‹ Etudes sur Joachim de Flore et ses doctrinesChapitre 3 sur 7 · V^J-JO · texte numérisé non relu

V^J-JO

autrefois s'était produit le fait rapporté dans le Nouveau Testament » (allusion évidente à la prise de Jérusalem par Saladin, survenue en ii'S/').

Avec la simonie, pénètrent dans le sanctuaire l'amour des \'' £>-randenrs et la bassesse de l'âme. De là ces prélats superbes "^^vAÛoJi^ et lâches-, prudents seulement pour le mal. qui forniquent avec lîabylone, quand, sans se soucier des intérêts de leur peuple, ils cherchent nuit et jour à plaire aux princes de ce monde. Ceux-là n'ont désiré l'épiscopat que pour vivre dans l'opulence ; ils veulent être non les pères des orphelins et les protecteurs des veuves, mais les amis des riches et les alliés des grands -^ Ce sont ces ministres indignes de leur mission, véritables membres de la synagogue de Satan, qui annoncent et préparent l'avènement de l'Antéchrist.

Les moines sont les prémices des disciples de l'Esprit-Saint. ' - Tandis qu'aux laïques convient la crainte, et aux clercs le ^^C•wl'^ % souci du prochain, les moines passent en ce monde le regard tourné vers Dieu, que leur profession est d'aimer parfaitement* ; leur mission est de contempler et non d'agir. Malheureusement, le clergé régulier n'est point demeuré à l'abri de la contagion du mal, et c'est grand dommage, car nul n'est aussi orgueilleux et aussi avare qu'un mauvais moine ^. Or, si la vie religieuse est née dans l'Eglise d'Orient, voici maintenant qu'elle y est en pleine décadence''.

Quant à l'Eglise latine, encore cju'elle puisse montrer avec fierté nombre de religieux fervents'^, il en est d'autres qui n'ont

1 Je résume ici, en empruntant les phrases de Joachim, les idées qu'il développe dans son traité Super quatuor Evaugelia. fol. 2o<) \" et 210, et qui se retrouvent souvent dans ses écrits.

- Sur ces prélats, voir VExpositio, fol. 194. Joachim les y oppose aux boni prelati, sinipliccs et humiles corde.

^ Ils sont fiî^urés par Hérode : Super IV Evaugelia. fol. 186 r".

•* Cf., pour l'éloge des moines, Concordia. fol. 83 ; Super IV Evaugelia, fol. 187 v" et passim. Pour l'éloge particulier des cisterciens, Cotieordia. fol. 84. Sur l'importance qu'il y a pour les moines à demeurer dans la vie contemplative et à s'abstenir de l'action, voir Concordia. fol. 93 et s., où Joachim se montre peu favorable aux moines (lui se chargent de paroisses, notamment aux moines de Cluny.

s Cf. Concordia, fol. log v".

^ .M. Chalandon constate, dans l'Italie du Sud, à la fin du xii'' siècle, une certaine réaction contre les moines grecs (op. cit.. t. II, p. 588).

' « Quod zelati eam (monasticam disciplinam) fuerint Latini et zelantur nuilti usque ad presens testatur ipse rigor qui ad resecanda genimina viciorum usque in hodiernum diem in latinis cenobiis exercetur » (Super IV Evan-

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de leur état que l'habit et non les vertus. Il est des monastères où la règ'le de saint Benoît ne compte pas plus que si elle n'avait jamais existé. Là, les moines ont voulu amasser des trésors et rechercher toutes les délicatesses, alors qu'ils étaient voués à la pauvreté : maintenant, ils se traînent dans la vie spirituelle. comme des infirmes qui, incapables d'une nourriture substantielle, ne peuvent supporter que le lait. Parfois même, on a déploré des désordres plus graves et plus scandaleux qu'un simple relâchement des mœurs. Le travail des mains, l'austérité de la vie, l'abstinence régulière, la grossièreté des vêtements, un séjour éloigné des villes, tels sont les moyens que Joachim de Flore recommande aux religieux soucieux de demeurer fidèles à leurs vœux'. C'est parce que ces moyens ont été négligés qu'on peut répéter à propos de l'ordre monastique la parole de Jérémie : <( Ouomodo obscuratum est aurum, mutatus est color optimus - ? »

Il est pour Joachim de Flore un autre fléau dans l'Eglise du XII* siècle : c'est l'orgueil des docteurs et des savants. Plusieurs d'entre eux, parce qu'ils ne comprennent pas les faits surnaturels, estiment Dieu assujetti aux lois de la nature; d'autres ont entrepris d'expliquer rationnellement les mystères fondamentaux du christianisme. Et si la plupart ne vont pas jusqu'à mériter ce reproche, il n'en est pas moins vrai que la tendance des scolastiques est d'établir l'harmonie entre la foi et la raison ; leur théologie a été justement nommée « le christianisme selon la science ^ » . C'est une sorte de christianisme qui n'est point ])(^ur plaire à Joachim ; très fréquemment, dans ses ouvrages, il oppose ceux qu'enfle la doctrine scolastique, qui scolastica iiiflaiitur disciplina^, aux hommes spirituels qui doivent régé-

gelia, fol. 202). Les moines latins ont, par la .^râce de Dieu, remplacé les religieux grecs. Cf. Chalandon. loc. cit.

