point dans les actes conciliaires. Mais elle n'en fut pas moins pleinement sanctionnée par le pape, assisté d'un certain nombre d'évêques ; notre auteur est donc inexact quand il tient cette condamnation pour non avenue ; si l'autorité ecclésiastique ne se prononça point pendant le concile, elle se prononça (|uelques jours après la dissolution de cette assemblée ;

4° Gilbert accepta de corriger ses ouvrages pour les mettre en

Scriptores, t. XX, p. 379 et s., 522 et s. Ces récits sont plutôt favorables à l'évêque de Poitiers. Cf. Hauréau, op. cit.

< Historia pontificalis, p. 525. Cf. Geoffroi d'Auxerre, Libcllus. col. 617. Otton de Freisingen dit qu'une seule proposition fut condamnée par le pape (p. 384) : « Ne aliqua ratio inter naturam et personnam divideret, neve Deus divina essentia diceretur ex sensu ablativi tantum, sed etiam nominativi. » Sur les autres points, Gilbert n'aurait pas été condamné. Avec deux témoins oculaires, Geoffroi d'Auxerre et l'auteur de VHistoria pontificalis. je crois que la déclaration en quatre articles qui condamnait Gilbert fut publiée par le pape. Tout au moins le pape enjoignit à Gilbert de corriger ses écrits pour les mettre en harmonie avec les articles de la déclaration.

harmonie' ave».- la dcolaralion prcciléc et désormais garda le silence snr ces (|uestit)ns. Tel esl le lémoij;naj4e de Vllistoria pontificalisK de (ieoffroi d'Auxerre - et de saint Bernard luinièinc^.

En résumé, saint Bernard renc(Mitra luie résistance plus vive que i)eut-êtrc il ne s'y attendait ; s'il tînit par obtenir la victoire, son adversaire ne fut point écrasé; sa défaite ne fut point une déroute*. Aussi les disciples et les partisans de Gilbert purent transformer les événements au gré de leurs sympathies en représentant la lutte comme indécise.

Au surplus, les survivants des disciples de Gilbert ne sont à la fin du XII® siècle qu'un petit groupe isolé au milieu des évéques et des docteurs contemporains. Notre auteur s'en rend fort bien compte ; mais, cédant à la tendance ordinaire des esprits obstinés et orgueilleux, il se cantonne dans ce petit groupe auquel il attribue le monopole de l'orthodoxie. Il reste à montrer comment il jeta l'anathème sur les noms les plus connus de la théologie du XII® siècle. C'est le travail auquel il se livre dans le chapitre intitulé : Que videntur suspitiosa esse in scriptis niodernorum^ .

Ce chapitre s'ouvre ainsi :

« Moderni similiter. quia multa docuerunt et in scriptis et etiam sine scripto que fidei simplicitatem possent a veritate deviare. necesse foret ea qualicumque modo signare. Sed tôt et tanta sunt quod indigent per se volumine ; nec etiam libres omnium possumus habere nec ad notitiam nostram omnes pervenere. Sed ne videamur ista prorsus omittere, multis preter-

missis, signemus aliqua aliquorum opéra Ex hoc

autem quod quedam verba quorumdam volumus notare.

- Epistola ad Albinum, Migne, t. CLXXV, c. 592.

' Iti Cantica Canticorum, sermo LXXX, in fine.

1 Voir dans VHistoria pontificalis, p. 526, la très curieuse appréciation des deux adversaires, saint Bernard et Gilbert de la Porrée ; celui-là représenté comme un de ces hommes d'action et de gouvernement dont l'Eglise n'a jamais manqué, celui-ci comme un érudit. un savant et un lettré.

• Fol. 88 r".

multos credimus nobis fore iratos. Sed si hominibus ex toto placerem, Christi servus non essem. Deus autem Trinitas cujus cansam eodem doctore manuteneo, et in quo solo confidens nullum hostem timebo, eripiet me de ore leonis et de manu bestie, ne me possint unquam in aliquo ledere ; nec ego vim facio alicui ista légère vel errorem suum relinquere, sed tantum precor unumquemqne errores aliorum vel etiam suos saltim pro Deo vitare, et moneo etiam ut meos caritative corrigat, ita quod dilectionem Dei et proximi non ofïendat. Superflua igitur vel etiam cavenda credimus que sequuntur. »

Après ce début, assez menaçant pour les théologiens du XII® siècle, l'auteur distribue ses critiques et ses anathèmes aux plus importants de ses contemporains. Il cite d'abord, par son nom, Guillaume de Couches :

« Quidem dictus magister W. de Conchis librum composuit quem Philosophiam nominavit, in quo se ipso teste multum erravit contra fidem catholicam ; sed quia ipse in alio libro quem similiter f ecit illum plene correxit ' , superfluum esset amodo ipsum notare. »

Après le tour de Guillaume de Couches vient celui d'Abélard :

« Quidam quoque alius magister, homo satis subtilis ingenii, viam incognitam sine ductore ingressus est; unde currens, lassatus, moramque faciendo solus obdormiens in solitudine inter alia corrigenda scribendo sopniavit quod Deus Pater est in Filio sicut genus in specie; unde quia propter hec et hujusmodi perpetuo silencio dapnatus est, non est opus amplius eum notare -. »

Saint Bernard 3 n'est naturellement pas plus ménagé que son

* Sur la rétractation de Guillaume de Conches, mort en 1154, cf. Hauréau, op. cit., p. 441. Il avait été poursuivi par Guillaume de Saint-Thierry et Gautier de Conches, qui furent aussi deux adversaires de Gilbert de la Porrée.

2 Sur cette doctrine, voir l'introduction de M. Cousin à son édition des ouvrages d'Abélard (Paris, 1836, in-4°), p. cxcviii. Les assertions d'Abélard se trouvent dans son Introduction à la théologie et dans sa Théologie chrétienne.

3 Entre Abélard et saint Bernard, notre auteur mentionne encore, parmi les hérétiques, un évêque qui, d'ailleurs, n'a pas laissé d'écrits : « Quidam similiter alius magne dignitatis homo, veniens ab universali quondam concilio, non bene intelligens que ibi dicta fuerant, inter alia predicavit in sinodo sua quod in personis sancte Trinitatis nulla esset difFerentia niai in

adversaire. Il ne faut pas s'en étonner; nul i)lus que l'abbé de Clairvaux ne devait être antipathique aux partisans de Gilbert de la Porrée. Notre anonyme conserve, vis-à-vis de saint Bernard, l'attitude de méprisant dédain qu'affectait déjà l'évêque de Poitiers ^ Voici le passage qui le concerne; le ton en est suffisamment impertinent, aussi bien pour le saint abbé que pour ses partisans au concile de Reims ; à entendre notre sectaire, la déclaration en quatre articles aurait été préparée dans une réunion d'un caractère assez peu ecclésiastique :

(i Item fuit alius vir vite venerabilis ; cum esset bene potus in ^ — nocte cum paucissimis familiaribus suis in ospicio suo, decrevit credi quod aliquid unum numéro est Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et quod très persone non sunt tria, et alia quedam inferioribus similia. Quod quia non scripsit in volumine, non est necesse amplius notarc. Potuit enim in his sicut in aliis quibusdam que scripsit soUempniter errare. Hic namque spatiose scripsit quod milites Templarii Jerosolimitani, pro antiquis turibulis et urceolis et aliis instrumentis veteris legis, dépendent tempore isto in Templo Domini, de quo Dominus ejecit vendantes et ementes, sellas et frena sua et lanceas et alia milicie sue instrumenta necessaria, quod falsissimum est, quia nec Templum in potestate illorum est-. »

Le lecteur n'aura pas de peine à faire la part des exagérations de la rancune théologique à laquelle s'abandonne l'écrivain ; la réputation de saint Bernard est au-dessus de ces atteintes. Elles ne font d'ailleurs que nous donner une preuve nouvelle de la i haine que les disciples de Gilbert de la Porrée vouèrent à la 1 mémoire de l'abbé de Clairvaux^.

nominibus tantum. Sed quia nec hec nec alia scripsit, nec hune duximus dignum amplius signare. »

' Historia pontificalis, p. 526.

2 Allusion à un passage de l'œuvre de saint Bernard intitulée : De lande militiae Templi. chap. v Patrologia Latina, t. CLXXXII, c. 927. Ce passage s'applique à l'ordre du Temple et non à l'ancien temple des Juifs, dont saint Bernard le rapproche par un simple procédé de rhétorique : « Ornatur tamen hujus faciès Templi sed armis, non gemmis ; ... pro candelabris, thuribulis atciue urceolis domus undique frenis, sellis ac lanceis communitur... » Il suffit de jeter les yeux sur cet écrit pour voir que notre auteur impute à saint Bernard une grossière confusion qu'il n'a pas commise. Cela montre le peu de ^aleur de ses accusations contre l'abbé de Clairvaux.