' Expositio, fol. 80 \".

- « Ordo iile preclarus qui letus et ylaris esse debuit splendore lucidus et candore, accidentibus contra votum contrariis, pro merito pravitatis sue tristis efficitur et obscurus. Obscuratur aurum, cum splendor vite contemplative in ordine monastico inanescit, mutatur et color optimus cum hii qui positi hunt ad speculanda celestia, inhiare incipiunt lucra terrena. » (Expositio, fol. 118 v" et 119.) « Non solum nonnulli episcopi et sacerdotes implicantur negotiis Babylonis ut divites fiant, verum etiam nonnulli abbates et monachi, et alii atque alii religiosi. » (Expositio. fol. 202.)

■' Rémusat, Abclard, t. II, p. 140.

^ « Mistice vero discipuli reverluntur ad Dominum et mirantur quod Deus

nérer l'Eglise; il s'exprime en termes amers sur ces théologiens contemporains qui méprisent toute doctrine autre que la leur ^; I(ro.cvj>^v^ il ne ménage pas ses critiques à Pierre Lombard qu'il combat ■& . avec un acharnement particulier. « Elle n'est point sans cause, > \ » ajoute-t-il, la cérémonie symbolique que I h.glise tolère le jour (le la fête des saints Innocents, quand elle permet que l'élu des enfants occupe la chaire épiscopale et remplisse dans une certaine mesure l'office du prêtre-. » Pour lui, l'évêque des enfants est la figure de ces ignorants auxquels Dieu a souvent communiqué son esprit de préférence au.x savants, de ces simples que Jésus a choisis pour porter son Evangile à toutes les nations 3. Ainsi Joachim prend un plaisir extrême à abaisser la superbe de l'intelligence humaine, surtout lorsqu'elle s'efforce de découvrir les secrets ou d'expliquer les mystères de la divinité ; il tient à rappeler aux scolastiques cjue les choses cachées aux sages et aux prudents sont révélées aux petits *. Malheureusement, en réagissant contre ceux qui exagèrent l'importance de la science, Joachim en exagère la vanité et le néant : c'est ainsi qu'il n'a pas su rendre justice au grand mouvement intellectuel du XII® siècle^.

loquitur cum muliere, quia cum hii qui scolastica inflantur disciplina vident spiritales viros habere cum simplicibus vel extraneis a catholica fide spiritale colloquium, mirantur admodum et obstupescunt, dum id quod vendicabatur sibi quasi juris in proprium apud despicabiles crimini esse contendunt. » (Super IV Evaugelia, fol. 217, à propos de saint Jean, IV, 27.) Des idées analogues sont développées en maints endroits des écrits de Joachim.

1 « Sunt aliqui infra sinum Latine ecclesie aut futuri sunt qui omnem prêter suam fastidiunt doctrinam. » Ceux-là résisteront à l'enseignement des hommes spirituels (Ibid.. fol. 197 v°).

2 « Et fortassis ad rem pertinet et non est absque causa misterium quod patitur ecclesia in festo Innocentium. sedere puerorum electum in sede episcopali et frui in aliqua parte officio sacerdotis. » Ce passage est extrait du Super IV Evaugelia, fol. 189 v". Je remarque qu'il est cité dans la chronique de Salimbene (p. 119 de l'édition des Mouunienta de l'histoire de Parme et de Plaisance). Au surplus Salimbene connaissait le traité Super IV Evaugelia et rattri4}uait à Joachim de Flore (cf. ibid.. p. 124). Si d'ailleurs cette attribution ne pouvait être démontrée que par le témoignage de Salimbene, elle demeurerait fort douteuse. Mais elle s'établit par d'autres raisons; notamment elle ressort nettement de la lecture de l'ouvrage lui-même.

3 « Simplices et ydiotas. » Super IV Evaugelia. fol. 215 v". '' Mattlt.. xr, 25.

s Joachim ne semble pas d'ailleurs s'être aperçu que pour réfuter les théologiens qui lui déplaisaient, il a lui-même emprunté l'attirail souvent lourd et pédantesque des scolastiques. Nous savons que dans son traité contre Pierre Lombard, il procédait à grand renfort de citations. Certes Joachim n'a i)oint un style ailé ; parfois on se sent tenté de dire, avec M. Tocco