■^ Chemin faisant, l'auteur signale encore un hérétique qui n'a pas laissé d'écrits dangereux : « Alius quoque homo valde litteratus in magna sinodo,

L'auteur entend n'épargner aucun des grands noms de la philosophie contemporaine ; maintenant il expose les propositions dangereuses enseignées par Hugues de Saint - Victor, qu'il ne nomme pas plus que saint Bernard, mais que les citations ne permettent pas de méconnaître. Totites ces citations se retrouvent dans la S mu ma scutcutianmi de Hugues de Saint- Victor :

« Fuit vero alius multa bona scribendo faciens qui scripsit inter cetera hec sequentia verba : capitule primo, de fide :

« Quod sapientibus hujus temporis oporteat credere in obscuris scripturis^.

« Quod tota Trinitas est una substantia simplex (capitule

« Quod sicut Deus est ita et unus est secundum rationem, ut unum sit principium.

« Exbrdiuni fidei ab unitate incipit, non a Trinitate.

« Dicit idem Augustinum dixisse quod quicquid est in Deo Deus est; quod nec Augustinus nec aliquis sanctorum unquam legitur dixisse, quia omnia sunt in Deo, nec sunt Deus-''.

« Idem capitule iiii° quod humana mens ves'tigium est Trinitatis.

« Quod Deus Trinitas est Pater et Sapientia quam habet sine qua nunquam fuit, et Amer que semper eam dilexit, que sunt très persene; sicut mens humana et ejus sapientia et ejus amer sunt tria, que tamen non sunt persene, quia sunt affectienes circa animam, et quod sapientia Dei est Deus et una substantia vel una natura est ille très persene, Pater et Filius et Spiritus Sanctus'^.

« Idem capitule vi ; quod omnia que secundum substantiam

presentibus multis bonis clericis, inter alia predicavit se mirari stulticiam simplicium Christianorum eo quod non intelligebant quomodo Pater et Filius et Spiritus Sanctus essent tria et unum, asserens très istas personas sancte Trinitatis esse unum subjecto sed tria ratione, sicut Socrates cura sit unus, tamen est albus, cripus, musicus, Sophronisce filius; quare unum subjecto est, ratione vero diversa. Sed nec ipsum, quia hec non scripsit, visum est nobis amplius notare necesse. »

1 Hugues de Saint-Victor, Summa sententiarum (cf. Migne, Patrologia Latina, t. CLXXVI), prologue.

2 Summa sententiarum. I, c. 8.

3 Ibid., c. 4. '' Jhid., c. 6.

clicuntur de tribus persoiiis prcdicanliir singularitcr, non pluralitcr. nisi persona.

« Idem, cum persona secundmn suhstantiam dicatiir*, secundum .Aiigustinum, quod non csl vcniin Augustinum dixisse, et cuni hoc slt diffinitio persone : persona est rationalis substantie individua natura. quod non est vcruni'^, non audemus dicere de l'ilio quod sit alia rationalis substantia à Pâtre, cum sit alia persona ; nec de tribus personis quod sint très rationales substantie, cum non dicitur Filius est alia persona, id est, discretus per aliam proprietatem intelligitur; Pater et Filius et Spiritus Sanctus sunt très persone, id est, discreti per très proprietates. Sicut enim cum dicitur : Filius est Deus, non distinguitur, sed cum additur Filius est Deus de Deo, jam fit distinctio; ita cum dicitur : Pater est persona, Filius est persona, nondum fit distinctio ; sed cum additur alia persona, vel plurale très persone, jam distinctio notatur.

« Hoc nomen Trinitas non est substantiale, sed pluralitatem désignât personarum ^.

« Hec nomina Pater, Filius, Spiritus Sanctus, translata sunt a creaturis ad Creatorem. Sed ne videantur in Deo significare quod in nobis significant, attribuitur Patri potentia, Filio sapientia, Spiritui Sancto benignitas *.

« (Si) in Deo dicuntur très esse persone, quia potens, sapiens, benignus est, quare ergo non potius iiii, vel v, vel plures, cum sit fortis, justus, pius? Quia quecumque dicuntur de Deo veraciter ad hec tria referuntur'"".

« Idem, capitulo viii. Idem dicit Augustinum dixisse quod quidquid est in Deo Deus est ; quod est dicere : sicut Pater Deus est, ità proprietas Patris Deus est, quia proprietas Patris est ipse Pater. Quid enim est proprietas Patris et Filii et Spiritus Sancti, nisi persone ipse inter se distincte et discrète ^ ?

« Si très proprietates vel relationes in Deo sunt, que non sunt ipsa divina substantia, apparet non fuisse solam ab eterno divinam substantiam, que Trinitas est. Sed sola Trinitas ab eterno

* Stimma sententiarum, I, c. g.

- Les deux passages en italique sont de l'auteur du Liber. ^ Ibid.. c. lo.

' Ibid.. c. 10.

•T Ibid., c. 10.

* Ibid., c. II.

est, que unus Deus est. Fateamur io;itur très personas vel très illarum proprietates unum Deum, unam substantiam, et unam divinam substantiam illas très personas esse vel illas proprietates. Quod quamvis long-e sit à nostris sensibus et ab omni nostra ratione indubitanter credi oportet ^ .

« Pater non est sapiens sapientia genita ex se, sed sapientia ingenita que ipse est, quia una sapientia est tota Trinitas, sed in Pâtre ingenita, in Filio genita -.

« Idem, capitulo xiii. Corpus quod Christus assumpsit fuit antequam assumeretur^. )>

(( Furtum et homicidium et cetera non imputantur posteris prêter concupiscentiam, quia non fit generatio ipsa secundum efïectus illorum, id est secundum motum de illis venientem ^. »

Toutefois Hugues de Saint-A'ictor a rétracté toutes ses erreurs :

« Iste vero postquam ista et multa alia in hune modum scripsit, aliud quoque magnum volumen scribendo composuit quod Sententie ejus dicitur et liber ejus de sacramentis intitulatur, in eu jus prologo se confitetur multa scripsisse que postulat lectorem secundum sententiam hujus ultimi voluminis corrigere, in quo nichil horum scripsit. » Cette rétractation semblera assez peu formelle à qui lira avec attention le prologue du De sacramentis de Hugues de Saint-Victor^.

^ Snmnia sentcntiaruin. I, c. ii.

- Ibid., c. II.

3 Ibid., c. 15.

■i Ibid., III, c. 10.

■'' Voici le texte du prologue du traité De sacramentis fidei christianœ de Hugues de Saint-Victor, auquel Fauteur fait allusion : « Librum de sacramentis Christianae fidei studio quorumdam scribere compulsus sum : in quo nonnulla quse antea sparsim dictaveram inserui. Hoc autem magis me movet quod cum haec eadem prius negligentius dictassem... passim transcribenda exposui... Sed quia postmodum cum eadem hujus operi textui insererem, quasdam in ipsis mutare, qusedam vero adjicere vel detrahere ratio postulabat, lectorem admonitum esse volo, ut sicubi ea extra hujus operis seriem aliud aut aliter aliquid habentia invenerit, hanc diversitatis causam esse sciât, et si quid forte in eis emendandum fuerit, ad hujus operis formam componat. » Il résulte de ce qui est dit au texte que l'auteur du Liber, non seulement distinguait nettement la Summa Sententiarum du traité De sacramentis fidei christianœ, composé par Hugues de Saint-Victor, mais qu'il n'hésitait pas à attribuer à Hugues la paternité de la Summa Sententiarum. Or on n'ignore pas que, il y a quelques années, divers critiques ont contesté cette attribution. J'ai cru devoir signaler, en 1898, dans les Annales de l'Université de Gre-

Notre inconnu n'abandonne TTut^ucs de Saint-Victor que pour attaquer Pierre Lombard. Il relève dans ses sentences pour les critiques trente-liuit propositions. Je signale celles qui concernent l'enseignement de Lombard sur la Trinité :

« Iniit quoque alius magne dignitatis homo in multis eum (Hugues de Saint-\Mctor) imitatus, primo similiter docens unitatem Trinitatis (|uani Trinitatem unitatis.

« Ouod hoc nomen Heloy plurale est hujus nominis Hely^.

« Ouod idem volens probare c|uod non quecumque sunt in Dei scientia sunt in Dei essentia, ait : Augustinus inquit : Omnia antequam fièrent erant et non erant ; erant in Dei scientia et non erant in sui naturà-.

« Quod caritas non crescit ^.