"^crc^cV-wv- Joachim n'est pas plus sympathique au droit canonique qu'à à- la théologie scolastique. Au xii® siècle, un livre s'est répandu ^T^tr-^ qui, remplaçant tous les recueils de textes antérieurs, eut la ^c-^ fortune de devenir la base de l'enseignement : c'est le Décret de Gratien, qui formera la première assise du Corpus jiiris canonici. Joachim est animé, à l'endroit du Décret, de sentiments à la vérité fort naturels aux mystiques quand il s'agit de juristes. Ecoutez plutôt ce qu'il dit au cours d'une véritable invective contre l'enseignement des écoles : « J'omets les autres arts soidisant libéraux, par lesquels on exerce l'esprit des jeunes gens, comme si. grâce aux procédés qu'on leur fait connaître, on les mettait en état de discerner le vrai du faux ou du douteux. Considérons le livre des Décrets, où l'on a réuni les maximes des saints Pères, et voyons quelle distance il y a entre la science qu'il contient et la science nécessaire en tout temps, mais surtout à une époque où la fin du monde approche. . . A la vérité, nous ne désapprouvons pas la science du Décret, mais nous en préférons une autre. Sans doute, elle est juste la règle qui, entre deux maris qui se disputent une femme, détermine celui auquel elle doit appartenir; mais j'aime mieux le conseil de l'Apôtre : « Que celui qui n'est point marié ne prenne point de femme, que « ceux qui sont mariés vivent comme ne l'étant pas, que ceux qui (( usent de ce monde vivent comme n'en usant pas ; car la figure « de ce monde passe. » Sans doute, elle est nécessaire la règle d'après laquelle on décide lequel, de deux clercs, doit le premier, lequel doit le second obtenir un bénéfice ecclésiastique ; mais ceux-là sont, à mon sens, plus heureux qui, préférant l'Evangile, peuvent dire avec Paul : <( Mieux vaudrait pour moi mourir que « de ternir ma propre gloire en réclamant des fidèles que j'évan- « gélise le salaire de ma peine ^. » Je ne blâme pas ce qui est réglé sur la possession juste ou injuste des choses temporelles ; mais je proclame heureux celui qui a tout laissé pour suivre le Christ et ses disciples. » Et plus loin, à propos de la simonie, Joachim critique ces maîtres aux pensées ambitieuses, toujours occupés à se justifier, qui. dans l'Eglise latine, jouent le rôle des Pharisiens ; tandis qu'ils se préoccupent de se garder d'excès de

fp. 288), '|ue c'est un commentateur quelque peu lourd. Mais nombre de pages de Joachim sont inspirées par un sentiment puissant; on y sent circuler une vie intense et une passion ardente. « /. Cor., VIII, 29-31 ; IX, 15.

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zèle, ils énervent la parole divine pour faire observer des traditions d'origine purement humaine ^ Ainsi, qu'il s'agisse du droit ou de la théologie, Joachim fait, avec la même verve, le procès de la science et des docteurs.

Pendant qu'une fraction importante du clergé est infidèle à sa vocation, pendant (]ue les docteurs se livrent à leurs spécula- ^cX-^^-v-^^ — tions trop souvent creuses ou vaines, le schisme et l'hérésie font o^-J. chaque jour des progrès. Dans les pays d'Orient, la foi est lan- \\jj,,,jl/w guissante, desséchée qu'elle est par l'orgueilleuse révolte cjui a séparé les chrétientés de ces contrées du siège apostolique ; le clergé est alourdi par le fardeau de la vie conjugale; ce n'est pas une Eglise vivante qu'on y trouve, mais les débris d'une \/ cxm^'.-o-\^ Eglise autrefois glorieuse et vénérable. En Occident se développent des sectes redoutables. A plusieurs reprises, Joachim se préoccupe des Vaudois, qu'il appelle les pauvres de Lyon, pour combattre leurs doctrines ou blâmer leur orgueil qui les pousse à secouer le joug de l'autorité ecclésiastique. Mais il semble plus inquiet encore des progrès de l'hérésie des Manichéens, qu'il désigne sous leur nom vulgaire de Patarins. « Ils sont, dit-il, la lie de tous les hérétiques ; ils condamnent les mariages légitimes et les aliments créés par Dieu pour que les fidèles en usent après lui avoir rendu grâces. Ils disent avoir un pape auquel tous obéissent : ce pape ne saurait être qu'un lieutenant de l'Antéchrist, à l'armée duquel ils fournissent un contingent important-. » Et Joachim décrit tout au long les procédés par lesquels les chefs de cette secte pernicieuse font d'innombrables recrues. Il sent bien, d'ailleurs, (jue leurs meilleurs arguments leur sont fournis par la corruption des mœurs d'une portion notable du clergé, qu'il flagelle avec une éloquence passionnée.

Ce n'est pas seulement l'ennemi intérieur qui menace la chré- Twa, tienté ; jamais le péril extérieur n'a été plus redoutable. Vers le ^po^to^.'v^ nord, les Germains se sont mesurés avec les païens, sans doute -q -i avec les Slaves, et de cette guerre ils ont rapporté des récits effrayants. Mais le danger imminent apparaît du côté de l'Islam, maitre de l'Afrique du nord et d'une grande partie de l'Espagne^. Son plus redoutable champion, Saladin. a reconquis la cité

' Super IV Evangelia. fol. 217 v".