« Ouod prescientia Dei non est causa rerum. quia sic esset causa malorum*.

« Ouod unum solum est Deus Trinitas"'.

« Quod nomine consorcii vel pluralitatis parcium non ponitur aliquid sed removetur''.

« Idem, capitulo xxxt, quod illa tria, scilicet très persone, non sunt unius Dei sed unus Deus''.

« Idem, capitulo xliiii, quod necessaria questio est utrum Pater genuit se Deum vel alium Deum^.

« Idem, capitulo xli. quod unus Deus, vel una substantia, est très persone, sicut très persone unus Deus vel una substantia^.

« Idem, capitulo xr.iiii, quod nec Pater genuit divinam essentiam nec divina essentia genuit essentiam nec Filiuni'*'. Quia si

noble (t. X, p. 178 et s.), l'argument très grave que me paraît présenter le Liber de vera philosopliia en faveur de l'opinion qui voit dans la Suinma une œuvre de Hugues. L'auteur du Liber est un contemporain ; et cependant il n'a pas le moindre' doute sur cette attribution. Mon argumentation a été reprise et corroborée dans une importante étude d'ensemble sur cette question, due à M. Roch de Chefdebien, et publiée dans la Revue Augustinienne, vu" année, 1908, p. 529 et s.

1 Pierre Lombard, Distinctio 11, n° 6. Patrologia Latina, t. CXCIL

- L Dist. XXXV, 5.

3 I, Dist. XVII, c. 8.

* I; Dist. XXXVIII, c. 2.

'• L Dist. II, c. 2 et passiin.

" I, Dist. II, c. s.

^ I, Dist. III, c. 17.

* I, Dist. IV, c. I.

'' I, Dist. III, c. 17.

10 I, Dist. IV, c. I.

— 7^ — hoc esset diviiia essentia relative diceretur, et Pater esset Pater sibi et Filius Pater et eadem res se generaret^.

« Idem, capitule lxxii, quod non est in Deo aliqiiid quod non sit Deus, et quod habet hoc est, nisi quod persona quatinus ad alteram relative dicitur, et quod in Deo non est numerus, cum tamen in divina natura sit personarum Trinitas-.

« Idem capitule lxxxvii, quod caritas aliquando refertur ad substantiam que communis est trium personarum et tota in singulis ; aliquando specialiter ad personam Spiritus Sancti ; sicut sapientia Dei aliquando pro substantia divina ponitur, aliquando pro Filio proprie ; et quod Spiritus Sanctus est caritas, vel amor, vel dilectio Patris et Filii qua se invicem et nos diligunt et nos Deum ^.

« Idem, ex capitulo, quod Spiritus Sancti gemina est processio ; eterna a Pâtre et Filio, et temporalis qua ad sanctificandam creaturam procedit, que donatio dicitur^.

« Idem, capitulo cxvi, quod Spiritus Sanctus, quia inseparabilis est operatio Trinitatis, procedit et mittitur à seipso^"". Quod Filius mittitur et datur et procedit et sanctificat, et traditur, et exinanitur à seipso^, et quod hec nomina unus, duo, très, plures, distinctio et hujusmodi magis dicuntur de Deo ratione removendi et excludendi à simplicitate Deitatis que ibi non sunt quam ponendi aliqua'.

« Idem, capitulo clxxiii, quod in Deo non est numerus et cum dicimus plures esse personas, singularitatem et solitudinem excludimus, non multiplicitatem ibi ponimus, et cum dicimus très personas, non quantitatem in Deo ponimus ; et quod idem significatur cum dicitur : Deus est Deus, et cum dicitur : Deus est persona; et ita idem significat persona quod Deus, et quod nomine persone essentia intelligitur^.

« Idem, capitulo clxxxi, quod Deus et lumen et sapientia pro relativis, id est, personis aliquando accipiuntur^.

' I, Dist. V, c. I et 12.

- I, Dist. VIII, c. 9.

^ I, Dist. X, c. 3.

■5 I, Dist. XIV, c. 1.

■'' I, Dist. XV, c. I.

'' I, Dist. XV, c. 5 et 6.

■^ I, Dist. XXIV. c. I.

" I, Dist. XXIV et XXV.

" T, Dist. xxvii, c. 8.

(1 Idem, capitulo ccxi, (iiiod imitas dicilur >c'cundiim Mibstaiitiam'.