2 Expositio. fol. 132 v" et 133. — Voir tout le passage sur les Patarins, fol. 130-133-

•> Sur les Musulmans, cf. Expositio, fol. 164 v" et s.

sainte ; rexpédition conduite en Orient par l'empereur Frédéric a tristement échoué * ; la persécution sévit contre les chrétiens d'Orient.

L'âme de l'abbé de Flore vibre à la pensée des douleurs qui accablent ces régions où il a passé sa jeunesse : « Que de milliers de chrétiens. s"écrie-t-il, sont tombés entre les mains des mécréants ! Combien en est-il que les ennemis de la foi affligent de tortures en haine du Crucifié ! En vain les croisés ont remporté sur eux de glorieuses victoires : il semble que la béte n'ait pu mourir sous leurs. coups-. » Et Saladin lui apparaît comme le successeur de cette lignée de tyrans fameux qui, depuis Néron jusqu'à l'impérial adversaire de Grégoire VII, ont mené la guerre contre le Christ et son Eglise. Voici maintenant les Sarrasins plus que jamais ardents au carnage et à la dévastation. Un jour, eux et les Manichéens uniront leurs forces contre celles de la chrétienté. Quand cette ligue sera conclue entre l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur, ce sera le moment pour l'Eglise de répéter la parole des Livres saints : « Le glaive a frappé au dehors, tandis que la peste et la famine régnent dans la cité^ . »

En présence d'un tel spectacle, qu'assombrit encore l'ardente

imagination de Joachim de Flore, d'autres que lui se seraient

laissés aller au plus noir pessimisme. S'il fut tenté de s'y

abandonner, la tentation ne dura pas longtemps. Bientôt il

s'attacha à l'espoir d'une prochaine régénération de l'Eglise

C— <4/4V qni se réaliserait par l'avènement de l'Esprit divin. Il faut voir

^, L^comment ce rêve sortit fort naturellement de principes théolo-

^ w^ giques qui lui étaient familiers.

.. ' C'est un fait bien connu que le concejît de la Trinité chez les

l'VA/'rv^tM théologiens grecs se distingue du concept que s'en sont formé

les Latins V Saint Augustin et la plupart des Occidentaux con-

' Expositio, fol. 134 v".

' Expositio, fol. 164 v".

•' Ezechiel, VII, 15.

< Voir sur ce point le remarquable ouvrage du R. P. de Régnon, S. J. : Etudes de théologie positive sur la sainte Trinité, tome \". Exposé du

— '5 — çoivent d'abord l'unité de l'Etre divin pour passer ensuite aux personnes, qu'ils expliquent volontiers par des analogies tirées des puissances de l'âme humaine ; en tout cas, ils vont de l'Unité à la Trinité. Les Grecs suivent le chemin inverse ; ils aperçoivent les trois personnes sans s'arrêter d'abord à la substance unique. « Le Grec, comme on l'a fort bien dit, contemple directement la divinité dans chaque hypostase, comme on contemplerait l'éclat et la phosphorescence d'une même liqueur dans trois vases différents. Le mystère est que ce soit identiquement la même substance dans trois contenants différents ' . » Joachim, qui avait beaucoup fréquenté les Grecs, soit dans les couvents basiliens de Calabre, soit en Orient, s'inspira visiblement de leurs enseignements-.

Remarquez que le concept grec se dégage sans grand effort de documents ou d'usages très respectables. En effet, le Symbole des Apôtres et celui de Nicée proclament la croyance des chrétiens en un seul Dieu, le Père tout-puissant, en Jésus-Christ, son Fils unique, et en TEsprit-Saint ; ils montrent l'action distincte du Père créateur, du Fils rédempteur et de l'Esprit sanctificateur; mais ni l'un ni l'autre de ces symboles ne nomment la Trinité. De même, dans les prières liturgiques qui remontent à l'antiquité, canon de la messe ou oraisons, l'Eglise n'invoque pas en propres termes la Trinité ni le Dieu triple et un ; elle s'adresse à une personne qu'on appelle Dieu et Seigneur, et cette personne est le Père 3. Le Fils par qui l'Eglise prie, l'Esprit en l'unité ducjuel elle prie, apparaissent dans sa prière, mais sans qu'en la forme extérieure la prière leur soit adressée. En agissant ainsi, l'Eglise ne fait d'ailleurs que suivre la tradition évangélique de la prière adressée au Père. Quand il se rattachait à la théorie grecque, Joachim de Flore pouvait donc se flatter de s'accorder avec la plus haute et la plus vénérable antiquité.

Edifiant des raisonnements sur la base que lui fournit cette tradition, Joachim ne tarde pas à en exagérer les conséquences. Il en vient à voir dans la Trinité un groupe de trois personnes.

dogme; tome II, Théories scolastiqites (Paris, 1892, in-8). Voir notamment toute la partie du premier volume où il est traité du concept firec de la Trinité.

' De Régnon, op. cit., I, p. 346.

■^ Voir la troisième étude.