(( Idem, capitulo ccxvi, c|uod Pater et l-iliiis diligunt se dono et ainorc (|ui ab eis procedit-.

u Idem, capitulo ccxx. quod sapieutia genita est cadem sapieutia et ea C|ua sapiens est i\iter. sive ea qua sapiens intelligitur jiersona l'atris sive essentia Patris, (|uia persona Patris que intelligitur cum dicitur sapieutia ingenita et persona Filii que significatur cum dicitur sapieutia genita una eademque sapientia est que essentia divina intelligitur communis tribus personis''.

(( Idem, capitulo ccxxi, quod dilectio que proprie Spiritus Sanctus est dilectio que Trinitas est. non tamen ipsa Trinitas est, sicut Spiritus Sanctus est essentia que Trinitas est, non tamen ipse Trinitas est. Filius quoque est sapientia que est Trinitas ipsa, tamen non est Trinitas sicut Filius est essentia que est Trinitas, ipse tamen non est Trinitas^.

(( Idem, capitulo ccxxxiii, quod proprietates personarum sunt ipse persone et Deus et divina essentia -'.

« Idem, capitulo ccxxxiiii. quod natura est persone, et quod eadem essentia est Patris et Filii et Spiritus Sancti, et cjuod Deus habitavit in Christo non per gratiam adoptionis sed per gratiam unionis*^.

« Idem, capitulo ccxi. Si dicamus hodie : iste potest hodie légère, et cras dicamus : iste potest hodie légère, non idem, sed diversa dicimus eum posse'^.

« Idem, libro II. capitulo xii, tota Trinitas una substantia est que non est facta. nec creata. nec genita, nec procedens^ . »

On sait combien vivement les doctrines de Pierre Lombard au sujet de Tlncarnation furent attaquées, sous le pontificat d'Alexandre III, par Gautier de Saint-Victor et Jean de Cornouailles. Notamment Gautier, dans son livre Contra quatuor

• I. Dist. XXVIII, c. 15.

- I, Dist. XXXII, c. 2 et 3.

3 I, Dist. XXXII, c. 5 et 6.

* I, Dist. XXXII, c. 7.

^ I. Dist. XXXIII.

^ I, Dist. xx.xiv.

' I. Dist. XLiv. c. 4.

8 II, Dist. II, c. 2.

labyrintJws Franciœ^, avait poursuivi des critiques les plus véhémentes, non seulement Abélard et Gilbert de la Porrée, mais encore Pierre de Poitiers et Pierre Lombard; ces dénonciations répétées avaient éveillé l'attention d'Alexandre III, qui dut s'en occuper au concile de Tours et au concile de Latran-. Or, ce qu'on reprochait à Pierre Lombard, c'était la négation de l'humanité du Christ; pour lui, la nature humaine n'existe pas réellement en Jésus-Christ, elle n'est que le vêtement de la Divinité. Tel est le sens de la fameuse proposition imputée à l'évêque de Paris : Christtis secundiiin qiiod est homo non est aliquid. Sur ce point, notre inconnu s'empresse de faire écho aux ennemis de Pierre Lombard :

« Idem, capitulo xxx (libri III), quod humanitas non est in Christo natura, sed habitus, sicut vestis vestito. Quod Christus carnem et animam habuit, sicut homo quilibet vestem. Quare secundum quod homo non potest dici Christus esse aliquid, occasione illius Apostoli : habitu inventus ut homo^.

« Idem, capitulo xlviii, quod Christus secundum quod homo non est aliquid^. »

On le voit, c'est à saint Bernard, à Hugues de Saint-Victor et à Pierre Lombard que s'en prend l'auteur inconnu du Liber de vera philosophia; il apporte dans sa polémique contre eux la violence trop fréquente dans les controverses théologiques de son temps. Au surplus, il ne se borne pas à combattre les doctrines d'autrui; comme beaucoup de ses contemporains, il allègue en faveur de ses opinions de nombreuses citations des Pères. La tâche lui avait été singulièrement facilitée par le travail d'un de ses amis, chanoine de Saint-Ruf, dont il nous révèle l'activité littéraire : ^^^^ h4.4^

t\Ç « Fuit temporibus nostris quidam magister A. dictus Sancti

< Patrologia Latina, t. CXCIX.

- Voir aussi la lettre adressée par lui à Guillaume, archevêque de Sens, puis de Reims. Cf. Hefelé, Histoire des conciles (traduction française), t. VII. p. 512 et s.