^ Cf. de Régnon, I, p. 494 et s. ; Ginoulhiac, Histoire du dogme catholique, 2" édit., t. II, livre VIII (p. 310 et s.).

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unies seulement parce qu'elles sont informées par une même nature, la divinité ; d'ailleurs, conformément à ses idées générales sur la distinction de la nature et de la personne, il enseigne que cette nature commune, ou cette divinité ne fait point partie de l'Etre divin. Le type d'unité qu'il applique à la Trinité est l'unité d'une collection, collection d'individus comme les premiers chrétiens, collection d'églises comme celles dont l'ensemble constitue l'Eglise catholique' . Aisiblement il est l'écho de ceux "Scnxct^vvM»' j des théologiens de son temps qui disent : Unitas est collectio trhim personarum. Ainsi il a sacrifié à l'idée de pluralité le dogme fondamental de l'unité divine : sans s'en apercevoir, il est tombé dans le trithéisme.

J'ai montré ailleurs ce caractère de l'enseignement de Joachini-. en indiquant les liens étroits qui le rattachent aux doctrines développées dans le Liber de verà pJiilosophia; je n'y reviendrai pas ici. Mais il s'en faut que ces idées soient demeurées chez lui à l'état d'un système de théologie dogmatique ; bientôt il prétendit s'en servir pour expliquer l'histoire et prophétiser l'avenir. Dans ces régions de l'Italie méridionale, plus d'un moine lui en avait donné l'exemple. Du ix® au xii® siècle, nombreux étaient les religieux grecs qui avaient trouvé dans le mysticisme l'inspiration prophétique, tels au x* siècle saint Nil ^ et saint Elie de Reggio ^ Au temps où Joachim de Flore était enfant, ses compatriotes n'avaient pu oublier les prophéties du saint moine de Rossano, Barthélémy, qui, peu avant 1 130, fonda le couvent grec de Saint-Sauveur, à ]\Iessine^. L'abbé de Flore ne manqua point de recueillir cet héritage du monachisme grec ^, comme il s'était ins])iré des traditions théologiques de l'Eglise d'Orient.

Ainsi préparé par sa formation doctrinale et par des exemples encore vivants dans la mémoire de ses contemporains, Joachim de Flore essaie de résoudre la question qui remplit d'angoisse le

1 Cf. Denifle, op. cit., p. 138 el s.

- Voir la troisième étude.

■' Acta Sauctorum, septembre, t. VII, p. 283 et s. — Sur saint Nil. cf. G. Schlumberger, l'Epopée byzantine, t. I, p. 471, 481 et s.

■* Acta Sanctorum, septembre, t. III, p. 843 et s. — Sur les moines byzantins et leur influence dans l'Italie méridionale, voir Jules Gay, L'Italie mcridiottale et l'Empire byzantin, p. 255 et s., p. 378 et s.

^ Acta Sanctorum, septembre, t. VIII, p. 817.

* M. Tocco {op. cit., p. 387-398) a montré que ces saints moines basiliens ont créé la tradition (lu'a suivie Joachim de Flore.

cœur des croyants : ciiL|elles seront les destinées prochaines de -t^AA;L ^ la société chrétienne? Pour prévoir ' Favënlr, il étudie le passé. En maints passages S il a répété que, sans introduire aucune scission dans la divinité, on peut et on doit discerner diverses catégories d'actes divins ; à côté de ceux qui, à raison de l'unité d'essence, doivent être rapportés communiter aux trois personnes, il en est qui, à raison de la propriété de chaque personne, doivent être rapportés, ceux-ci au Père, ceux-là au Fils, d'autres enfin à l'Esprit-Saint. Or, lorsqu'il jette un regard sur l'histoire de la religion, il constate sans peine que deux des personnes divines y ont exercé successivement une action caractéristique. La religion remonte au Père, créateur du monde et de l'homme et plus tard auteur de l'Ancien Testament. Elle a été transformée par l'œuvre du Fils, qui, apparaissant au milieu des siècles, a substitué une loi plus parfaite à la loi antique et à son interprétation littérale que les Juifs aveugles se refusèrent à abandonner^. Mais il s'en faut de beaucoup que l'évolution religieuse de l'humanité soit arrivée à son terme. La lettre, qui régnait despotiquement sous l'Ancien Testament, pèse encore d'un poids trop lourd depuis la promulgation du Nouveau. "L^»< L'œuvre divine ne peut s'achever qu'au prix d'un nouvel et défi- *û^r*-*-<-e.-^ Vv-v^ nitif affranchissement des âmes : c'est naturellement à l'Esprit- p Saint, dont l'action ne s'est pas encore manifestée, qu'il appartiendra de réaliser ce dernier progrès. Sans doute. l'Evangile du Sauveur l'emporte sur la loi ancienne ])ar la nature des enseignements qu'il contient aussi bien que par l'hostilité qu'il témoigne à l'interprétation littérale ; mais enfin c'est encore un livre, c'est-à-dire une œuvre dont la forme matérielle gêne et amoindrit la pensée qu'elle emprisonne. Vn jour viendra où s'en dégagera la pensée vivante, durable, affranchie de la lettre, et ce sera alors la révélation d^'Evangile éternel, celui que l'ange de l'Apocalypse porte à travers les cieux pour le présenter à toutes les nations de la terre^. Ainsi, par l'action de l'Esprit-Saint, s'opérera la dernière régénération de la religion.