3 Cf. III, distinctio vi, vu, et la discussion à laquelle se livre Pierre Lombard sur l'Incarnation.

'' Cf. III, distinctio x.

Ruphi canonicus, homo maj^^nus ctatc sed multo major sapicntia et relij^^ione et dignitate, qui a concilio Remensi a papa Eugenio cclebrato, ex quo ceperunt hujusmodi novitates crebrescere, usque ad concilium fere Romanuni ab Alexandre papa celebra-^-^ ^ tum non cessavit studiosissime ciim omni diligentia inquirere per infinitas ecclesias et monasteria Galliarum et Hispaniarum et Italie et etiam Greeie. universos sapientes interrogando, et légende et relegendo innunierabilia volumina quecumque de sancta Trinitate vel ejus unitate dicebantur a4irjui intimare, utrum aJU'^t , scilicet verbum istud : Quicquid est in Deo Deus est, esset alicubi ab aliquo sancto scriptum vel aliud aliquod verbum unde istud posset perpendi. Videbatur enim sïbi istud verbum esse ^ causa et origo îerè omnium novitatum ex quibus videbatur heresis Sabelliana procul dubio ressuscitari...^^ Cum igitur hoc

q. , predictum verbum predictus A. per xxx annos et eo amplius querendo fatigatus nec per se nec per alios unquam posset invenire. nec ei equipollens, nec auctoritatem nec rationem quibus hoc posset probari vel tueri, visum est sibi perutile ex tôt voluminibus que tociens perlegerat auctoritates aliquas eligendo colligere quas vidit ad doctrinam Sancte Trinitatis et ejusdem unitatis et Verbi^ Incarnationis et corporis et sanguinis Domini necessarias fore. Ouarum in volumine compositionem vocavit

S'C Colle c tjoucju , quam distinxit per xxiiii distinctiones. Qua per

multas transcripta. unam dédit Rome Eugenio (sic : lire Alexandre) predicto Pape qui eam suscepit cum multa gratiarum actione, et eam didicit ab ipso predicto A. tanquam discipulus sine omni pudore : alium quoque librum ejusdem collectionis dédit Magalone ; alium Psalmodiensi abbatie ' ; ' alium misit Alemannie ; alium dédit A'alentie. ecclesie Sancti Ruphi, cum alio tractatu deTrinitate ; alium et niichi quem Jerosolimis reliqui. Ex hac itaque collectione visum est et mihi aliquas auctoritates in fine hujus opusculi ponere quibus possint predicta muniri et minus dicta suppleri ita ut nichil videatur ibi nisi gltm auctoritate tractari"2. » <^/k /^'A//- ^^ p i^ir-hJi^ __^

L'ouvrage se termine par un résumé des distinctions qui forment la CoUcctio, aujourd'hui perdue, du chanoine de Saint-

' Abbaye de Psalmodie, au diocèse de Nîmes.

■^ D'après des renseignements que je dois à Tobligeance de M. l'abbé Ulysse Chevalier, ce manuscrit n'existe plus à Valence.

Ruf '. Il va de soi que son œuvre était inspirée par les idées philosophiques chères à l'auteur du Liber de vera philosophia.

Voici l'indication des sujets de chacune de ces distinctions : /Ci-^C-^i^

^ P r ,' K i <»- M-^ c *: > ■ c A->'^ ■■ ■ <••- ^■^fCC( < / / ^'- w ^

« Prima distinctione commendant Ilarium Mieronymus et Augustinus contra eos qui eum abhorrent. ^-^ S<^ - j^^r,

« II'' distinctione continetur quod non homini, sed soli Deo credendum sit de Deo. à^ -^c ^, >' /^^^^ ,

« iir® distinctio dicit quod niultis modis dicitur natura et essentia et substantia, et quid sit natura et quid persona et quod .

inter se differunt. 43^ * ' w '. ^-^ c^^^ ^t U , ù<>. . < / i,*K^/^ ^^i^sy^^-c^ j(iv * distinctio signât distincte personas a natura. * *'' ^*^' **'^*^ /

« v" distinctio docet quod hoc nomen substantia positum est ^^^ ^^ijf-i in designatione persone, non nature. yJS^ ' ^^*^u^ t.