' Exemple : Expositio, fol. 13.

2 Super IV Evangelia, fol. 191 v".

^ Apocalypse, XIV, 6. — Sur l'Evangile éternel et le sens que Joachim y attachait, voir les passages décisifs réunis et interprétés par le R. P. Denifle (,0p. cit., p. 52 et s.). Il est certain que pour Joachim, l'interprétation spiri- U tuelle de l'Evangile, c'est-à-dire l'Evangile éternel, n'est point susceptible / 1 d'être réduite à une œuvre écrite : « Ex quo doctrina ipsa spiritualis non est I

Telle est la donnée fondamentale que Joachim de Flore a déduite de sa conception de la Trinité : désormais, l'histoire sera pour lui partagée en trois âges, ou, pour mieux parler son langage, en trois états : celui du Père, qui commence avec Adam et porte ses fruits depuis iVbraham ; celui du Fils, qui s'ouvre avec Ozias et se développe depuis l'Incarnation ; enfin, celui de l'Esprit, dont le germe est jeté depuis saint Benoît et dont la végétation ne peut tarder. Le premier est le temps des gens mariés ; le second, le temps des clercs, et le troisième, celui des moines. Et si l'on veut un symbole pour chacun de ces états, Joachim donne au premier la lumière des étoiles ; au second, celle de la lune ; au troisième, celle du soleil ' .

Une conséquence se déduit naturellement de ces prémisses. Les trois états, qui marquent le développement progressif de la religion révélée, sont l'œuvre de chacune des trois personnes divines égales entre elles et unies par la divinité qui leur est commune ; donc ces trois états, si l'on ne tient pas compte de leurs différences spécifiques, doivent se ressembler au point que l'étude de l'un d'eux peut fournir l'explication des autres-. En

conscriptibilis ut claudatur uno magno volumine, sicut scriptura prioris Testamenti et ipsa littera que concluditur aliquibus libris, sed sicut in hoc Evangelio continetur inferius : Qui biberit ex aqua quam ego dabo ei, fiet in eo fons aque salientis in vitam eternam... » Super IV Evangclia, fol. 214 v". — Un peu plus loin, dans le même ouvrage (fol. 216), il développe des idées analogues, à propos de saint Jean, iv, 13. Il dit d'abord que le récit des aventures du peuple hébreu à la recherche de la Terre promise, pris en lui-même et à la lettre, ne nous offre que peu d'intérêt. « Sed quia multa scripta sunt in Veteri Testamento que secundum superficiem littere non exhibent gaudia que promittunt, querit alia atque alia scire, scilicet quomodo perveniat ad id quod cupit, quodque non potest invenire aperte in ipsa littera, sitit iterum et quia certo circumscribitur termino, déficit mens ejus in siti, non valens invenire in ea sufficientem potum quo extingtiatur sitis ejus, seu quia nimis

obscura seu quia insufficiens audire plurima sitienti Inde est ut qui habent

doctrinam spiritualem semper invcniunt quo reficiantur in via, qui autem non habent hanc doctrinam, versa eis lectione ipsius littere pre assiduitate in tedium, ad fabulas convertentur. »

' Expositio, fol. 94 v°.

- Sur cette idée repose l'ouvrage où Joachim traite de la concorde des deux Testaments. Il écrit au début : « Concordiam proprie esse dicimus similitudinem aequae proportionis Novi ac Veteris Testamenti, aequae dico quoad numerum, non (juoad dignitatem, cum videlicet persona et persona, ordo et ordo, bellum et bellum e.x parilitate quadam mutuis se vultibus intuentur, utpote Abraham et Zacharias, Sara et Elisabeth, Isaac et Johannes Baptista, homo Jésus et Jacob, duodecim patriarche et numeri ejusdem apostoli, et quodlibet simile ; quod totum ubicumque occurrerit, non pro sensu allegorico, sed pro concordia duorum Testamentorum facere certura est ; unum vero spiritualem intcUcclum ex ulroquc procedere. » Cf. Concordia, fol. 7.

d'autres termes, le oremier est le symbole du second, et tous deux font connaître par avance le troisième. Telle est la thèse de l'abbé de l-"lore, notamment dans sa Concordance des deux Testaments et dans son commentaire sur l'Apocalypse. C'est ainsi (je ne cite que quelques exemples) qu'à chacun des trois états il trouve un précurseur : Moïse pour le premier ' , Jean- Baptiste pour le second, Elie (qui doit réapparaître sur la terre) pour le troisième. C'est ainsi qu'en chacun des trois états il découvre une période de calme et de paix qu'il désigne sous le nom de période sabbatique-. C'est ainsi qu'il distingue sept époques et sept persécutions dans l'un et l'autre Testaments ; c'est ainsi qu'il établit la correspondance des personnages bibliques et des personnages de l'histoire ecclésiastique ^ ; c'est ainsi enfin que Rome et Constantinople. séparées par le schisme, font pendant, la première à Jérusalem et la seconde à Samarie *. Que toutes ces explications et que tous ces parallèles procèdent d'un esprit aussi fécond en ressources qu'il est peu difficile sur les analogies qu'il croit découvrir, c'est ce dont on se con-

1 En cela il n'est pas difficile, puisque cet état commence à Adam et atteint sa maturité au temps d'Abraham. On trouvera que le précurseur vient un peu tard. Sur les trois états et leur durée, voir les passages de la Concordia cités dans le protocole d'Anagni, p. 102 et s. — Voir aussi YExpositio super Apocalypsim, fol. 5 et s. — On trouvera un résumé complet de la Concordia Veteris et Novi Tcstamcnti dans les Abhandlnngen d'Engelhardt, p. 99-135.

2 Le sabbat du premier état fut le séjour des Israélites en Egypte. Celui du second état, « cessantibus historiis atque prophetiis », fut la période qui s'étend du prophète Malachie jusqu'à saint Jean-Baptiste. Le troisième sabbat aura lieu à l'époque où, après l'avènement de l'Esprit-Saint et la persécution qui se produira au début du troisième état, le diable sera incarcéré usque ad finein scculi. Le premier sabbat a été précédé du jugement de Sodome, le second du jugement de Babylone ; le troisième sera précédé du jugement et de la chute de la nouvelle Babylone. Ces développements sont empruntés à YExpositio, fol. 14-16.

•^ Cf. Expositio, fol. 6, et passiiu. Comme exemple d'interprétation bizarre, voir les divers ordres religieux symbolisés par les fils de Jacob ; ibid., fol. 19 v". Ruben symbolise le premier ordre, institué par les apôtres dans l'Eglise primitive ; Siméon, le second ordre, qui aurait été fondé à Antioche ; Lévi, l'ordre établi à Alexandrie et loué par Philon le Juif; Juda, l'ordre fondé en Afrique par saint Augustin ; Issachar et Zabulon, les chanoines réguliers et en particulier les Prémontrés: Dan et Nephtali. tous deux fils de Bala, esclave de Rachel, représentent les moines grecs et les moines d'Occident ; Gad et Aser, fils de Zelfa, esclave de Lia, représentent les Hospitaliers et les Templiers; Joseph, fils aine de Rachel, est le symbole d'un ordre nouveau, dont Joachim ne peut dire s'il est encore fondé; Benjamin signifie le peuple juif qui se convertira à la fin du temps.

^ Voir, sur ce dernier point. Super IV Evangelia. fol. 195.

vainc sans peine par la lecture de quelques pages des ouvrages de Joachim de Flore. Xon seulement il connaît les modes divers d'explication du texte sacré qu'emploie l'herméneutique de son temps * ; bien plus, il s'est fait à son usage personnel des procédés d'interprétation aussi incertains dans leurs principes qu'arbitraires dans leurs applications et que subtils dans les rapprochements qu'ils produisent. Le sens des allégories change avec le caprice de l'écrivain : ici Elisabeth, la mère de Jean- Baptiste, représente la Synagogue ; quelques lignes plus loin, elle représente l'Eglise du second état, c'est-à-dire l'Eglise du Christ. Tantôt, sous les traits de la vierge Marie, l'auteur nous montre l'Eglise d'Orient où s'est développé le monachisme, tantôt l'Eglise des contemplatifs qui se répandra dans les derniers temps -. On pourrait multiplier ces exemples : il n'en est point de plus caractéristique que celui des interprétations multiples données aux personnages d'Agar et de Sara. D'abord, Agar figure la plèbe des Hébreux et Sara la tribu de Lévi ; plus loin, Agar est opposée à Sara comme les séculiers aux clercs. Ailleurs, toutes deux apparaissent comme le symbole de la Synagogue et de l'Eglise latine, ou encore de la Synagogue et de l'Eglise spirituelle, ou enfin de l'Eglise du second état opposée à celle du dernier état''. Grâce à ces procédés, l'histoire ecclésiastique et l'histoire juive se répondent exactement à travers les siècles ; tout au moins, jamais Joachim de More n'est à court quand il s'agit d'en établir le parallélisme.

De ces conceptions, qui embrassent l'histoire depuis la création jusques au jugement dernier, il est au moins utile de retenir, pour les exposer à grands traits, les vues prophétiques que Joachim de Flore prétendit ouvrir à ses contemporains sur les destinées de l'humanité \ Il sait la durée des âges successifs entre lesquels se partagent les siècles, et aussi le com])te des

1 Expositio, fol. 26.

■- On trouvera ces exemples et beaucoup d'autres dans la première partie du traité Super IV Evangelia. consacrée à l'enfance du Sauveur.