« VI " distinctio ostendit quod hoc nomen substantia positum est in designatione nature, non persone. L^

« VII'' distinctio docet quod hoc n^men natura positum est in designatione persone, non nature. -2l,

« VIII" distinctio ostendit quod hoc nomen natura positum est in designatione^përsône, non nature^ Xj ^^^-Ai-^e ^n^^ ^^<-'K>c'\iC Jo^ ^^

« IX* distinctio ostendit quod hoc nomen essentia positum s&i ^^'

est in designatione persone, non nature. -^'^

« X'"* distinctio docet quod hoc nomen essentia positum est in designatione nature, non persone. ^H'

« Distinctio xi' docet quod persone natura et substantia et essentia dicuntur et genus, et qualitas et species et proprietas. ^ ' -^

« xii^ distinctio ostendit et aperit Sabellianam et Arrianam heresim. ^; y

« XIII'' distinctio docet exordium fidei constituendum a Trinitate et non ab unitate. ^ ^'

(( XIV'' distinctio ostendit quod hec tria nomina, Pater et Filius et Spiritus Sanctus, unam rem solitariam non nominant, sed unumquodque nominat rem singulariter subsistentem. -^^ ■

(( Distinctio xv* docet quare Pater nominetur Pater, et Filius Filius, et Spiritus Sanctus Spiritus Sanctus et quare Filius nominetur Verbum et Sapientia et Virtus.

« Distinctio xvi" docet quod Pater et Filius et Spiritus Sanctus a sua communi natura hoc nomen suscipiunt : Deus.

1 Fol. 90 V».

« Distinctio xvii" docet quod hoc nomen Deus sic est Patris

et Filii et Spiritus Sancti ut quandoque Patrcm tantum nominet,

quandoquc l'^iliuni tantum noininct, i|uando(iuc Spiritum Sanc-

tum tantum, quandoque simul sine distinctione hos très nominet. ^

(/ (( Distinctio xvtii-' docet cum unus, una, unum. rem solitarie

sinj^ularcm siq;nificet, quando et quare plures nominet personas..^, fÇvcy^ " Distinctio xiX'' docet quibus rationibus Pater et ]<"ilius et

Spiritus Sanctus, licet très sint in numéro discreti, dicantur esse unum et unus Deus.

SaX. (( Distinctio xx" ostcndit (|uo(l si quis per unus Deus rem soli-

tarie singularem suppc^iit et eidem hec tria nomina Pater, Filius et Spiritus Sanctus attribuit, Sabellianam heresim incurrit. Oy^ « Distinctio xxr' docet ex quo sensu Pater et Filius et Spiri-

tus Sanctus unum et unus Deus esse intelligi debeant.

(( Distinctio xxii^ docet quod cum dicitur : Pater genuit quod ipse est, per istud quod non refertur subsistens, sed subsistentis natura, quam genus, proprietatem et qualitatem nominant. ^ « Distinctio xxiiT" docet Deum ideo simplicem esse quod ei ^

non inest multitudo naturarum, nisi una sola tantum, quam sancti nominant ejus esse et habere et velle et audire, et videre, et posse et vivere et facere.

/j^ « Distinctio xxiiii* docet quid de singulis singulorum Patris

et Filii et Spiritus Sancti proprietatibus intellexerunt sancti.

En résumé, le ms. 290 de Grenoble fait connaître :

1° L'œuvre, composée à la fin du xii^ siècle, d'un partisan de Gilbert de la Porrée, qui est en même temps un ennemi acharné de saint Bernard et de Pierre Lombard ; cette œuvre contient un récit nouveau de la condamnation de Gilbert de la Porrée au concile de Reims.

2" Le résumé d'un recueil de citations extraites des Pères par un chanoine de Saint-Rut, qui écrivait à la même époque.

On est en droit d'en conclure qu'un petit groupe de théologiens conservait encore en ce temps la tradition des doctrines hétérodoxes que Gilbert avait enseignées sur la Trinité : ces doctrines, rejetées par l'immense majorité de l'Eglise, n'allaient à rien

moins qu'à ébranler la notion de l'unité divine. C'est au nom de telles doctrines que des théologiens obscurs lançaient l'anathème sur les hommes les plus savants et les plus respectés de l'Eglise de France.

Quelle influence exerça ce petit groupe sur le développement des croyances hétérodoxes du moyen âge, c'est une question qu'il serait intéressant de résoudre et qui mériterait d'attirer l'attention des savants. On verra par l'étude qui suit le parti que Joachim de Flore et ses disciples ont tiré des doctrines de Gilbert de la Porrée et de l'auteur du Liher de vera philosophia.

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