' Cf. Concordia, fol. 28 et 61. Voir là-dessus Tocco, op. cit., p. 331 et s. — Joachim use d'une liberté extrême, dans l'interprétation des textes sacrés, passant sans aucun scrupule d'un système d'interprétation à un autre, quand le premier ne répond plus :i ses vues.

■* On trouvera surtout les prophéties de Joachim de Flore dans son Expositio super Apocalypsim, notamment aux fol. 194 et s. du même ouvrage. Voir aussi le livre V de la Concordia Veteris et Novi Testamcnti. D'ailleurs, SCS idées nénér.ilcs sont exprimées un peu partout.

générations qui correspondent à chaque état ou à chaque période. A l'époque où il écrit, c'est-à-dire dans les vingt dernières années du xii^ siècle, le monde lui semble parvenu au moment où doit être brisé le sixième des sept sceaux de l'Apocalypse ; bientôt commencera le sixième des sept temps de l'histoire du Nouveau Testament. A ce moment, une redoutable persécution s'élèvera contre l'Eglise ; elle sera dirigée par un conquérant, sorti de l'Islam, qui fera couler le sang des martyrs comme au temps de Néron et de Dioclétien. Cependant, les élus ne seront pas seuls à souffrir des triomphes de ce prince ; alors Babylone sera ruinée par la coalition de dix rois choisis pour être les instruments de la vengeance divine. Or, Babylone, ce n'est pas l'Eglise romaine, quoiqu'on ait imputé, bien à tort, à Joachim, de l'avoir affirmé ; ce n'est même pas l'empire d'Occident pour lequel Joachim n'éprouve (|ue peu de sympathie : c'est la multitude des réprouvés et des méchants qui, sur tous les points de la chrétienté, ne cesse de souiller de son contact corrupteur les enfants de Jérusalem S et à la tête de cette multitude, les mauvais prêtres et surtout les mauvais prélats -. En réalité, Joachim prévoit un bouleversement général qui apportera l'épreuve aux bons et le châtiment aux méchants. Remarquez qu'il semble se consoler des maux qui menacent ceux-là par la pensée que les vices insolents de ceux-ci seront enfin punis : il entrevoit, en effet, la ruine des impies qui blasphèment, des puissants et des riches qui oppriment, des cvêques ou des abbés qui prévariquent ; il entrevoit la revanche des humbles, des faibles, des pauvres, (|ui assisteront enfin à la chute de leurs tyrans ou de leurs bourreaux-'. Quand cette œuvre de miséricorde et de justice aura été accomplie par

' Le procès-verbal de la commission d'Anagni (Dénifle, p. 119) s'exprime ainsi : « Quod autem per regnum Babilonis intelligat dominium romane Ecclesie, colligitur ex pluribus locis. » Le rédacteur invoque ici à l'appui de cette thèse divers passages de la Concordia Novi et Veteris Testamcnti, qui ne me paraissent pas fournir un argument péremptoire. — Au contraire, au fol. 194 de VExpositio super Apocalypsim, on lit que Babylone, à son avis, est répandue « per totam aream christiani Imperii ; per omnem latitudinem disperse sunt pake reproborum ». Et ailleurs (fol. 23), la nouvelle Babylone est la « multitudo reproborum hominum que non cessât vitiis et corruptionibus fedare filios Hierusalem ». Ailleurs encore (fol. 129), Babylone est la « prophana multitudo populorum qui se dicunt christianos esse, sed sunt synagoga Satané ». Ce sont les chrétiens mauvais ou indignes qui seront punis.

- Voyez, sur ce point, Expositio, fol. 202 : « Non solum nonnulli episcopi et sacerdoles implicantur negotiis Babylonis ut divites fiant, verum etiam nonnulli abbates et monachi atque alii religiosi. »

3 Cf. Expositio, fol. 199.

les ministres inconscients de la Providence que recèle le monde musulman ou barbare,, s'ouvrira pour la chrétienté régénérée la période sabbatique, c'est-à-dire une époque de calme et de paix tels que l'Eglise n'en a jamais connu de semblables ; cette période durera tant que le démon demeurera enchaîné par la puissance divine, en d'autres termes jusques à la persécution finale. Le prophète Elie apparaîtra comme le précurseur de ces temps heureux, où l'Esprit-Saint illuminera de sa lumière et réchauffera de sa flamme tout le peuple fidèle. Alors naîtra un ordre religieux dont les moines, depuis les jours de saint Benoît, ne sont que les précurseurs ; à cet ordre, comme semble l'annoncer un passage de Daniel S sera donnée toute puissance sous le ciel, 'si bien qu'il régnera en esprit jusques aux derniers jours. Alors les Orientaux, et après eux les Juifs, reviendront, ceux-là à l'unité, ceuxci à la vraie religion-. Alors le sens littéral des deux Testaments sera définitivement aboli pour être remplacé par l'interprétation spirituelle, comme l'eau fut changée en vin aux noces de Cana^ ; alors les fidèles seront étroitement unis à l'Esprit-Saint et se mouvront librement sous son action salutaire^; alors ils ne

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